Imaginez, deux minutes …

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    Marie-Helena Viera da Silva, La bibliothèque, 1966, musée des beaux arts Nantes, notice

Cette bibliothèque vertigineuse me fascine, les livres ressemblent à des portes. Mais les livres sont en réalité des portes, non ?

Dans ma page d’écriture au père-Noël je n’ai inscrit que des titres de livres. C’est comme si j’avais déposé ma liste à Décathlon, car c’est du sport, la lecture ! Course de fond, Paris-Roubaix avec les pavés, saut en longueur avec les pages de trop, gymnastique avec les essais, plongée en eau profonde dans les romans historiques, natation synchronisée entre art et poésie …

Christian Bobin encore, je me laisse aisément embobiner par ses magnifiques métaphores. « Noireclaire » déchire dans tous les sens, classique et actuel, du terme. C’est un très beau livre, certains paragraphes ont la pureté du diamant, l’air et la poésie circulent entre les phrases où l’on sent mêlés la sombre souffrance et le clair émerveillement.

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      Le chat sauvage passe devant la fenêtre. Il est noir, musclé. Ses griffes sont d’acier. Dans ses yeux verts roulent des planètes, s’entassent des nuits et des guerres.
      Christian Bobin, extrait de Noireclaire.

      J’aimerais beaucoup découvrir son dernier ouvrage :

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      La prière silencieuse, texte de Christian Bobin, photographies de Frédéric Dupont, éd. Gallimard, octobre 2015.

      Il faut toute la délicatesse de Christian Bobin pour glisser des mots dans le silence des monastères sans altérer leur sérénité.

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      Governatori Aroldo, Le chat, 1977, Centre Pompidou, notice

Ce chat furetant parmi les livres me donne l’occasion de faire connaître, si besoin est, ces deux minutes trente cinq de bonheur philosophique ! On les retrouve sur le site de ARTE ici.
Raphaël Enthoven est aussi bon comédien que philosophe.
Et son chat est adorable !

Jardins de papier

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      Je suis vivant, assis devant une table en bois, je regarde la lumière pleuvoir sur le jardin. Qu’irais-je demander d’autre ?

      Christian Bobin, Les ruines du ciel

Il pleut dans mon jardin, de la lumière tamisée, humide, perlée, un fin crachin, qui devient, à la longue, monotone … j’attendais en vain le retour du soleil pour prendre des photos moins mouillées des azalées. La douceur océane les fait fleurir comme au mois de mai. Il n’y a plus de saisons, dit-on.

Toutes les saisons, tous les temps et atmosphères, tout ce que les jardins offrent à nos sens et notre âme, nous le retrouvons dans ce livre délicieux :

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      Evelyne Bloch-Dano, Jardins de papier, éd. Stock

Ce livre, que j’affectionne tout particulièrement, fait le tour des jardins de la littérature, nous fait entrer à nouveau dans les jardins de la poésie et des romans, de Rousseau à Modiano.

Rousseau bien sûr, et puis par exemple Zola et son fabuleux Paradou, Balzac et le parc de Clochegourde, les jardins de Verrières et de Vergy de monsieur de Rênal, le jardin de monsieur Swann et celui de Combray, le jardin de Sido …
mais Modiano ? Quel jardin peut-on trouver chez le plus urbain et le plus parisien des écrivains ?

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Dans les romans de Modiano il existe des jardins pleins d’ombre, imprégnés toujours du parfum du passé, des zones intermédiaires, no man’s land, où l’on était en lisière de tout, en transit, ou même en suspens.
Ces friches sont des rues, des passages, des trottoirs déserts.

J’aime bien les livres qui font relire d’autres livres.
J’ai relu le début de Le Rouge et le Noir avec le souvenir exalté de ma lecture de jeunesse, le moment où Julien Sorel saisit la main de madame de Rênal et la couvre de baisers dans la nuit tiède du jardin, sous les tilleuls frémissants et le nez de son mari, ce passage m’avait paru, pour mes quatorze ans, d’un érotisme époustouflant !

