Mots de l’été : tube

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    Antoine Watteau, Le mezzetin, vers 1718-1720, Met New York, notice

Chaque été commence avec la fête de la musique et reste marqué par un air musical. La chanson de l’été rythme, exalte, électrise et martèle la belle saison. Il me semble cependant que la chanson élue par l’été ne pavoise plus comme avant, ne résonne plus dans toutes les radios, les chaînes de télé et les supermarchés jusqu’au rassasiement complet des oreilles.
L’air de l’été serait de nos jours plus discret, individuel, intime, ce peut être un air ancien, il colle son étiquette sur les grandes vacances comme les photos dans l’album fixent leurs souvenirs.

Cet air estival proche de la rengaine, qui, comme disait Raymond Devos, entre par les oreilles et sort par les yeux, s’appelle ou s’appelait un tube.

D’où vient cette expression tube appliquée à une musique ?
On ne sait pas au juste, elle trouverait son origine dans le registre mécanique. Autrefois le mot tube désigna le téléphone et le pneumatique. L’expression à plein(s) tube(s) vient du pot d’échappement d’un véhicule, comportant un tube, et signifie « à toute vitesse ».
Tube est passé dans l’argot des musiciens, et est devenu l’appellation d’une chanson ou d’une pièce à succès.
Air chanté à pleins tubes, à pleins poumons, là, le tube serait instrumental (tuba !) ou anatomique, le gosier.
Je remarque que dans le mot rengaine, dont on ne connaît pas bien non plus l’origine, il y a « gaine », qui est un fourreau, donc un tube. La rengaine serait le fourreau du fourreau de la scie… !

Le refrain de l’été revient sans cesse et sans frein comme les vagues sur la plage. Refrain vient de l’ancien verbe refraindre, disparu aujourd’hui, qui se disait à propos des vagues se brisant sur le rivage, ce verbe était issu du latin refrangere, briser. Le refrain vient briser à intervalles réguliers la continuité du chant. Le refrain de la mer est le ressac de la chanson.

    The Music Party (Les Charmes de la Vie) c.1717-18 (oil on canvas)

    Antoine Watteau, Les charmes de la vie, vers 1717-18, Wallace Collection Londres, notice

Le tube de l’été est une douce rengaine qu’on aime se mettre en tête chaque jour des vacances. Je me permets d’indiquer mon air de l’été 2014 qui s’intitule « voilà, ce sera toi » , faisant partie de l’album Aubert chante Houellebecq.
Je connaissais peu Aubert, j’ai acheté cet album pour Houellebecq, dont j’aime beaucoup la poésie. Les talents conjugués de ces deux artistes ont enchanté mon été.
Il y a dans les paroles, poèmes de Houellebecq, une rose légèreté teintée de mélancolie, qu’on ressent chez Watteau, et que Jean-Louis Aubert a su mettre en valeur.

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C’est plutôt dans les parages trop pleins de la cuisine que j’ai écouté presque chaque jour ce disque, accompagnant l’effectif et inlassable épluchage des fruits, légumes et crustacés non fictifs de la saison. Durant mon long labeur devant l’évier et le fourneau, j’ai pu découvrir, avec ces chansons très originales, dans la bulle sonore isolant mon esprit au dessus des casseroles, qu’il existe au milieu du temps la possibilité d’une île.
Une île musicale qui embarque, comme la peinture de Watteau, vers certains charmes de la vie.

Mots de l’été : moisson, suite

Messidor est le mois des moissons, et le mot moisson est dérivé du latin messis du même sens, issu du verbe metere, faire la moisson, récolter, couper (-> Dictionnaire historique de la langue française).
Je ne sais pas si le mot allemand Messer, qui veut dire couteau, a la même origine.

Pour ce portrait célèbre, charmant, pittoresque, inachevé et champêtre, Gainsborough a placé monsieur et madame Andrews devant un champ de blé moissonné.
Il a assis madame Andrews sur un banc d’un style baroque expressif, végétal, aussi mouvementé que le couple semble figé. Les nuages puisent dans le blé leur blondeur, mais certains sont lourds, sombres, l’atmosphère estivale est chaude, orageuse, ce qui expliquerait la pose un peu tendue des personnages. Le détail de la moisson fut sans doute voulu par le peintre pour marquer l’époque de ce portrait.

La moisson désigne l’été.

