La maladroite

    dunloplesliebrighton

    George Dunlop Leslie, Alice au pays des merveilles, vers 1879, Royal Pavilion Brighton, notice

Dois-je en parler ? J’hésite.
Ce livre n’est, à mon avis, pas à mettre entre toutes les mains. Âmes sensibles, s’abstenir !
Le bibliothécaire l’a présenté comme son grand coup de coeur, alors je l’ai lu, malgré le sujet : l’enfant maltraité.

Je l’ai pris un soir, dans mon lit, l’ai lu jusqu’au bout, jusque tard dans la nuit, jusqu’aux larmes plein les yeux.

Le bibliothécaire a dit que l’écriture est simple, sobre, c’est une écriture blanche.
Qu’entend-il par écriture blanche ?
J’ai compris, ce récit est dit d’une voix blanche, étouffée par l’angoisse. Sous des mots cliniques qui ressemblent à ceux d’un rapport de gendarmerie se tendent comme un arc une dramatisation croissante, un combat perdu d’avance, une résignation fatale, qui vous tirent une flèche en plein coeur.

    cassattlacma

    Mary Cassatt, Mère lavant son enfant ensommeillé, 1880, LACMA Los Angeles, notice

La quatrième de couverture du livre dit qu’il est écrit dans une langue dégagée de tout effet de style.
Et pourtant le lecteur découvre un vrai style, très prenant, original, qui fait parler les personnages chacun sous l’énoncé en majuscules de leur nom ou rôle, comme dans le dialogue d’une pièce de théâtre.
Si cette histoire devait être adaptée au cinéma, je verrai bien Clint Eastwood aux commandes.

Ce livre est si fort, si dur, à la fois si nécessaire, qu’on le referme bouleversé, meurtri … je ne pouvais plus trouver le sommeil. Il m’aurait fallu prendre ensuite un livre de poésie.

Voilà, j’en ai dit quelques mots, qui sont bien faibles face à ce premier roman magistral d’Alexandre Seurat, La maladroite, éd. la brune au rouergue, mai 2015.
Il fait partie du prix CEZAM 2016.

Un écrivain prometteur.

41NGVnqBSDL._SX339_BO1,204,203,200_

Les pieds sur les chenets

chatscompiegne

      Chats au coin du feu, 19ème siècle, château de Compiègne, notice

Devant le feu

Par les hivers anciens, quand nous portions la robe,
Tout petits, frais, rosés, tapageurs et joufflus,
Avec nos grands albums, hélas ! Que l’on n’a plus,
Comme on croyait déjà posséder tout le globe !

Assis en rond, le soir, au coin de feu, par groupes,
Image sur image, ainsi combien joyeux
Nous feuilletions, voyant, la gloire dans les yeux,
Passer de beaux dragons qui chevauchaient en troupes !

Je fus de ces heureux d’alors, mais aujourd’hui,
Les pieds sur les chenets, le front terne d’ennui,
Moi qui me sens toujours l’amertume dans l’âme,

J’aperçois défiler, dans un album de flamme,
Ma jeunesse qui va, comme un soldat passant,
Au champ noir de la vie, arme au poing, toute en sang !

Émile Nelligan, recueil Se savoir poète

39_2004_001

      John Edward Soden, Homme fumant dans un salon, 1862, Geffrye museum Londres, notice

Michèle Lalonde, dans son poème Speak white citait son nom, et j’eus envie de connaître mieux ce poète. J’avais déjà rencontré ce nom qui rime avec élégant, mais je n’avais lu aucune de ses oeuvres.
Alors je me les suis procurées complètes, avec le livre que voici :

51lzL16kJmL._SX291_BO1,204,203,200_ Emile Nelligan, Poésies complètes, ed. Biblio-Fides

On y découvre la vie tragique de ce poète né le 24 décembre 1879 à Montréal.
A l’école il est mauvais élève.
Je pense que son esprit ne devait pas correspondre aux attentes des enseignants, j’en sais quelque chose, une fois, dans un devoir de physique à faire en classe, charmant exercice de bac blanc durant quatre heures, je trompai l’ennui et l’ignorance en dessinant des fleurs au bout des lignes des abscisses et des ordonnées de mon graphique, ce fut très très mal pris par le professeur, et je gardai une sainte horreur de cette matière !

