Acquanera

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Giovanni Segantini,  » Les mauvaises mères  » , 1894, Galerie du Belvédère Vienne, notice.

Dans la sélection du prix CEZAM de cette année figure le livre d’une romancière italienne, Valentina D’Urbino, et son titre sombre, Acquanera, ne m’encourageait guère à la lecture ;
mais on m’en a dit tant de bien que j’ai fini par me plonger dans son eau noire.

aquanera L’histoire est captivante en effet, mystérieuse, retraçant la vie, de mère en fille, de quatre générations de femmes dans un village du Nord de l’Italie.

Un roman en noir et blanc, entre la neige et la brume des montagnes, l’eau profonde du lac, et des secrets et sentiments ténébreux.

Ces femmes ont des pouvoirs surnaturels et génétiques, ce sont plus ou moins des sorcières, l’une d’elle, la mère de la narratrice, est particulièrement médium. Cette mère extralucide n’avait pas vu venir sa grossesse, à l’âge de dix-sept ans, et elle n’a jamais accepté ni aimé sa fille.

Une mauvaise mère au milieu des glaces, des femmes ensorcelées dans la neige, et je pense immédiatement aux tableaux de Segantini.

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J’avais évoqué en 2008 la biographie de ce peintre sur cette page.

Je fus ensuite subjuguée par ce tableau symboliste, à Liverpool en 2011, d’un style tout à fait ensorcelant.

En lisant « Acquanera » qui se déroule à Roccachiara sans que soit précisée la situation géographique exacte, j’imaginais le paysage enneigé de l’Engadine peint par le compatriote de Valentina D’Urbano.
La peinture a guidé ma lecture et m’a fait aimer celle-ci, cela m’arrive d’ailleurs souvent, ce sont des tableaux qui me plongent dans des romans, des peintres qui me font découvrir des écrivains.

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L’atmosphère du roman est aussi étrange que celle du tableau de Segantini que j’avais photographié au musée sous tous les angles, devant l’incompréhension d’une amie anglaise, pour qui Segantini n’était pas du tout la cup of tee.
Ce grand tableau se trouvait dans la même salle que les toiles préraphaélites, non moins étranges, et j’avais bien apprécié cet ensemble pictural racontant à nos yeux intrigués des histoires complexes, parfois impénétrables.
J’y voyais là un charme indicible, irrationnel, bien anglais en quelque sorte.

Je crois que j’ai bien aimé le roman de Valentina D’Urbino parce qu’il m’a transplantée cinq ans en arrière dans la passionnante Walker Gallery de Liverpool.

Et précisément dans ce musée se tient durant ce printemps une exposition d’oeuvres préraphaélites : Beauty and Rebellion.

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Il faisait déjà clair quand il est entré

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    Félix Vallotton, La bibliothèque, 1921, musée du Prieuré Saint Germain en Laye, notice.
      La ménagère

      Quand elle a fini de cirer les meubles,
      d’essuyer les vases, le dos des livres,
      elle s’assied, la tête vide.
      Les grains de lumière ont partout remplacé
      les grains de poussière
      mais qui verra la différence ?
      Le soleil seul
      la félicite.

      Jean-Pierre Lemaire, recueil Le pays derrière les larmes, éd. Poésie/Gallimard, février 2016

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Un nouveau Poésie/Gallimard s’ajoute à ma bibliothèque et le hasard de mon achat à la librairie cette semaine n’en était pas un au fond des choses. Si mon oeil a été attiré par la couleur bleue de la couverture (je ne l’avais pas encore, ce bleu-là !), et que mon regard s’est arrêté sur la page de la ménagère (un poème fait pour moi !) ma main fut en réalité guidée de bien plus haut, par une inspiration réellement divine.

