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J’ose à peine le croquer, mais ce serait dommage de le laisser perdre, ce saint Nicolas en speculaas (en France on dit speculoos).
Le père Noël l’a acheté au supermarché « ah » aux Pays-Bas (cette chaîne de magasins « ah » tient son nom des initiales du fondateur, Albert Heijn). Le Rijksmuseum d’Amsterdam se fait ainsi mieux connaître en diffusant ses produits commerciaux dans les supermarchés de toutes les provinces néerlandaises.
C’est comme si la RMN (Réunion des Musées Nationaux) vendait dans les magasins Carrefour ou Leclerc les objets dérivés des oeuvres d’art des musées de France.

Ce saint Nicolas comestible est inspiré par le tableau de Jan Steen conservé au Rijksmuseum, que j’avais montré sur cette page, et j’avais alors intitulé l’article Biscuits.

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    Jan Steen, La fête de Saint Nicolas, vers 1663-65, Rijksmuseum Amsterdam

Au dos de la boîte du speculaas, deux textes expliquent, d’une part la tradition de cette figure en biscuit, d’autre part la signification du tableau de Jan Steen. Et le Rijksmuseum ne manque pas de rappeler qu’il est bien agréable de venir admirer ce tableau au musée et d’en profiter pour découvrir les nombreuses autres oeuvres de ce peintre.

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Il nous est rappelé que ce saint Nicolas en gâteau sec, offert par un garçon à sa bien-aimée, prenait la forme d’une déclaration d’amour, et si la jeune fille acceptait le cadeau (de prix car les sucre était une denrée exotique), cela voulait dire que son sentiment était réciproque.
En effet, comme mon récent article le montrait ici, Saint Nicolas avait contribué au mariage de trois jeunes filles.

Ces boîtes de gâteaux, culturelles et pédagogiques, à portée de tous, sont une bien belle idée !

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Ces biscuits épicés contiennent souvent du sucre brut, qui se nomme en français cassonade (de « casson » = morceau brisé, cassé) ou vergeoise.
Au XVIIème siècle, les speculaas étaient préparés avec du sucre de canne que les Hollandais importaient de l’Asie du Sud Est.

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    Floris van Schooten, Nature morte, vers 1650, musée de l’échevinage Saintes, notice .

Ce n’est qu’à la fin du XVIIIème siècle que fut produit le premier pain de sucre de betterave, et le blocus continental obligea les Français à développer fortement sur leur sol la culture de la betterave.

Pourquoi ce mot vergeoise?
On s’en doute, il vient de verge.
Les moules utilisés pour les pains de sucre étaient fabriqués avec des verges souples de coudrier. Le sucre vendu en poudre ou en morceaux est une invention relativement récente, il y a un siècle seulement. Auparavant on cassait le sucre avec un couteau à lame très épaisse et un marteau. Et, à partir de ces outils rustres de forgeron, on pouvait fabriquer des décorations d’un délicatesse extrême en sucre filé !

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Ecole française, Fraises dans un saladier, XVIIIème siècle, mba Quimper, notice

C’est l’hiver !

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    Gilbert Stuart, Le patineur, 1782, NG Washington, notice

Il est là sans être là, le Général Hiver.
Rêvons de lui en musique !

La Valse des Patineurs fut composée par Emile Waldteufel (1837-1915).
Il était alsacien, il devint le directeur de la musique de danse à la cour impériale de Napoléon III. On le surnomma le Strauss parisien, et en effet, j’ai longtemps cru que sa valse des patineurs avait été écrite par Johann Strauss.

    Sir Henry Raeburn, Reverend Robert Walker, vers 1795, NG Edimbourg

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      La tempête a cessé. L’éther vif et limpide
      A jeté sur le fleuve un tapis d’argent clair,
      Où l’ardent patineur au jarret intrépide
      Glisse, un reflet de flamme à son soulier de fer.

