Une célébration du gris

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      Idée d'une petite Célébration des couleurs. Elle me vient en voyant ce ciel d'un gris pâle - et lumineux, malgré tout. Ainsi y aurait-il une célébration du gris, tout aussi bien que du vert ou du rouge. Les "choses vues", les anecdotes, les expressions y prendraient place. Pourquoi ne pas commencer par le gris ? Le gris, ce sont toutes les couleurs en puissance. Dans son creuset, il les absorbe, il s'en nourrit. Evoluant, il peut libérer soudain celle-ci ou celle-là. C'est du moins ce que suggère l'état du ciel ce matin.
      3-10-2002

      Paul de Roux, extrait de Au jour le jour 5 – 2000-2005, éd. Le Bruit du Temps, février 2014

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Comme dit Paul de Roux, le gris fond toutes les couleurs en son creuset, et c’est pourquoi on peut le dire métallique. Il contient une part d’alchimie, une grande part de poésie. C’est vrai qu’en évoluant il libère l’une des couleurs qu’il retient, un souffle de vieux rose, gris moire, une trace de brun, gris bouilli, une note de bleu, gris sonnant …

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Je regrette parfois de ne pas avoir sous les yeux les chauds camaïeux des grandes forêts d’automne, mais j’ai le gris infini des grandes marées et c’est une chance. Alors pourquoi en effet, ne pas commencer par lui ?

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Coefficient 117 ce 29 septembre 2015, 114 il y a un mois le 31 août, les grandes marées célèbrent le gris.
Le gris luisant du sable, mouvant, mystérieux et thixotropique.

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Les pas griffonnent
Les bêches grignotent
L’onde grillage

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J’aime lire les carnets, les journaux intimes de poètes comme Charles Juliet ou Paul de Roux …
Au début du mois d’octobre, Paul de Roux évoquait le gris. Ce ton me grise à la même période.

Le bleu du ciel cette semaine a l’éclat du saphir et la dureté du métal, si bien qu’à contre jour il paraît gris de fer, fer blanc, et c’est beau aussi.

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      Ciel plus dégagé qu'hier matin, alors que je me proposais de prendre des notes sur le gris. Mais celui-ci est encore bien présent à l'ouest. On peut dire que ce gris est une sorte de révélation de la lumière dans sa propriété essentielle. Alors qu'elle est sans éclat, elle éclaire encore parfaitement, mieux peut-être que jamais, car elle interviendrait de façon plus discrète dans la couleur locale et d'une façon générale dans le respect des objets. Les peintres préfèrent que leur atelier reçoive la lumière du nord.
      4-10-2002
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      Paul de Roux, extrait de Au jour le jour 5 – 2000-2005, éd. Le Bruit du Temps

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Cette lumière grise est celle de la mer en allée sur le sable mouillé, de la sensualité du soleil barbotant dans l’horizon et se prélassant sur le tapis ondulé du rivage, celle de l’automne sur la plage, qui concentre et mélange sur la palette de l’estran toutes les couleurs de la campagne.

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Après dix ans …

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La belle arrière-saison se dit de la fin de l’automne, on dit aussi l’été indien, pourtant américain, quand, après les gelées, revient la douceur. On disait aussi été de la Saint Martin, mais de nos jours, on a oublié le nom du tout début de la saison, qui prolonge l’été, l’été de la Saint Denis.
C’est que Joe Dassin n’a pas chanté l’été de la Saint Denis, voilà tout !

Le doux soleil, fleuri, coloré, fécond, s’attarde et invite à la poésie.
Voici un recueil particulier, très attachant pour qui est sensible à la poésie d’inspiration chrétienne :

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    Max Jacob, La vérité du poète, éd. La table ronde, 2015

Ce livre épais rassemble l’oeuvre religieux de Max Jacob, poèmes de L’âge de cristal et prose des Méditations religieuses. Les illustrations sont nombreuses, beaucoup de dessins de Max Jacob lui-même, et de photographies du poète.