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Le jardin, même grand ouvert, est un enclos selon son étymologie.
Jardin, en ancien français jart ou gart, a la même racine que Garden en anglais ou Garten en allemand, et le mot voulait dire « clôture ».
Le paradis, du grec paradeisos, veut dire aussi « enclos ». Le paradis est le jardin d’Eden, l’enclos de la Genèse.

Et je reprends les mots de Christian Bobin, dans Les Ruines du ciel que cite Evelyne Bloch-Dano :

Les livres sont des cloîtres de papier. On peut s’y promener jour et nuit. Le jardin au centre des cloîtres symbolise le paradis. Avec le temps je suis devenu jardinier au paradis, passant chaque matin un rateau d’encre sur une étroite terre de papier blanc. Il importe que tout soit harmonieux : le paradis n’est pas fait pour qu’on y vive mais pour qu’on le contemple, et que, d’un seul coup d’oeil sur lui, l’âme soit réconfortée.

Titus n’aimait pas Bérénice

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    Gustave Moreau, Carton 31 : Julia Bartet dans Bérénice, musée G. Moreau Paris, notice.

Nous connaissons tous cette pièce de Racine, dans laquelle il ne se passe pas grand chose, mais où les alexandrins résonnent, mieux que dans toute autre pièce, d’une fabuleuse musique, et qui pourrait être résumée justement par une chanson …
Titus dit en somme à Bérénice « je suis venu te dire que je m’en vais, et tes larmes n’y pourront rien changer, comme dit si bien Verlaine au vent mauvais, tu t’souviens des jours anciens et tu pleures … »

Plus sérieusement Alain Decaux présentait la pièce en 1981 :

Mais, pour retrouver Bérénice, on peut aussi lire ce livre :

berenice Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice, éd. P.O.L., août 2015

Comment la rime est-elle venue à Racine, son rythme, sa musique, comment trouvait-il ces mots si purs et si justes, et comment lui sont venues ses tragédies, cette biographie de l’écrivain janséniste tente de répondre aux questions de manière fort originale et vraiment captivante.

L’introduction est brève, claire et simple, racinienne, et l’anecdote se situe à notre époque : une jeune femme prénommée Bérénice (ce prénom devient fort à la mode cette année) est plaquée par son amoureux Titus qui l’a tant aimée. Elle ne peut se remettre de la brutale rupture, doit-elle s’entourer de bruit ou bien de silence, et puis un jour, quelqu’un dans une conversation, peut-être en réponse à son désarroi, prononce un vers de Racine.

Alors, pour tenter de guérir, elle plonge dans l’oeuvre de Racine, remonte à la racine genèse de ses vers, s’immerge au coeur des mots et nous voilà, lecteurs, au temps de l’abbaye ombragée de Port Royal, sous le règne solaire de Louis XIV, plongés nous aussi dans la composition française et dans une psychologie étonnamment complexe. Comment Racine a-t-il pu, entre la vie austère de Port Royal et le faste de Versailles, connaître autant du mystère amoureux ?
Racine, c’est le super-marché du chagrin d’amour !
C’est très bien écrit, Racine est une bonne école !

La vraie vie n’est-elle pas dans la littérature ? C’est en elle que Bérénice cherche les mots de sa souffrance et de sa convalescence. Et les livres, oeuvres de Racine, donnent dans sa bibliothèque une forme concrète, une géométrie à son histoire malheureuse, c’est son rectangle de tragédie, le pré carré de son amour.

Le récit commence et finit par la même phrase, il se met en boucle, et le livre est si bon que, sitôt fini, on recommence à le lire !

Les pensées d’un petit chien

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    Francisco de Goya y Lucientes, Portrait de Luis María de Cistué y Martínez , 1791, Louvre, notice et commentaire

On dort tranquillement dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le seuil de la cuisine. Les pots de porcelaine s’amusent à se pousser du coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on appelle fruits ou légumes : petits pois, haricots, pêches, melons, raisins, et qui ne valent rien.

