À la table des hommes

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      Paul Gauguin, Le gardien de porcs, 1888, LACMA Los Angeles, notice.

Aujourd’hui google place le 29 février sous un charmant signe animal, alors parlons d’animaux avec l’excellent livre de Sylvie Germain.
Ses romans me paraissent parfois difficiles à aborder, mais son dernier m’a fascinée.

alatable Sylvie Germain, À la table des hommes, éd. Albin Michel

Cette fable est écrite de manière fabuleuse, la richesse du vocabulaire émerveille.
Il s’agit de la vie d’un jeune homme étrange, né de la métamorphose d’un porcelet en être humain.
Un village est subitement bombardé lors d’une guerre, le seul survivant indemne est un petit cochon timide, qui sera allaité par une jeune femme blessée ayant perdu son bébé dans les ruines et décédant un peu plus tard. Le petit cochon est ensuite recueilli par une biche, puis fusionne avec un soldat mourant. Il devient homme mais garde intacts ses cinq sens très développés, et porte sur l’humanité son regard animal et innocent. Il apprend à parler, on l’appelle Babel, puis il deviendra Abel en perdant peu à peu son animalité, et sera témoin de la violence insoutenable des hommes. Il a une amie fidèle, une corneille, que l’on aperçoit sur la couverture du livre, elle est sa part spirituelle, sa raison d’espérer. La violence sévit par intermittence, magistralement décrite, on reconnaît à la fin du livre le drame de Charlie Hebdo, mais la fraternité, la confiance, la tendresse humaine existent aussi pour Abel qui perçoit toute la complexité des hommes. C’est un beau conte philosophique.

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J’ai choisi des cochons de Gauguin pour accompagner ce livre de Sylvie Germain et je me rends compte que Gauguin, lui aussi, opéra une métamorphose. Il changea son regard et celui de ses compagnons sur la peinture, rechercha une manière plus instinctive, plus naturelle et à la fois plus abstraite de peindre, en rompant avec les impressionnistes, il partit à la conquête de nouvelles couleurs dans les îles lointaines, et finalement procéda à une heureuse synthèse de la Bretagne et de l’Océanie. C’est là aussi toute la complexité des hommes, dans leur plus belle création, l’art.

la bonne chanson

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      Le foyer

      Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
      La rêverie avec le doigt contre la tempe
      Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
      L’heure du thé fumant et des livres fermés ;
      La douceur de sentir la fin de la soirée ;
      La fatigue charmante et l’attente adorée ;
      De l’ombre nuptiale et de la douce nuit,
      Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
      Sans relâche, à travers toutes remises vaines,
      Impatient des mois, furieux des semaines !

      Paul Verlaine, recueil La bonne chanson, 1869-1870

J’avais laissé de côté ce poème pour mon sujet de la lampe, mais j’y reviens en musique.
Le nom du recueil est La bonne chanson, ce titre indique que les vingt et un poèmes réunis peuvent être mis en musique.
Ils l’ont été par de nombreux musiciens, les plus connus étant Gabriel Fauré, Claude Debussy, Reynaldo Hahn …
Puis au XXème siècle, un grand nombre de chanteurs ont interprété ces poèmes, comme par exemple Léo Ferré, Julos Beaucarne, Brassens, Trenet …

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Ce poème Le Foyer, qui convient bien à Grillon !, fut mis en musique en 1901 par Gabriel Dupont, un compositeur très peu connu aujourd’hui.
Je pense que Marcel Proust a dû entendre la musique de Dupont, elle est proche de celle de Fauré que l’écrivain aimait beaucoup.
Proust aimait surtout les mouvements lents, empreints de tendresse et douceur, les thèmes mélancoliques, mélodies d’un bonheur ineffable qui créent une petite musique intérieure berçant les souvenirs involontaires.

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      Georges Lebrun, Lecture le soir, 1908, dessin, musée d’Orsay, notice.