Ce livre se lit, se relit, se médite, se laisse aimer tout simplement.

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Au jardin j’ai lu un autre poète, Hervé Carn, encore un poète breton.
Il est né en 1949, sa poésie, toute de lumière tamisée, de pluie, de brume, de nuages, de mots simples et délicats, est mélancolique et crée des instants gracieux dans un quotidien douloureux.

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      La coiffe

      Mutine espiègle elle est venue
      De la montagne pour le Pardon
      La coiffe de fête et ses balanciers
      De dentelle oscillent sous le vent

      Son tablier épouse la poitrine
      Une broche d'or fait signe au soleil
      Son col blanchi par les lessives
      Dessine un V d'envol d'oiseau

      Le front bombé hâlé par l'air
      Des champs quand elle se baisse
      Pour les sarclages ou les moissons
      Roule dans la main comme un ballon
      Elle se redresse et ses pommettes
      Rappellent l'Asie d'où nous venons
      C'est une légende mais il fait chaud
      D'y croire de faire semblant

      Hervé Carn, recueil Hoquets du silence, 2001, éd. Dumerchez

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Les hoquets du silence secouent un peu mon blogue qui atteint l’âge de dix ans et sur internet, dix ans, ça devient un grand âge!

J’ai commencé à bloguer la première fois en octobre 2005.
Le fait déclencheur fut un article dans un magazine en septembre 2005, à propos des femmes au foyer, ces femmes entretenues et oisives qui vivent dans l’ombre paisible et ennuyeuse de leur foyer. L’article nous rendait hommage, fait assez rare, et donnait l’exemple d’une jeune mère de famille qui avait ouvert un blogue, une modernité rare elle aussi à l’époque.
Je suis allée visiter ce blogue et j’ai tant aimé que la théorie mimétique m’a jetée sur le web.
Je n’y connaissais rien, ma fille m’avait ouvert un espace, et « Grillon du Foyer » a commencé à écrire quotidiennement.
Ce blogue était rudimentaire, je ne pouvais pas mettre d’images, je pouvais en revanche choisir la police, la taille et la couleur de l’écriture, ce qui était très ludique.
Comme la sensation du papier me manquait encore, j’imprimais mes pages, les collais dans un cahier et les illustrais d’images découpées un peu partout. C’était une version hybride et originale du blogage et j’avais montré mon cahier à une amie âgée … il fit ainsi le tour et la joie toute la maison de retraite !

Comme l’absence d’images me gênait bien, surtout pour parler d’art, ma fille m’a ouvert six mois plus tard, au printemps 2006 cet espace actuel, sous wordpress. J’ai alors blogué à bâtons rompus !
Quand je disais que je bloguais, des regards circonspects, méprisants, voulaient tout dire : moi, la grand-mère, me prenais pour une de ces jeunes et gentilles idiotes qui racontent leur life de manière très girly dans une orthographe approximative.
Ensuite, la mode du blogue ayant explosé, je devais absolument trouver ma case pour capter une audience, confiture, culture, couture ou littérature, mais pas mélangées, parce qu’en France, on compartimente tout.

Je n’ai rien écouté et bravé tous les codes de la blogueuse branchée, la blogueuse influente, je reste la blogueuse en son foyer !

L’espace sur la toile étant à l’époque restreint, j’ai supprimé les articles tous les trois mois, l’année 2006 avait donc disparu, puis j’ai gardé un article sur trois ou quatre, et maintenant c’est l’espace-temps qui me manque !

Le blogage est chronophage, et mes activités parallèles se multiplient, je ne sais plus où donner de la tête.
Alors il y aura plus de silence chez Grillon du Foyer, mais je tente (sans garantie) de repartir vers une nouvelle décennie !

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Bibliothérapie

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      Charles Augustin Lhermitte, Jeune femme élégante lisant debout, photographie, vers 1912, musée d’Orsay, notice

Les livres nous soignent et nous apaisent.
Les livres prennent soin de nous.
Les livres nous comprennent, nous sauvent, nous révèlent.
A quelle bibliothèque confierions-nous notre âme, notre santé, notre destin ?

