Un temps de poème encore

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      J’invoque un temps
      non assigné aux dates et aux saisons,
      où la patine
      aurait gardé son teint de jeune fille.
      L’horaire
      ne serait pas le bon moment
      et les aiguilles
      cesseraient de tourner en rond.
      J’invoque un temps
      de grâce, au delà de toute mesure
      tel ce poème symphonique
      de Sibélius : un cor anglais dialogue
      avec les cordes, et l’on
      respire enfin dans la pure durée.

    Gilles Baudry, Comme une odeur de temps, recueil Nulle autre lampe que la voix, éd. Rougerie 2006

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La poésie, l’art, les jardins, la musique arrêtent les aiguilles, la symphonie remplace le tic-tac, la beauté intemporelle laisse respirer la pure durée, on savoure un peu de temps à l’état pur…

Je ne sais pas à quel poème symphonique de Sibélius pense précisément Gilles Baudry, mais ce cygne de Tuonela semble bien faire durer un pur moment de grâce.

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La poésie est une musique, un chant gracieux, une offrande, un mystère … les poètes seuls fondent ce qui demeure, disait le poète Hölderlin.

Personnellement je pense que la poésie permet de saisir aussi l’instant qui passe, de saisir l’image éphémère d’une fleur qui va bientôt faner, mais au fond cela rejoint la pensée d’Hölderlin, l’art du poète éternise cette vie fugitive.

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Je ne fais pas de poésie, et me pose au contraire une question d’étymologie. Le verbe durer et l’adjectif dur ont-ils la même origine ?
Celui qui a la peau dure est fait pour durer !
La chose pénible qu’on endure a-t-elle la même racine que la chose impérissable qui dure ?
Il y aurait confusion entre deux verbes similaires latins, durare, l’un voulant dire « durcir », et l’autre « avoir une durée ».
Quand les temps sont durs, ils semblent durer plus longtemps …
Et hélas, la floraison des rhododendrons ne dure pas.

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Un temps de poème

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      Jours de patience
      Comme des perles de vie
      Notes qui s’égrènent

      Du silence sans couture
      Venez écouter le chant

      Terre d’asphodèles
      Champs de trèfles boutons d’or
      Frissons d’églantiers

      Du printemps vivant
      Les talus stridulent
      Une araignée s’effiloche

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      Un temps de poème
      L’âme se recueille
      Dans la ferveur des chemins

      Des fleurs vont s’offrir
      L’arbre resurgit
      Branches habillées de chants !

    Jean-Pierre Boulic, extrait de Patiente variation, 2010, éd. La Part Commune

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Cet après-midi, la poésie m’a fait parcourir cent-trente kilomètres afin que j’aille l’écouter. Elle seule peut me contraindre à conduire une voiture alors que je déteste ça ! J’ai traversé de splendides paysages, qui eux-mêmes se présentaient comme des poèmes de lumière, pour rencontrer quatre poètes à l’abbaye de Landevennec. Parmi eux Jean-Pierre Boulic et le frère Gilles Baudry.
Deux heures et demie de beauté, sérénité, dans la musique des mots.

J’ai déjà cité Jean-Pierre Boulic ici, et puis , et encore ici.

J’avais fait part de ma découverte de Gilles Baudry ici

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Les poètes ont parlé de leur art et je tente de retenir et transcrire ici une part de leurs phrases qui m’ont beaucoup plu.
Ils ont dit simplement qu’ils sont des artisans des mots, mais ceux-ci ne leur appartiennent pas, ils les cueillent, c’est pourquoi les poèmes se tiennent dans des recueils. Le poète n’est qu’un dépositaire d’un langage qui lui est offert.
Le poème est une mise au monde, il guide sur le chemin de l’intériorité, et le rôle de la poésie est de combler le manque d’intériorité de notre société moderne.
Il ne s’agit pas de réfléchir au sens de la vie mais de vivre ce qui fait sens. Le poème permet d’exprimer son être le plus profond, et à partir du réel, du concret, de la nature, on peut atteindre l’invisible.