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      David Teniers le Jeune, L’été, vers 1644, National Gallery Londres, notice

J’aime bien ce portrait d’une gerbe de blé qui illustre la saison de l’été.
La gerbe est composée de javelles liées ensemble.
La javelle est la poignée de blé coupé par le moissonneur et déposée à terre comme on le voit dans le tableau de Teniers. Ensuite les javelles sont ramassées par un autre ouvrier agricole, ou par une femme, et elles sont groupées et liées en gerbes.

Autrefois, avant les machines agricoles, le temps de la moisson durait une à trois semaines et on priait Dieu pour s’assurer le beau temps. Toutes les mains valides étaient nécessaires, les femmes aidaient au travail.

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    Henry de Waroquier, Javelles à Verrières, 1903, musée des années trente Boulogne-Billancourt, notice

Lorsqu’on commença la moisson, il me sembla que j’assistais à une chose pleine de mystère. Des hommes s’approchaient du blé, le couchaient par terre à grands coups réguliers pendant que d’autres le relevaient en gerbes qui s’appuyaient les unes contre les autres … Les cris des moissonneurs semblaient parfois venir d’en haut, et je ne pouvais m’empêcher de lever la tête pour voir passer les chars de blé dans les airs.
Le repas du soir réunissait tout le monde. Chacun se plaçait à sa guise le long de la table, et la fermière remplissait les assiettes jusqu’au bord. Les jeunes mordaient à pleines dents dans leur pain, tandis que les vieux coupaient précieusement chaque bouchée. Tous mangeaient en silence, et le pain bis paraissait plus blanc dans leurs mains noires.

Marguerite Audoux , extrait de Marie-Claire

Dans ce délicieux petit roman, Marguerite Audoux raconte sa jeunesse, pauvre orpheline, elle fut placée dans différents endroits, dont une ferme, et apprit divers métiers, gardeuse de moutons, cuisinière, couturière.
Les moissons, comme les vendanges, les cueillettes et toutes grandes récoltes, se terminent par un repas convivial qui réconforte après ces semaines harassantes.

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    Camille Pissarro, La moisson, 1876, musée d’Orsay, notice

La moisson, c’est le jaune soleil de l’été, qui illumine tous les tableaux peints sur ce thème et ils sont très nombreux.
Le jaune, la couleur de Vincent van Gogh, la terrible question du jaune qui le torturait et lui faisait demander d’urgence à son frère des tubes ! Il voyait dans la moisson un symbole, qu’il expliqua à Théo dans une lettre en 1889, et qui est rapportée dans le commentaire de son tableau La moisson sur le site du musée Folkwang d’Essen (je traduis) :

      Je vois dans le moissonneur – une silhouette incertaine, qui lutte comme le diable dans une chaleur ardente pour finir son travail – je vois en lui l’image de la mort, dans le sens où les êtres humains sont le blé qui est coupé. C’est ainsi, si tu veux, le contraire du semeur que j’ai essayé auparavant. Mais cette mort n’est pas quelque chose de triste, cela s’effectue en pleine lumière, avec un soleil qui inonde tout de lumière comme de l’or fin.

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    Vincent van Gogh, La moisson, 1889, musée Folkwang Essen, page du musée

C’est de la fenêtre de son asile psychiatrique que Vincent observait le moissonneur dans des considérations métaphysiques. Mais il n’était pas fou, nous sommes bien coupés un jour ou l’autre comme le blé sous le soleil qui continue de briller.
La moisson met un point final au travail du semeur, avec elle se termine un cycle végétal, avec elle se termine l’été, et il est vrai que la saison finissante peut nous laisser mélancolique, étrangement fauché …
D’une façon prosaïque on peut se sentir en effet fauché comme les blés à la fin des vacances, mais surtout, la maison bruissante de l’été, ayant réuni toute la famille, saturée de vie, de labeur et de jeunesse, se vide dans les derniers jours d’août, et le silence retrouvé, tout lumineux de l’or riche du bonheur familial, nous moissonne, nous serre et nous lie le coeur, nous endort, avant le sursaut qui nous invite à glaner les dernières miettes du bel été.