J’ignorais qu’il existait des bibliothérapeutes. Mais oui, les livres peuvent soigner notre âme, notre subjectivité, alors on conçoit que des médecins, des psychologues, des kinésithérapeutes, des gériatres, prescrivent des livres comme remèdes.
Au lieu d’aller à la pharmacie, on prend le chemin de la bibliothèque.
Sans blague, un bon livre peut mieux calmer qu’un sédatif, et à plus long terme, jusqu’à la guérison parfois.

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    Régine Detambel, Les livres prennent soin de nous, éd. Actes Sud, mars 2015

Ce petit livre, très doux à caresser comme tout bon Actes Sud, explique comment ses frères de reliure peuvent nous secourir. Un petit livre qui est en lui-même une bonne pastille adoucissante.

Selon Paul Ricoeur, écrit Régine Detambel, nous ne pouvons nous comprendre nous-même que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les oeuvres de culture. Tout ce que nous savons de l’amour ou de la haine, ou des sentiments éthiques par exemple, a d’abord été porté au langage et articulé par la littérature.
Et les personnages de roman, sans eux, disait Virginia Woolf, la vie est sèche comme un os, car c’est dans la fiction que la vie a de la chair. Et pour Milan Kundera, les personnages sont des « ego de rechange ».
Marcel Proust a dit la même chose, la vraie vie est dans la littérature et nous sommes le lecteur de nous-même.
La lecture nous apprend à nous connaître.

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    C. A. Lhermitte, Jeune femme lisant au pied d’un escalier intérieur, photographie, vers 1912, Orsay, notice.

Maïeutique, thérapeutique, la lecture !

Il faudrait alors enseigner cette nouvelle discipline aux responsables de médiathèque. Ils pourraient prescrire aux lecteurs-patients, souffrants, esseulés, âgés, ou désespérés, le livre qui devrait les soulager.

On peut faire aussi partie des lecteurs boulimiques, qui se gavent de livres comme d’autres de médicaments, sans être malades, mais ce gros besoin de lecture révèle peut-être l’existence d’une région de l’âme à soigner.

Quel est votre livre sparadrap ? votre livre antidouleur, antidépresseur ? le livre synthol qui fait du bien là où ça fait mal ? le livre qui panse les maux en même temps qu’il pense ses mots ?

Je déguste souvent les livres comme des bonbons, je les croque et les avale rapidement, ou je les laisse fondre, lentement infuser sous le palais. Ma gourmandise favorite est la poésie, certains poèmes sont de réels remèdes à l’ancienne, à base de mots rares soigneusement cultivés et récoltés, des potions vraiment magiques !

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    C.A. Lhermitte, Jeune femme portant un chapeau et une ombrelle et tenant un livre ouvert, photographie, vers 1912, Orsay, notice

Les gâteaux mènent chez Gatonax

Il vaut mieux, pour la santé, apprécier les gâteaux, biscuits, et diverses sucreries dans les tableaux qu’à table !

Ces gâteries sucrées, ces lichouseries (ce terme, que je pensais spécialement breton, se trouve dans le Grand Robert et dans l’encyclopédie Universalis ! voir ici ), ont souvent trouvé leur place dans de splendides natures mortes.

      Chardin, Le bocal d’abricots, 1758, musée de Toronto, notice

Mais les gâteaux gâtent et voilà ce qui pourrait donner un pendant à ces délicieuses natures mortes :

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Gerrit van Honthorst, L’arracheur de dents, 1628?, Louvre, notice.