Verlaine (1844-1896) eut très tôt une conception musicale de la poésie, et il fut lu et entendu dans ce sens, aucun autre poète n’a autant inspiré musiciens et chanteurs.
Il effectua lui aussi une introversion, et plus tard une conversion spirituelle, il rechercha constamment une intimité tranquille que la poésie serait venue bercer. Une berceuse, une bonne chanson, pouvait calmer son angoisse. En peinture il aimait particulièrement Watteau et les impressionnistes, leur vision douce du monde, alors que lui-même vécut de façon tumultueuse, violente, passant deux ans en prison en 1873-1875.

La lueur étroite de la lampe laisse deviner l’heure vespérale, rêveuse et douce.

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      Maurice Denis, Jeunes filles à la lampe, 1891, mba Lyon, notice.

Une jeunesse de Blaise Pascal

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    Michel Ciry, Blaise Pascal, estampe, 1969, musée de Port Royal des Champs Magny-les-Hameaux, notice.

Un petit livre concis, fort bien écrit, nous fait découvrir la jeunesse de ce génie des sciences et de la philosophie, Blaise Pascal. « Une » jeunesse précisément. Pourquoi l’article indéfini ?
Est-ce parce que l’auteur de cette biographie est discret, et n’a pas la vanité de croire que cette jeunesse racontée par lui est l’authentique, la seule parfaitement restituée ?
Cette jeunesse-là se découvre avec un grand plaisir, l’écriture sobre de Marc Pautrel correspond bien, il me semble, à l’esprit de Pascal.

Marc Pautrel, Une jeunesse de Blaise Pascal, éd. Gallimard

Il n’était pas à l’aise, Blaise, toujours malade, enfant chétif, orphelin de mère, hésitant souvent entre vie et trépas, entre vis et compas.
Son père, mathématicien amateur, ami de Mersenne, Descartes, Fermat, lui enseigna les mathématiques, et très rapidement ce père devint l’élève du fils.

Durant la jeunesse du génie furent inventés la machine à calculer, le puits, l’unité de mesure de la pression atmosphérique, le pascal et l’hectopascal
( revoir ici) …
cette jeunesse c’était avant, avant le terrible accident de voiture qui le plongea dans le coma pendant deux semaines.

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Il revient à la vie consciente le 23 novembre 1654, ses soeurs à son chevet lui disent que la mort n’a pas voulu de lui, il répond que c’est lui qui n’a pas voulu d’elle. Le fait de l’avoir frôlée le transforme, l’éblouit d’un grand feu, le convertit, une nouvelle vie commence pour lui, rompant avec le monde physique qu’il a jusqu’alors analysé et dompté. Et le petit livre, tout en finesse, s’arrête là, juste avant le Pascal écrivain, Pascal des Pensées.

      C’est fini, l’ombre se referme sur lui, il n’aura plus comme consolation que la parole biblique et la langue française, écrire exactement comme on pense, immense chance de la France, privilège de ce curieux pays d’Europe.

les graines de la prédilection universellement semées

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Nous sommes aujourd’hui nombreux, disséminés dans le monde entier, nous nous sentons parfois bien isolés et la joie nous saisit quand nous rencontrons l’un de nos frères. Nous, ce sont ceux qu’on nomme les proustiens, les proustifiants, les fans de Proust quoi, ceux qui ont toujours quelque passage proustillant à évoquer, et qui agacent copieusement ceux qui n’en sont pas. Car nous en sommes, oui, des fous de Proust !

Les admirateurs parisiens de Marcel Proust ont de la chance, ils se réunissent et ils dînent ensemble en donnant à leur soirée un thème, proustien évidemment !
Ces amis de Proust ont la joie de connaître la blogueuse dont le site s’intitule Proust pour tous. Ils vont dîner chez madame de Guermantes demain soir 24 Février !
Voilà qui est bien épastrouillant !

