Le ton sourd, mat et puissant de la peinture

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Un beau livre fait le bonheur des yeux. Il est généralement de grand format, richement illustré de belles images, fait de beau papier, la beauté se glisse dans toute son essence, il s’appelle beau livre car ce bel objet fait la fierté de la bibliothèque.
Un bon livre fait le bonheur de l’esprit. Il doit son qualificatif à la valeur de son contenu. Bien souvent, il n’est pas illustré, c’est son texte qui est remarquable pour sa qualité, l’intérêt général, le plaisir qu’il donne.

J’ai reçu pour Noël un beau et bon livre !
Un grand, gros et très beau livre, dont le texte est passionnant à lire : au grand plaisir des yeux s’ajoute celui de la lecture.

Gauguin et l’Ecole de Pont Aven, André Cariou, éd. Hazan, août 2015.

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    Paul Gauguin, Petites Bretonnes devant la mer, 1889, Musée d’art occidental Tokyo, notice et commentaire.

Ce livre d’art retraçant l’histoire de l’Ecole de Pont Aven autour de Gauguin se lit comme un roman, un bon roman qu’on n’a pas envie de lâcher malgré toutes les obligations domestiques en cette période de fêtes ! Je ne l’ai heureusement pas fini, de bons moments de lecture m’attendent encore en ces jours excessivement pluvieux.

On croyait bien connaître ce mouvement de la peinture française de la fin du XIXème siècle, mais on découvre des oeuvres et on apprend beaucoup.
On prend surtout conscience grâce à ce livre très documenté (le travail de recherche paraît colossal) que Gauguin, arrivé pour la première fois à Pont Aven en 1886 (il effectue dans la région cinq séjours entre 1886 et 1894) a entraîné ses amis peintres dans une grande et vibrante aventure humaine.

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    Emile Bernard, La moisson, 1888, musée d’Orsay, notice

Pont Aven fête un anniversaire en cette année 2016 : il y a cent-cinquante ans, en 1866, ce village devint la résidence d’une colonie artistique, d’abord composée d’une majorité de peintres américains. C’était alors un écho à l’Ecole de Barbizon. Vingt ans plus tard arrivait Gauguin, sans le sou, rêvant de contrées lointaines, Pont Aven était un pis aller où la vie, disait-on, n’était vraiment pas chère. Il écrit qu’il s’en va faire de l’art dans un trou.

Gauguin quitte le trou, voyage, revient, repart, voyage encore au gré de ses finances. Il correspond beaucoup avec les frères van Gogh, étudie les estampes japonaises, découvre Panama et la Martinique, et essaie de retrouver en Bretagne la force des couleurs antillaises. Il écrit de Pont Aven ces mots célèbres et décisifs : j’y trouve le sauvage le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en peinture.

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    Maxime Maufra, La pointe de Beg an Hebrellec, 1894, Musée des beaux arts du Canada Ottawa, notice et commentaire.

Le livre nous fait suivre alors cette douloureuse recherche des couleurs et des formes authentiques. Les piquantes anecdotes et les nombreux extraits de lettres échangées entre les artistes, les critiques, les marchands, les écrivains, nous font bien saisir l’incompréhension totale de l’entourage, et l’on est captivé à la fois par les dissensions et chamailleries entre les peintres eux-mêmes, par leurs réflexions artistiques, philosophiques, religieuses, par leur évolution depuis l’impressionnisme vers le synthétisme. On comprend aussi comment Gauguin mélange sur la toile ce qu’il a vu durant ses voyages, les traditions de divers pays, pour atteindre une forme d’art qui est bien lui, rien que lui.
Le petit trou de mille habitants projettera une large influence sur plusieurs générations d’artistes jusqu’à l’abstraction.

En résumé, je trouve un plaisir fou dans le récit par monsieur Cariou de cette folle aventure picturale.

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    Paul Gauguin, Jeune chrétienne, 1894, Sterling and Francine Clark Art Institute Williamstown, notice et commentaire.

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