La langue tue ou la langue tue

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    Ilmari Aalto, Livres sur une table, 1928, Finnish Gallery Helsinki, notice

Par hasard, et par un grand un grand appétit de lecture, j’ai lu cette semaine deux gros livres …
à vrai dire, j’ai abandonné le premier à mi-course, pour me plonger dans le second, mais je reprendrai bientôt la seconde partie du premier après la lecture du second …
Grillon s’emmêle un peu dans les pages …

Sur les recommandations du bibliothécaire, j’ai entrepris de me lancer dans un roman qui n’est même pas mon genre, comme dirait Swann. Aïe, je souffre autant que lui et m’interroge !

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      L’alphabet de flammes de Ben Marcus, éd. du Sous Sol, 2014

Appelons ça de la science-fiction ; dans la région de Rochester aux Etats-Unis, tous les mots qui sortent de la bouche des enfants ne sont pas la vérité, ils sont au contraire infectés, par un virus qui rend malades tous ceux qui entendent. L’épidémie est mortelle, le langage enfantin tue. Puis toute parole, toutes les radios contaminent la population. La seule prévention possible est le silence, il faut se rendre sourd à toute voix et s’éloigner des enfants ; les parents doivent donc abandonner leur progéniture.
Le narrateur, marié, juif et père d’un enfant, bricole des systèmes de survie, se réfugie avec sa femme dans une cabane dans les bois, sorte de synagogue, pour trouver le secours dans la religion. La mère est mourante, et la première moitié du livre, qui correspond à la première partie de l’histoire, s’étale en descriptions sordides des effets de cet ebola linguistique.

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Albert Edelfelt, L’intérieur de la maison de l’artiste, aquarelle, Finnish Gallery Helsinki, notice

L’idée de départ de ce roman étrange me semblait originale et pouvait ouvrir sur d’intéressantes réflexions à propos du langage, de l’éducation des enfants … hélas je n’ai rien trouvé de tout cela dans une première partie très confuse, générant des images épouvantables, sans psychologie approfondie, ou alors je suis passée bêtement à côté, noyée dans un décor terrifiant et déroutant. Peut-être la seconde partie de l’ouvrage développera-t-elle mieux les causes de cette maladie, les leçons devant en être tirées … Je la lirai bientôt, je fais une pause indispensable !

J’accorde une qualité à ce livre : sa belle écriture. Bravo au traducteur, Thierry Decottignies, et à ses collaborateurs ! Un monde surnaturel, extraordinaire, même s’il est horrible, exige une grande richesse de vocabulaire.

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    Albert Edelfelt, Femme lisant, 1899, Finnish Gallery Helsinki, notice

Un autre livre traitant du langage m’a réconfortée, après ce type de roman pour lequel je ne suis pas encore prête, c’est un ensemble de réflexions sur la langue française, au titre si beau, irrésistible …

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      Alain Borer, De quel amour blessée, nrf/Gallimard, décembre 2014

Ce titre est tiré d’un vers de Phèdre :

    Ariane ma soeur, de quel amour blessée
    Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée

L’auteur explique l’effondrement vertical de la langue française. Il est pessimiste. Il a de l’humour aussi. Notre langue est malmenée jusqu’à un point de non retour. Il n’y a plus grand chose à faire devant cet état accablant.
Ce livre est instructif, d’une lecture passionnante, bien que le sujet nous consterne.

Il faut qu’une langue évolue, et le français s’est souvent modifié, enrichi de mots étrangers, mais l’échange était nourri, les mots étaient francisés, la langue française faisait siens les mots nouveaux en les accommodant.
Aujourd’hui notre langue subit un déferlement de mots américains, ou « angloricains », sans les digérer.

Auparavant, l’anglais et le français jouaient au tennis, s’envoyaient des mots, se les renvoyaient après se les être appropriés, comme des balles. Le mot tennis est un mot anglais qui vient du mot français tenez, impératif de tenir et ordre lancé autrefois au jeu de paume : tenez la balle dans votre paume !
Maintenant, dit Alain Borer, français et anglais ne jouent plus, et cette absence du jeu est mortelle.

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    Pekka Halonen, Nature morte, 1894, Finnish Gallery Helsinki, notice

Ainsi deux livres autour des mots m’ont accaparée cette semaine, dans l’un, la langue tue, dans l’autre, la langue s’est tue, ou est en train de se taire sous un nouveau langage assez assassin.