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La cuisinière vide un grand poisson d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir!) dans la boîte aux ordures. – Ah ! la boîte aux ordures ! trésor inépuisable, réceptacle d’aubaines, joyau de la maison ! On en aura sa part exquise et subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on sache attendre l’heure.

Maurice Maeterlinck, extrait de Le double jardin, La mort d’un petit chien

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Le chien, qui s’exprime dans ce récit de Maeterlinck est un petit bouledogue qui, hélas, mourut très jeune. Ce petit chien nous fait observer la cuisine à travers son regard canin, les légumes ne présentent vraiment aucun intérêt, mais la boîte aux ordures, ah, la poubelle tant convoitée …
Comme c’est mignon, et bien étudié !
Il y a chez le chien une candeur enfantine.
Pour accompagner ce texte, c’est le tableau de Chardin qu’il faudrait montrer, Le Buffet, mais je suis tombée, par hasard au moment de ma lecture, sous le charme de cet enfant peint par Goya.

Qu’il est mignon, lui aussi, comme il doit bien s’amuser avec son chien !
Les tableaux de Goya que je préfère sont les portraits d’enfants, le peintre a rendu, avec une extraordinaire justesse et une grande sensibilité, l’expression enfantine, sobre et naturelle .

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      Francisco de Goya, Portrait de Dom Manuel Osorio Manrique de Zuniga, 1788, Met New York, page du musée

Francisco de Goya (Spanish, 1746 - 1828 ), Victor Guye, 1810, oil on canvas, Gift of William Nelson Cromwell

Francisco de Goya, Victor Guye, 1810, NG Washington, notice.

Goya choisit pour les enfants un fond neutre, brun ou gris, vide et discret, qui ne vient pas gêner l’expression délicate du jeune visage, et qui met bien en valeur la beauté du costume, la subtilité des matières, des étoffes.

Manet,qui s’est beaucoup intéressé à la peinture espagnole, suivra son exemple, on peut le remarquer par exemple dans LE FIFRE.

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    Francisco de Goya, José Costa y Bonells dit Pepito, vers 1810, Met New York, notice

La manière de crayon

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    John Russell, Petite fille aux cerises, 1780, pastel, D.A.G. Louvre, notice.

Dans mon petit tour rapide sur Facebook ce matin, j’ai vu ce charmant pastel publié par le musée du Louvre.
Les musées nous montrent des oeuvres délicieuses en cette période noire de l’actualité, et nous les en remercions.

Clic sur « mercredi 18 novembre » pour voir la page facebook.

Portrait de petite fille, tenant des cerises, peint par John RUSSELL #ArtsGraphiques.Portrait of little girl holding cherries, painted by John RUSSELL #PrintsDrawings#Enfants #Kids #Niños #Bambini

Posté par Musée du Louvre sur mercredi 18 novembre 2015

John Russell (1745-1806) fut le plus grand portraitiste en pastel du Royaume Uni en son époque. Il fut même l’un des pionniers du pastel en Angleterre et admirait la célèbre pastelliste Rosalba Carriera.
Il devint l’un des portraitistes anglais les plus recherchés, mais il fit aussi de nombreuses scènes de genre fantaisistes qu’on appelait fancy pictures, et il s’intéressa à l’astronomie et aux mathématiques.

Il entreprit de dessiner la carte de la lune, voici l’une de ses représentations :

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    John Russell, La face de la lune, 1793-1797, pastel, musée de Birmingham, notice.

Le musée du Louvre conserve un autre portrait au pastel de John Russell, qui mérite un coup d’oeil tant il est beau et son personnage intéressant :

Le commentaire du Louvre explique bien qui était ce graveur italien, Francesco Bartolozzi (1727-1815).
Quand la photographie n’existait pas, les oeuvres d’art se faisaient connaître par le moyen de la gravure.
Il fallait du talent et un grand savoir-faire pour graver une oeuvre de la manière la plus fidèle possible.
Francesco Bartolozzi mit au point une nouvelle technique de gravure pour reproduire au mieux les dessins, il l’appela crayon manner, « la manière de crayon ». Il réalisa tout particulièrement, et publia, ainsi un catalogue d’après des dessins du Guerchin.