Et je plonge dans À rebours de Huysmans !
Le héros, Des Esseintes, est pris d’une rage de dents, et se résout à aller chez le dentiste :

    Arrivé devant la maison, reconnaissable à un immense écriteau de bois noir où le nom "Gatonax" s'étalait en énormes lettres couleur de potiron, et en deux petites armoires vitrées où les dents de pâte étaient soigneusement alignées dans des gencives de cire rose, reliées entre elles par des ressorts mécaniques de laiton, il haleta, la sueur aux tempes ; un transe horrible lui vint, un frisson lui glissa sur la peau, un apaisement eut lieu, la dent se tut.
    Il restait, stupide, sur le trottoir ; il s'était enfin roidi contre l'angoisse, avait escaladé un escalier obscur, grimpé quatre à quatre jusqu'au troisième étage. Là, il s'était trouvé devant une porte où une plaque d'émail répétait, inscrit avec des lettres d'un bleu céleste, le nom de l'enseigne. Il avait tiré la sonnette, puis, épouvanté par les larges crachats rouges qu'il apercevait collés sur les marches, il fit volte-face, résolu à souffrir des dents, toute sa vie, quand un cri déchirant perça les cloisons, emplit la cage de l'escalier, le cloua d'horreur, sur place, en même temps qu'une porte s'ouvrit et qu'une vieille femme le pria d'entrer.

Theodor Rombouts, Chez l’arracheur de dents, MSK Gand, notice.

    La honte l'avait emporté sur la peur ; il avait été introduit dans la salle à manger ; une autre porte avait claqué, donnant passage à un terrible grenadier, vêtu d'une redingote et d'un pantalon noirs, en bois ; des Esseintes le suivit dans une autre pièce.
    Ses sensations devenaient, dès ce moment, confuses.
    Vaguement il se souvenait de s'être affaissé en face d'une fenêtre, dans un fauteuil, d'avoir balbutié, en mettant un doigt sur sa dent : "elle a déjà été plombée ; j'ai peur qu'il n'y ait rien à faire."
    L'homme avait immédiatement supprimé ces explications, en lui enfonçant un index dans la bouche ; puis, tout en grommelant sous ses moustaches vernies, en crocs, il avait pris un instrument sur la table.

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Gérard Dou, l’arracheur de dents, 1630-35, Louvre, notice

    Alors la grande scène avait commencé. Cramponné aux bras du fauteuil, des Esseintes avait senti, dans la joue, du froid, puis ses yeux avaient vu trente-six chandelles et il s'était mis, souffrant des douleurs inouïes, à battre des pieds et à bêler ainsi qu'une bête qu'on assassine.
    Un craquement s'était fait entendre, la molaire se cassait, en venant ; il lui avait alors semblé qu'on lui arrachait la tête, qu'on lui fracassait le crâne ; il avait perdu la raison, avait hurlé de toutes ses forces, s'était furieusement défendu contre l'homme qui se ruait de nouveau sur lui comme s'il voulait lui entrer son bras jusqu'au fond du ventre, s'était brusquement reculé d'un pas, et levant le corps attaché à la mâchoire, l'avait laissé brutalement retomber, sur le derrière, dans le fauteuil, tandis que, debout, emplissant la fenêtre, il soufflait, brandissant au bout de son davier, une dent bleue où pendait du rouge !

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Vuillard, Le docteur Viau dans son cabinet dentaire, 1937, musée du Prieuré Saint Germain en Laye, notice

    Anéanti, des Esseintes avait dégobillé du sang plein une cuvette, refusé, d'un geste, à la vieille femme qui rentrait, l'offrande de son chicot qu'elle s'apprêtait à envelopper dans un journal et il avait fui, payant deux francs, lançant, à son tour, des crachats sanglants sur les marches, et il s'était retrouvé dans la rue, joyeux, rajeuni de dix ans, s'intéressant aux moindres choses.

    Karl Joris Huysmans, extrait de À rebours, chapitre IV.

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Luis Melendez, Nature morte à la chocolatière, 1770, Prado Madrid, notice

Après une telle aventure, si les mâchoires malmenées le permettent, un chocolat chaud, une bonne petite collation feraient du bien !

Les descriptions de Huysmans prennent le relief de scènes de genre flamandes truculentes. Pourquoi ce nom, Gatonax ? D’où vient-il, quelle a été la source d’inspiration de Huysmans ? Aurait-il lui-même inspiré Pierre Dac et son « Signé Furax » ?