      Louis Honoré Fréchette (1839-1908), première strophe de Janvier, recueil Oiseaux de neige

Louis-Honoré Fréchette était contemporain de Waldteufel, un poète québécois, et il a composé un poème pour chaque mois de l’année. Il a écrit aussi un recueil de contes de Noël, La Noël au Canada :

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Je suis en train de lire ces contes et récits sur mon Kindle de façon gratuite (ils appartiennent au domaine public et ont été heureusement numérisés), j’aimerais m’offrir le livre objet un de ces jours tant j’aime son écriture.
Un vrai plaisir !

Fréchette dit ainsi de Noël :

      De même que ces chants à la fois simples et solennels, attendrissants et grandioses, dont la mélodie ne lasse jamais l’oreille, Noël est un de ces sujets inépuisables qu’on peut ressasser à l’infini sans jamais fatiguer.
      Quand il s’agit de Noël, les redites même ont pour le lecteur le charme d’un refrain tout plein de réminiscences intimes qui vous rappellent tout à coup comme un long chapelet de petits bonheurs oubliés.
      La Noël !
      Ne vous semble-t-il pas découvrir toute une série de petits poèmes gais, gracieux et touchants dans ces deux mots ?
      Ne sentez-vous pas en les entendant prononcer, comme un essaim de joyeux et tendres souvenirs s’éveiller et battre de l’aile au fond de votre coeur ?
      […]
      Noël nous sera toujours cher, car il nous tient par les sentiments et les croyances ; par les tendresses et les enthousiasmes ; par le coeur et l’esprit.
      C’est pour nous la prière et la poésie enveloppées toutes deux dans une même auréole radieuse et caressante.
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    Lawren S. Harris, Matin Lac Supérieur, 1921-1928, musée des beaux arts Montréal, notice et commentaire

Ha, l’emphase de ces phrases traduit bien mon engouement pour les lectures de Noël, j’en ai toute une bibliothèque !
Puisque l’hiver tarde à se montrer, il nous reste les musées et les livres pour retrouver son ciel opaque, ses cristaux et ses miroirs, le givre, la glace, la neige, toutes ses figures blanches ou translucides, froides mais magiques.

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Alexander Y. Jackson, Jours gris Laurentides, vers 1931, mba Montréal, notice et commentaire.

La liste de mes envies

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Dans la médiathèque de Fouesnant a été installée en décembre une boîte aux lettres, qui porte cet écriteau : La liste de mes envies. On y dépose sa liste pour le père Noël, et comme il s’agit d’une bibliothèque, le titre est littéraire, en référence au livre de Grégoire Delacourt.

Les listes, qui peuvent être signées ou rester anonymes, seront plus tard exposées et pourront être lues par les visiteurs. On y jette ses envies, concrètes ou de l’ordre de l’abstrait, l’abstraction est même souhaitable même si elle prend la forme d’un coup de gueule.

Je n’ai pas encore écrit ma liste, je ne sais pas si j’en aurai le temps, mais ce sujet me paraît amusant et me pose des questions. Une réflexion que j’entreprends ici-même …

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    Georges d’Espagnat, La gare de banlieue, vers 1895, musée d’Orsay, notice

La liste de mes envies n’est pas celle de mes rêves. Et les envies sont-elles la même chose que des souhaits, des désirs, des volontés ?

L’envie fut d’abord un péché, le mot vient du latin invidia, jalousie, regard malveillant. A partir du XIIème, l’envie a pris parallèlement deux sens : jalousie haineuse et satisfaction d’un désir.

Le mot au pluriel désigne les petites peaux qui se détachent autour d’un ongle (pourquoi donc ?), et, en général il a un sens positif, il concerne les désirs sans jalousie particulière envers autrui.

Il me semble qu’il y a une différence de poids entre les envies et les rêves. Les premières sont légères, de peu d’importance, personnelles, réalisables, tandis que ces derniers sont grands, profonds, souvent sérieux, altruistes, et leur gravité les suspend la plupart du temps dans le domaine idéal.

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    Georges d’Espagnat, Au piano, 1910, musée Albert André Bagnols sur Cèze, notice

La liste de nos envies a le poids d’un sachet de fleurs de tilleul, de feuilles de verveine, pour l’infusion des sentiments du moment, le fait d’écrire les mots de nos envies positives ou négatives nous soulage déjà.