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    Francesco Bartolozzi, La résurrection du Christ, vers 1785, gravure à la manière de crayon d’après Michel-Ange, Royal Academy Londres, notice.

Grâce à ce beau recueil de gravures, il se fit remarquer à Rome par l’envoyé du roi d’Angleterre en Italie, qui lui proposa de graver l’exceptionnelle collection de dessins italiens réunis par Georges III et comportant notamment beaucoup de dessins du Guerchin.

Bartolozzi accepte et va à Londres, où il continue d’explorer les techniques de la gravure.
Il perfectionne le procédé coloured stipple engraving, gravure en pointillé en couleur, qui sera très apprécié et imité. Les plus grands peintres anglais lui confient leurs oeuvres pour la gravure.

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    F. Bartolozzi, Portrait d’Edward Hawke d’après Francis Cotes, 1796, gravure en pointillé en couleur, RA Londres, notice

L’illustre graveur à la manière de crayon fut portraituré au crayon de pastel par le célèbre peintre de la lune.
On remarque la poudre sur le dos de sa veste, tombée de ses cheveux … comme une poussière de lune.
Le peintre a su rendre, sur le visage du graveur, son air soucieux, comme si celui-ci, jamais tout à fait satisfait de lui-même, recherchait encore et toujours la perfection dans le trait délicat de sa gravure.
Le revoilà :

      original RUSSELL John anglaise Fonds des dessins et miniatures

Albertine

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Emma fait à nouveau parler d’elle, madame Bovary revient sur les écrans, son personnage n’en finit pas d’être adapté, rejoignant, par exemple, Elizabeth Bennet dans la popularité cinématographique.

Mais qu’en est-il d’Albertine ? Albertine Simonet, avec un seul n au contraire de Bennet, personnage riche, mais si complexe, quel cinéaste aurait assez de souffle pour monter un film autour d’elle ?

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Albertine est la jeune fille en fleur de Balbec qui retient dans son ombre le jeune narrateur de À la recherche du temps perdu.
Un peu plus tard à Paris, c’est le narrateur qui la retiendra prisonnière de son étroite et jalouse surveillance.

Albertine occupe toute la Recherche, elle est le personnage central du cinquième volume, La Prisonnière et dans le sixième, Albertine disparue, elle est à l’origine d’un magnifique roman d’amour, le plus subtil et le plus sensible qui soit, le roman déchirant d’un amour perdu.

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Comment cerner Albertine, comment la résumer ici en quelques phrases ?
Son caractère sinueux se reflète bien dans cet immeuble courbe qui abrite la librairie francophone portant son nom à New York.

Le drapeau français l’indique, Albertine est particularly french !
Insaisissable, la Fugitive porte bien son nom. Elle marche à voile et à vapeur, même la couleur de ses yeux change sans arrêt. Tantôt belle, tantôt vulgaire, un peu rondelette, mais sportive et bonne golfeuse.
Au lycée, elle fait écrire par Sophocle à Racine une lettre commençant par Mon cher Racine. Mais la faute revient à son professeur de français, franchement, on ne demande pas d’imaginer une lettre entre Sophocle et Racine !

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Orpheline, recueillie par sa tante, Mme Bontemps, elle reçoit une bonne éducation et se montre curieuse de tout, de peinture, de littérature, d’architecture, en s’instruisant auprès de son chéri Marcel, qui s’étonne de ses progrès. Son langage se raffine, et le narrateur fait preuve d’humour en nous contant l’évolution de sa bien-aimée.
Mais le naturel revient au galop, Albertine est une incorrigible menteuse, sa gouaille la trahit, rien ne l’arrête dans les transgressions en tous genres.

