Poussin et Dieu

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Puisque Dieu accompagnait Poussin dans l’exposition du Louvre, j’avais une grande confiance, je n’avais pas acheté mon billet d’entrée en ligne, pour l’avant dernier jour de l’expo cela paraissait superflu, et je comptais sur ma petite combine habituelle pour éviter les files d’attente.
Je m’étais levée tôt à Compiègne chez ma fille (à seulement 40 mn de la gare du Nord), pour profiter d’une grande et donc divine journée au musée.
Dès ma descente de train je fus embarquée dans une suite de contre-temps invraisemblables.
Grève des taxis, bus ne circulant plus, foule incroyable dans le métro, forte affluence au musée, je suis enfin entrée dans l’exposition à … midi !

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Le Louvre possède trois entrées, les deux principales, devant la pyramide et rue de Rivoli, se transforment très rapidement en entonnoir obstrué par un seul poste de radiographie, c’est comme si les péages d’autoroute en Ile de France pour les départs en vacances ne disposaient que d’un seul distributeur de tickets. Je me suis donc dirigée vers la troisième entrée, dont il faut taire le nom afin qu’elle demeure une véritable porte dérobée … et comme prévu, il n’y a personne, j’entre en quelques secondes … mais il y a un mais …
Les distributeurs automatiques de billets (le guichet avec une vendeuse a disparu) ne vendent pas de billets pour l’expo temporaire.
Un gardien me dit : ah non, pour Poussin, il faut passer par la pyramide !

Bref, Poussin s’est fait vouloir et grandement mériter.

Alors j’ai compris pourquoi Poussin n’est resté travailler que deux années durant à Paris ! Il a fui Paris, il a consacré le reste de sa vie et de son talent à Rome (ville qui, peut-être, n’est pas mieux que Paris aujourd’hui).

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Poussin (né en 1594 en Normandie, mort à Rome en 1665) avait-il la foi ou pas, c’était en somme la question posée après la conclusion personnelle et négative de Jacques Thuillier en 1994, et la réflexion toute personnelle aussi de Marc Fumaroli affirmant que l’artiste était forcément mu par la foi pour peindre ainsi.

Quelle opinion, personnelle encore, se forge-t-on en visitant cette exposition ?
J’ai été touchée par la dimension chrétienne des tableaux exposés : Poussin, croyant ou agnostique, savait en tous cas faire passer le message biblique et l’émotion.

Il y a souvent plusieurs histoires dans ses toiles, il faut les comprendre, ce n’est pas toujours facile, il faut trouver la parole biblique, et cette recherche ne rend les oeuvres que plus attachantes. Les paysages sont magnifiques, d’une atmosphère tendue ou sereine, on peut n’y voir qu’une ode philosophique à la nature, ou on y décrypte aussi l’histoire chrétienne.

J’ai été subjuguée par la chaude lumière de L’institution de l’eucharistie, une imposante toile, prégnante, d’une composition magistrale.

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    Nicolas Poussin, Jésus Christ instituant l’Eucharistie, 1641, Louvre, notice

Deux flammes, entre deux colonnes, deux apôtres fondateurs de l’Eglise de Rome, Pierre et Paul, la première communion célébrée par le Christ. Quelle sobriété, quelle grandeur !

J’ai découvert avec grand plaisir le tableau de Cleveland dont j’avais parlé ici (en bas de page).

J’ai admiré la nature et ses fins détails dans ce grand tableau de New York :

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Nicolas Poussin, Paysage avec Orion aveugle, 1658, Met New York, notice

Le géant Orion est aveugle et guidé par Cédalion sur ses épaules, car il a violé sa soeur et, pour le punir, son père lui a crevé les yeux. Il devrait retrouver la vue en marchant vers le soleil guérisseur, mais Diane, déesse qui incarne les cycles des saisons et fait tomber la pluie, perchée sur un nuage, le guette et l’empêche de voir le soleil.

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Le sujet est donc mythologique, mais la morale est chrétienne. Au premier plan, trois souches d’arbres, qui représentent trois merveilleux morceaux de nature morte, symbolisent la volonté de Dieu de briser l’arrogance d’Orion. Dieu sait briser les plus grands arbres quand ils s’élèvent d’orgueil.