Le titre d’Alain Borer rappelle la beauté pure de la langue de Racine, et son livre cite aussi un auteur qui, aujourd’hui pour notre bonheur, écrit de merveilleuse façon, Christian Bobin :

    Je n’ai jamais lu pour m’instruire, et je serais fort en peine de vous dire à quoi me servent toutes ces pages avalées, quand dehors le ciel est si tendre. Il y a bien cette lumière de la langue dont je pourrais vous dire quelque chose : quand la langue se love en elle-même, dans l’ourlet de ses phrases, dans le sombre de ses parenthèses ou le nacré de ses voyelles. Quand la langue en elle-même se retire, se dérobant à nos volontés brutes et à notre besoin de certitude, comme un enfant apeuré va se cacher sous les dentelles de sa jeune mère.

    Christian Bobin, L’enchantement simple, Le huitième jour de la semaine, éd. Poésie/Gallimard.

Les livres et les musées sont les précieux dépositaires d’un patrimoine fragile !

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    Helene Schjerfbeck, Jeune fille lisant, 1904, Finnish Gallery Helsinki, notice

Le liseur du 6h27

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    Albert Edelfelt, Jeune femme lisant, Finnish National Gallery Helsinki, notice

Cette année, les lecteurs de la bibliothèque à laquelle je suis abonnée pourront faire partie du jury pour le prix littéraire CEZAM.
Tout est dit sur ce prix ici.

Dix romans publiés par de petites et moyennes maisons d’édition sont sélectionnés, et j’ai lu ce week-end le premier de la liste :

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    Jean-Paul Diderlaurent, Le liseur du 6h27, éd. Au Diable Vauvert

Sans le prix CEZAM, je n’aurais jamais lu ce roman très drôle qui procure un bon moment de détente.
Il parle des livres, et j’aime les livres qui parlent d’eux-mêmes, bien que le sujet de celui-ci soit plutôt nécrologique. Il s’agit en effet des livres passés au pilon, détruits dans la broyeuse. Le liseur du RER de 6h27 travaille dans l’une de ces usines qui abritent la redoutable machine, la monstrueuse Zerstor 500 réduisant les bouquins en bouillie. Zerstor vient du verbe allemand zerstören = détruire.

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    Albert Edelfelt, Anna Elise de la Chapelle – épouse de l’artiste, aquarelle, Finnish National Gallery Helsinki, notice

La description de cette machine, brillant exercice de littérature, laisse pantelant. On ne sait plus vraiment si on est impressionné par la virtuosité de l’écrivain ou par la laideur effroyable de cette chose qui « génocide ».

Je ne détaille pas l’histoire, elle se lit d’un trait ou presque, et sa fin fait plaisir, sourire, et se dire « espérons que des exemplaires de ce livre ne finiront pas dans une Zerstor ! »

Et j’aime beaucoup cet artiste finlandais, Albert Edelfelt, qui est venu travailler à Paris, et qui a peint le célèbre portrait de Pasteur, conservé au musée d’Orsay, qu’on peut voir sur cette page .

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    Albert Edelfelt, Parisenne lisant, 1880, Finnish Gallery Helsinki, notice

La corde

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    Moritz von Schwind, La soeur fidèle du conte Les sept corbeaux, vers 1857-1858, Kunstmuseum Bâle, notice

Le bibliothécaire en avait dit tant de bien que je l’ai lu, bien que les romans m’attirent peu, mais ce livre-là se tient à part dans la littérature. C’est un conte.

    La corde de Stefan aus dem Siepen.

C’est le troisième roman de cet auteur allemand, né en 1964, qui est juriste et diplomate et vit à Berlin. Ce livre est paru en français au printemps dernier.
La corde est longue et le roman est court !

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Unité de lieu, de temps et d’action : c’est l’été, les blés sont mûrs, la moisson devrait commencer dans un village à l’orée d’une forêt. Un paysan découvre une corde dans un champ, et, fort intrigué, la suit. Elle s’enfonce dans la forêt profonde. Il veut savoir où elle mène et entraîne avec lui ses deux amis. L’instituteur, qui enseigne dans les différents villages du secteur, se joint à eux et, en prenant la tête du groupe, embarque à sa suite dans la forêt tous les hommes du village le long de cette corde sans fin.