La poésie de Jean-Pierre Lemaire est doucement baignée de foi chrétienne et ses mots emportent le lecteur consentant avec enchantement et bienveillance. J’ai lu ce recueil, comme par miracle, pendant la semaine sainte et je me sens enveloppée d’un bonheur ineffable.
La série des poèmes du recueil intitulé Grains du rosaire, à la fin du livre, est de toute beauté, mais tout le livre est admirable.
Je ne résiste pas à recopier un morceau d’un autre poème, où « je » est Marie :

      Résurrection

      Il est venu me voir la première, c’est vrai
      – son plus grand cadeau, mon souvenir secret.
      Depuis longtemps sa vie, sa terrible vie
      ne m’appartenait plus. On avait consenti
      à me rendre son corps, pour le rendre à la terre.
      […]Du jardin nocturne
      venait une odeur de fenouil et de menthe
      que je confondais avec les aromates
      pour sa sépulture, et peut-être avec
      la myrrhe et l’encens, lointains présents des Mages.
      Je finissais ainsi par m’endormir
      vers le matin, en mélangeant les jours.
      Il faisait déjà clair quand il est entré.

      Jean-Pierre Lemaire, Le pays derrière les larmes, éd. Poésie/Gallimard

Joyeuses fêtes de Pâques !

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    Albert André, La bibliothèque, 1913, musée d’Orsay, notice.

L’étrange métamorphose de la mode printanière

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    Claude Monet, Femme à l’ombrelle tournée vers la droite, 1886, musée d’Orsay, notice.

Printemps !
Qu’est-ce que la mode vestimentaire sinon se mettre à l’air du temps, se mettre en harmonie avec le temps qu’il fait, se fondre dans les couleurs nouvelles du ciel et de la terre renaissante ?
Quand les jours et les jardins s’illuminent, les toilettes s’éclaircissent, s’allègent et se font fleurs.
Sur l’habillement la pression est atmosphérique, et aussi artistique, la haute couture regarde les oeuvres d’art.

Voici des fleurs, des robes, des tailles et des hanches,

Demain : vert-tige !

Et puis voici madame Swann bien sûr, qui se faisait fleur elle aussi au printemps, et qui hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon de soie d’une large ombrelle de la même nuance que l’effeuillaison des pétales de sa robe.

La métamorphose florale s’accomplit.

J’avais recopié, en 2009, la description d’Odette Swann sur cette page.

Les rites vestimentaires étaient souverains, Mme Swann mettait sa gloire à obéir avec condescendance au matin, au printemps, au soleil, lesquels ne me semblaient pas assez flattés qu’une femme si élégante voulût bien ne pas les ignorer et eût choisi à cause d’eux une robe d’une étoffe plus claire, plus légère (extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs », Autour de Mme Swann)

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    Théobald Chartran, Femme à l’ombrelle, 1904, musée d’Orsay, notice.

Le titre l’indique bien dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, il est question d’ombrelles, de jeunes filles et de fleurs, et puis d’une femme, qui n’est plus jeune, mais que le mariage a épanouie comme une très belle fleur.

Marcel Proust avait bâti son oeuvre, À la recherche du temps perdu, comme une cathédrale et aussi, et surtout, comme une robe. Tout au long des sept volumes, les toilettes sont décrites comme rêverait de pouvoir le faire un grand couturier, et sont analysées comme les étudierait un fin psychologue. Pas étonnant qu’Yves Saint Laurent fût un fervent lecteur de la Recherche !

    James Tissot, Portrait, 1876, Tate Collection Londres, notice.

Mais la métaphore proustienne nous réserve toujours des surprises, c’est une métamorphose partagée : si les femmes épousent les fleurs au printemps, inversement, le paysage imite la mode vestimentaire, les arbres deviennent des jeunes filles ou des anges !
Subtile osmose entre la nature et la toilette féminine.

Les pommiers enfilent leurs robes de bal. (revoir ici)
Les cerisiers se glissent dans des fourreaux blancs.
Les poiriers s’habillent en communiantes, pavoisés de satin blanc, deviennent des anges.
Les lilas se confondent avec les jeunes filles aux fenêtres.