Emile ne s’intéressait qu’à la poésie et arrêta définitivement ses études à l’âge de dix-sept ans, au grand désespoir de son père. Il lit Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine, Rodenbach, Hérédia, Leconte de l’Isle …

Il compose, commence à être publié en 1896 dans des revues, il est élu membre de l’Ecole littéraire de Montréal en 1897.
C’est un créateur fulgurant durant les années 1898-1899, un rêveur solitaire, peu à peu dépressif jusqu’au délire.
En août 1899 il est interné à l’asile pour dégénérescence mentale. Il n’écrit plus que des fragments de poèmes.
Il souffre d’une forme de schizophrénie incurable.
Il reste interné pendant quarante deux ans, jusqu’à sa mort en 1941.

Sa très courte et fulgurante carrière fait penser à celle de Rimbaud, et à un bel arbre brisé.
Il est aujourd’hui un classique, un nom incontournable de la littérature québécoise.

Ma découverte de ses poèmes est un enchantement, j’y reviendrai.

thomsonmbamq

Trompe l’oeil ou tromperie ?

moulinneufmenehould

      Etienne Moulinneuf, Autoportrait en trompe-l’oeil avec coquillages et objets scientifiques, 1769, musée d’art et d’histoire Sainte Ménehould, notice

Pour diverses raisons ce tableau est tout à fait étonnant.
Je cherchais des coquillages et voilà que je découvre un ormeau !
J’étais fière de ma trouvaille, ce charmant coquillage est aussi rare en peinture que sur la plage, et je voulus m’intéresser de plus près à cette oeuvre. Elle s’observe comme un objet de curiosité, et d’ailleurs le tableau est exposé au musée de Sainte Ménehould dans une salle consacrée aux cabinets de curiosité, qui furent très prisés au XVIIIème siècle.

Ces tableaux, eux-mêmes représentant des objets rares, étaient appréciés des collectionneurs, car ils pouvaient remplacer dans les cabinets les objets véritables.

moulinneufmenehoulddet1

Ce tableau associe trois genres, la nature morte, le portrait, le trompe l’oeil.

Le peintre, Etienne Moulinneuf, était marseillais (vers 1715-1789), commissaire de police, peintre officiel de la ville et membre de son Académie .

Il fut nommé en 1753 secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille, et il participe à ses expositions annuelles en se spécialisant dans les natures mortes d’objets scientifiques et de coquillages.

moulinneufmenehoulddet4 Un article de Michael Schuler dans la Revue du Louvre en 2012 (n°3) fut consacré à ce tableau, à l’occasion de son acquisition par le musée de Sainte Ménehould.
On apprend que l’oeuvre résulta d’un litige opposant le peintre aux membres du jury.

Une étiquette au dos du tableau indique qu’il est le pendant d’un autre tableau, similaire, dans lequel Moulinneuf avait peint en trompe l’oeil une gravure représentant l’Enlèvement d’Europe par François Boucher.

Ce tableau (aujourd’hui disparu) avec la gravure d’après Boucher était le morceau de réception de Moulinneuf à l’Académie, mais il fut contesté, déclenchant une polémique.
Le jury accusait le peintre d’avoir collé dans sa composition une vraie gravure de Boucher, et de la faire passer pour une vraie peinture en trompe l’oeil.

Trompe l’oeil doublement trompeur ?

moulinneufmenehoulddet2 Pour prouver son honnêteté, Moulinneuf décida de peindre un pendant de ce tableau contesté, en remplaçant le motif de la gravure d’après Boucher par une gravure de son autoportrait.
Sachant que son autoportrait n’avait jamais été gravé, il ne pouvait pas avoir collé sur sa toile une authentique gravure, et donc, la gravure figurant dans le tableau était bien une peinture en trompe l’oeil.