Que sont les mots des envies ? Goût, besoin, faim, désir, fringale, appétit, convoitise, tentation, inclination, souhait, caprice …

La liste de nos envies gonfle comme un édredon, qu’elles soient petites, grandes, pressantes, subites, saugrenues, sauvages, urgentes, furieuses, passagères, organiques, mimétiques, lubriques, ces lubies, folies, coup de coeur ou de calcaire ne pèsent pas lourd dans le fond de notre âme. On a envie d’une cerise à l’eau de vie, mais on rêve de la paix dans le monde.

Si tous les êtres humains de notre Terre pouvaient vivre heureux dans le pays qui les a vus naître … cela est un rêve. Plus personne ne serait forcé de se lancer sur les routes dangereuses de l’émigration. Chacun serait libre de partir vers un ailleurs pour aimer le découvrir. Selon son envie.
Je pense alors que le plus beau rêve serait celui qui pourrait avoir la légèreté d’une simple envie.

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      Colette, Cadeaux de Noël, textes choisis et présentés par Frédéric Maget, éd. L’Herne, novembre 2015.

Ce petit livre peut figurer dans une jolie liste de livres de Noël, parce que Colette a évoqué Noël et le Jour de l’An à sa manière unique, et à tout moment on peut être pris d’une envie de Colette.
Voici rassemblés ses nombreux écrits autour de Noël et du Jour de l’An, articles souvent parus dans la presse en fin d’année, ou épisodes repris dans divers ouvrages. Noëls de l’enfance, Noëls païens parce que sa mère Sido n’était pas croyante, Noëls désuets de la campagne, Noëls pittoresques ou souhaits de Jour de l’An bien troussés, à lire et à relire à l’envi !

L’arbre de Noël

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    C.D. Friedrich, Première neige, vers 1827, Kunsthalle Hambourg

L’arbre de Noël est le nom que l’on donne à la distribution de cadeaux aux enfants, aux employés, dans les entreprises, les écoles, et autres lieux publics.
Au XIXème siècle, on prit conscience de la misère des enfants déshérités, employés et exploités dans l’industrie, ou abandonnés dans la rue. Dickens avec son fameux Christmas Carol, paru en 1843, et Andersen avec La petite fille aux allumettes, paru en 1845, firent prendre conscience de la situation en Europe et aux Etats Unis, et l’immense succès de ces fables sociales contribua à la popularité de la fête de Noël, empreinte de générosité, de charité, de compassion.
Des chefs d’entreprise, des instituteurs prirent l’initiative dans la seconde moitié du XIXème siècle de lancer la tradition des « arbres de Noël ».

On peut lire la lettre d’un instituteur alsacien à son inspecteur d’académie dans ce précieux petit livre :

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Lettres de Noël, présentées par Nadine Cretin, ed. Le Robert, octobre 2015

      Monsieur l’Inspecteur,

      Les demoiselles Braun-Kiener et Chevalier, de Colmar, qui portent à l’école de Luttenbach l’intérêt le plus bienveillant, ont eu l’idée l’année dernière d’organiser pour mes élèves un « Arbre de Noël » et de symboliser ainsi l’époque solennelle de l’Avent. Cette initiation, de laquelle j’ai rendu compte, en son temps à monsieur votre prédécesseur, a déjà fructifié dans les environs. […]
      Dans la salle affectée se développait un magnifique sapineau décoré et illuminé suivant l’usage immémorial. A l’entour se trouvaient dressées de longues tables sur lesquelles s’étalaient dans de mignonnes corbeilles les dons destinés aux enfants. […]
      Cent quinze enfants se pressaient dans l’enceinte et ne savaient qu’admirer le plus, ou leurs dons ou l’aspect féerique du symbole de Noël. […]

      extrait de la lettre de Jacques Ehretsmann, Luttenbach près Munster, 21 décembre 1858.