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    Edmund Charles Tarbell, Le voile bleu, 1898, MFA San Francisco, notice

    Les fleurs des cerisiers sont si étroitement collées aux branches, comme un blanc fourreau, que de loin, parmi les arbres qui n’étaient presque ni fleuris, ni feuillus, on aurait pu croire, par ce jour de soleil encore si froid, que c’était de la neige, fondue ailleurs, qui était encore restée après les arbustes. Mais les grands poiriers enveloppaient chaque maison, chaque modeste cour, d’une blancheur plus vaste, plus unie, plus éclatante et comme si tous les logis, tous les enclos du village fussent en train de faire, à la même date, leur première communion.
    […]
    nous longions de petits jardins, et je ne pouvais m’empêcher de m’arrêter, car ils avaient toute une floraison de cerisiers et de poiriers ; sans doute vides et inhabités hier encore comme une propriété qu’on n’a pas louée, ils étaient subitement peuplés et embellis par ces nouvelles venues arrivées de la veille et dont à travers les grillages on apercevait les belles robes blanches au coin des allées.
    […]
    Si je levais la tête, je voyais quelquefois des jeunes filles aux fenêtres, mais même en plein air et à la hauteur d’un petit étage, çà et là, souples et légères, dans leur fraîche toilette mauve, suspendues dans les feuillages, de jeunes touffes de lilas se laissaient balancer par la brise sans s’occuper du passant qui levait les yeux jusqu’à leur entresol de verdure.

    Marcel Proust, extrait de Le côté de Guermantes I

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    Henri Gervex, Madame Valtesse de la Bigne, 1879, musée d’Orsay, notice

les rameaux sous un ciel bleu pur

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    La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m’avait donné les reproductions ; après avoir traversé en plein soleil le jardin de l’Arena, j’entrai dans la chapelle des Giotto, où la voûte entière et le fond des fresques sont si bleus qu’il semble que la radieuse journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue un instant mettre à l’ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu plus foncé d’être débarrassé des dorures de la lumière, comme en ces courts répits dont s’interrompent les plus beaux jours quand, sans qu’on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs pour un moment, l’azur, plus doux encore, s’assombrit.

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    Dans ce ciel, sur la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou au moins enfantine, qu’ils semblaient des volatiles d’une espèce particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans l’histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques, et qui ne manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent ; il y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d’eux, et, comme ce sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit s’élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand renfort d’ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser à une variété d’oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros s’exerçant au vol plané qu’aux anges de l’art de la Renaissance et des époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages célestes qui ne seraient pas ailés.

    Marcel Proust, extrait de Albertine disparue.

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La chapelle de Padoue a beaucoup impressionné Proust. Swann transmet sa passion au jeune narrateur, qui lui-même ira plus tard à Venise et Padoue. La comparaison des anges avec les jeunes aviateurs est amusante et souligne combien les créatures angéliques de Giotto utilisent vraiment leurs ailes et sont aussi aériennes et mobiles que seront statiques celles de la Renaissance.

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Il fait si beau, en ce dimanche des Rameaux, qu’on se croirait sous le ciel de Padoue, et même sous le bleu lapis-lazuli de la voûte de la chapelle Scrovegni décorée par Giotto.

Dans cette chapelle Scrovegni de Padoue, Giotto a peint entre 1302 et 1305 les scènes de la vie du Christ, et l’une d’elle décrit l’entrée du Christ à Jérusalem, la ville où il sera capturé, condamné, supplicié.
C’est cet épisode, raconté par les quatre évangélistes, qui est relaté à l’église chaque dimanche des rameaux.

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Le Christ fait une entrée triomphale dans la ville sur son humble monture, l’âne, animal qu’on retrouve dans l’étable de Bethléem, et qui accompagne la Sainte Famille dans sa fuite en Egypte.
La foule l’acclame, mais elle va bientôt se retourner contre lui.

Des enfants sont grimpés dans les oliviers pour cueillir des branches afin de saluer le Christ.
Saint Matthieu a signalé que les adeptes les plus enthousiastes du Christ étaient précisément les enfants, auxquels a été promis le royaume des cieux, devant les puissants.

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Au premier plan à droite, trois hommes retirent leurs manteaux (Giotto donne du mouvement aux hommes comme aux anges !), l’un commence à enlever une manche, un autre tire son vêtement par dessus sa tête, le troisième le dépose sous les sabots de l’âne, son chemin ainsi tapissé sera plus doux.