Le réalisme est frappant. Moulinneuf représente chaque trait de gravure, ciselure laissée par le burin, chaque irrégularité du papier, et le trompe l’oeil est parfait. Moulinneuf est accepté cette fois à l’Académie, mais il ne fait pas taire pour autant ses détracteurs.

moulinneufrl Le tableau est en effet peint sur papier collé sur toile qui elle-même est marouflée sur bois.
On soupçonne le peintre d’avoir utilisé une feuille de papier dont le fond avait été gravé.

Faussaire ou pas ?
Il a fallu attendre presque deux-cent-cinquante ans pour être certain, grâce à l’étude faite au C2RMF (centre de recherche et de restauration des musées de France).
Il n’y a bien qu’une seule feuille de papier recouvrant tout le tableau, et la fausse gravure est un vrai trompe l’oeil. Le peintre a travaillé comme les miniaturistes avec un pinceau monopoil.

Moulinneuf fut bien un virtuose du trompe l’oeil.

Mais, il y a décidément toujours un mais rétorqué à Moulinneuf, la Revue du Louvre remarque que, même si l’artiste a démontré l’étendue de son talent, l’illusion aurait été encore plus spectaculaire s’il avait transformé par l’art du trompe l’oeil une toile en papier, et non peint un gravure sur du papier.

Cette histoire du XVIIIème siècle n’est pas si éloignée de notre ère du copié-collé, de l’image virtuelle et de sa manipulation.

Un hiver sans mimosa :-(

IMGP7091

Avec un ciel en cul de poêle à frire presque chaque jour, le mimosa n’a pas ensoleillé notre mois de janvier.
Trop précoce en décembre, la floraison est passée inaperçue, furtive entre les averses.
La pluie a étouffé de son épaisse cape de laine grise les pompons mousseux de soie citron.
Et voilà, les beaux mimosas nous donnent maintenant rendez-vous pour l’année prochaine.
On se consolera dans les musées.
Mimosas en aquarelle, en peinture à l’huile, en porcelaine, en orfèvrerie …

Sur la photo ci-dessus, des branches de mimosa des quatre saisons (moins mousseux que le mimosa d’hiver) décorent un vase en porcelaine de Sèvres, style art nouveau (1905) et conservé au musée des beaux arts de Quimper.

IMGP5767

Dans la même vitrine « emmimosée » de ce musée, se trouve un collier de la même époque. Il me plaît tant que j’aimerais pouvoir en porter une copie comme sait en proposer la boutique en ligne des musées (voir ici) !

Lignes de vie en poésie

muchapoesie

      Alphons Mucha, Les Arts : La Poésie, estampe, 1898, BnF Paris, notice

Jacques Bonnaffé, qui lit chaque jour la poésie sur France-culture, a dit : La poésie, c’est l’insurrection des consciences contre tout ce qui enjoint, simplifie, limite ou décourage.

Une chose en ce moment pousserait peut-être la conscience à l’insurrection : la pluie !
En Bretagne, elle tombe, trempe, s’obstine, enjoint, limite, complique plutôt, et décourage.
Cette précipitation incessante alentit l’esprit qui dégouline à un tel point que le seul remède, c’est vrai, est la poésie.

Grâce à l’indication d’une amie (je lui dis merci !), je suis plongée dans un livre indispensable à tout quêteur de poésie.

Lignes de vie, éd. L’Atelier imaginaire / Le Castor Astral, octobre 2015

411izB9ahML._SX346_BO1,204,203,200_ Dix-huit écrivains et poètes racontent comment la poésie est entrée dans leur vie, comment elle fait partie de leur quotidien et façonne leur vision du monde, comment elle a orienté leur écriture, inspiré et nourri leur oeuvre propre.
Ils livrent chacun leur petit livret poétique idéal, contenant exactement dix extraits de poèmes, et ils expliquent en quelques lignes chacun de leurs choix.
C’est difficile, à mon sens, de sélectionner dix poèmes, l’exercice est passionnant à découvrir.