      Johann Christian Dahl, Etude de clair de lune , 1822, De Young – Legion of Honor San Francisco, notice

Je n’ai recopié que quelques passages de la lettre, il faut lire le livre qui présente des lettres de Noël très variées, de toutes les époques, rédigées par des écrivains célèbres, des artistes, des chefs d’Etat, des personnes moins connues. Beaucoup d’émotion. On apprend aussi, c’est encore un grand plaisir de lecture de Noël.

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    C.D. Friedrich, Vue de l’Elbe, 1807, Gemäldegalerie Dresde

Un oiseau sur le bord de la fenêtre

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    Giovanni di Paolo, Cinq anges dansant, vers 1436, musée Condé Chantilly, notice

Ce dimanche 13 décembre se pare de rose ! C’est en effet un jour de joie à l’église, le troisième dimanche de l’Avent est le dimanche de Gaudete, une pause joviale au milieu de l’Avent, qui préfigure la joie de Noël , et le curé porte spécialement une aube rose, alors que la couleur de la période de l’Avent est le parme.
Rose bonheur.
J’aime bien ces repères colorés !
Aujourd’hui commence aussi l’année sainte dédiée à la miséricorde. Une porte spéciale, habituellement fermée dans les églises, la porte sainte de la miséricorde, sera ouverte aujourd’hui.
J’aime bien ces rituels emprunts de symboles et de bonté.

Pour illustrer ce jour j’ai trouvé ce tableau du musée Condé, acheté autrefois par le duc d’Aumale, qui représente cinq anges, certains ont des robes roses. Le tableau a été fort remanié, découpé, repeint, à la place du soleil, il devait se trouver le bas du manteau de la Vierge trônant.
Mais ce soleil est beau, et il peut faire penser qu’aujourd’hui, 13 décembre, c’est la fête de la lumière, la Sainte Lucie.

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Ce dimanche, j’ai commencé à lire un livre tout à fait étonnant : Un oiseau sur le bord de la fenêtre, de Frank Andriat, éd. Salvator, octobre 2015.

Ce sont dix contes de Noël, dix histoires contemporaines, qui mettent en scène des personnes dont la vie n’est pas rose, pas rose du tout. Mais justement la nuit de Noël est le moment où l’espoir peut renaître, où une porte, un sourire, peuvent s’ouvrir, où un peu de rose peut éclairer une vie trop grise. Beaucoup d’humanité, de profondeur, de sensibilité dans ces contes originaux. Une bonne lecture de Noël.

Le goût (ou dégoût) de Noël

Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans, à cette époque ; un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait ; les trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines ; le monde semblait sur le point de crever.

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J’avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation pour le réveillon, préférant passer la nuit devant ma table. Je dînai seul ; puis je me mis à l’oeuvre. Mais voilà que, vers dix heures, la pensée de la gaieté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins entendus à travers les cloisons, m’agitèrent. […]

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Je sonnai ma bonne et je lui dis : « Angèle, allez m’acheter de quoi souper à deux : des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, du jambon, des gâteaux. Montez-moi deux bouteilles de champagne ; mettez le couvert, et couchez-vous. »
Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j’endossai mon pardessus, et je sortis.
Une grosse question restait à résoudre : avec qui allais-je réveillonner ? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il aurait fallu m’y prendre à l’avance. Alors, je songeai en même temps à faire une bonne action. Je me dis : Paris est plein de pauvres et belles filles qui n’ont pas un souper sur la planche, et qui errent en quête d’un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d’une de ces déshéritées.
[…]

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J’ai un faible, vous le savez, j’aime les femmes nourries. Plus elles sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me ferait perdre la raison.
Soudain, en face du théâtre des Variétés, j’aperçus un profil à mon gré. Une tête, puis par devant deux bosses, celles de la poitrine, fort belle, celle du dessous surprenante : un ventre d’oie grasse. J’en frissonnai, murmurant : « sapristi, la belle fille ! » Un point me restait à éclaircir : le visage.
Le visage c’est le dessert ; le reste, c’est … c’est le rôti.
Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante, et sous un bec de gaz je me retournai brusquement.
Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs.
Je fis ma proposition qu’elle accepta sans hésiter.
[…]