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Gilles Baudry constate, et nous le savons tous, que la poésie reste de nos jours un art confidentiel, que les éditeurs, les libraires, et les lecteurs préfèrent les romans, la poésie a du mal à se faire publier, distribuer, reconnaître … nous sommes actuellement dans le « présentisme », et non dans le présent, dans l’instantané, et non dans l’instant, non pas dans la durée, nous vivons dans l’immédiateté et la superficialité, le présent qui nous fait vivre l’instant profond semble aujourd’hui perdu. La poésie nous restitue la profondeur.
Mais pourtant, dans notre monde agité, quand survient un malheur, un décès, on a recours à la poésie, on cherche un poème à graver sur une tombe …

Nous étions une cinquantaine d’auditeurs, venus des quatre coins du Finistère, c’était bien tout de même, la poésie contemporaine a encore des admirateurs. J’ai demandé aux poètes pourquoi la Bretagne reste-t-elle une région aussi riche de poètes, bien plus féconde qu’ailleurs en France. Ils ne surent répondre, ont ajouté que l’autre région la plus poétique de France est la Belgique. Par la poésie, la Belgique devient une province française !

Bref, je suis repartie avec encore une moisson de recueils sous le bras !
(mes photos ci-dessus montrent le parc de Boutiguéry à Gouesnach en Finistère Sud)

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L’hirondelle

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      Sglenn ar Sklintinn l’hirondelle, est faite de vent, de ruisseaux effleurés, de courbes, de silence. Elle est belle en sa rapidité muette, son vol trace du ciel, déclenche des herbes de bleu, de vert, qui bougent longtemps derrière elle.

      Armand Robin, extrait de Le temps qu’il fait, éd. L’imaginaire/Gallimard

IMGP0338 Armand Robin était un poète breton, né en 1912, mort en 1961, un génie des langues, il avait appris le chinois, l’arabe, le finlandais, le hongrois. Il a traduit le théâtre de Goethe pour « la Pléiade », ainsi que de grands poètes russes et persans. Il apprit le français en entrant à l’école, sa langue maternelle était le dialecte de son pays natal en Côtes d’Armor.

Il a écrit de belles pages au sujet des chevaux et des oiseaux, et j’aime tout particulièrement sa poésie autour de l’hirondelle.

Plus bleu que le bleu de tes yeux

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Ma collection d’iris bleus resplendit cette année. La fraîcheur du mois de mai a préservé la pureté de cette couleur marine.

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Le refrain de la chanson ajoute du bleu dans mes yeux étourdis d’azur.

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Il y a cent ans naissait Edith Piaf, sa voix et ses chansons ont gardé toute leur fraîcheur, leur unique beauté.
Et, jardin, tu me fais tourner la tête .

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Ayant passé presque tout le printemps au bout du fil, je n’ai guère eu le temps de soigner mes iris, mais ils me pardonnent d’avoir privilégié la blancheur d’autres froufrous de soie et m’ont offert les fleurs les plus empanachées, les tons les plus profonds, des crinolines plus tournées et colorées que jamais.

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Je souhaite un joyeux anniversaire à celles et ceux qui, comme ce cher Pouchkine, sont nés un 26 mai !

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Des amis m’ont offert un sac du Rijksmuseum et j’ai retrouvé dans le tablier de la laitière le lapis-lazuli des fleurs.

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Bleu minéral, végétal, océanique, et surtout poétique …

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La moitié du fourbi

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Le titre est accrocheur, la preuve, j’ai mordu à l’hameçon de ces mots facétieux !
La moitié du fourbi
J’avais lu dans le journal (La Croix), qu’une nouvelle revue littéraire était parue cette année 2015, en février. Ses points de distribution sont encore peu nombreux et, pour satisfaire ma curiosité, je dus la commander directement sur son site web. Premier bon point, je la reçus dès le lendemain !

La revue rassemble des textes d’écrivains encore inconnus autour d’un thème précis.
Le thème choisi pour ce n°1 est Ecrire petit.

Une petite parenthèse : pourquoi les petits mots simples disparaissent-ils de notre langue, il n’existe plus de problème, de thème, de méthode, il n’y a plus que la problématique, la thématique, la méthodologie … pourquoi rallonger ces mots-là alors qu’en même temps on prend les infos grâce à l’appli ou l’ordi à la cafèt’ …

En quoi consiste cet « écrire petit » ?
Le court, le concis, le bref, le SMS, la mininouvelle, l’écriture microscopique par manque de papier, l’oulipo, le nombre très restreint de lecteurs, les petites choses de l’infra-ordinaire à la manière de Pérec …
Les récits, les histoires, les témoignages sont très variés et m’ont captivée : c’est fou ce que l’infiniment petit peut ouvrir sur un vaste registre !