Tous les hommes disparaissent ainsi dans la nature, abandonnant la moisson, femmes et enfants. Un violent orage ruine la récolte, tandis que, guidés par une curiosité dévorante et un entêtement irraisonné, les paysans s’enfoncent dans l’enfer de leurs propres péchés.

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    Moritz von Schwind, La mort et le bûcheron, dessin à l’encre, 1829, Kunstmuseum Bâle, notice

L’époque n’est pas précisée mais on suppose que l’action se déroule à la fin du moyen-âge et l’on pense aux contes moraux, fantastiques et germaniques, comme les sept corbeaux, ou Geneviève de Brabant, qui furent illustrés par Moritz von Schwind. On verrait bien apparaître le fameux Rübezahl !
(voir ici)

Mais on pense aussi à la puissance destructrice de toute propagande, et cette idée est confortée par le personnage de l’instituteur, meneur de la troupe. Stefan aus dem Siepen n’y a peut-être pas clairement pensé, mais ce personnage est troublant. Il est petit, chétif, et infirme, il a un pied bot, il compense sa fragilité physique par un redoutable regard d’acier, une volonté de fer et deux dogues féroces qui l’accompagnent. Le bras droit d’Hitler, Goebbels, était lui aussi petit, frappé par la même infirmité, ayant combattu son handicap par la prise du pouvoir sur autrui, accompagné d’une armée de dogues cruels … Comme Goebbels et Hitler, Rauk meurt au moment où la poursuite s’avère perdue, car la corde se divise, et après lui les hommes renoncent enfin à leur folle recherche.

Cette fable se lit rapidement, séduit par son originalité, mais, à mon goût personnel, l’écriture (ou la traduction ?) gâche le plaisir de la lecture, un style empesé, raidi par une préciosité maladroite, c’est dommage !

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      Moritz von Schwind, le Rübezahl, 1859, Schak-Galerie Munich

Au coeur de l’hiver

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Le froid fit son joli coeur ce matin, pour mon grand plaisir, la nature s’est habillée de blanc, strass et falbalas, en tenue de fête sous un soleil flatteur, et toutes ces blandices me ravissent !

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Il vaut mieux rencontrer un coeur de lierre qu’un coeur de pierre sur son chemin …
magique nature !

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Sur la plage, un coeur de pierre néanmoins voulut me surprendre …
Je n’ai rien touché, seulement déclenché, clic, le coeur s’offrait là sur le sable, impromptu, naïf, ouvert, un coeur simple.
magique nature !

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Je me suis livrée à un petit jeu irraisonné, mais le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas, n’est-ce pas, dans le site de la poésie classique francophone, du moyen-âge au début du XXème siècle, sur cette page, j’ai tapé le mot coeur dans la case « vers », et j’ai établi une échelle du coeur chez les poètes.

La plupart des poètes ont employé le mot coeur dans un, deux, trois ou cinq poèmes, jusqu’à une vingtaine en moyenne. Il est vrai que du coeur s’échappe beaucoup de poésie.
Mais le record des battements de coeur dans la poésie est tenu par … le devinera-t-on ?

C’est un poète belge : Emile Verhaeren, avec au moins 132 poèmes contenant le mot coeur une ou plusieurs fois.

Le second est Victor Hugo avec 126 poèmes

Le troisième est Baudelaire avec 75 poèmes

J’aurais imaginé dans ce palmarès, dans le trio de tête, Paul Verlaine, mais il compte « seulement » 66 poèmes.

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      Il pleure dans mon coeur
      Comme il pleut sur la ville ;
      Quelle est cette langueur
      Qui pénètre mon coeur ?

      Ô bruit doux de la pluie
      Par terre et sur les toits !
      Pour un coeur qui s’ennuie,
      Ô le chant de la pluie !

      Il pleure sans raison
      Dans ce coeur qui s’écoeure.
      Quoi ! nulle trahison ?…
      Ce deuil est sans raison.

      C’est bien la pire peine
      De ne savoir pourquoi
      Sans amour et sans haine
      Mon coeur a tant de peine !

      Paul Verlaine, ♥ recueil Romances sans paroles.