De ces dix-huit poètes et/ou écrivains, je n’en connaissais que deux, j’ai donc seize auteurs à découvrir !
Et eux-mêmes font connaître leurs poètes favoris qui ne sont pas toujours connus.
C’est alors le très grand intérêt de ce livre, c’est un véritable guide permettant au lecteur de partir à l’aventure en poésie.

La poésie reste assez confidentielle dans les librairies et dans les bibliothèques, il faut la dénicher, les rayons sont parfois maigres, et la presse en général ne lui réserve pas l’espace qu’elle mérite. Bref, le lecteur friand de poésie doit se débrouiller tout seul pour satisfaire sa gourmandise.

clodionngwash

      Clodion, Poésie et musique, 1774-1778, marbre, NG Washington, notice

      La page de la National Gallery de Washington indique que le musée est fermé à cause du mauvais temps !
      Je suppose que, là-bas, la pluie s’est transformée en neige …

Jacques Bonnaffé l’avait fait connaître en décembre dernier, et j’ai retrouvé ce poème étrange et extrêmement pénétrant dans le livre « Lignes de Vie » (cité par le poète canadien Claude Beausoleil), il s’agit de Speak White de la Canadienne Michèle Lalonde :

Speak white

il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan

On trouve tout le texte sur cette page.

« Speak white » était une injure raciste lancée par les Canadiens anglophones aux Canadiens qui parlaient français en public. Quelques vers de ce poème sont chantés dans le générique de l’émission Jacques Bonaffé lit la poésie, et, par leur force, me sont entrés dans la tête de manière prégnante. C’est le but d’un générique !

L’effet secondaire de la lecture d’un tel livre n’est pas vraiment secondaire pour le budget : on note dans sa liste, on classe par priorité, on rêve, et au moins, on ne pense plus à la pluie qui tombe encore !

Il ne pleut jamais en France ?

Le temps de chien arrange bien les affaires du séducteur.
Le rire de Gérard Philippe, c’était une pluie de grelots dans un jardin ensoleillé.

Comment la supporter, cette pluie qui n’en finit pas de ramollir notre âme ? Les gouttes grignotent le toit et notre humeur.
Alors, un peu de poésie pour colorer la grisaille :

      La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. Au centre, c’est un fin rideau (ou réseau) discontinu, une chute implacable mais relativement lente de gouttes probablement assez légères, une précipitation sempiternelle sans vigueur, une fraction intense du météore pur.

      Francis Ponge, Pluie / Le parti pris des choses

08-530769Gérard Philipe dans Le diable au corps de Claude Autant-Lara ( notice de la photo)

Cinéma et poésie encore, pour faire passer la pluie …

      Ô bruit doux de la pluie
      Par terre et sur les toits !
      Pour un coeur qui s’ennuie,
      Ô le chant de la pluie !

      Paul Verlaine, extrait de Il pleure dans mon coeur

Et puis le très beau refrain du poème de Baudelaire, Le jet d’eau (recueil Les Fleurs du Mal) :

      La gerbe épanouie
      En mille fleurs,
      Où Phoebé réjouie
      Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
      De larges pleurs.

GP

Gérard Philipe dans Une si jolie petite plage de Yves Allégret.

Invention de la terre

    null

    Jan Abrahamsz. Beerstraten, Vue de l’église de Sloten en hiver, Rijksmuseum Amsterdam, notice

Hiver en Flandre

Ils vont sous les pommiers vers l’horizon, la neige
virevolte sans fin et loin dans le silence. Ici
une pie s’est posée sur le piquet de bois. Le champ est blanc
jusqu’aux arbres là-bas. Des hommes pesamment
s’élancent, d’autres reviennent
le long de l’eau gelée sur le sentier de pas, l’un d’eux
tire au bout d’une corde la luge, elle hésite, on entend
les cris d’enfants au loin, très loin, déchire le silence.