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Comment se fait-il qu’un seul roman, À la recherche du temps perdu, ait pu faire naître une telle passion chez les lecteurs, une telle ferveur envers son auteur ?
La réponse vient tout simplement de Proust lui-même : chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même.
Et dans la Recherche chacun trouve par ci par là ce qu’il cherche au fond de lui-même, il s’y retrouve lui-même dans une situation présente ou passée, qu’il avait parfois oubliée, et cet effet miroir le comble de bonheur.

Alors prenons l’exemple du lecteur envoûté par un écrivain : tout fan de Proust se retrouve dans Du côté de chez Swann, quand le narrateur explique comment il est devenu un grand admirateur de l’écrivain Bergotte. Le jeune homme se laisse de mieux en mieux séduire par le style de Bergotte, puis, avec un ravissement toujours grandissant, il découvre chez l’écrivain des pensées qu’il avait au plus profond de lui-même sans savoir aussi bien les formuler, il reconnaît en lui des goûts communs, et enfin Bergotte a l’art ineffable de lui faire sentir toute la beauté des choses que lui seul n’aurait pas pu percevoir.

Le jeune narrateur veut tout savoir de son idole de la littérature, et voilà, il est totalement conquis, comme nous aujourd’hui le sommes par Marcel.

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Je n’étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte ; il était aussi l’écrivain préféré d’une amie de ma mère qui était très lettrée ; enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses malades ; et ce fut de son cabinet de consultation, et d’un parc voisin de Combray, que s’envolèrent quelques-unes des premières graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujourd’hui universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, en Amérique, jusque dans le moindre village, la fleur idéale et commune.

Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann, Combray.

lampes en rampe dans les rames

Les lampes disposées en rampe centrale au plafond de la rame de TGV ressemblaient au pas d’un animal géométrique – un animal créé pour éclairer l’homme. Les pattes de l’animal étaient des rectangles aux coins légèrement arrondis ; elles s’espaçaient avec régularité, comme des traces. De temps à autre, une forme ronde s’intercalait entre les traces de pas – comme si l’animal, telle une mouche géante, avait irrégulièrement apposé sa trompe sur le plafond.

De tout cela émanait, il faut bien le dire, une vie assez inquiétante.

Michel Houellebecq, extrait de Poésie, Renaissance

Le TGV atlantique glissait dans la nuit avec une efficacité terrifiante. L’éclairage était discret. Sous les parois de plastique d’un gris moyen, des êtres humains gisaient dans leurs sièges ergonomiques. Leurs visages ne laissaient transparaître aucune émotion. Se tourner vers la fenêtre n’aurait servi à rien : l’opacité des ténèbres était absolue. Certains rideaux, d’ailleurs, étaient tirés ; leur vert acide composait une harmonie un peu triste avec le gris sombre de la moquette. Le silence, presque absolu, n’était troublé que par le nasillement léger des walkmans. Mon voisin immédiat, les yeux clos, se retirait dans une absence concentrée. Seul le jeu lumineux des pictogrammes indiquant les toilettes, la cabine téléphonique et le bar Cerbère trahissait une présence vivante dans la voiture. Soixante êtres humains y étaient rassemblés.

Michel Houellebecq, extrait de Poésie, Le sens du combat

Station Boucicaut. Une lumière liquide coulait sur les voûtes de carrelage blanc ; et cette lumière semblait – paradoxe atroce – couler vers le haut.

À peine installé dans la rame, je me sentis obligé d’examiner le tapis de sol – un tapis de caoutchouc gris, parsemé de nombreuses rondelles. Ces rondelles étaient légèrement en relief ; tout à coup, j’eus l’impression qu’elles respiraient. Je fis un nouvel effort pour me raisonner.

Michel Houellebecq, extrait de Poésie, Renaissance.

Comme chez Bachelard, la lumière coule vers le haut …

Et l’on se demande si dans le TGV la vitesse de la lumière s’ajoute à celle du train !