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Un quart d’heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement.
[…]Elle ota son manteau, son chapeau ; s’assit et se mit à manger ; mais elle ne paraissait pas en train ; et parfois sa figure un peu pâle tressaillait comme si elle eut souffert d’un chagrin caché.
Je lui demandai : « Tu as des embêtements ? »
Elle répondit : « Bah, oublions tout. »
Et elle se mit à boire.
[…] Moi, je l’adorais déjà, l’embrassant à pleine bouche, découvrant qu’elle n’était ni bête, ni commune, ni grossière comme les filles du trottoir. Je lui demandai des détails sur sa vie. Elle répondit : « Mon petit, cela ne te regarde pas ! »
Hélas, une heure plus tard …
Enfin vint le moment de se mettre au lit, et, pendant que j’enlevais la table dressée devant le feu, elle se déshabilla vivement et se glissa sous les couvertures.

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Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des fous ; et je me disais : « J’ai eu rudement raison d’aller chercher cette belle fille ; je n’aurais jamais pu travailler.
Un profond gémissement me fit me retourner. Je demandai : « Qu’as-tu, ma chatte ? » Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des soupirs douloureux, comme si elle eut souffert horriblement.
Je repris : « Est-ce que tu te trouves indisposée ? »
Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une bougie à la main.
[…] Je demandai, éperdu : « Mais qu’as-tu ? dis-moi, qu’as-tu ? »
Elle ne répondit pas et se mit à hurler.
[…] D’un seul coup je relevai la couverture, et j’aperçus …
Elle accouchait, mes amis.

[…]

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Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines.
L’enfant ? Je l’envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore cinquante francs par mois. Ayant payé depuis le début, me voici forcé de payer jusqu’à ma mort.
Et plus tard, il me croira son père.
Mais pour comble de malheur, quand la fille a été guérie, elle m’aimait … elle m’aimait éperdument, la gueuse !
– Eh bien ?
– Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttière. […]
Voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais.

Guy de Maupassant, Nuit de Noël, 1882, dans le recueil Mademoiselle Fifi.

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Cette courte nouvelle (que j’ai un petit peu plus écourtée en la recopiant ici) peut se lire dans ce très charmant petit livre rouge : Le goût de Noël aux éditions Mercure de France, octobre 2015.

On y trouve des textes très variés d’écrivains de tous pays, chantant Noël en termes de joie, de mélancolie, d’humour, de poésie.
J’adore lire ce genre de friandises de Noël en décembre. Les enfants, pendant l’attente, demandent : « encore combien de dodos ? », et moi : « encore combien de bouquins ? ».

J’en ai d’autres à proposer dans les jours qui viennent …
Bel Avent à vous 🙂 !

La mine de plomb

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    Ecole de Adolphe Menzel, Une femme assise lisant, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Mine de rien, la mine de plomb s’est installée dans notre vocabulaire avec une belle outrecuidance.
Quand un dessin est fait au crayon au graphite, on dit généralement que c’est une mine de plomb. La notice du dessin ci-dessus par exemple, dans le site du département des arts graphiques du Louvre, indique bien encore cette appellation. Or, elle est fausse.

Il n’y a pas de plomb dans la mine de plomb.

En apprenant cela nous sommes rassurés pour notre santé, nous qui avons mâchonné le bout de nos crayons à papier !

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    Armand Berton, Deux enfants lisant l’un contre l’autre, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Pourquoi cette expression ?

J’ai trouvé la réponse dans un article de La Revue du LOUVRE n°3-2010.

Vers 1560 a été découvert en Angleterre un nouveau matériau, dont on ignorait la composition chimique, et qui avait la propriété de pouvoir être taillé en bâtonnets et effacé sur le papier.
C’était un minerai de carbone, qu’on a plus tard nommé graphite, issu du grec graphein qui veut dire écrire.
Ces bâtonnets ont pu remplacer la pierre noire, le fusain et la pointe de plomb, cette dernière étant un alliage de plomb et d’étain.

On a confondu pointe de plomb et mine de plomb.