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Un autre très grand tableau m’a étonnée :

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    Nicolas Poussin, Le martyre de Saint Erasme, musée du Vatican Rome, commentaire

Il s’agit de l’éviscération de saint Erasme, le plus épouvantable de tous les martyres ! Le sujet est d’une cruauté sauvage et pourtant il émane du tableau un calme surnaturel. Le pauvre évêque avait subi de nombreux autres supplices dont il était sorti finalement vivant, celui-ci sera le dernier et il ne renonce pas à sa foi chrétienne malgré l’ordre du grand prêtre d’adorer Hercule.
Le mot martyre signifie témoin, et Erasme est un témoin inébranlable du Christ.
Une grande force de piété est ressentie dans cette composition robuste, très stable, rythmée par les regards et les mains.
Un regard justement nous surprend : celui du cheval !
C’est Arnaud Brejon, conservateur, historien d’art, qui a fait remarquer l’oeil perçant de l’animal. Le cheval regarde le spectateur droit dans les yeux, le fait entrer dans la scène, lui demande de comprendre ce qui se passe, d’en mesurer tout le poids, la force du message chrétien.

En face de l’exposition Poussin et Dieu se tenait une autre exposition, La fabrique des images saintes. Très intéressante, beaucoup de dessins exceptionnels …
J’ai voulu acheter le catalogue, il est épuisé !
Vraiment pas de chance …

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Saint Loup, de Philippe Berthier

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Le titre et la photo de couverture, à mon avis volontairement énigmatiques, font réagir les initiés. Robert ! s’écrie-t-on, et on achète le livre, évidemment. Bien joué de la part de l’éditeur (éd. de Fallois, avril 2015) !
Et le lecteur n’est pas déçu, cet enième ouvrage à propos de Marcel Proust est très bon.

L’auteur, Philippe Berthier, est reconnu comme un spécialiste de Stendhal, je ne savais pas qu’il s’intéressait de si près à Proust, mais les deux écrivains sont justement liés par un personnage de la Recherche : Robert de Saint Loup, le grand ami du narrateur dans la Recherche, discute avec lui de Stendhal.

Ce livre, fouillant le caractère de Saint Loup à la loupe, n’intéressera pas bien sûr ceux qui n’ont pas lu À la recherche du temps perdu, mais il traite aussi du sujet plus général de l’amitié chez Proust.
Personnellement je pense que pour le narrateur, Marcel (portant le même prénom que l’auteur), l’amitié est comme l’amour, jamais totalement heureuse et fatalement déçue, car Marcel se pose beaucoup trop de questions, et en amitié comme en amour, il ne faut pas trop s’interroger sur le pourquoi de son existence.

Robert de Saint Loup, neveu de madame de Guermantes, qui devient l’ami fidèle et prévenant de Marcel, a tout pour lui, la beauté, la grâce, l’intelligence, la grandeur d’âme, c’est lui qui saute sur les banquettes du restaurant à la manière de monsieur de Nemours (revoir ici).
C’est le personnage le plus lumineux de la Recherche, mais il contient aussi une part d’ombre, et peu à peu le roman livre à demi-mots ses côtés obscurs. Philippe Berthier rappelle justement ces passages, que l’on avait oubliés, dans lesquels Saint Loup n’apparaît pas tel qu’il souhaite se montrer.

L’intérêt de ces essais autour d’un écrivain et de l’un de ses personnages est de nous donner à relire, à redécouvrir ce qui nous avait échappé ou s’était enfui de notre mémoire. Je ne me souvenais plus, par exemple, que Rachel, une des maîtresses de Saint Loup, s’intéressait beaucoup au symbolisme et que chaque année elle allait passer la Toussaint à Bruges-la-Morte !

Saint Loup évoque La Chartreuse de Parme et son ami Marcel compare le comte Mosca à monsieur de Norpois, ce dernier étant beaucoup moins intelligent.
Ha, pour ma part, monsieur de Norpois est le personnage que j’aime le moins dans la Recherche, politique, pédant, manipulateur, sournois et de mauvaise foi … tout l’envers de ce cher Saint Loup !

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    Anda Toucard, Odilon Albaret et Alfred Agostinelli en voiture , 1908, Photographie, Paris, BnF, Département des manuscrits, notice

La mode des cuissardes

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Elle a besoin d’une personne, qui la collectionne …

Elle a rejoint mon pensionnat de jeunes filles françaises des années soixante à soixante-dix.
Son créateur était Gégé, et son prénom aurait pu être Brigitte …

Je suis très heureuse de l’avoir trouvée, elle témoigne si bien de son époque vestimentaire : 1967-1973 précisément.

