Elégies pour le temps de vivre

IMGP5692

      Je ne sais pas, je ne sais rien, je
      ne compte plus les années, je suis
      une vitre sensible où les songes
      se concentrent, un tourbillon de
      brume et de limpidité – l’inquiétude
      est comme une empreinte, un astre tardif
      qui commence à mourir, une fleur malmenée
      auprès d’une vasque. Je ne sais rien,
      je ne sais pas quel équilibre
      rendrait le ciel à la terre.

IMGP5696

      Ce qui réchauffe mes paupières
      et les averses fugitives vient
      d’une image ineffable qui s’obstine
      dans ma mémoire – car il est un pays
      plus présent que le monde, celui
      qui rêve en nous, où l’on se réfugie :
      au jardin des prés, hirondelles, école
      apaisée, ruisseaux, fermes tranquilles
      sous la neige, clôtures et collines
      impalpables qui tiennent tête à l’infini.

IMGP5693

      On a tous, dans notre sommeil,
      des audaces qu’aucune ombre ne peut
      atteindre, on remonte à la surface
      les éclaircies et les visages qui
      portent en eux notre origine – plus
      d’outrages, plus de tourments, nous
      nous posons sur l’aile du temps

      qu’on voudrait aussi légère, aussi
      douce, au moment de quitter
      notre froide carcasse.

      Richard Rognet, poème extrait de Elégies pour le temps de vivre, 2005-2009, Poésie/Gallimard, octobre 2015.

rognet j’ai découvert ce livre et ce poète à la librairie, avec le même émerveillement que les étoiles sur la plage.

Richard Rognet écrit, réfléchit et compose, sur la crête sensible entre le présent quotidien et le passé lointain.
Sa poésie du souvenir engendré par les images de la vie quotidienne et de la nature est bien élégiaque, elle révèle la solitude, la perte de l’être cher, le désenchantement, mais dans sa douceur elle contient une forme d’espérance et de bonheur.
Je suis profondément charmée par ces mots, qui me rappellent Modiano, et ces strophes, qui surprennent agréablement par leur musique et leur ponctuation.

IMGP5694

J’ai choisi ce poème car les pauvres étoiles de mer, arrachées du fond marin par la tempête et échouées sur le sable, apparaissent comme des astres en train de s’éteindre et comme des fleurs malmenées auprès des vagues.
Il y en avait des centaines avant-hier sur la plage, certaines disloquées, perdant leurs branches, mais qu’elles étaient belles dans leur agonie !

Leur gris mimétique les fond dans le sable grossier. Saupoudrées de mauve, de bleu, d’orange ou de vert, elles semblent éclore comme des roses de Noël, des roses coupées vouées à se faner rapidement. La mer ébranlée rejette ses entrailles, gris de perle incarné, insufflé des couleurs les plus subtiles du ciel en colère. C’est à la fois triste et beau, tout à fait une élégie.

IMGP5697

css.php