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L’oeuvre tunisien de Kandinsky

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    Vassily Kandinsky, Tunis, la baie, 1905, Centre Pompidou, notice

Peu connues, ces oeuvres de Kandinsky sur des thèmes tunisiens !

Vassily Kandinsky (1866-1944) et son élève et compagne Gabriele Münter (1877-1962) visitèrent la Tunisie durant trois mois, entre le 25 décembre 1904 et le 5 avril 1905.
Le pays était un protectorat français, le nouveau tourisme d’hiver devenait à la mode, et les compagnies de paquebots vantaient la tranquillité de l’Afrique du Nord française.

V. Kandinsky et G. Münter voyagent, entre 1904 et 1907, aux Pays-Bas, en Tunisie, en Italie et à Paris, et c’est de Tunisie que le peintre russe rapportera les sujets de peinture les plus marquants.

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    Vassily Kandinsky, Tunis, rue, 1905, Centre Pompidou, notice

Il peint des esquisses à l’huile, des gouaches, dessine dans ses carnets, prend des photographies, exécute des xylographies, et il se sent fortement impressionné par les motifs orientaux comme le fut Delacroix.
Kandinsky enthousiasmé entraînera vers la Tunisie August Macke, Paul Klee et Louis Moilliet, qui feront le voyage dix ans plus tard en 1914.

Sa peinture, impressionniste, évolue peu durant ces voyages en Europe et Afrique du Nord, jusqu’au grand saut dans la couleur au moment de son installation à Murnau en 1908. La vive lumière de la Tunisie l’aurait-elle influencé à ce point ?

Voici ici la page consacrée à Kandinsky dans le site du musée national d’art moderne, le Centre Pompidou.

Un article très intéressant au sujet de cet oeuvre tunisien de Kandinsky, très méconnu du public, peut se lire dans le dernier numéro de La Revue du Louvre. Je ne savais pas que cet artiste avait traversé la Méditerranée !

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    Vassily Kandinsky, Tunis, paysage côtier, 1905, Centre Pompidou, notice

Trois odeurs puissantes

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    Jacob Duck, Le fumeur, musée des beaux arts Quimper, notice

Le sens de l’odorat se fait discret dans la peinture, il passe parfois inaperçu, comme dans la représentation de l’Epiphanie : les rois mages apportent deux résines odorantes, la myrrhe et l’encens. La figure de Sainte Madeleine illustre l’odorat d’une manière plus probante avec son pot de nard. Dans les natures mortes, l’odorat apparaît en symbole à travers les fleurs, les flacons de parfums, les velours et tapis imprégnés de senteurs, les pomanders, les coquillages et crustacés peut-être, le tabac, la pipe, la fumée … Mais si le tabac représente bien l’odorat, le fumeur, au contraire, devrait figurer l’anosmie, car la tabagie affecte le sens olfactif !

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Le sens de l’odorat en littérature se laisse découvrir dans une collection dont je parle souvent, car je l’aime beaucoup : Essences chez Actes-Sud.
Une île de Véronique Bizot en est un volume tout à fait réjouissant.
Je l’ai lu il y a plus d’un mois et ne me souviens plus de cette histoire pourtant courte.
Voilà qui ne va pas dans le sens de l’éloge !
Il est question d’une île exotique et chaude où les parfums se mêlent, et où s’entremêlent différents personnages énigmatiques. Ce que j’ai surtout retenu de ce petit livre violet, c’est le style de Véronique Bizot, le cher Brichot de la Recherche aimerait dire que sa plume est alerte, et l’on ajouterait, selon la formule habituelle, que son humour est décapant, disons simplement que son écriture est entraînante, brillante, imagée.
Un style unique, très personnel.
Un petit passage :

Trois odeurs puissantes, et chaque fois un répit dans ma vieille inquiétude native : l’odeur matinale du pain oublié dans un grille-pain, trop grillé par conséquent, qui s’élève dans les étages, longe le couloir, se faufile dans ma chambre (en bas dans la salle à manger, mes quatre tantes étourdies en robe de chambre, les cheveux argentés de ma grand-mère aux joues déjà poudrées, l’antique grille-pain, le mois de septembre, Saulx-les-Chartreux) ; l’odeur du bois chauffé par le soleil (le chalet, les Bee Gees, Anne, Manuela Bach, la neige, La Clusaz) ; l’odeur de la terre bêchée, désherbée, ensemencée (le jardin anglais des Anglais à senlis, le jardin agricole d’Emmanuel et de Martine à Bullou, le jardin vallonné de Saigon).