Les poètes, écrivains, et artistes changent notre regard des choses, ils font de l’ordinaire une chose extraordinaire.

J’aime beaucoup les descriptions par Michel Houellebecq des trains, qui semblent alors dégager une atmosphère inquiétante à la Edward Hopper : personnages déshumanisés, éclairage étrange.
Hopper a d’ailleurs peint des trains, et aussi des personnages assis en ligne comme dans les rames d’un véhicule de transport public.

Dans le tableau de Hopper ci-dessous, les lampes au plafond, qui se réfléchissent dans la baie vitrée, ressemblent aux empreintes animales et régulières que Houellebecq remarque dans le train.

Les trains ont ainsi des correspondances, entre littérature et peinture !

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Sous la lampe de Marcel

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Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ;

Les trois premières phrases du roman indiquent d’emblée l’éclairage de toute la Recherche : la lueur intime ou fantastique d’une flamme, d’une lampe de chevet, d’une lanterne magique, d’un lustre, d’un vitrail, des phares d’une voiture, du flash d’un appareil photo, la lumière artificielle, ou bien naturelle mais toujours filtrée, la lumière recomposée, imaginée, rallumée et transformée par la mémoire et l’écriture.

La photographie occupe une grande place dans À la recherche du temps perdu, et, en son sens étymologique, elle est l’écriture de la lumière.
L’oeuvre de Marcel Proust a d’ailleurs été écrite à la lueur de sa lampe de chevet, dans sa chambre.

Alors, dans ce petit chapitre que je consacre aux lampes, il me semble utile de rendre hommage à la lampe de Marcel, qui nous éclaire de si belle façon.

Les premières pages nous montrent comment l’esprit du narrateur insomniaque divague entre rêveries et réalité. Il éteint, rallume sa lumière, dans ce jeu de l’obscurité intermittente, il ne sait plus vraiment où il se trouve. Les souvenirs affluent.

      « Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir », j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
      Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur filait dans une autre direction : j’étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

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    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

Le narrateur se souvient de l’église de Combray, dans laquelle il allait chaque dimanche : qu’il l’aimait, qu’il revoit bien son église !
Ses vitraux bleus, myosotis de verre, ses tapisseries de soie lumineuses ou fanées, ses sculptures …
Dans une absidiole, un tombeau :

      et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa soeur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve – comme la trace d’un fossile – avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et l’avait fait mollement céder sous elle ».

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

    Adolf Menzel, Intérieur avec la soeur de l’artiste, Neue Pinakothek Munich, notice

La lampe révèle, trahit, éclaire de sa chaleur unique un moment précieux, fixe un souvenir.
Quand Albertine disparaît, le narrateur prend conscience qu’il n’apercevra plus de la rue la lampe d’Albertine à l’étage : Je compris combien cette lumière qui me semblait venir d’une prison contenait pour moi de plénitude, de vie et de douceur

Etre le sujet du verbe allumer

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    Mary Cassatt, Sous la lampe, gravure, vers 1882, AIC Chicago, notice

Objets inanimés, avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? Oui ai-je envie de répondre. Je suis amoureuse de ma lampe de chevet.

L’hiver, quand les tempêtes se succèdent, quand la pluie ne cesse d’obscurcir les fenêtres, la bonne lampe compense le manque de lumière. Et j’ai remarqué que j’aimais ce geste d’allumer une lampe, de regarder son flot doré et progressif se répandre sur mon ouvrage, que ce soit un livre, un tricot, une broderie … J’aime l’instant hésitant, fragile et doux où la lumière cherche son intensité. Ce moment, hélas très court, nous est accordé par les ampoules électriques à basse consommation, et c’est amusant de voir comme les techniques modernes nous rapprochent des anciennes, du temps de la lampe à pétrole, avec sa flamme grandissante.
J’aime en hiver lire dans le halo intime de la petite lampe, alors qu’en été j’aime lire au jardin dans l’ombre large d’un tilleul.