Dans le ciel, deux corneilles très vite ont passé, comme l’heureux
soleil
sur le joie du matin et les éclats de glace. Le temps est toujours
bref.

Partir pour revenir, dehors l’hiver
immobile, ciel pris parmi les flaques, feuille
gelée de chêne à la couronne rousse, un gland
à terre dans la vitre du froid, la neige encore, toute la neige.
Et ces pensées cherchant la terre immaculée d’hermine.
Partir pour revenir, où irons-nous ? l’horizon s’assombrit,
notre temps se délabre. Nous habitons ici. Voici le ciel fermé, le fil
d’une fumée tout près, qui navigue, se penche,
hésite et se repent. Le soir déjà promet la nuit. Nos pieds
sont sensibles dans les chaussures qui ont creusé la neige.

L’oiseau sans un cri vole, écho noir du silence. Buse
ou corneille. Peut-être s’accomplit ici-bas, sous nos yeux incrédules
ce qui n’a pas de nom et qui paraît, disparaît comme un chien
à l’entrée de la ferme s’agite et fuit, soulevant une écume,
infligeant au sol pur de l’hiver immobile
la guirlande d’étoiles noires de ses griffes.

Philippe Delaveau, recueil Invention de la terre, éd. Gallimard, octobre 2015

    null

41IE4miPibL._SX338_BO1,204,203,200_Invention de la terre, comment comprendre ce titre ? Le mot est à prendre en son sens étymologique, du latin invenire, trouver, découvrir.
L’invention de la terre est une découverte éblouie de notre univers par le poète.
Il est ébloui et nous le sommes par ses mots.
Son observation attentive et passionnée est également mystique, il rend grâce à Dieu du bonheur de sa contemplation.

La beauté, la profondeur, la sagesse de ce recueil me traversent.
Il fait gris chez moi, froid mais pas assez pour l’apparition de flocons, j’ai lu sous ceux de l’édredon ce livre lumineux, rempli d’émotion.

De Pilippe Delaveau, j’avais évoqué le recueil « Ce que disent les vents » (les vents parlent décidément à l’oreille des poètes) sur cette page.

    null

Sa poésie se tourne souvent vers le Nord, il contemple des tableaux de Rembrandt, il cherche la beauté, le silence, Sa présence, dans le train, l’avion, les pommes, les arbres, les oiseaux, des villes et des quartiers … un livre à chérir tout particulièrement !

l’idée de musée

IMGP5869

C’est avec une douce émotion que j’ai trouvé ce livre dernièrement, un livre déjà vieux, paru en 1988, acheté à prix modique chez un bouquiniste. Son auteur, Pierre Quoniam, fut mon professeur, il enseignait l’histoire du musée du Louvre, dont il était le directeur à l’époque (années soixante-dix), et j’avais beaucoup aimé ce monsieur calme, courtois, énonçant clairement un cours bien structuré. Je garde de lui un très bon souvenir.

J’ai hélas perdu mon vieux cahier de cours, et je suis heureuse de retrouver le précieux enseignement dans ce livre qui fut publié une quinzaine d’années plus tard. C’est intéressant d’apprendre comment ce palais royal devint un musée.

IMGP0866

Le musée public d’une manière générale est une création de la Révolution française.
Mais l’invention des musées remonte au XVIIème siècle.
En 1682 Louis XIV fixe officiellement le siège de la monarchie au château de Versailles. Le Louvre est abandonné. Sont suspendus aussi les projets d’unir le Louvre au palais des Tuileries par une autre aile sur le côté opposé à la Seine.

A Versailles, dès les premières années de son règne, Louis XIV expose ses collections d’oeuvre d’art qu’il laisse accessibles à un public de connaisseurs et aux artistes. Après son installation définitive au château de Versailles, il fait conserver au Louvre quelque quatre-cents peintures qui font là l’objet d’un musée semi-public.