Véronique Bizot, Une île, éd. Actes Sud, octobre 2014

On a tous dans notre mémoire olfactive au moins trois odeurs, puissantes au point de rester ancrées dans notre coeur.
Il en est une qui m’envoûte depuis très longtemps et qui ne perd pas sa force dans mes narines et tout mon esprit : l’odeur du parquet ciré dans les musées, mêlée, bien sûr, au son des lames de bois gémissant sous les pas des visiteurs.

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    Joseph Auguste, La salle des bijoux, vers 1835, musée du Louvre, notice

Le parquet ciré d’un musée, d’un château, contient dans son odeur le silence des salles visitées, le respect et l’admiration pour les choses exposées, le confort de se sentir abrité dans un lieu de beauté. Le parfum de la cire s’exhale quand le musée est calme, fraîchement nettoyé, peu fréquenté encore, alors que résonnent les pas lents, isolés, sereins, de celui qui médite et contemple. Tandis qu’on regarde, immobile, on entend dans les salles suivantes, des visiteurs se mouvoir vers d’autres oeuvres d’art comme de sages abeilles allant butiner une fleur. Le parquet a un ton de miel, un fin rayon de soleil s’autorise parfois à se glisser sous le store pour se prélasser sur le bois qu’il dore un peu plus. Encaustique, lumière tamisée, silence, l’atmosphère du musée rejoint celle de l’église, autre édifice odorant que j’aime aussi visiter dans toute ville.

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Les enluminures de la lecture

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    Sir William Fettes Douglas, David Laing, NG Edimbourg, notice

Dans la bibliothèque du prince de Guermantes, le narrateur, l’homme âgé du Temps retrouvé, trouve un livre de George Sand, François le Champi. Son émotion est profonde, complexe.

Ce volume tiré parmi tant d’autres dans la bibliothèque représente ce qu’on nomme, avec deux doigts griffant l’air, « une petite madeleine de Proust ». L’une des multiples madeleines de la Recherche.

Le livre réveille chez le narrateur l’enfant qu’il était au moment de sa première lecture, moment privilégié avec sa maman.
Les objets conservent quelque chose des yeux qui les regardèrent
Près d’un demi-siècle plus tard, il hésite à ouvrir le livre, une nouvelle lecture ferait s’évanouir les impressions d’antan.

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      Eugène Carrière, Enfant lisant, musée d’Orsay, notice

      si je reprends dans la bibliothèque François le Champi, immédiatement en moi un enfant se lève qui prend ma place, qui seul a le droit de lire ce titre: François le Champi, et qui le lit comme il le lut alors, avec la même impression du temps qu’il faisait dans le jardin, les mêmes rêves qu’il formait alors sur les pays et sur la vie, la même angoisse du lendemain. Que je revoie une chose d’un autre temps, c’est un jeune homme qui se lèvera.

      Marcel Proust, extrait de Le Temps retrouvé

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      Ovide Yencesse, Mère faisant la lecture à son enfant, bronze, musée d’Orsay, notice

    Je sais trop combien ces images laissées par l’esprit sont aisément effacées par l’esprit. Aux anciennes il en substitue de nouvelles qui n’ont plus le même pouvoir de résurrection. Et si j’avais encore le François le Champi que maman sortit un soir du paquet de livres que ma grand’mère devait me donner pour ma fête, je ne le regarderais jamais ; j’aurais trop peur d’y insérer peu à peu de mes impressions d’aujourd’hui couvrant complètement celles d’autrefois, j’aurais trop peur de le voir devenir à ce point une chose du présent que, quand je lui demanderais de susciter une fois encore l’enfant qui déchiffra son titre dans la petite chambre de Combray, l’enfant, ne reconnaissant pas son accent, ne répondît plus à son appel et restât pour toujours enterré dans l’oubli.