      L’ampoule électrique ne nous donnera jamais les rêveries de cette lampe vivante qui, avec de l’huile, faisait de la lumière. Nous sommes entrés dans l’ère de la lumière administrée. Notre seul rôle est de tourner un commutateur. Nous ne sommes plus que le sujet mécanique d’un geste mécanique. Nous ne pouvons pas profiter de cet acte pour nous constituer, en un orgueil légitime, comme le sujet du verbe allumer.

      Gaston Bachelard, extrait de La flamme d’une chandelle.

Gaston Bachelard regrette la lampe à l’ancienne mode, et on le comprend quand on lit le très beau recueil de poésies consacrées à la lampe, composé par Georges Rodenbach.
Ce recueil n’est plus édité, mais il peut être lu, imprimé gratuitement sur le site gallica de la BnF : sur cette page.
Voici l’un des poèmes :

    Georg Friedrich Kersting, Jeune femme cousant à la lueur de la lampe, 1823, Neue Pinakothek Munich, notice et commentaire.

La lampe dans la chambre …

La lampe dans la chambre est une rose blanche
Qui s’ouvre tout à coup au jardin gris du soir ;
Son reflet au plafond dilate un halo noir
Et c’est assez pour croire un peu que c’est dimanche.

La lampe dans la chambre est une lune blanche
Qui fait fleurir dans les miroirs des nénuphars ;
On ne sait plus quel jour il est, ni s’il est tard,
Sauf qu’on est doux comme à la fin d’un beau dimanche.

Sourire de la lampe en sa dentelle blanche
Qu’on dirait une coiffe où dorment des cheveux ;
Lampe amicale aux lents regards d’un calme feu
Qui donne à l’air de chaque soir l’air du dimanche.

Georges Rodenbach, recueil Les lampes dans Le miroir du ciel natal.

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    Edouard Vuillard, La partie de cartes, vers 1935, pastel, musée d’Orsay, notice.

La flamme doublait la nuit dans le noir du miroir

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      Devant le miroir, Madeleine pleurait. Un grain d’or brillait à la pointe de ses cils. Ses yeux restaient grands ouverts sur la beauté de son visage où tremblait le feu et coulaient les larmes en abondance.

      La flamme doublait la nuit dans le noir du miroir.

      Multiplication des ténèbres.

      Les deux lames jaunes de l’unique chandelle lui brûlaient la rétine. Elle fixait leur danse pour se faire mal. Elle n’avait pas encore le courage de porter un cilice, par peur de meurtrir sa peau laiteuse. Peur que son orgueil ne tombe en miettes sur la terre battue de sa cellule.

      Cécile Ladjali, extrait de Corps et Âme, éd. collection Essences Actes Sud

    Georges de La Tour, Madeleine repentante, vers 1635-1640, NG Washington, notice

S’il avait pu la connaître, Gaston Bachelard aurait cité Cécile Ladjali dans son lire « La flamme d’une chandelle ».

31XDY55J4HL._SX261_BO1,204,203,200_ Corps et Âme était le premier ouvrage de la collection « Essences » née il y a juste trois ans, j’avais tant aimé ce livre que j’ai lu ensuite tous ceux de la collection violette et attends toujours avec impatience une nouvelle parution.
Le sujet est l’étude de Madeleine pénitente ou repentante (pourquoi un e, pourquoi un a, dans ces deux mots ?!) et des parfums qui l’entourent, à travers les quatre tableaux de Georges de La Tour qui sont conservés à New York, Washington, Los Angeles et Paris.

J’avais présenté ici le livre et les tableaux, mais, comme je supprime deux articles sur trois en raison de l’espace, mon billet a disparu, je le recommence pour le plaisir. Ces quatre lueurs sont merveilleuses, sabliers qui coulent vers le haut …

Ayant lu maintenant les beaux chapitres de Bachelard autour de la flamme d’une chandelle, je trouve des correspondances entre le philosophe et Cécile Ladjali.