IMGP0795

Louis XV préfère protéger sa sphère privée à Versailles, il rend l’accès aux collections très limité.
Dans le Louvre abandonné par la famille royale et le gouvernement, vont s’installer les académiciens et les artistes avec leurs ateliers, et des marchands de tableaux. Au milieu du XVIIIème siècle, le palais grouille de pensionnaires de toutes sortes, au point que les abus dans l’anarchie des occupations font courir des risques au bâtiment : infiltrations d’eau, risque d’incendies, dégradations nombreuses.
Des moulages et des copies d’antiques faites par les pensionnaires de l’Académie de France forment un premier musée.
L’Académie de peinture et de sculpture organise des expositions des ouvrages de ses membres en 1699 et en 1704 dans la partie orientale de la Grande Galerie.
Les plans et reliefs des villes fortifiées de France sont exposés dans l’autre partie de la galerie et dans le Salon Carré.
Le palais du Louvre est désormais voué aux arts.

IMGP0689

On reproche à la Couronne de rendre les oeuvres conservées à Versailles inaccessibles (certaines sont même prêtées par le roi Louis XV pour décorer des hôtels particuliers), et un peu avant le milieu du XVIIIème siècle naît l’idée d’ouvrir au Louvre un musée public.

Le pouvoir accepte l’idée d’une certaine façon : à partir d’octobre 1750, cent-dix tableaux de maîtres français, italiens et flamands, sont exposés au Palais du Luxembourg avec les Rubens de sa célèbre galerie, et offerts gratuitement à la délectation du public deux fois par semaine.

En 1768, le marquis de Marigny soumet à Louis XV un grand projet d’aménagement du vieux Louvre pour en faire « le plus beau des temples des arts qui ait jamais été ». Mais, faute de crédits, on renonce au projet.

En 1775, le comte d’Angiviller rouvre le dossier. Le projet est en partie entrepris, les plans et reliefs sont transportés aux Invalides pour faire de la place dans la Grande Galerie.
Le projet est encore trop onéreux, car le problème est l’éclairage, il faudrait un éclairage zénithal pour mieux regarder les tableaux. Louis XVI étudie la question et l’approuve en 1788, mais il ne lui appartiendra pas d’y répondre …

L’Ancien Régime n’a pas pu achever la construction du grand Louvre, mais elle lui a donné sa vocation nouvelle et muséale.

On peut regarder des vidéos de l’histoire du musée sur le site du Louvre, cliquer sur l’image de la « Grande Galerie, partie 1 » ici :

Histoire du Louvre | Musée du Louvre | Paris

IMGP0808

Les vents m’ont dit

IMGP5837

C’est l’hiver qu’il faut visiter la Bretagne. C’est à l’époque des vents fous et meurtriers qu’il faut battre ses chemins, visiter ses ports, se glisser dans ses chapelles humides. Armez-vous de manteaux et de bottes et arpentez ses grèves et collines.

IMGP5814

[…]L’hiver breton, entre deux marées, entre deux averses, présente parfois l’azur impeccable d’un ciel rageusement lessivé par le vent de galerne. Du haut des collines dépeuplées de leurs frondaisons, on voit plusieurs clochers pareils à des épées plantées dans le firmament. Le pays, débarrassé de ses compromissions touristiques, respire son air, étale toutes les nuances de ses couleurs, accueille les oiseaux étranges et migrateurs dans ses labours frais.

IMGP5827

Il me tarde de le revoir ainsi, dans l’oeil de ses ogives, tout chargé de mémoire, à l’extrêmité de ses môles, à l’abri des allées et des chemins qui conduisent tantôt à des ruines, tantôt à des rias secrètes, parfois à des grèves bondissantes où n’errent plus que des chiens fauves.

IMGP5839

Intimiste ou métaphysique, repliée dans ses talus ou livrée au mystère du monde, c’est toujours aux âmes que la Bretagne s’adresse au temps d’hiver. Et c’est au temps d’hiver, hélas, que les visteurs la désertent.
Dommage !