Mais cette entrée solennelle, parée de somptueuses couleurs par le peintre, est le prélude à la mort du Christ.

Le bleu pur du ciel sous-tend un bleu dur, assombri, profond, plein du mystère de la prochaine résurrection.

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Le chat de l’écriture

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      (notice de la photo ici.)

Mais tout en eux a été combiné pour le piège, la surprise, l’attaque nocturne ; leurs admirables yeux qui se contractent et se dilatent d’une façon prodigieuse, y voient plus clair la nuit que le jour, et la pupille qui le jour est comme une étroite ligne, dans la nuit devient ronde et large, poudrée de sable d’or et pleine d’étincelles. Escarboucle ou émeraude vivante, elle n’est pas seulement lumineuse, elle est lumière. On sait que le grand Camoëns, n’ayant pas de quoi acheter une chandelle, son Chat lui prêta la clarté de ses prunelles pour écrire un chant des Lusiades. Certes, voilà une façon vraie et positive d’encourager la littérature, et je ne crois pas qu’aucun ministre de l’instruction publique en ait jamais fait autant. Bien certainement, en même temps qu’il l’éclairait, le bon Chat lui apportait sa moelleuse et douce robe à toucher, et venait chercher des caresses pour le plaisir qu’elles lui causaient, sentiment qui, ainsi que nous l’avons vu, blessait Buffon, mais ne saurait étonner un poète lyrique, trop voluptueux lui-même pour croire que les caresses doivent être recherchées dans un but austère et exempt de tout agrément personnel.

Théodore de Banville, Le chat, recueil Contes bourgeois, 1885.

Voici de précieuse informations concernant le poète portugais Camoëns sur wikipedia !

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Pourquoi tant d’écrivains aiment-ils la compagnie du chat ?
Pour son silence, son calme, sa discrète et attachante et douce présence.
Le chat conduit à la méditation, à l’introspection, à l’écriture.
Pas étonnant qu’on l’appelle greffier !
Et ses yeux éclairent la page blanche !
Dans l’eau profonde de ses prunelles, l’écrivain trouve son inspiration.

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Je pense que si Marcel Proust n’avait pas été si allergique et asthmatique, il aurait écrit avec un chat. Comment l’aurait-il appelé ?

Et justement, Frédéric Vitoux dans son dictionnaire amoureux des chats cite Proust :

      Les livres sont les enfants de la solitude et les produits du silence.

Le chat peut rester des heures silencieux et compréhensif auprès de la main qui écrit. Mais alors il ferme ses yeux, il éteint la lumière féline …

Et je pense que les chats sont aussi les amis des livres et encouragent fortement la littérature, ils adorent se glisser entre le livre et les genoux.

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      (photos issues de cette page.)

La poésie est une alliance de la parole et du silence

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      Il s’est écoulé l’or des jours,
      Le brun et le bleu des couleurs du soir :
      Sont mortes les douces flûtes du pasteur
      Le brun et le bleu des couleurs du soir
      Il s’est écoulé l’or des jours.

      Georg Trakl, Rondel, traduction de Jean Portante

Il y a toujours des couleurs dans les vers de Trakl, elles rendent sa poésie très imagée.
Le brun, le bleu, et l’or, sont les couleurs qui reviennent souvent, d’une manière presque obsédante.

J’avais recopié une autre traduction de ce rondeau ici.

Comme l’explique l’écrivain Jean Portante dans le livre Lignes de vie (revoir ici), Trakl peint un tableau, avec sa palette personnelle.

Jean Portante avait étudié ce poème au collège, en cours d’allemand, dans sa version originale, et un élève, qui devait le réciter en classe à haute voix, eut le malheur de remplacer le bleu par le rouge. Le visage du professeur s’est décomposé, comme si on venait de détruire le plus précieux des objets.
Un seul mot avait détruit le rondel.

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    Camille Corot, Une femme lisant, 1869-1870, Met New York, notice.

Dans la littérature allemande, depuis Novalis je suppose, le bleu est la couleur de l’esprit, c’est l’âme sereine. Tandis que le rouge, c’est le corps, l’animal. Un loup rouge traverse plusieurs poèmes de Trakl.