Avec ses longs cheveux platine, ses hautes cuissardes, sa casquette, sa robe-chasuble ultra-courte, on devine quelle vedette fut son modèle.

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Je me demande quels étaient les parents qui offrirent cette poupée à leurs filles, cette figure joliment délurée pouvait ancrer dans les jeunes têtes des manières un peu trop libertines.

C’est la fête de la musique, alors voici l’icône :

Elle était terrible, notre BB nationale, avec tout ce qu’il faut de vulgarité gourmée, de féminité encanaillée et d’ingénuité follement kitsch.

C’étaient aussi les années orange, le rimmel à foison sur des yeux tous ronds et faussement innocents derrière des lunettes hublots …

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Les épines, à quoi servent-elles ?

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Entre les roses et le cambouis, entre les boulons et les épines, entre le marteau et la brindille, entre le moteur en panne et la mélancolie, la soif fatale et la pure poésie, le caprice d’une mécanique grippée et celui d’une fleur coquette et fragile, où se tiennent les choses sérieuses ?

La réponse est si difficile …

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    – Les épines, ça ne sert à rien, c’est de la pure méchanceté de la part des fleurs !
    – Oh !
    Mais après un silence il me lança, avec une sorte de rancune :
    – Je ne te crois pas ! Les fleurs sont faibles. Elles sont naïves. Elles se rassurent comme elles peuvent. Elles se croient terribles avec leurs épines …
    Je ne répondis rien. A cet instant-là je me disais : « si ce boulon résiste encore, je le ferai sauter d’un coup de marteau. » Le petit prince dérangea de nouveau mes réflexions :
    – Et tu crois, toi, que les fleurs …
    -Mais non ! Mais non ! Je ne crois rien, j’ai répondu n’importe quoi. Je m’occupe, moi, de choses sérieuses !

    Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince

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Ce passage reste la plus belle histoire de roses que j’ai lue jusqu’à présent … lue et entendue car elle reste pour moi associée à la voix envoûtante de Gérard Philipe.
Malgré tout, les épines nous égratignent méchamment. Les fleurs sont tellement contradictoires !

La rose est le cher souci du petit prince, et il précieux d’avoir une personne dont on se soucie.
Je pose la question à l’aviateur : Sans souci, à quoi sert-on ? !
Le mot souci est aussi contradictoire.

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On l’emploie le plus souvent dans son sens de contrariété, peine, tourment, prise de tête et autres emmerdements, mais il désigne aussi le soin, la cure, l’attention, l’état d’esprit de quelqu’un qui se préoccupe d’une personne ou d’une chose, et ce souci est positif.

Le souci a donné son nom à une fleur, et comme la fleur il suit le soleil … en effet l’origine du mot souci (-> dictionnaire historique de la langue française) se trouve dans le bas latin solsequia qui veut dire qui suit le soleil.

L’aviateur se fait du souci pour son moteur, la rose est soucieuse de plaire, et le jardin demande un souci constant mais il nous récompense généreusement !

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Une floraison folle, amoureuse, pleine de rires roses

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Le mois de juin fait éclore le Paradou dans chaque jardin, le mois fou, prodigue, surabondant, le mois des roses …
Ouvrons le livre pour retrouver dans les mots l’étourdissement végétal, la folie des roses, épanouies, effeuillées, affolées, amoureuses …

La faute de l’abbé Mouret, Emile Zola.

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    Les fleurs vivantes s’ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances ambrées par les cieux ardents.

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    Puis, les chairs s’attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu’on ne montre pas, d’une finesse de soie, légèrement bleui par le réseau des veines.

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    La vie rieuse du rose s’épanouissait ensuite : le blanc rose, à peine teinté d’une pointe de laque, neige d’un pied de vierge qui tâte l’eau d’une source ; le rose pâle, plus discret que la blancheur chaude d’un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire une large manche ;

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    le rose franc, du sang sous du satin, des épaules nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière ;

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    le rose vif, fleurs en bouton de la gorge, fleurs à demi ouvertes des lèvres, soufflant le parfum d’une haleine tiède.

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    Et les rosiers grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l’innocence de leur mousseline légère ; tandis que ça et là, des roses lie de vin, presque noires, saignantes, trouaient cette pureté d’épousée d’une blessure de passion.