Les temps ont bien changé, nous pouvons être très heureux du progrès odontologique.
Bon week end, sans rage de dents 😀 !

    Henri Delaporte, La petite collation, 1787, Louvre, notice

Au chat !

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    Utagawa Hiroshige, Le sanctuaire de Suma Tenjin, estampe, musée Guimet Paris, notice

Quand je pense aux chats de la peinture, je vois aussitôt le chat de la petite Gabrielle Arnault, portrait de Louis Boilly conservé au Louvre. C’est mon chat préféré du Louvre, qui compte beaucoup de félins dans ses tableaux.

chatl Ce petit chat au pelage marron glacé avait d’ailleurs été choisi pour la couverture du charmant recueil des chats du Louvre composé par Elizabeth Foucart-Walter.

Un chat de ce musée m’avait frappée d’effroi la première fois que je l’ai vu il y a environ une douzaine d’années, c’est le chat mort de Géricault, et depuis, je détourne les yeux de ce trop triste portrait quand je traverse la salle.
Le voici sur cette page.

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    Louis Léopold Boilly, Gabrielle Arnault, musée du Louvre, notice

Au Louvre, j’aime aussi faire un clin d’oeil aux chats parfois tapis dans les petits coins, comme le chat qui sommeille dans Le sommeil de l’Enfant Jésus peint par Le Brun, ou bien dans les tableaux des frères Le Nain, ou bien comme le chat sous la banquette du Repas chez Simon le Pharisien peint par Champaigne ( voir ici ).

Et bien sûr, il y a le chat qui s’amuse dans l’immense toile de Véronèse, Les Noces de Cana, qu’on peut revoir sur cette page !



    Charles Le Brun
    , Le sommeil de l’Enfant Jésus, 1655, Louvre, notice

Le chat est ami des poètes, et voici un nouveau recueil de poésies qui lui est entièrement dédié :

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    Gérad Le Gouic, Au chat, éd. des Montagnes Noires, juin 2015.

Gérard Le Gouic, le cher poète quimpérois, a composé des odes délicieuses à son animal favori, et chaque poème est illustré par un chat croqué avec beaucoup d’humour, de tendresse et de talent, créations de ses amis artistes. L’ensemble donne un album chavirant, irrésistible pour tous les amoureux des chats.

Un extrait :

      Quand le chat s’allonge
      dans le fauteuil de ma chambre
      la nuit devient sereine.

      Dans les ténèbres veille
      la flamme sans sommeil
      de sa vigilance secrète.

      Je ne perçois pas son souffle
      ni ses griffes sur le velours,
      que son âme légère répandue

      comme un parfum qui m’allège,
      qui me rassure
      puis rapidement m’endort.

A mes images de chats favorites j’ajoute ce dessin adorable :

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    Le cavalier d’Arpin ou son cercle, enfant tenant un chat entre ses bras, D.A.G. Louvre, notice.

Des feuilles, des feuilles …

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    Francisco de Goya, José Costa y Bonells dit Pepito, vers 1810, Met New York, notice

      Sur le sable du temps

      A Bruno Doucey

      Mon cheval à roulettes
      noir et blanc pommelé
      galope encore
      sur la terrasse de l’enfance
      et les frêles bateaux de papier
      dansent
      vers le bassin de l’Esplanade
      par les étroits canaux de la fontaine
      canyons géants du Colorado

      La cadence des roulettes
      accompagne les voix profondes
      du violoncelle de ma mère
      inaltérées pour toujours
      seul j’ai vieilli
      mais demeure l’enfant
      comme la mer soupire
      sur le sable du temps

      Frédéric Jacques Temple, recueil Périples, éd. Bruno Doucey, 2012

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    Claude Monet, Jean Monet sur son cheval de bois, 1872, Met New York, notice

Le petit livre pourpre, et doucement rayé comme le sont tous les livres édités par Bruno Doucey, a reçu le prix Guillaume Apollinaire en 2013. Je l’ai reçu moi-même cet été pour mon anniversaire, et, dans la lumière striée, comme la couverture, par les rayons d’un après-midi estival passé sous un pin odorant, j’ai découvert un nouveau poète.