Il y avait donc faute grave dans la confusion entre blau et rot.
Ce genre d’anecdote scolaire suffit à marquer les esprits et à ouvrir les yeux d’un élève indifférent à la poésie.

Quel est le poème qui a pu ainsi nous révéler un jour la poésie ?

Pour moi, c’est Emile Verhaeren, le poème qui dit voici le vent cornant novembre, c’était en classe de sixième, en novembre, le bruit des mots (on dit « allitérations ») dans ce poème avait étonné mon oreille enfantine.

IMGP6137 Georg Trakl, Vingt poèmes, traduits et présentés par Guillevic, Aux éditions Obsidiane, Noël 2015.

Dès que j’ai vu ce petit livre à la librairie, je l’ai pris avec une joie double : parce que c’est Trakl, et parce que c’est Guillevic.
Un poète autrichien traduit par un poète breton.

Guillevic, dont j’admire les poèmes, a vécu en Alsace dans son enfance et a donc appris l’allemand.
Il traduit Trakl avec beaucoup de sensibilité, et ce n’est pas facile.
La traduction de la poésie est une chose bien délicate.

Pourquoi Guillevic aimait-il autant Trakl ? Il ne le savait pas précisément, ce poète du crépuscule le bouleversait.

Guillevic affectionne dans la forme du poème la rupture de la phrase, par opposition à la prose qui la laisse courir en continu. Il aime la rupture par le blanc, des mots viennent buter sur du blanc, et pour lui c’est le silence, puisque la poésie est une alliance de la parole et du silence.

Mais, dit Guillevic, sa contradiction est d’adorer Proust chez qui il n’y a pas de rupture. Il pense que Proust en était conscient et qu’il a volontairement défait la phrase en l’éternisant. Au lieu d’employer le système de rupture par le blanc, cher aux poètes, il allonge la phrase d’une façon telle que le silence se met à l’intérieur même de la phrase.

Il me faut relire certaines des plus longues phrases proustiennes pour m’imprégner de leurs silences.

Et pourquoi suis-je séduite moi aussi par Trakl, un poète pourtant rarement évoqué ?
Pour l’automne, ses couleurs, la fin du jour et le moment où l’on allume la lampe, en silence.

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Pipi, les dents et au lit

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Un titre comme celui-là, je n’ai pas résisté.
Un petit livre carré aux pages vert pomme, un bel objet.
Un vent de fraîcheur, une écriture spontanée, courtes comptines retraçant le quotidien d’une jeune mère de famille.
Un peu de tristesse, d’humour, de résignation et lucidité, de la candeur enfantine, et beaucoup de neige et d’amour.
L’auteur habite tout là haut dans la montagne.
C’est son premier livre et j’ai beaucoup aimé.

Les éditions Cheyne sont toujours très soignées, originales par le format, la qualité de papier et la couleur.

    Laetitia Cuvelier, Pipi, les dents et au lit, éd. Cheyne, automne 2015.

Devant l’océan

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Assise sur le bunker, face à la mer, je regardais l’étrange jeu des vagues.
Elles semblaient se tresser inlassablement, elles allaient et venaient en trois rangées qui s’entrecoupaient dans une chorégraphie très élégante et régulière.
Elles se fracassaient sur le roc indestructible comme l’était mon trône de fortune.
Le mouvement particulier de l’eau venait peut-être de la géographie du lieu, j’étais à la pointe, à l’extrémité de la baie abritée d’un côté, et du large plus agité de l’autre, et cette position stratégique expliquait la présence du blockhaus.
Ce monstre de béton est voué désormais à l’observation d’une mer splendide, que l’homme libre, toujours, chérira.

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La poésie nous invente.
Guillevic nous entraîne.

41RDXcCV5OL._SX301_BO1,204,203,200_ Quand devant toi
Tu as l’océan

Tu fréquentes les abords
De ton intérieur.

Océan,
Pourquoi faire le fier,

Te moquer de la terre
À laquelle tu souffres
De te heurter ?