Le narrateur se perd, ne sait plus s’il l’aime encore, il souffre et se demande s’il a raison de souffrir. Il aime souffrir à vrai dire. Les amants se séparent plusieurs fois, elle le quitte une fois pour toutes, elle s’enfuit chez sa tante en Touraine.

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Elle meurt là-bas accidentellement, une chute de cheval.
Son personnage est inspiré par Agostinelli, le cher et tendre ami de Proust qui meurt dans un accident d’avion.

À la recherche du temps perdu a eu pour titre pendant un moment La colombe poignardée, c’est dire l’intérêt de l’auteur pour cette Albertine.

Le jeune Marcel n’aura jamais percé le mystère d’Albertine. Son comportement instable, fuyant, trouble et plein de contradictions le rend forcément jaloux, il se sait plus ou moins trompé, mais sa jalousie véritable vient du fait qu’elle reste une inconnue pour lui, il ne perce pas le secret de son être. Il est plus jaloux de son passé que du présent.

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      Par instants, dans les yeux d’Albertine, dans la brusque inflammation de son teint, je sentais comme un éclair de chaleur passer furtivement dans des régions plus inaccessibles pour moi que le ciel, et où évoluaient les souvenirs, à moi inconnus, d’Albertine. Alors cette beauté qu’en pensant aux années successives où j’avais connu Albertine, soit sur la plage de Balbec, soit à Paris, je lui avais trouvée depuis peu, et qui consistait en ce que mon amie se développait sur tant de plans et contenait tant de jours écoulés, cette beauté prenait pour moi quelque chose de déchirant. Alors sous ce visage rosissant je sentais se creuser, comme un gouffre, l’inexhaustible espace des soirs où je n’avais pas connu Albertine. Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains ; je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui, par l’intérieur, accédait à l’infini.

      Marcel Proust, extrait de La Prisonnière

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Marcel ne connaît bien d’Albertine que son enveloppe corporelle, et devine dans l’intérieur de cette enveloppe un infini inaccessible.
C’est pourquoi il la contemple le plus souvent quand elle dort. Le sommeil est un moyen d’approcher un être rendu innocent, sans artifice. Albertine endormie ne joue plus la comédie.

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Marcel peut alors feuilleter le corps d’Albertine (et Proust se livre au passage à un érotisme littéraire tout à fait subtil). Il donnera une photo d’elle à Saint Loup afin que celui-ci parte à sa recherche, et Saint Loup considère qu’Albertine est un thon, ah, le regard de l’amant diffère bien de celui des autres !

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Le narrateur se persuade que la disparition d’Albertine va supprimer sa douleur, mais l’annonce de sa mort le dévaste, lui arrache le coeur. L’amour est une portion de notre âme. L’amour de Marcel révèle son inconstance, son hypersensibilité, sa fragilité, son propre amour pour sa mère, pour sa grand-mère. Le coeur est fait d’intermittences.

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      […] les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans l’espace. Comme il y a une géométrie dans l’espace, il y a une psychologie dans le temps, où les calculs d’une psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu’on n’y tiendrait pas compte du Temps et d’une des formes qu’il revêt : l’oubli ;

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      l’oubli dont je commençai à sentir la force et qui est un si puissant instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle.

      Marcel Proust, extrait de Albertine disparue, I.

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Un jour viendra où le narrateur aura oublié Albertine. Le Temps aura fait son oeuvre.
Albertine est l’objet d’une continuelle recherche, on pourrait dire qu’elle est la Recherche !

J’ai tenté de retracer quelques traits de son personnage, mais en effet, il me semble impossible de la transcrire au cinéma. En réalité, Albertine n’a pas un profil si complexe, c’est une rebelle qui veut brûler les chandelles par les deux bouts, elle aurait pu mourir en écrasant sa voiture au pont de l’Alma. C’est l’amour qu’elle inspire qui rend la psychologie du narrateur inextricable.

Voici des images de la librairie sise au 972 Cinquième avenue à New York.