Et cette revue demi-portion d’un tas de choses me fait découvrir un écrivain dont j’ignorais l’oeuvre, Robert Walser, qui fut le maître de la nouvelle extra-courte, un genre que j’aime bien.

Je souhaite à La moitié du fourbi une réussite complète, de partir comme des petits pains, de suivre son petit bonhomme de chemin et de devenir petit à petit la petite merveille attendue avec impatience !

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    Yves Laloy, Les petits pois sont verts, les petits poissons rouges, musée des beaux arts Rennes, notice.

Comme un beau verger blanc

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      MES JOURS

    Prélude

    Le passé a fleuri
    dans ma mémoire heureuse
    comme un beau verger blanc
    j’ai jeté à l’assaut
    de la neige d’avril
    l’échelle de l’enfance

    je chante de l’instant
    la double transparence
    et la courbe nouée
    au centre du miroir
    où je vais réfléchir
    la vie toute la vie
    comme un amour unique.

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    Seuil

    Ses gestes répétés
    retrouvent une enfance
    dans le moment si pur
    du travail accepté
    comme un rythme d’antan
    savoure une lenteur
    de ton âme farouche

    s’étonnant d’être heureuse
    de ton âme clairière
    repos après la course

    ô bois nourri de sève
    je vous reste fidèle
    mais laissez-moi comprendre
    la réserve hautaine
    et la grâce isolée
    d’une tige fragile
    lourde d’éternité.

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    Fruits

    Enfants je vous porte à mon coeur
    comme des fruits choisis
    et si je tends à Marc
    une orange docile
    c’est pour garder un peu
    dans ma paume creusée
    son image fidèle
    quand il devient l’orange
    par l’orange tenté.

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    Travail

    Nos gestes répétés retrouvent une enfance
    dans le moment si pur
    du travail accepté
    comme un rythme d’antan
    comme un instinct profond
    perpétuant la joie
    de s’inscrire dans le temps
    si clair de la journée.

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    Cailloux blancs

    Le repos dans la lyre
    la vie fragile et lourde
    et sentie au travers
    d’un courage vibrant
    et l’effort pur et blanc
    arrachant une image
    à ce monde stagnant
    parcelle de soleil
    trésor pour la journée
    compte les cailloux blancs
    de ton ardente solitude.

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    Sur le chemin des anges

    Solitude roc hanté
    par les anges furtifs
    qui cueillent à l’aurore
    la fleur aimée du songe

    ils laissent le silence
    comme un piège filé
    de leur douce salive
    comme un appel obscur

    et le vent m’a fait signe
    de suivre le chemin.

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    Echec aux anges : une forme

    Un élan s’apprivoise
    ô temps doux oiseleur
    de formes émouvantes

    ce fantôme de biche
    effleurant le talus
    cette grâce perdue
    ma douleur la retrouve
    la forme musicale
    de ma trop longue peine
    scelle les jours vibrants
    d’un long silence blanc

    je ne possède rien
    que cette forme pure.

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    Finale

    Je m’ouvre comme un livre
    à la page de mon enfance
    lentement je m’imprègne
    d’un paysage juste
    d’une harmonie vivante

    En Saint-Cadou
    je veille pour entendre
    de l’aube le chant pur
    et la première source.

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    Poème de Emilienne Kerhoas, Mes jours, recueil Saint-Cadou, 1957, nouvelle édition chez La sirène étoilée, 2014.

    Pourquoi choisir Emilienne Kerhoas pour évoquer le mariage de ma fille ?
    Cette grande poétesse bretonne, née à Landerneau en 1925, m’envoûte par sa sensibilité, sa délicatesse, sa modernité …
    Ce poème, dans lequel elle conte ses jours de tous les jours, son quotidien vibrant, m’a semblé correspondre au grand et beau jour que fut le mariage de ma fille. Les couleurs qui fleurissent dans le poème sont le blanc et l’orange, c’étaient les couleurs des mariés, orange, bien sûr, car le marié est néerlandais.