Que serais-tu sans elle,
Sans sa résistance
À tes épanchements ?

Guillevic, extrait de « Hôtes de la lumière », recueil Possibles futurs, éd. Poésie/Gallimard.

Là, devant ce bel océan, j’avais l’esprit vague. Et heureux.

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L’eau de la lumière

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L’indiscipline de l’eau, ce recueil me plaît tant que j’y reviens comme à la plage, en ces jours de grande marée.
Les poèmes de Jacques Darras, en vers, en prose, sont réellement fluides, ils coulent en un long flot, que l’on boit à grandes lampées ou petites gorgées, on repose le vers à pieds, on le reprend, on grume et hume en laissant rouler les images sous le palais …

Il est plus souvent question de fleuves, de rivières, que de mer, mais la lumière liquide est la même.

Le flux et reflux du poème au bord des pages me mène vers la poésie de la plage.

darras Le poète remarque que souvent les noms des rivières sont composés essentiellement de voyelles, comme l’Oise, l’Eure …
La fluidité des voyelles.
L’eau n’est que voyelles.

Et la musicalité des allitérations, Jacques Darras nous la fait entendre de si belle façon.

L’oisiveté de l’Oise

Il n’y avait aucune violence à la Lys, les crues que la rivière connaissait au printemps lors des averses d’avril s’étalaient calmement dans la prairie qui les imbibait en buvant le ciel.

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Dans ce recueil indiscipliné du monde aquatique, il y aussi un excellent éloge de la moule, que j’apprécie tout autant que l’inoubliable éloge de la palourde composé par Marc Le Gros. Jacques Darras s’essaie avec humour et brio à une physiologie microcosmique de la moule bruxelloise qui comblerait Léon de bonheur !

Sans les poètes, le printemps se préparerait dans un bien trop grand secret.

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L’indiscipline de l’eau

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j’aime la lumière
j’aime la luminosité de la lumière
j’aime la bonne moitié de ciel bleu que l’on voit à la mer
j’aime particulièrement la lumière aux plages du nord

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j’aime la lumière réverbérée par la façade des villas
j’aime la lumière sur le dos de la mer la mer se fait verte
la mer fait de son mieux pour se colorer lumineusement
le vert est ce qu’elle sait faire le mieux
le vert teinté de jaune boueux le vert limoneux luminosité limoneuse

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bravo la mer bravo la manche bravo la mer d’iroise bel effort !
j’aime les efforts de la mer du nord vers la lumière
j’aime la lumière qui n’est pas donnée
j’aime le ciel s’il n’est pas gratuit
j’aime le ciel qu’on mérite par l’attente la patience

[…]

Jacques Darras, première partie d’un poème extrait de L’indiscipline de l’eau, Anthologie personnelle 1988-2012, éd. Poésie/Gallimard, décembre 2015

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Les grandes marées reviennent en mars comme le printemps des poètes, comme le printemps de la lumière.
Divine, une lumière divine me stupéfia à mon arrivée sur la plage !
J’ai pris ces photos, dans un vent glacial qui frisait l’eau à fleur de sable.

Cette lumière se mérite, le poète le dit, les grains surgissent à tout moment et les mains précipitent l’appareil à l’abri.
Ce n’est pas la mer du nord, chez moi c’est le sud, du Finistère, mais les grandes marées procurent à mes plages familières un goût septentrional que je ne manque jamais de savourer.

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La collection Poésie de Gallimard fête ses cinquante ans, et à cette occasion les librairies présentent de nombreux volumes auxquels il est bien difficile de résister.
Je découvre ainsi la poésie fluide de Jacques Darras, originaire de Picardie maritime, amoureux de la Belgique, tourné vers les fleuves, les rivières, estuaires et bords de mer. Il chante la bière aussi, et il joue avec la sonorité des mots.

J’aime bien me laisser surprendre par ces poèmes, qui luisent sous le ciel changeant de notre époque comme des bâches -c’est leur nom- oubliées dans les assiettes du sable par la mer en allée.

Demain le grand jour, le plus fort coefficient, le plus beau vert de la mer peut-être, et d’autres vers !

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