Frédéric Jacques Temple est né en 1921 à Montpellier et a beaucoup voyagé. Il dit les couleurs de sa terre natale méditerranéenne, de ses voyages à Cuba, à Santa Fé, à Dublin, en Grèce, au Brésil, au Canada …
Bruno Doucey a réédité son recueil Phares, Balises & Feux brefs qui était épuisé, et publié à sa suite le recueil de vingt-et-un poèmes inédits Périples.

Le poète dit des mots tellement beaux, tellement délicats, tellement tout ça … ah …

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Un grand merci à Bruno Doucey de faire mieux connaître ce poète, et merci à lui aussi d’avoir écrit Le carnet retrouvé de monsieur Max !

Ce livre, « Le carnet retrouvé de monsieur Max » de Bruno Doucey édité par lui-même en avril 2015, est un pastiche.

A vrai dire, je n’apprécie pas bien le pastiche, il n’y a que ceux de Marcel Proust que j’aime, mais ce pastiche-là, dont le titre, d’ailleurs, fait penser au Temps retrouvé, est rédigé de façon si émouvante, qu’on s’y croit, on se surprend au creux du récit de Monsieur Max lui-même.
Il n’y avait qu’un poète, et Bruno Doucey est un poète, pour écrire à la manière du poète Max Jacob.
Il raconte son arrestation à Saint-Benoît sur Loire, son enfer à Drancy, et les larmes nous montent aux yeux.
Bruno Doucey a su retrouver la tendresse, la sensibilité et l’humour de Max Jacob, avec une justesse bouleversante.

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Puisque je suis dans les livres, je dis un mot de celui dans lequel je suis plongée depuis hier.

Gérard Lefort, Les amygdales, éd. de l’Olivier, août 2015.

Je ris beaucoup ! Le livre désopile, décoince, dilate, ça fait du bien de temps en temps.
Aucune poésie cette fois, rien que de l’humour. De l’émotion parfois.
Gérard Lefort raconte son enfance dans un milieu bourgeois, entre un père fantasque, deux frères encombrants, une petite soeur plutôt laide, et une maman impayable ! Son imagination débordante lui joue des tours pendables, lui fait vivre la vie au carré, au cube même.
On se retrouve soi-même dans son époque, surtout quand on a le même âge que lui, ce qui est mon cas.
Il écrit bien, très bien.
Trop bien peut-être, dans le sens où l’enfant qu’il fut cède la place au journaliste qu’il est, ses souvenirs se recouvrent parfois de tournures percutantes comme les gros titres de faits divers, d’images démesurées, qui balaient la sensibilité enfantine, ne restituent pas vraiment le regard de l’adolescent (c’est mon ressenti).
Mais je sais bien qu’il est très difficile de décrire son enfance, dans le verbe décrire, il y a le préfixe qui a une valeur intensive, qui renforce l’écriture, et la tentation est grande de forcer le trait.

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    Robert Peckham, Le dada, vers 1840, NG Washington, notice

Mon récit d’enfance préféré reste encore celui de Nathalie Sarraute, pour lequel l’écrivain adulte interroge l’enfant, chacun a sa place, ses mots, le tour est habile, envoûtant, inimitable bien sûr.

Allons, encore un livre, lu cet été, mon anniversaire fut comblé de bons livres 🙂 !

Sophie Lemp, Le fil, éd. de Fallois, avril 2015.

Ce petit livre est le premier texte publié d’une jeune femme qui travaille pour France-Culture. Son écriture est remarquable, de finesse, de sobriété, de bonté.
Sophie Lemp raconte son enfance également, à travers le souvenir de sa grand-mère. Celle-ci avait rédigé sur trois carnets ses journées avec sa petite-fille, c’était son journal de grand-mère, et elle le lui avait dédié pour lui dire tout son bonheur, son amour.
Ce fil infrangible, tendu entre la jeune femme et son aïeule, est extraordinairement touchant, sans mièvrerie.