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    Henri Edmond Cross, Portrait d’une femme lisant assis dans un fauteuil, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Les premiers utilisateurs du graphite l’ont appelé plumbago = qui agit comme le plomb.
Le mot a dérivé en plombagine ou mine de plombagine, parce que le tracé ressemblait à celui de la pointe de plomb. Donc les anciens ne pensaient pas qu’il y avait du plomb dans ce nouveau crayon, comme on a fini par le prétendre.

Mais la langue crée la confusion, et pas seulement en français.
En anglais, lead désigne le plomb et aussi la mine de crayon.
En allemand, Bleistift veut dire crayon (Blei = plomb).

Les dessins appelés à la « mine de plomb » sont réalisés avec trois matériaux possibles :
-le graphite seul
-le crayon à l’antimoine (graphite + sulfure d’antimoine)
-le crayon graphite (graphite + argile blanche)

et donc absence totale de plomb.

Et au graphite, au XIXème siècle, sont parfois alliés du chrome ou du nickel.

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    Auguste-Xavier Leprince, Etude de deux figures d’homme, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Par quoi remplacer mine de plomb ?

Il faudrait analyser chaque dessin pour connaître la composition du crayon et le nommer correctement. Un terme générique convenant aux trois sortes de crayon serait utile.

L’appellation « crayon graphite » est déjà utilisée pour désigner le crayon inventé par Conté en 1795 et qui contient de l’argile blanche.
Le terme crayon noir désigne diverses variétés de crayon noir plus dense et plus gras que celui de la « mine de plomb », comme on le voit dans la notice du dessin d’Eugène Carrière ci-dessous.

Crayon au graphite pourrait être la solution, le graphite est indiqué comme un des composants, commun à toutes les sortes de crayon.

Mais les formules ont la vie dure. Le mercure, par exemple, est interdit dans les thermomètres depuis plusieurs décennies, mais les dames météo le font toujours descendre ou grimper dans chacun de leurs bulletins !

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    Eugène Carrière, Femme assise lisant, dessin, D.A.G. Louvre, notice

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Par un hasard étrange, j’ai lu pendant ces deux dernières semaines deux romans qui se ressemblent.

Je viens de finir « Mã » de Hubert Haddad, édité chez Zulma.
Magnifique !
J’avais choisi ce livre parce qu’il y est question d’un poète, et puis de Japon, ces deux domaines conjugués devaient me séduire, je n’ai pas été déçue.

Hubert Haddad est lui-même poète, la beauté de l’écriture est le plus grand charme de son ouvrage. Si ce livre paraît en version audio, je crois que je l’achèterai pour me laisser bercer par ses phrases élégiaques.
La nature japonaise en toutes saisons fait rêver.

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L’histoire débute au XXIème siècle, un jeune homme prénommé Sõichi tombe amoureux d’une très belle femme, Saori, qui rédige la biographie du poète Santõka dont le vrai nom était Sõichi Taneda. Le jeune homme ressemble physiquement à Santõka, il porte son prénom, le coup de foudre est réciproque. Mais leur histoire d’amour prend fin de façon tragique, Saori meurt accidentellement, et Sõichi se plonge dans le manuscrit du livre qu’elle venait de finir sur ce poète célèbre, né en 1882, mort en 1940. Il tente de retrouver sa bien-aimée dans ses pages et cherche un exutoire dans la biographie mouvementé du poète japonais, qui lui-même trouva un soulagement dans la marche et dans la vie monastique.

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      Hasegawa Tôhaku, Paire de paravents à six panneaux, 16ème siècle, Tokyo musée national, notice et commentaire

Dès le début de ma lecture je m’aperçus que « Titus n’aimait pas Bérénice » de Nathalie Azoulai était construit de la même façon. Un amour brisé, un début de l’histoire situé de nos jours, le hasard de prénoms communs, la quête du réconfort dans la littérature, à travers la biographie d’un écrivain du passé.
Et chaque auteur de ces deux romans semblent approcher le style de chaque écrivain étudié, ce qui confère aux deux récits un charme bien typé qui emporte le lecteur.

En illustration j’ai choisi ce paravent aux pins fondus dans la brume, son ineffable beauté me semble bien correspondre à ce roman délicat de Hubert Haddad.