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Mes jours, ces derniers mois, furent poétiques aussi, dans les belles étoffes, avec mon petit félin espiègle, mes livres lus, mes quarante trois petits boutons à poser en échelle, j’ai cousu la robe de la mariée, ma propre robe de belle-mère, les robes des demoiselles d’honneur, et même, j’ai confectionné la cravate de mon mari dans le tissu de ma robe, bon-papa et bonne-maman étaient ainsi bien assortis !
Par miracle la pluie s’est arrêtée ce vendredi 15 mai, la température extérieure était celle de février, mais la chaleur animait nos coeurs.
La mariée était vraiment très belle, la couturière ose le dire !

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Et voilà, la fête est passée, je range mes bobines, et je peux reprendre le fil de mon blogage, interrompu par le mariage.

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L’ouïe, ce sens délicieux

Un nouveau livre lu devait entrer logiquement dans les frais du mariage, il figurait dans ma liste de fournitures pour la confection de la robe de mariée.
Aux mètres de soie, organdi, et autres articles de mercerie, s’ajouta donc un classique de la littérature française.
Petit supplément culturel indispensable à la création manuelle.

suitef Le texte dans les oreilles, le textile dans les mains, on reste maître de soi …

Suite française d’Irène Némirovski, l’effet de suite se prête bien aux différentes étapes de couture ; ce livre audio est paru en février dernier, en deux petits CD MP3.
Lu par Dominique Reymond avec toute l’émotion que l’histoire suscite, il a fait de mes longues heures de travail un plaisir total.

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Et puis, bien sûr, j’ai continué mon ouvrage en compagnie de Marcel.
MP3, MP comme Marcel Proust, ah, imaginons l’édition de La Recherche en dix CD MP3 au lieu des cent-onze actuels !

L’écoute répétée d’ À la recherche du temps perdu a ceci d’extraordinaire qu’elle réserve toujours des découvertes, des rires inattendus …

En écoutant le narrateur écouter lui-même la rumeur matinale des camelots, artisans, marchandes de quatre saisons, qui s’élevait de la rue, je riais en imaginant sa mine écoeurée. Son amie Albertine s’éveillait dans le lit à ses côtés, et les cris des maraîchers, des poissonniers lui ouvraient l’appétit, tandis que lui se sentait plutôt dégoûté à l’idée de ces bestioles marines. Leur grande différence de goûts culinaires préfigurait en quelque sorte le déclin de leur amour …

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L’ouïe, ce sens délicieux, nous apporte la compagnie de la rue, dont elle nous retrace toutes les lignes, dessine toutes les formes qui y passent, nous en montrant la couleur. Les rideaux de fer du boulanger, du crémier, lesquels s’étaient hier abaissés le soir sur toutes les possibilités de bonheur féminin, se levaient maintenant comme les légères poulies d’un navire qui appareille et va filer, traversant la mer transparente, sur un rêve de jeunes employées.
[…] Certaines des nourritures criées dans la rue, et que personnellement je détestais, étaient fort au goût d’Albertine, si bien que Françoise en envoyait acheter par son jeune valet […] C’était : « ah le bigorneau, deux sous le bigorneau », qui faisait se précipiter vers les cornets où on vendait ces affreux petits coquillages, qui, s’il n’y avait pas eu Albertine, m’eussent répugné, non moins d’ailleurs que les escargots que j’entendais vendre à la même heure.

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– À la barque, les huîtres, à la barque. – Oh ! des huîtres, j’en ai si envie ! » Heureusement, Albertine, moitié inconstance, moitié docilité, oubliait vite ce qu’elle avait désiré, et avant que j’eusse eu le temps de lui dire qu’elle les aurait meilleures chez Prunier, elle voulait successivement tout ce qu’elle entendait crier par la marchande de poissons : « À la crevette, à la bonne crevette, j’ai de la raie toute en vie, toute en vie. – Merlans à frire, à frire. – Il arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau. – Voilà le maquereau, mesdames, il est beau le maquereau. – À la moule fraîche et bonne, à la moule ! » Malgré moi, l’avertissement : « Il arrive le maquereau » me faisait frémir. Mais comme cet avertissement ne pouvait s’appliquer, me semblait-il, à notre chauffeur, je ne songeais qu’au poisson que je détestais, mon inquiétude ne durait pas. « Ah ! des moules, dit Albertine, j’aimerais tant manger des moules. – Mon chéri ! c’était pour Balbec, ici ça ne vaut rien ;

Pour le coup, le chéri Marcel fait une tête de merlan frit …
Enfin Albertine se décide pour une raie au beurre noir, c’est si bon la raie … et puis des asperges d’Argenteuil …
Proust joue sur l’allusion sexuelle des mollusques, des poissons, de certains légumes.