J’ai été moi-même tant occupée par mes petits-enfants cet été, que je n’avais pas trouvé le temps de faire la louange de ce livre, voilà qui est fait !

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La vie poétique, j’y crois

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      La vie poétique

Colette Nys-Mazure nous dit pourquoi elle y croit, dans ce petit livre de la collection « j’y crois » :

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    Colette Nys-Mazure, La vie poétique, j’y crois, éd. Bayard, mai 2015

En tout lieu, tout moment, on peut croiser la poésie, recevoir sa lumière, saisir sa beauté éphémère.
Par de nombreux extraits de poèmes, par des témoignages d’autrui, des expériences personnelles, des instantanés de la vie quotidienne, l’écrivain-poète nous laisse entrevoir sa soif et sa vie de poésie, et son livre se transforme en joli coffret capitonné du velours des mots .

Après avoir refermé ce livre délicat comme son auteur , le besoin de poésie se fait sentir chez le lecteur, se propage en lui telle une onde bienfaitrice.

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La poésie j’y crois aussi, et la prends comme un moment de béatitude, de béance, d’ouverture à l’inattendu, à la beauté cachée dans les interstices. J’aime me laisser surprendre et la poésie a cette magie de frapper doucement d’un doigt sur mon épaule en me disant « regarde, écoute, sens, touche, goûte ! »
La saveur des mots éveille les sens et on s’abandonne à ceux-ci dans un petit bonheur tout intellectuel.

Je viens de faire une découverte ! J’apprends à connaître un poète dont j’ignorais le nom …

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    Thomas Vinau, Bleu de Travail, éd. La fosse aux ours, juin 2015

Ce petit recueil bleu de 85 pages est pour moi une révélation.
Thomas Vinau retrouve la poésie dans le labeur, la peine de chaque jour, la rudesse des mains gercées, des matins maussades, du travail pénible, il pose des mots simples, imagés, colorés, sur la routine grise pour combler le vide du temps laborieux qui nous échappe.

Extrait :

      Des mots de tous les jours

      Il y a l’usure des mots. Des mots de tous les jours. Des mots de petit jour. Des mots dont on se sert, jusqu’à la corde. Jusqu’à la patine du sens. La rondeur de l’usure. La trace sur le manche. C’est matière première, brute, de l’échange. De la guerre. De la consolation. Qui disent la blessure. Qui disent l’évidence. Qui disent l’essentiel. Simplement le poème ou le texte les remet au centre. Leur redonne une place. Un peu d’espace. De largeur. Un peu d’air et de silence dans le vacarme aseptisé de la course. […]

Ces mots écris à l’encre bleue des jours blêmes m’emportent et me font voir le jour plus plein, plus intense, plus léger à la fois.
J’ai hâte de lire les autres ouvrages de cet écrivain du quotidien, écrivin de table, vin de soif nouvelle.

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Ballade de la bonne vie

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    C’était au temps de la bonne vie
    Doucement à l’automne
    La pluie glissait sur les saules
    Mes pensées épaulaient les rêveries
    Et j’écrivais des livres
    Entre deux virées

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    C’était au temps de la vie copine
    Les Bars de l’Aven chantaient des sonatines
    Peintres et braconniers
    Forains et journalistes
    Buvaient à la fraternité

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    C’était au temps des corps agiles
    Et de la bonne vôtre
    Ô la santé Ô beau trésor
    Pays, pays aimé
    Pays épousé dans l’or des vagues
    Et les grèves de l’été
    Et la vraie vie était présente
    Au fond des cabarets
    Car la vie est une sainte chose
    Et une chose toute simple
    La vie est une jeune paysanne
    Qui va dans le chemin ancien
    Gonflée de lait et de bonté