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    Vincent van Gogh, Les meules, 1888, Nationalmuseum Stockholm, page du musée

Mots de l’été : moissons

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    Rosa Bonheur, La fenaison en Auvergne, château de Fontainebleau, notice

La récolte des foins venue, la vie des campagnes n’était plus qu’une fête. C’était le premier grand travail en commun qui fît sortir les attelages au complet et réunît sur un même point un grand nombre de travailleurs.
J’étais là quand on fauchait, là quand on relevait les fourrages, et je me laissais emmener par les chariots qui revenaient avec leurs immenses charges. Etendu tout à fait à plat sur le sommet de la charge, comme un enfant couché dans un énorme lit, et balancé par le mouvement doux de la voiture roulant sur les herbes coupées, je regardais de plus haut que d’habitude un horizon qui me semblait n’avoir plus de fin. Je voyais la mer s’étendre à perte de vue par dessus la lisière verdoyante des champs ; les oiseaux passaient plus près de moi ; je ne sais quelle enivrante sensation d’un air plus large, d’une étendue plus vaste, me faisait perdre un moment la notion de la vie réelle. Presque aussitôt les foins rentrés, c’étaient les blés qui jaunissaient. Même travail alors, même mouvement, dans une saison plus chaude, sous un soleil plus cru ; des vents violents alternant avec des calmes plats, des midis accablants, des nuits belles comme des aurores, et l’irritante électricité des jours orageux. Moins d’ivresse avec plus d’abondance, des monceaux de gerbes tombant sur une terre lasse de produire et consumée de soleil : voici l’été.

Eugène Fromentin, extrait de Dominique, paru en 1862 dans La Revue des Deux Mondes

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    Goya, L’aire ou l’été, 1786, musée du Prado Madrid, notice

Faner est la plus jolie chose du monde, (revoir ici), Fromentin semble d’accord avec madame de Sévigné.
Ce passage décrivant la fenaison et la moisson en été me donne l’occasion d’évoquer un roman qui me semble être aujourd’hui tombé en désuétude : Dominique.

dominique C’est un livre très bien écrit, j’apprécie tout particulièrement les descriptions des paysages et des saisons, bien que ce soit avant tout un roman psychologique. Il serait également autobiographique, l’auteur analyse son amour impossible pour une jeune femme qui aime et épouse quelqu’un d’autre que lui.
Il y a deux narrateurs s’exprimant à la première personne, le confident au début de l’histoire, puis Dominique lui-même racontant sa jeunesse au château des Trembles (un nom qui rappelle le château des Peuples dans Une Vie de Maupassant).

Fromentin ne précise pas la région, mais on suppose qu’il s’agit de sa région natale, autour de La Rochelle. Il fut d’abord peintre et cela se sent dans ses tableaux littéraires, il rédigea également à la fin de sa vie, en 1876, une étude de la peinture hollandaise et flamande, intitulée Les maîtres d’autrefois, dans laquelle il ignore Vermeer, ce qui prouve que ce peintre tombé dans l’oubli ne fut redécouvert que tardivement. Proust cite Fromentin dans la Recherche, et l’on est par ailleurs surpris de trouver des similitudes de descriptions entre Dominique et A la recherche du temps perdu :

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    Eugène Boudin, Coup de vent devant Frascati, Petit Palais Paris, notice

    Au delà commençait la grande mer, frémissante et grise, dont l’extrémité se perdait dans les brumes. Il fallait y regarder attentivement pour comprendre où se terminait la mer, où le ciel commençait, tant la limite était douteuse, tant l’un et l’autre avaient la même pâleur incertaine, la même palpitation orageuse et le même infini. Je ne puis vous dire à quel point ce spectacle de l’immensité répétée deux fois, et par conséquent double d’étendue, aussi haute qu’elle était profonde, devenait extraordinaire, vu de la plate-forme du phare, et de quelle émotion commune il nous saisissait.

    Eugène Fromentin, extrait de Dominique

On voit, en lisant ce passage, une marine d’Elstir.
Dominique n’est pas Frédéric Moreau, le jeune homme apathique de l’Education sentimentale, mais il existe chez lui le goût de la nature et une certaine hyperesthésie qui font le charme du narrateur de la Recherche.

L’été permet aussi une belle moisson de livres !