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La manière dont les fruits de mer sont introduits est subtile, l’art de Proust pour filer la métaphore fascine : les rideaux de fer des échoppes se lèvent dans le matin commençant, leur bruit métallique évoque les poulies des navires, et voilà, le lecteur s’embarque avec le narrateur sur la mer, dans la clameur océane.

L’ouïe est en effet un sens délicieux, un puissant ressort de la mémoire, et un encouragement dans les travaux manuels. Entendre André Dussolier prêter sa voix modulée aux divers marchands d’autrefois, faire résonner ces cris citadins qu’aujourd’hui on n’entend plus, m’a enchantée, tandis que mes mains plongeaient dans l’écume de soie et piquaient sa nacre chatoyante.

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On peut lire dans le site du musée du Louvre l’histoire chahutée d’Andromède. Sa pose lascive, sensuelle, m’a fait penser à Albertine. Dans ce tableau, les coquillages n’ont pas une valeur sexuelle, ils symbolisent la renaissance. Andromède va être sauvée par le beau cavalier et va l’épouser.
J’aime bien ce tableau, d’un maniérisme assagi, avec son luxueux parterre de burgaus, et son fond de paysage brumeux faisant penser à Bruges-la-Morte illustrée par Lévy Dhurmer. Mais ce dernier est connu pour avoir peint le Silence et non l’ouïe !

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« Morceaux choisis »

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    Georges d’Espagnat, Simone, vers 1907, Musée Thyssen-Bornemisza Madrid, notice

Ce charmant tableau, l’une des « Delikathyssen » du musée de Madrid, me donne l’occasion d’évoquer une nouvelle anthologie.

Une anthologie convient bien en effet à cette scène de lecture au milieu des fleurs (mot à mot en grec, anthologie veut dire collection de fleurs).

Il s’agit de l’Anthologie de la prose française, cueillie par Suzanne Julliard, aux éditions de Fallois, mars 2015.

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De Suzanne Julliard, je chéris depuis plusieurs années son anthologie de la poésie française, la prose vient maintenant s’ajouter à ma collection d’anthologies, un genre de livres que j’aime beaucoup.

Qu’est-ce qu’une anthologie de la prose ? C’est un recueil de morceaux choisis.
Nous avons été éduqués, depuis l’entrée au collège, à grands coups de morceaux choisis, choisis par les inséparables jumeaux de la littérature française, Lagarde et Michard. Un autre couple indéfectible nous fit résonner la langue allemande dans le palais, Chassard&Weil …
Ces catalogues d’échantillons nous déformèrent au point que, si un examinateur nous demandait de citer une autre oeuvre de l’écrivain tiré au sort par malheur, on répondait, plein d’assurance, « morceaux choisis » !

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    Edouard Vuillard, Femme lisant, 1909, détrempe sur papier, Fitzwilliam Museum Cambridge, notice

A quoi servent ces recueils de morceaux choisis aujourd’hui ? S’ils ont été bien choisis et amoureusement introduits et commentés, ce qui est le cas pour Suzanne Julliard, le plaisir est grand de retrouver des textes aimés, il est vif aussi de découvrir des textes inconnus et la curiosité est chatouillée. On aime surfer sur internet de découverte en découverte, mais ce même sport de livre en livre est exaltant aussi.

Les morceaux de choix sont classés par genre : prose oratoire, prose narrative, prose poétique, prose descriptive, prose analytique, moraliste, épistolaire, etc … Des rapprochements font découvrir des choses merveilleuses, délicieusement surprenantes :
Je n’aurais jamais remarqué ce détail commun entre Robert de Saint Loup de la Recherche et Monsieur de Nemours de La princesse de Clèves.