Saint Nicolas

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    Richard van Brakenburgh, Fête de Saint Nicolas, vers 1690, Frans Hals museum Haarlem, notice

Ce soir c’est la fête dans certaines contrées du Nord, c’est la Saint Nicolas, qui est célébrée la veille au soir, le 5 décembre, les enfants vont recevoir leurs cadeaux, et je pense à mon petit-fils qui est allé chez ses grands-parents brabançons, Opa et Oma, au pays de Vincent van Gogh, et qui va être gâté, à n’en point douter !

Dans ce tableau de Brakenburgh, comme dans tous les autres du même sujet, les enfants sages recevoivent joujoux et confiseries, tandis que le vilain de la famille trouvera un martinet dans son soulier. Et le jeu de golf est toujours présent, le jeu le plus populaire en ce temps-là.

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    Richard Brakenburg, La fête de Saint Nicolas, 1685, Rijksmuseum Amsterdam, notice

steenstklaasboijmansdet2 Point de canne de golf dans ma liste de Noël, mais, comme je l’ai déjà dit, des livres, et voici pêle-mêle les titres que j’ai notés :
« Chroniques d’hiver » de Paul Auster en audiolivre
« Mythologies » de Roland Barthes en audiolivre
« Gauguin et l’Ecole de Pont-Aven » de André Cariou (Hazan)
« Le livre dans la peinture » de Robert Bared et Pascal Quignard (Citadelles et Mazenod)
« Un prénom de rencontre » de Patrick Devaux
« Le bel appétit » de Paul Fournel
« Ponge, pâturages et prairies » de Philippe Jacottet
« C’est avec mains qu’on fait chansons » de Lyonel Trouillot
« Flaubert à La Motte-Piquet » et « Relire » de Laure Murat
« Poèmes pour habiter la terre » de Philippe Mac Leod

Oh, j’arrête, il vaut mieux en parler plus tard, si je trouve certains sous le sapin !

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    Jan Steen, La fête de Saint Nicolas, 1670-1675, Boijmans museum Rotterdam, notice

La charité de Saint Nicolas

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Girolamo Macchietti, La charité de Saint Nicolas de Bari, vers 1555-1560, NG Londres, notice et commentaire

Le bon Saint Nicolas fit de très nombreux miracles, il a sauvé de nombreux professionnels pour qui il est devenu le saint patron, et ressuscité beaucoup d’enfants, par exemple ceux du saloir destinés à être transformés en chair à pâté … ce sujet fut le plus souvent représenté en peinture et dessin.

Sa première bonne action fut de sauver trois jeunes filles. Leur père, un noble ruiné, n’avait plus les moyens de subvenir à leur existence et avait décidé de les prostituer. Nicolas, effrayé par ce projet, et ayant hérité des biens de ses parents défunts, vint donner trois bourses de pièces d’or aux trois jeunes filles, pendant leur sommeil afin de ne pas être vu. Il tenait à rester discret dans son acte charitable.

C’est ce que montre le tableau de Macchietti : le papa et ses filles dorment dans la chambre, et Nicolas jette les bourses par la fenêtre.

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Etienne Parrocel, La charité de Saint Nicolas de Bari, 2ème quart du XVIIIème siècle, musée des beaux arts de Grenoble, notice

Ce tableau, provenant par saisie révolutionnaire du monastère dauphinois de Saint Antoine l’Abbaye, a été attribué à Daniel Sarrabat en 2000, puis maintenant à Etienne Parrocel. Le site du musée de Grenoble ne l’a pas mis en ligne et la base Joconde ne mentionne pas sa dernière attribution. Néanmoins ce beau tableau est intéressant par son sujet assez rarement traité, et ici dans une version différente.
Cette fois, seul le père est endormi, les trois filles sont éveillées et la scène se passe dans la salle à manger. Nicolas agit toujours incognito, passant la bourse par la petite fenêtre sans se montrer.
Tout est bien qui finit bien, les filles ainsi dotées vont pouvoir se marier.

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Giovanni Francesco da Rimini, La charité de Saint Nicolas de Bari, entre 1440 et 1470, Louvre, notice

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