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    Georges de La Tour, Madeleine à la flamme filante, vers 1638-1640, LACMA Los Angeles, notice et commentaire.
      Fixant la flamme, Madeleine traversa l’intervalle puis en vint à l’expérience pure du temps.
      C’était l’exercice le plus difficile.
      Ce temps-là n’avait pas d’odeur. Le temps sans parfum est du temps arrêté.
      Sans salut.
      Ce temps était torve, lourd. L’éternité bienheureuse offrait la fragrance des trèfles et des fougères qui restent verts de saison en saison. Or, là, il s’agissait d’une odeur de sable. Jamais elle n’avait combattu la concavité des heures de cette façon et la joute lui sembla au-dessus de ses forces.

      Cécile Ladjali, extrait de Corps et Âme.

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La flamme est un sablier qui coule vers le haut

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Georges de La Tour est à la mode en ce moment dans la littérature.
C’est avec joie 😀 que j’empruntai à la bibliothèque un roman mettant en scène le tableau présenté ci-dessus !
J’allais revenir par ma lecture dans le beau musée des beaux arts de New York, j’aime tant les livres qui parlent de musées !

kristensen Mirjam Kristensen, Un après-midi d’automne, éd. Phébus

C’est l’histoire d’un jeune couple norvégien s’offrant un voyage à New York . Le mari veut absolument voir un tableau bien précis au Met, La Madeleine de Georges de La Tour. Pendant qu’il s’abîme dans sa contemplation, sa jeune femme, semble-t-il moins passionnée par le clair obscur, part aux toilettes, et à son retour, son homme a disparu. Impossible de le retrouver. Elle se lance alors dans une longue, pénible et infructueuse enquête.

Le tableau, véritable objet du voyage pour le jeune homme, devait, à mon sens, être au centre de l’intrigue et c’est en lui que l’auteur aurait pu nouer une histoire et trouver des clefs pour l’énigme de cette mystérieuse disparition. Il n’en est rien, la Madeleine continue de méditer sagement dans le musée, la jeune mariée oublie peu à peu son mari, et le récit se dilue dans un jus incolore et ennuyeux.
C’est bien dommage, Georges de La Tour méritait quelque chose de plus profond.
Mirjam Kristensen est norvégienne et, sans doute pour faire plaisir à ses lecteurs compatriotes, place Munch au côté de La Tour, Rembrandt, et Vermeer dans le vaste musée 😳 .

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    Copie de Georges de La Tour, Irène soignant Saint Sébastien à la lanterne, vers 1640, mba Rouen, notice

Un autre livre paru cette année propose de se pencher sur un tableau de Georges de La Tour, ou du moins l’une des onze copies connues, puisque l’original a disparu comme le Norvégien du roman de M. Kristensen.
C’est une très belle copie, qui peut engendrer en effet un joli roman, et j’ai donc voulu le lire avec impatience.

1540-1 Gaelle Josse, L’ombre de nos nuits, éd. Notabila

On note encore un exercice de style à la mode actuellement : l’alternance de deux époques, un chapitre dans le passé (le 17ème siècle de Georges de La Tour), un chapitre dans le présent (une femme réfléchit sur son amour perdu et trouve dans le tableau du musée de Rouen un écho à son histoire). Il s’établit, comme dans plusieurs romans de la dernière rentrée littéraire, un parallèle entre la vie d’un artiste du passé et la vie d’une personne éprouvée de nos jours.
Dans ce roman, on balance avec une régularité de métronome d’une époque à l’autre, le ton est toujours monocorde, sage, sans surprise, trop scolaire quand il s’agit d’expliquer la vie du peintre dans sa Lorraine natale. Le tableau aurait pu faire naître une réflexion plus profonde, l’histoire reste convenue, c’est dommage, je pense que si l’auteur avait écrit moins vite, avait beaucoup mieux creusé son sujet, elle aurait pu donner un roman aussi lumineux que le tableau.