IMGP5834

Ce texte s’intitule Hiver.
Ecrit par Xavier Grall et publié dans la revue La Vie le 5 novembre 1981.
Le poète breton rédigeait une chronique chaque semaine dans cette revue.
Ses billets ont été rassemblés dans un livre qui s’appelle Le vents m’ont dit, paru en 1982.

IMGP5802

C’est un recueil de toute beauté qui fait aimer la tempête, la mer ingrate, le ton sourd, mat et puissant des hivers déchaînés, comme l’aurait dit Gauguin.
Les vents m’ont dit, ces mots sont de Grall, il avait écrit en 1977 dans La Vie :

Les vents, je vous prie de me croire, y soufflent avec une incroyable superbe. Longtemps je les ai craints. Il me prend aujourd'hui de les aimer. Ils sont les grands marcheurs de l'espace et, dans ma retraite immobile, ils empoignent mes idées et mes rêves pour d'hauturières bourlingues. Au vrai, ils portent dans leur gorge la grande voix de la mer. Je vous dirai des rages et des naufrages. Je vous dirai des marées. Je vous dirai des souffles ... Les vents me disent que le monde est beau, que rien n'est fixé pour toujours, que la vie est un mouvement musical et perpétuel.

IMGP5806

Les vents m’ont dit, c’était aussi le nom d’une librairie de Quimper, largement tournée vers la poésie, qui fut hélas emportée par les vents impitoyables de l’économie.

L’âpre vent sait faire des miracles, ménager des trouées bleues, étirer des neiges d’écume, faire moutonner les flots virides et nous embarquer à tire d’aile dans sa poésie.

Ces photos datent d’hier, entre deux grains, entre ciel et sable et sous les embruns au goût de sel.

IMGP5819

Au bonheur des listes

suzukibnf

Vite, il pleut, la jeune femme court dans le jardin pour décrocher à l’aide d’une perche son kimono en train de sécher, et dans sa course elle perd une sandale. Quelle grâce et poésie !

La pluie incessante n’incite pas à suspendre le linge dehors en ce moment, ce temps interminable et surtout minable pousse plus que jamais à la lecture …

chevet Je suis en train de lire un ouvrage surprenant, fascinant :
Notes de chevet , Sei Shônagon, traduction de André Beaujard, éd. Gallimard/Unesco

Ce livre touffu se picore, se lit par chapitre au gré de nos envies. Une femme noble de la cour impériale japonaise, Sei Shônagon, prend des notes sur la vie quotidienne et observe avec une grande finesse ses concitoyens.

La particularité de ce journal intime est sa forme : Sei dresse des listes, toutes sortes de listes, parfois surprenantes, comme la liste des choses qui gagnent à être peintes, ou la liste des choses qui donnent une impression de chaleur, ou bien la liste des choses qui sont bonnes quand elles sont grandes.

On apprend à connaître les traditions du Japon. La dame ne se limite pas à la seule liste, elle détaille, raconte des anecdotes, livre sa réflexion, délicate et poétique.

dantzig Tous ces listes me font alors penser au livre de Charles Dantzig, Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, éd. Grasset

C’était en 2009, Charles Dantzig scrutait aussi, à travers d’innombrables listes, la vie de ses contemporains, la vie artistique et littéraire notamment, avec l’érudition et l’humour qu’on lui connaît. J’avais beaucoup aimé ce gros livre qui pouvait aussi se lire par tranches piochées au hasard. Et justement, Charles Dantzig place dans sa liste des dames so chic Sei Shônagon !

Sei Shônagon et Charles Dantzig sont tous deux des esthètes, très sensibles aux couleurs, aux harmonies. Je me souviens que Dantzig aime beaucoup porter un pull camel sur un pantalon de flanelle anthracite, et Sei Shônagon aime les vestes dans la nuance azalée ou la teinte cerisier au printemps, vert-feuille-morte en automne.

On pourrait penser que ces deux écrivains sont contemporains, mais Sei Shônagon a vécu au XIème siècle !

css.php