    Marcel Proust, extrait de Le Temps retrouvé

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      Louis-Léopold Boilly, Julien Boilly enfant, vers 1808, Palais des beaux arts Lille, notice

Les souvenirs ne sont pas des objets palpables, ils se conservent pourtant comme des oeuvres d’art dans le musée intime de notre mémoire. Comme elles, ils demandent de la délicatesse, et comme dans tout musée, il leur faut un traitement qui ne soit pas irréversible. Eh oui, il arrive parfois qu’une relecture efface ou dégrade le souvenir qu’on avait gardé d’un livre à un moment précis, marquant, de notre vie.
Une séance de lecture s’imprègne du jour ambiant, ainsi qu’écrit Proust de l’heure en général, une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.
Une lecture s’enlumine (j’aime assez ce mot) comme une lettre capitale du décor de l’instant.

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    Etienne Moreau-Nélaton, La lecture, 1903, musée d’Orsay, notice

Je n’ai jamais relu, ni souhaité rouvrir mon livre tant aimé, mon petit livre des Malheurs de Sophie, et longtemps je ne pus m’expliquer le pourquoi de cette réticence. La lecture du Temps retrouvé m’a un jour fourni la raison de l’indicible mélancolie qui m’empêchait de pénétrer à nouveau dans les aventures de Sophie. Une nouvelle lecture, rapide, adulte, critique, aurait estompé d’un ingrat trait de gomme tout l’émerveillement que me procura ce livre offert par ma grand-tante (qui ne s’appelait pas Léonie mais Jeanne) pour ma convalescence. Une scarlatine m’avait abattue, recluse en quarantaine, et, au creux de ma fatigue, je vivais par procuration les assauts de gourmandise, les bêtises rigolotes, les jeux périlleux de Sophie.

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Sage comme une image

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La revoilà sur le grand écran !
J’étais allée voir en salle le film de Peter Webber, il y a plus de dix ans déjà, et un nombre indécent de fois : treize 😳 !

Cette année il s’agit d’un documentaire, il sort aujourd’hui, mais pas dans le Finistère où la jeune fille se fera attendre.
Elle a fait le tour du monde pendant deux ans, le temps de la rénovation de son musée.

L’oeuvre d’art est emmaillotée comme un bébé, manipulée, surveillée, soignée comme un grand prématuré. La jeune fille du XVIIème siècle s’enrobe de fibres synthétiques, s’emboîte à la visseuse électrique, se laisse admirer sur internet, offre sa beauté aux caméras numériques. Merveilles artistique et technique de notre monde !

Ce portrait me fait penser à une expression de la langue française :

Ma très chère bonne, je ne puis jamais vous dire assez combien je vous aime. La Garde vous a conseillé le peu de gens que vous deviez amener ici ; je vous conseille de suivre ses conseils. Pour moi, je vous conjure de ne point amener votre petit étourdi de page, à moins qu’il soit devenu sage comme une image. Du reste, ma chère enfant, vous verrez comme vous serez reçue.

Mme de Sévigné, lettre à madame de Grignan du vendredi 12 janvier 1674

Dans l’édition de La Pléiade, l’expression « devenu sage comme une image » est écrite en italique, ce qui classe ces mots comme inhabituels, comme une citation d’une autre de ses lettres, comme une nouveauté dans le langage, ou comme une formule personnelle de madame de Sévigné.
Sage comme une image daterait donc de la même époque que le portrait peint par Vermeer vers 1665.

De quelle sorte d’image s’agit-il dans l’expression ?
D’un portrait.
Une image, un portrait, immobilise la personne, qui par conséquent devient sage, ne bouge plus !

Au Mauritshuis de La Haye est exposée en ce moment l’image d’une autre jeune fille sage, La comtesse d’Haussonville de la Frick Collection de New York, lien vers l’expo ici.

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J.D. Ingres, Portrait de la comtesse d’Haussonville, 1845, Frick Collection New York, page du musée

Triste fin de Noël

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    Johannes A. Beerstraten, Patinage à Sloten près d’Amsterdam, Met Museum New York, notice

Le temps de Noël se termine demain, mais sous un ciel bien assombri.
Sous le choc des attentats en France, on ne peut plus se réjouir de façon sereine, l’effarement , la peur nous habitent.
Il nous faut pourtant continuer d’espérer en des jours meilleurs, croire en la paix entre les hommes.
Nous sommes tous ébranlés. Je voyais des coeurs partout, et ceux-ci me surprennent encore, comme hier une pomme de terre en forme de coeur est arrivée par hasard sous mon couteau économe, mais le coeur, lui, fait économie de joie.