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Ces photos ont été prises la semaine dernière par ma fille et je l’en remercie beaucoup.
Comme elle partait aux Etats Unis, je lui avais demandé d’aller photographier pour moi Albertine.
Ma fille a pu entrer dans l’enveloppe heureusement ouverte d’Albertine.

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Quel honneur pour Marcel Proust que cet endroit magnifique soit ainsi baptisé !

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Le plafond est copié d’une oeuvre du peintre symboliste Franz von Stuck, et il me paraît en effet représenter un élégant symbole du Temps, perdu, recherché, retrouvé.

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Marcel n’est pas oublié, il lance des clins d’oeil par ci par là

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Oh, comme j’aimerais revenir à New York !

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Procédés papéristiques

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Georges Braque, Nature morte sur table, 1914, fusain gouache et papiers collés sur papier, Centre Pompidou, notice et commentaire.

L’imitation bois fut à la mode dans la première moitié du XXème siècle. Je me souviens, chez ma grand-mère, les portes étaient peintes d’un épais vernis marron qui avait été travaillé de telle façon que les veines du bois et les noeuds apparaissaient pour donner l’illusion d’une vraie porte en chêne.
On posait aussi sur les murs du papier faux bois, avec de fausses moulures, tout un chic en toc d’ébénisterie trompe-l’oeil.

Le long commentaire de l’oeuvre dans le site du Centre Pompidou l’explique, un jour de septembre 1912, Georges Braque aperçut dans la vitrine d’un marchand de couleurs d’Avignon du papier peint imitant le lambris de chêne. Aussitôt il eut l’idée de le découper et de se lancer dans des expériences papéristiques .
Le papier peint lui était familier, il apprit d’abord le métier de peintre-décorateur en bâtiment chez son père.

C’est lui qui le premier utilisa ce procédé de papier peint collé sur papier, avant Picasso qui reprit l’idée de son ami.

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Juan Gris, Verre et damier, 1914, aquarelle gouache fusain et papiers collés sur papier, Centre Pompidou, notice et commentaire.

Juan Gris au même moment tenta ces expériences, et utilisa aussi du papier peint à fleurs, et du papier faux marbre, faux cannage de rotin …
Lui aussi connaissait bien le papier, car ses parents à Madrid tenaient un commerce de papeterie.

Le papier peint imitant les matières coûteuses permettait une décoration plus économique.
Les artistes peintres, en collant du papier peint dans leurs oeuvres au lieu de peindre eux-mêmes ce qui ressemble à un panneau de bois ou une plaque de marbre, dépréciaient peut-être leur travail aux yeux du public qui voyait dans le papier peint une solution bon-marché, mais ce n’était pas leur souci. L’enjeu résidait dans la recherche de nouveaux procédés artistiques.

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Juan Gris, Verre et paquet de tabac, 1914, gouache graphite et papiers collés sur papier, Centre Pompidou, notice et commentaire.

Dans Verre et paquet de tabac, Gris représente une table à la terrasse d’un café, avec son dessus en marbre, accompagné de la chaise cannée en rotin. Les morceaux de papier peint suggèrent ces deux objets, les symbolisent. C’est intéressant de voir comme une chose bien concrète, du papier peint vendu en droguerie, mène vers l’abstraction.
Ou vers le scrapbooking !

Cette idée de bloguer aujourd’hui autour de ces oeuvres m’est venue d’une pièce de théâtre à laquelle j’ai assisté hier soir et que j’ai beaucoup aimée. Il s’agit du P’tit Bourgeois Gentilhomme, de Eric de Dadelsen.
Présentation sur cette page.

C’est une satire féroce et désopilante de notre société de consommation hyper médiatisée, dans laquelle un bourgeois quinqua trop conservateur se cherche un coach de vie pour se mettre à la page, se brancher aux nouvelles modes et technologies, pour être vu comme on doit être vu puisqu’on ne vit plus que pour être vu, et pour connaître son petit quart d’heure de célébrité dans de longues années de vulgarité.
La métamorphose s’opère, au prix de sacrifices, et il se débarrasse d’une table marquetée d’époque Louis XV véritable pour une table contre-collée en faux bois avec de faux trous de vers, provenant probablement de l’incontournable magasin (que la pièce ne cite pas) Ikea.