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Ce passage est un court extrait du chapitre VI du livre deuxième de « La faute de l’abbé Mouret ». Il fallait bien s’arrêter, mais je pouvais continuer de recopier ce long couplet des roses, un chant d’une sensualité exacerbée, entremêlant le corps de la femme et celui des fleurs. La femme, c’est Albine, dont Serge Mouret tombe amoureux. Quelle faute !

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J’ai lu ce livre quand j’avais seize ans, mon coeur palpitait, je voulais devenir fleuriste, ou paysagiste, dessiner des jardins, et planter des fleurs.
J’ai planté cette année un rosier, grand classique des jardins, Pierre de Ronsard, un grimpant qui donne de grosses mignonnes paresseuses, aussi évanouies qu’épanouies, enveloppées d’abondants jupons blanc nacré s’ouvrant sur des replis de chair rose tendre. Un rosier éperdument généreux, l’admirer c’est choir dans un tourbillon des sens.

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Il n’y a pas assez de jours dans la semaine, pas assez de vases dans la maison, pour profiter au mieux de toutes les roses du jardin, toutes les couleurs, les formes et les senteurs.

L’extrait du tableau ci-dessus provient de :
François Boucher, Portrait de Madame de Pompadour, 1756, détail, Alte Pinakothek Munich, notice

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Midas, la double métamorphose

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    Nicolas Poussin, Midas se lavant à la source du Pactole, vers 1627, Met New York, notice

Dans dix jours, je pars à Paris, pour rendre visite au plus barbifiant des raseurs !

Je vais au Louvre m’instruire auprès d’un vieux poncif sans talent !

      Mais le nom de Poussin, sans altérer l’aménité de la femme du monde, souleva les protestations de la dilettante. En entendant ce nom, à six reprises que ne séparait presque aucun intervalle, elle eut ce petit claquement de la langue contre les lèvres qui sert à signifier à un enfant qui est en train de faire une bêtise, à la fois un blâme d’avoir commencé et l’interdiction de poursuivre. « Au nom du ciel, après un peintre comme Monet, qui est tout bonnement un génie, n’allez pas nommer un vieux poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu’est-ce que vous voulez, je ne peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui, voilà des peintres ! C’est très curieux, ajouta-t-elle, en fixant un regard scrutateur et ravi sur un point vague de l’espace, où elle apercevait sa propre pensée, c’est très curieux, autrefois je préférais Manet. Maintenant, j’admire toujours Manet, c’est entendu, mais je crois que je lui préfère peut-être encore Monet. Ah ! les cathédrales ! »

      Marcel Proust, extrait de Sodome et Gomorrhe II.

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Dans À la recherche du temps perdu, la jeune Mme de Cambremer, fort snob, ne mâche pas ses mots à propos de Poussin !
Et pour ce vieux ringard de Poussin, je fais un effort exceptionnel, je me fends d’un billet de TGV pour visiter l’exposition intitulée « Poussin et Dieu ». Le titre de l’exposition reprend un chapitre rédigé par Jacques Thuillier, énoncé ainsi dans le catalogue de l’exposition de 1994 au Grand Palais qui honorait le quatre-centième anniversaire de la naissance de Poussin, et cette interrogation religieuse m’intéresse.

Il y a tant à apprendre auprès de Poussin !
Je choisis les tableaux (non religieux) ayant pour sujet la rivière Pactole, qui nous rappelle à l’occasion l’origine de l’expression …

Dans le tableau de New York, Midas se débarrasse de la métamorphose en se lavant dans le Pactole sous les yeux mêmes du fleuve personnifié, allongé au centre de la toile.

D’après les métamorphoses d’Ovide, le roi Midas avait souhaité transformer tout ce qu’il touche en or, mais c’était oublier qu’il ne pourrait plus s’alimenter.

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    Poussin, Midas à la source du fleuve Pactole, musée Fesch Ajaccio, page du musée

Sur la page du musée Fesch, il faut cliquer sur la vidéo qui permet d’écouter un très intéressant commentaire et de voir les beaux détails du tableau dans une lumière d’or.

Dans le tableau d’Ajaccio, c’est le roi Midas qui est allongé au centre, on le reconnaît à sa couronne, et c’est son double qui se lave dans la rivière. Il s’est produit en effet deux métamorphoses.
Midas avait fait un voeu et Bacchus l’avait exhaussé : tout ce que Midas touchait avec son corps était transformé en or.
Midas se rend bien vite compte de la bêtise de son avidité, puisqu’il ne peut plus ni boire ni manger, et il demande donc à Bacchus d’annuler son pouvoir. Bacchus lui ordonne de se baigner dans le Pactole pour laver sa faute, et le fleuve se charge alors de paillettes d’or.
On assiste à la métamorphose inversée de Midas en plein remords. Sa seconde métamorphose est-elle vraiment morale ou seulement motivée par un besoin physique et vital ?