Mots de l’été : sparterie

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    Paul Leroy, Dans les branches de pin Provence, mba Orléans, notice

La chaussure de l’été, intemporelle, naturelle, colorée, silencieuse …
La chaussure temporelle qui ne dure qu’un été
La chaussure des vacances, fantaisie, sexy, pratique, toujours à la mode
La chaussure souple et ensoleillée qui laisse respirer le pied
La chaussure éponge qui pèse si lourd et ne sèche pas et sent le moisi quand, par malheur, il pleut
La chaussure qui s’enfile, se boucle, se traîne en savate, se hausse sur des talons vertigineux, se lasse jusqu’au genou …
L’espadrille !

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    Edouard Manet, Le chanteur espagnol, 1860, Met New York, notice

L’espadrille, le mot, vient de sparte, par métathèse, c’est à dire déplacement de lettre.
Le sparte est une plante (du grec sparton genêt) qui sert à faire des cordages, des toiles, et avec cette fibre on fabrique des semelles d’espadrilles, des nattes, des chapeaux, des cabas, des couffins, des étuis, des tapis-brosses…

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    Paul Guigou, Lavandière, 1860, musée d’Orsay, notice

Il y a la sparterie grossière des objets ordinaires et la sparterie fine des choses décoratives et délicates, comme pour la vannerie. La sparterie est synonyme de Sud, de Provence, de soleil, de temps sec, d’été en somme.

Mots de l’été : ombre

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    Gustave Caillebotte, Les orangers, 1878, museum of fine arts Houston, notice

Le jardin possède sa part d’ombre.
Si l’on ne prête pas attention à elle, c’est parce que notre oeil a été éduqué à regarder ce qui est éclairé, ce qui se donne à voir. L’ombre, si elle le pouvait, se ferait oublier.

Sans ombre, le jardinier et le poète le savent, pas de jardin.

A la fois superficielle et profonde, l’ombre nous pousse à descendre en nous-même, afin d’atteindre cet espace aux limites incertaines où les rêves prennent naissance et où sommeille le sentiment du sacré.

Ces phrases sont extraites du numéro 4 , année 2013, intitulé L’0MBRE, de la revue Jardins, fondée par Marco Martella, éditions du Sandre.

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    Georges Seurat
    , Un dimanche à la Grande Jatte, 1884-86, AIC Chicago, notice

Cette revue, qui a la forme d’un livre oblong d’environ cent-trente pages, reste tapie dans l’ombre des étagères des libraires, il faut la réclamer pour la trouver, c’est pourquoi je décide de la mettre en lumière aujourd’hui.
Je n’ai pas encore acheté le numéro de cette année, je devrai le commander, sa parution est restreinte, annuelle.

Elle est consacrée aux jardins, et chaque numéro traite d’un sujet particulier lié au jardin, comme le génie du lieu, le réenchantement ou le temps. Des écrivains racontent leur vision du jardin, leurs sentiments, réflexions, expériences …
Beauté des textes, plaisir des sens, de la découverte … cette revue mériterait une belle place au soleil !

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    Henri Matisse
    , La liseuse à l’ombrelle, 1921, Tate Modern Londres, notice du musée

L’ombre résulte de l’interposition d’un objet dans la lumière. Pas de soleil, pas d’ombre ! Et pourtant elle paraît exister par elle-même, surtout en été quand le soleil irradie au maximum, quand on la recherche, la convoite, la crée et l’entretient.
Ombrelle
Tonnelle
Parasol
Berceau
Store
Volet
Arbre
Bosquet
Forêt
Edifice
Grotte
Tunnel
Chemin creux
Rideau
Chapeau
Casquette
Lunettes

C’est amusant de chercher les instruments et les lieux de l’ombre.

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      Henri Martin ( 1860-1943 ) Les peupliers, 1934, musée d’art moderne de la ville de Paris

Et les qualificatifs de l’ombrage et de l’ombre :

épais, dense, léger, profond, frémissant, changeant, délicieux, frais, parfumé, obscur, clair, tendre, sensuel, doux, coloré, violet, bleu, froid, tiède, humide, transparent, reposant, intime, secret …

L’ombre n’a pas que des défauts, même si la langue imagée lui donne souvent un caractère péjoratif.
L’ombre au jardin est un lieu de repos, de méditation, de contemplation, de lecture.
Lieu de repli, aspect introverti du jardin.

L’ombre révèle la lumière, la souligne, lui donne sa profondeur.

L’ombre au tableau est une jolie chose !

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    Claude Monet, Femme lisant, The Walters Art Museum Baltimore, notice

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