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    Henri Gervex, Scène de café à Paris, 1877, DIA Detroit, notice

La première fois que leurs yeux se rencontrèrent, ce fut au bal ; le soir de ses fiançailles, mademoiselle de Chartres, sur le point de devenir Princesse de Clèves, vit arriver un élégant et preste jeune homme blond, qui enjambait quelques chaises pour atteindre la piste de danse …

Le narrateur (dans La Prisonnière) est assis au restaurant dans un endroit plein de courants d’air, il frissonne, et son ami Robert de Saint Loup, toujours attentionné, s’empresse d’aller lui chercher un manteau ; la salle est encombrée de monde, et Robert, svelte, agile et blond lui aussi, enjambe des banquettes, avance en équilibre sur le haut des dossiers, sous les applaudissements discrets de quelques clients …

C’est la désinvolture aristocratique, l’audace gracieuse, un geste qui passerait pour mal élevé d’ordinaire, mais avec autant d’élégance, au fil des siècles, il reste la marque souriante de la jeunesse dans la haute société.

Merci chers morceaux choisis !

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      Juan Gris, Le livre, 1913, musée d’art moderne de la ville de Paris, notice

C’est la Saint Joseph

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    Atelier du Maître de Flémalle, Saint Joseph, détail du volet droit du retable de Mérode, vers 1427-1432, Met New York, notice et commentaire

Saint Joseph est au travail.
Le site du musée permet de voir l’oeuvre dans son ensemble, et de zoomer pour admirer les détails.

Le 1er Mai est aussi la fête de Saint Joseph, le charpentier, et donc le travailleur, et le saint patron des travailleurs. Le travail offre à Saint Joseph le privilège d’être fêté deux fois dans l’année, l’autre jour étant le 19 mars.

Dans ce retable, le panneau central représente l’Annonciation, le volet gauche les donateurs, et à droite, Saint Joseph, qui a fabriqué des tapettes à souris. Il perce des trous avec une chignole dans une petite planche, peut-être pour fabriquer un autre type de piège.
Etranges, ces objets dans l’atelier du charpentier !

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La souris est un symbole du diable.
Comme l’indique le musée de New York, dans les textes de Saint Augustin, la souricière piège le diable, la mort du Christ sur la croix et sa rédemption sauvent les hommes comme un piège qui les débarrasse de Satan.

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La ville que l’on aperçoit par la fenêtre représente le monde terrestre en proie à toutes les actions diaboliques, en opposition au monde pur qui occupe le volet central du triptyque. Saint Joseph, le protecteur, a mis une souricière au bord de la fenêtre ouverte sur le monde impur.

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    Georges de La Tour, Saint Joseph Charpentier, vers 1642, Louvre, notice

On ne voit pas souvent dans la peinture un Saint Joseph au travail occupant une grande partie du tableau.

Dans les tableaux de la Sainte Famille ou de la Fuite en Egypte, il apparaît généralement en retrait, discrètement absorbé dans sa tâche de menuisier ou sa mission de protecteur.
Sa paternité particulière le force à rester en arrière, il n’en est que plus attachant.

Dans ce tableau de Georges de La Tour, l’outil que tient Joseph devant l’Enfant Jésus donne une image de la future croix, et les morceaux de bois qu’il assemble pourraient composer la croix, ils en ont déjà la disposition.

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    Philippe de Champaigne, Le songe de Saint Joseph, 1642-43, National Gallery Londres, notice

Dans son sommeil, un ange vient lui dire que Marie attend un enfant conçu du Saint Esprit.
Ce travailleur au repos peut fournir une belle image à la fête du 1er Mai pour changer du muguet !

Le délicat voile jaune poussin de l’ange me fait penser que je rêve d’aller au Louvre visiter l’exposition « Poussin et Dieu » !
Je ne suis pas sûre de pouvoir me rendre à Paris, j’aimerais tant voir la Sainte Famille à l’Escalier …
J’espère au moins me procurer le catalogue prochainement.

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    Nicolas Poussin, La Sainte famille à l’escalier, 1648, musée de Cleveland, page du musée

Joseph poussin rêveur portait un manteau jaune de lumière, et, là, de nouveau au travail, il passe dans l’ombre d’un manteau de la couleur complémentaire du jaune, un violet modeste et recueilli. Cette figure calme, bien assise et stable au pied de l’escalier qui monte vers le ciel, donne une image rassurante du père, discret, mais présent.

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