Barbifiant, Poussin ?

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Alchimie du verbe

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    Samuel van Hoogstraten, Autoportrait, fin des années 1640, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

      Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religions étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.
      J’inventai la couleur des voyelles ! – A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. – Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens.
      Je réservais la traduction.
      Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

    Arthur Rimbaud, extrait de : Une saison en enfer, Délires, II- Alchimie du verbe.

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Il écrivait des silences, des nuits, il notait l’inexprimable.
Il fixait des vertiges, le regard rivé vers un ailleurs.
Je ne sais pas quelle oeuvre m’étonne le plus : les mots de Rimbaud, ou cet autoportrait de Hoogstraten.

Dans le tableau, l’artiste écrit , ou bien dessine, cela revient au même, il compose, et il réfléchit. Il regarde le spectateur droit dans les yeux mais ne le voit pas, il est ailleurs, il cherche ses mots, ses traits, il fixe des vertiges ou quête des vestiges de sa mémoire.

C’est un autoportrait, certes, l’artiste se voit dans un miroir, mais il pourrait aussi bien s’agir d’un artiste surpris dans le feu de l’inspiration.

Samuel van Hoogstraten innove en son époque avec ce regard. Souvent, le personnage qui écrit, peint, dessine, en somme s’absorbe dans son ouvrage, attache ses yeux à sa feuille ou sa toile, ou perd son regard dans le lointain, mais ne fixe pas le spectateur.
La concentration de l’artiste paraît d’autant plus forte, plus … silencieuse, vertigineuse.

Quel est ce verbe magique et poétique accessible à tous les sens ?

      Rimbaud

Dans la blonde douceur de la réconciliation

La notice de ce tableau est donnée par le site du Rijksmuseum d’Amsterdam (les musées allemands sont hélas bien en retard sur le plan d’internet), car l’oeuvre a été présentée aux Pays-Bas cette année jusqu’en mai, dans le cadre de l’exposition « Rembrandt : les oeuvres tardives » qui eut lieu l’hiver dernier à la National Gallery de Londres, puis à Amsterdam.

On peut admirer le tableau en agrandissant les détails.
Je suis réellement émerveillée par ce chef-d’oeuvre, et je tente de dire pourquoi, même si je rencontre souvent des personnes m’avouant que Rembrandt ne leur fait ni chaud ni froid, ce à quoi je ne réponds rien, car, que dire dans ce cas-là ?

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Jacob, très âgé, est tombé malade, et son fils Joseph vient le voir en Egypte avec ses deux petits garçons, Manassé et Ephraïm.
Jacob dit à son fils qu’il souhaite adopter ses petits-fils, et qu’il veut les bénir. Joseph lui amène donc ses deux enfants, et le vieux Jacob, presque aveugle, pose la main droite sur le plus jeune, Ephraïm, et la main gauche sur l’aîné, Manassé. Joseph dit à son père qu’il se trompe, qu’il doit mettre normalement sa main droite sur l’aîné, et il veut guider sa main pour corriger la bénédiction.

Mais Jacob répond : « je sais, mon fils, je sais. Lui aussi deviendra un peuple et sera grand ; mais son frère cadet grandira plus que lui et sa postérité deviendra une multitude de nations ». (Genèse 48)

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Jacob, malgré ses yeux défaillants, était bien conscient de son geste. Sa prophétie est interprétée comme la venue de la Chrétienté à travers Ephraïm, le blond qui croise les mains sur son coeur, et Manassé, le brun aux grands yeux pensifs, représente le judaïsme.

Ce mépris du droit d’aînesse devait déclencher un conflit entre le père et le fils. Cette scène était traditionnellement peinte comme un sujet de passion et de drame. Cependant Rembrandt choisit de représenter une phase apaisée de l’histoire. Il n’y a plus de querelle, les deux hommes semblent se comprendre et Joseph penche légèrement sa tête vers celle de son père dans un geste affectueux. Il prend délicatement sa main mais ne cherche pas à le contrarier.
Les deux enfants sont très beaux, innocents et calmes.
La lumière très douce caresse les visages. Au lieu d’un conflit, on assiste à un beau moment de paix, et le spectateur, comme la maman en retrait et attendrie sur la droite, reste muet et contemplatif.

