Invention de la terre

    Jan Abrahamsz. Beerstraten, Vue de l’église de Sloten en hiver, Rijksmuseum Amsterdam, notice

Hiver en Flandre

Ils vont sous les pommiers vers l’horizon, la neige
virevolte sans fin et loin dans le silence. Ici
une pie s’est posée sur le piquet de bois. Le champ est blanc
jusqu’aux arbres là-bas. Des hommes pesamment
s’élancent, d’autres reviennent
le long de l’eau gelée sur le sentier de pas, l’un d’eux
tire au bout d’une corde la luge, elle hésite, on entend
les cris d’enfants au loin, très loin, déchire le silence.

Dans le ciel, deux corneilles très vite ont passé, comme l’heureux
soleil
sur le joie du matin et les éclats de glace. Le temps est toujours
bref.

Partir pour revenir, dehors l’hiver
immobile, ciel pris parmi les flaques, feuille
gelée de chêne à la couronne rousse, un gland
à terre dans la vitre du froid, la neige encore, toute la neige.
Et ces pensées cherchant la terre immaculée d’hermine.
Partir pour revenir, où irons-nous ? l’horizon s’assombrit,
notre temps se délabre. Nous habitons ici. Voici le ciel fermé, le fil
d’une fumée tout près, qui navigue, se penche,
hésite et se repent. Le soir déjà promet la nuit. Nos pieds
sont sensibles dans les chaussures qui ont creusé la neige.

L’oiseau sans un cri vole, écho noir du silence. Buse
ou corneille. Peut-être s’accomplit ici-bas, sous nos yeux incrédules
ce qui n’a pas de nom et qui paraît, disparaît comme un chien
à l’entrée de la ferme s’agite et fuit, soulevant une écume,
infligeant au sol pur de l’hiver immobile
la guirlande d’étoiles noires de ses griffes.

Philippe Delaveau, recueil Invention de la terre, éd. Gallimard, octobre 2015

41IE4miPibL._SX338_BO1,204,203,200_Invention de la terre, comment comprendre ce titre ? Le mot est à prendre en son sens étymologique, du latin invenire, trouver, découvrir.
L’invention de la terre est une découverte éblouie de notre univers par le poète.
Il est ébloui et nous le sommes par ses mots.
Son observation attentive et passionnée est également mystique, il rend grâce à Dieu du bonheur de sa contemplation.

La beauté, la profondeur, la sagesse de ce recueil me traversent.
Il fait gris chez moi, froid mais pas assez pour l’apparition de flocons, j’ai lu sous ceux de l’édredon ce livre lumineux, rempli d’émotion.

De Pilippe Delaveau, j’avais évoqué le recueil « Ce que disent les vents » (les vents parlent décidément à l’oreille des poètes) sur cette page.

Sa poésie se tourne souvent vers le Nord, il contemple des tableaux de Rembrandt, il cherche la beauté, le silence, Sa présence, dans le train, l’avion, les pommes, les arbres, les oiseaux, des villes et des quartiers … un livre à chérir tout particulièrement !

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