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Finalement déçue par mes deux lectures, je me suis réconfortée dans le plus merveilleux des petits bouquins, qui parle justement de l’éclairage à la bougie.

519ZcrUIRkL._SX326_BO1,204,203,200_ Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, éd. PUF

Point de grands mots philosophiques dans ce petit livre qui est toute poésie !

Nous avons tous fait l’expérience de regarder vaciller la flamme d’une bougie. S’installe alors une rêverie.

Tout rêveur de flamme est un poète en puissance.

Toute rêverie devant la flamme est une rêverie qui admire.

Déjà, en une toute simple veillée, la flamme de la chandelle est un modèle de vie tranquille et délicate.

Dans la flamme, même le temps se met à veiller.

La flamme est un sablier qui coule vers le haut.

Tant de phrases me paraissent si belles dans ce livre que je serais tentée de les recopier toutes.
Si on n’a pas encore lu ce livre (à la lueur tamisée de la lampe de chevet), il faut se le procurer pour y découvrir le tendre esprit poète du philosophe. Comme dans un relais de la flamme qui ne s’éteint pas, il donne aussi envie de lire d’autres écrivains éclairés par la petite chandelle.

La vie de Cadran

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Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

      Une pendule s’est arrêtée –
      Pas celle de la Cheminée –
      L’art de Genève le plus savant
      Ne peut faire plier le pantin ballant –
      Qui vient de se figer –

      Un effroi a saisi la Babiole !
      De douleur – les chiffres se sont tassés –
      Puis dans un spasme ont quitté les Décimales –
      Pour un midi sans Degrés –

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      Il ne bougera pas malgré les Docteurs –
      Ce balancier de neige –
      Le réparateur l’importune –
      Un Non indifférent – froid –

      Tombe des aiguilles Dorées –
      Tombe des Secondes minces –
      Des décennies d’Arrogance entre
      La vie de Cadran –
      Et Lui –

      Emily Dickinson, Car l’adieu, c’est la nuit, traduction de Claire Malroux, éd. Poésie/Gallimard

Pieter Claesz, Nature morte vanité avec autoportrait, vers 1628, musée germanique Nuremberg, notice et commentaire.

Une vanité hollandaise me semble tout à fait capable d’illustrer ce poème même si la montre n’a pas de balancier.
Emily Dickinson évoque la mort, celle qui arrête l’horloge interne, qui immobilise l’être humain et le fait ressembler au balancier blême et froid comme neige. Celui-ci, au terme de sa vie vaniteuse, arrogante, de cadran indiquant l’heure, se trouve alors face à Dieu.
Midi sans degrés, c’est le moment où les aiguilles se superposent et prennent la forme d’un corps immobile, le moment où elles terminent un cycle, un tour de cadran.

De même, Pieter Claesz montre la vanité des choses et des âmes, le temps qui passe, il représente une boule de cuivre, qui a le même symbole que l’Homo Bulla, que la bulle de savon, image de la vie éphémère.
Mais, dit le commentaire du musée, le peintre a fait son autoportrait dans la boule, et la peinture saura ainsi surmonter la fugacité humaine, car elle assurera la renommée de l’artiste au delà de sa mort.

Emily Dickinson ne savait pas ou n’aimait pas lire l’heure dans sa jeunesse, sans doute était-elle fâchée avec ce temps minuté qui régente par la façon dont les humains le comptent, le divisent, le répartissent et le calculent. J’ai connu les mêmes difficultés, je n’ai pas su lire l’heure avant un âge bien avancé, blocage révélateur sans doute, et aujourd’hui encore le temps qui passe est pour moi une chose qui fâche. Je rêverais d’un cadre de vie sans cadran !

Mais le temps en littérature, en poésie, en musique, en peinture, j’aime bien ! Revoir la catégorie qui rassemble les articles sur cette page, et puis sur celle-là.

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