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Lilas

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      Otto Franz Scholderer, Lilas, NG Londres, notice

Pendant la saison du lilas, le temps m’a manqué pour savourer un certain proustillage, le voilà aujourd’hui …

Le narrateur se promène le long du parc de monsieur Swann :

    Avant d’y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des étrangers, l’odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d’entre les petits coeurs verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de la barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que lustrait, même à l’ombre, le soleil où elles avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires, auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse.

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Claude Monet, Lilas temps gris, 1872-1873, musée d’Orsay, notice

    Malgré mon désir d’enlacer leur taille souple et d’attirer à moi les boucles étoilées de leur tête odorante, nous passions sans nous arrêter, mes parents n’allant plus à Tansonville depuis le mariage de Swann, et, pour ne pas avoir l’air de regarder dans le parc, au lieu de prendre le chemin qui longe sa clôture et qui monte directement aux champs, nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et nous faisait déboucher trop loin. Un jour, mon grand-père dit à mon père :

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Vincent van Gogh, Lilas, 1889, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

    – Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme et sa fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer vingt-quatre heures à Paris ? Nous pourrions longer le parc, puisque ces dames ne sont pas là, cela nous abrégerait d’autant.

    Nous nous arrêtâmes un moment devant la barrière. Le temps des lilas approchait de sa fin ; quelques-uns effusaient encore en hauts lustres mauves les bulles délicates de leurs fleurs, mais dans bien des parties du feuillage où déferlait, il y avait seulement une semaine, leur mousse embaumée, se flétrissait, diminuée et noircie, une écume creuse, sèche et sans parfum. Mon grand-père montrait à mon père en quoi l’aspect des lieux était resté le même, et en quoi il avait changé, depuis la promenade qu’il avait faite avec M. Swann le jour de la mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette promenade une fois de plus.

    Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

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      Edouard Manet, Lilas blanc, vers 1882, Nationalgalerie Berlin, notice

Le lilas de Perse devient un authentique persan dans la description de Proust.
Ses grappes florales pyramidales, l’écrivain ne l’a pas dit, s’appellent des thyrses dont elles ont la forme, car à l’origine, le thursos était le bâton entouré de lierre ou de feuilles de vigne surmonté d’une pomme de pin, que portaient les bacchantes, et c’était l’attribut de Bacchus.
Il est vrai que le parfum du lilas est particulièrement enivrant.

Les lilas finissants rendent nostalgique le grand-père, ce crépuscule des fleurs lui rappelle le deuil de monsieur Swann. Les parfums se chargent toujours de souvenirs.

      Mary Cassatt, Vase de lilas à la fenêtre, Met New York, notice

La musique de chambre de l’été

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    William Worcester Churchill, Lecture, 1910, MFA Boston, notice

      […] je m’étais étendu sur mon lit, un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi derrière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumière ne m’était donnée que par les coups frappés dans la rue de la Cure par Camus (averti par Françoise que ma tante ne « reposait pas » et qu’on pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore, spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres écarlates ;
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    Pierre Bonnard, La fenêtre, 1925, Tate Gallery Liverpool, notice


    et aussi par les mouches, qui exécutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre de l’été : elle ne l’évoque pas à la façon d’un air de musique humaine qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la rappelle ensuite ; elle est unie à l’été par un lien plus nécessaire : née des beaux jours, ne renaissant qu’avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n’en réveille pas seulement l’image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la présence effective, ambiante, immédiatement accessible.

    Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann, Combray

Je cherchais un passage à propos du lilas dans cette première partie de Swann, Combray, et puis je me suis arrêtée, pensive, gagnée de sensations délicieuses, sur ces phrases décrivant la pénombre d’une chambre d’été.

Quand les mouches bombillent ou, comme dit Rimbaud, bombinent, c’est qu’en effet l’été s’est installé.
J’aime le frais silence de la maison à l’heure de la sieste, la lecture dans une obscurité légère, limpide, griffonnée par le zézaiement d’une mouche et parfois celui du réfrigérateur.

Sur le cadre de ce beau tableau des heures estivales se pose alors en songe un papillon à la manière de Whistler …

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    Edmund Charles Tarbell, A travers la pièce, 1899, Met New York, notice

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