La Vierge d’humilité

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Niccolò di Buonaccorso, La Vierge d’humilité, XIVème siècle, Louvre, notice

Le titre de ce panneau, entré au Louvre en 2011, est intéressant et mérite qu’on se penche sur lui. Se pencher, oui, vers le bas (en général les cartels des oeuvres d’art au musée sont placés vers le bas, et on se baisse pour les lire), car ce titre désigne indirectement le sol !

On dit Vierge d’humilité quand Marie est assise sur un coussin à même le sol.

Le mot humilité vient de humus, le sol.
La vertu d’humilité est nécessaire pour gagner le ciel, par opposition au péché d’orgueil qui a provoqué la chute de l’homme et son expulsion du paradis.

Marie était très humble, c’est pourquoi elle fut choisie pour être la mère de Jésus.

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Elle est assise par terre et allaite son enfant en toute intimité, son matériel de couture, petits sacs, bobines de fil et ouvrage de tissage ou macramé ou tricot, se trouvent derrière elle.

Ce titre Vierge d’humilité me fait penser à ce livre vraiment charmant que j’ai lu et écouté récemment :

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Marie Rouanet, Abécédaire de l’Espérance, éd. Saint Léger, novembre 2014

Ce petit livre carré accompagné d’un CD est lu par Marie Rouanet elle-même, et j’adore entendre encore et encore son fort accent du Sud-Ouest qui donne au texte précisément beaucoup d’humilité, et de tendresse. C’est l’abécédaire intime et touchant de sa vie chrétienne. A comme l’âne aux oreilles en mandorles velues, B comme la vieille Benoîte qui entretient l’église, C comme les chemins qui s’offrent aux pas …

Un extrait :

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Peintres, qu'avez-vous cru en peignant ces Vierges allaitantes et cet enfant au sein, dans une étreinte étroite et heureuse ? Qu'avez-vous imaginé, hommes qui ne savez rien du séisme ? De cette permanente oscillation depuis la naissance entre effroi et béatitude ? Effroi venu d'une certitude : cet amour immense est tombé comme un éclair sur le coeur, durera , intense, jusqu'à la mort. Béatitude des heures du lait, éphémère où le flot nourricier protège son enfant autant que lorsqu'elle le portait dans son ventre.
En nommant ces images : "Vierges d'humilité", on ne se trompait pas. Marie était humble, en accomplissant ce qui était nécessaire, courbée, pensant à l'arrachement qui adviendrait.
Pourtant, elle riait, elle jouait, elle chantonnait pour l'enfant, prête, à chaque instant, à basculer du côté du vertige.

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Niccolò di Buonaccorso, Vierge d’humilité avec Sainte Catherine et Saint Christophe, vers 1370, Timken museum San Diego, notice

Buonaccorso, artiste siennois, a peint une autre Vierge d’humilité conservée à San Diego, et dans ce musée se trouve également une Vierge de Buonaccorso, qui est en majesté.
On peut ainsi voir la différence entre les deux façons de représenter une Vierge à l’Enfant, en humilité ou en majesté.

BuonaccorsoTryptch_0 On retrouve à San Diego le même nécessaire de couture qu’au Louvre. Le tricot semble avoir un peu avancé entre les deux oeuvres !

La Vierge en majesté trône sur un siège, elle porte une couronne, elle présente l’Enfant, cette position en public ne doit pas lui convenir au mieux, elle préfère certainement l’intimité de sa maison.
Plus de travaux d’aiguilles sur le meuble, plus de coussin au ras du sol !

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Niccolò Buonaccorso, Vierge en majesté, 1387, Timken museum San Diego, notice et commentaire

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