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    C’était au temps de la bonne vie
    Mes cantons de tourterelles
    Etaient plus beaux que les royaumes
    Du Pérou
    Au poing et au coeur
    Je portais la Bretagne fraternelle

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    Je vivais de rêve et de pain blanc
    Ainsi avec mon âme
    Mon corps vivait en harmonie
    C’était avant la solitude
    Et retranchement
    Des hideuses maladies

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    Que n’ai-je loué alors
    La terre bien-aimée
    Que n’ai-je loué le plaisir quotidien
    De l’eau vive et de la fontaine
    Que n’ai-je loué l’amour féal
    La lumière et le vent qui respire
    Que n’ai-je loué la mesure
    Et la raison, l’enfance, la comptine
    Que n’ai-je loué le temps des cerises

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    C’était au temps de la bonne vie
    Ardent de gin et d’amitié
    Je descendais à Pont-Aven
    Les cafés bruissaient comme des moulins

    Xavier Grall, Oeuvre poétique, éd. Rougerie, 2011.

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La rentrée s’opère et s’impose, à l’école, en politique, dans la vie professionnelle, associative, ainsi que dans le ciel et la nature, les nuages reprennent leur robe de velours sombre, les arbres se colorent, la fumée chemine dans les cheminées, les plages s’assoupissent après le tumulte estival … et je reprends mes livres de poésie comme les élèves leurs cahiers de textes, avec peut-être plus de nonchalance que ces derniers.

Ce poème de Xavier Grall m’a émue aujourd’hui, j’ai posé entre ses strophes quelques photos de l’été.
Bonne rentrée 🙂 !

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L’ormeau de la Tentation

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Océan zéro, zéro … le poème de Claude Roy résonne ici.

Mais c’est un ormeau que je devrais mettre en scène à la plage, on n’en trouve pas dans le cabinet de curiosités d’Alexandre Leroy de Barde ( en lien ci-dessus), j’en ai bien conservé quelques uns au grenier et n’ai plus le courage d’aller les repêcher au fond d’un carton …

Pour retrouver les couleurs de ce beau et rare coquillage, que même le peintre néerlandais spécialiste de curiosités océanes, Adriaan Coorte, ne semble pas avoir peint, il faut lire ce livre délicieux de Marc Le Gros, Petites chroniques de l’estran, paru en 2011 aux éditions L’Escampette.

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Ce livre fait partie de la trilogie du bord de mer,
avec Mémoires de basse, délicat recueil de poésie tout imprégné d’embruns, de sel et de mélancolie,
et avec L’éloge de la palourde, prodigieuse louange du modeste mollusque, un livre que j’avais présenté ici .

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Ces petites et piquantes chroniques de l’estran passent en revue les coquillages et crustacés que la pêche à pied permet, ou permettait autrefois, de découvrir quand la mer s’est absentée.

A propos de l’ormeau, ou de l’haliotide, ou de l’oreille de mer, ou de l’abalone comme on l’appelle en Asie (consulter la page wikipedia), Marc Le Gros signale que, dans la collection d’estampes japonaises de Claude Monet, figure un diptyque de Kunisada montrant une pêcheuse d’ormeaux. Je n’en ai hélas pas encore vu la reproduction.

Et l’écrivain indique aussi que dans un autre diptyque on découvre de manière surprenante la présence d’un ormeau au pied d’une démone.

Eve a cueilli la pomme et va la donner à Adam, tandis qu’une espèce de petit monstre griffu la regarde attentivement.

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Aux pieds du monstre bizarre se trouve une coquille d’ormeau, nacrée, miroitante, dans un paysage pourtant terrestre.
Le morceau de corail est symbole du Christ, le coquillage un symbole féminin et aussi symbole de vanité, le mollusque désigne la luxure.
Pourquoi ce coquillage plutôt qu’un autre dans cet épisode de la Genèse ?
Peut-être parce qu’il a la forme d’une oreille et que c’est par l’oreille que la femme, Eve, se laisse tenter par le démon qui lui parle.
Elle aurait dû faire la sourde oreille !

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