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Pas de récupération politique, pas de divisions, pas de jugements, pas de provocation, rassemblons-nous dans la paix, de manière positive, pour nous recueillir et essayer de comprendre.

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Toute cette violence nous fait remettre en avant des valeurs qu’on avait tendance à laisser de côté, pas seulement la liberté de l’expression, mais celle aussi de nos convictions et de nos religions, et nous devons entretenir ces dernières avec sagesse et modération, sans nous laisser aller à la dérision, la provocation, le fanatisme et la haine.

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Le terrorisme devrait nous faire prendre conscience que nous devons changer nos vies, notre société, glisser plus de tolérance et de coeur dans nos dessins et nos desseins, donner de plus en plus d’éducation à nos jeunes égarés en perte de sens, devenant des proies faciles pour les fanatiques.

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Pouh, ces jours sombres me rendent trop sérieuse !

Comme l’heureux temps de Noël hélas se termine, je recommande à ceux qui l’aiment, pour le prolonger d’une délicieuse façon, ce livre de Claude-Henri Rocquet, Méditation de Noël :

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C’est un recueil de poèmes, Noël vu par l’hermine, vu par le forgeron, l’enclume, les bergers, les mages … La neige est souvent présente, la bonté, la grâce sont partout, chaque strophe apporte du bonheur. J’ai découvert ce petit livre juste après Noël, il sera précieux avant le Noël prochain, pour l’Avent.
Voici un extrait :

Lange venu du ciel

L’ange frappe à la porte
De l’étable, elle grince un peu,
Violon mal accordé,
Et laisse passer le vent, glacé,
Qui souffle sur le peu de feu
De sarments, de branches mortes,
D’un chevron brisé,
Qui réchauffe le nouveau-né,
Réchauffe, un peu, l’enfant-Dieu.
L’ange aux ailes de neige
Franchit la porte
Et dit : « Que Dieu vous protège,
Joseph, et vous, madame Marie,
Sainte Vierge Marie,
Bienheureuse mère de Dieu !
J’apporte pour le petit, votre enfant Jésus,
Un lange imprégné de Ciel,
Et par mes frères de là-haut tissé, cousu,
Notre cadeau de Noël.
[…]

Claude-Henri Rocquet,
Méditation de Noël, éd. Le Centurion, novembre 2014

Que les étoiles luisent à nouveau dans notre ciel !

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    Otto Hesselbom, Nuit d’hiver à Skogen, 1907, Musée National Stockholm, notice

Illusion du coeur

Elles ont été nombreuses au XVIIème siècle aux Pays-Bas, seulement six sont arrivées jusqu’à nous, ces boîtes étranges n’ont peut-être pas été prises au sérieux durant les siècles suivants, ont été données aux enfants pour jouer … Et pourtant elles représentaient un exercice difficile et captivant pour les peintres du XVIIème siècle qui s’intéressaient de près à l’optique.

La boîte la plus célèbre est conservée à la National Gallery de Londres, peinte par Samuel van Hoogstraten : voir ici .

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La boîte conservée à Détroit ne représente pas seulement un intérieur hollandais mais aussi une nature morte, qui est une vanité.
Le titre inscrit en haut de la porte le dit clairement : memento mori.

Il faudrait regarder cet intérieur de maison dans l’intérieur en trois dimensions de la boîte, et heureusement le site du DIA nous offre de nombreuses photos.

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Le thème de cette perspective en boîte est la vanité des choses terrestres, le temps qui passe.
Le temps passe en effet sur la montre … et le monde n’est qu’illusoire dans le miroir, autre symbole de vanité, qui se trouve quelque part, je n’ai pas encore bien compris où …

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On voit apparaître une forme de coeur dans la boule métallique décorant la porte au fond de la boîte. Et puis à l’avant, l’assiette devient un coeur anamorphique.

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Ce coeur au premier plan, transpercé d’un couteau qu’on imagine être une flèche, semble faire écho au couple se tenant au fond de la pièce.
De chaque côté du grand hall on aperçoit, en glissant le regard en coulisse, des personnages, un homme écrivant près d’une fenêtre et comme inspiré par Rembrandt, et, derrière le fromage, un autre homme debout.

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Mais les nourritures terrestres sont périssables, les illusions s’évanouissent, l’amour est fragile, et souviens-toi que tu vas mourir !

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