Ode à l’artichaut

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      L’artichaut
      au cœur tendre
      s’est vêtu en guerrier,
      droit, il a construit
      un petit dôme,
      il est resté
      imperméable
      sous
      ses écailles,
      à ses côtés,
      les végétaux fous
      se sont hérissés,
      se sont faits
      vrilles, clochetons,
      bulbes émouvants,
      dans le sous-sol
      s’est endormie la carotte
      aux moustaches rouges,
      la vigne
      a fait sécher les sarments
      par où monte le vin,
      le chou s’est appliqué
      à essayer des jupes,
      la marjolaine
      à parfumer le monde,
      et le doux
      artichaut,
      là-bas dans le jardin,
      habillé en guerrier,
      bruni
      comme une grenade,
      fier,
      et un jour
      côte à côte
      dans de grandes corbeilles
      en osier, il est allé
      par le marché
      réaliser son rêve :
      le service armé.
      En rangs
      jamais il ne fut si martial
      qu’à la foire,
      les hommes
      au milieu des légumes
      avec leurs chemises blanches
      étaient
      maréchaux
      des artichauts,
      les rangs serrés,
      les ordres criés,
      et la détonation
      d’un cageot qui tombe,
      mais
      alors
      vient
      Maria
      avec son panier,
      elle choisit
      un artichaut,
      sans peur,
      elle l’examine, l’observe
      à contre-jour comme si c’était un oeuf,
      l’achète,
      le mêle
      dans son sac
      avec une paire de chaussures,
      un chou pommé et une
      bouteille
      de vinaigre
      jusqu’à ce qu’
      entrant dans la cuisine
      elle l’immerge dans la marmite.
      Ainsi se termine
      en paix
      cette carrière
      de végétal armé
      qu’on appelle artichaut,
      puis,
      une écaille après l’autre
      nous dévêtons
      le délice
      et mangeons
      la pâte pacifique
      de son cœur vert.

      Pablo Neruda, recueil Odes élémentaires

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    Louise Moillon
    , La marchande de fruits et légumes, 1630, musée du Louvre, notice

Ils poussent bien, mes artichauts, je les cultive pour les fleurs, non pour les manger.
Je l’ai découvert bien trop tard, ce livre qui rassemble les odes de Neruda, il contient une ode à Leningrad, qu’il m’aurait plu de recopier pour mon récit de voyage à Saint Pétersbourg.

Ces odes élémentaires sont délicieuses, outre les quatre éléments, l’air, la terre, le feu, l’eau de pluie ou la mer, de simples aliments comme le pain, la tomate, le vin, l’oignon, la châtaigne, le congre au jus sont mis en poésie et c’est un plaisir de lecture.

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La pâte pacifique de son coeur vert est comparée, dans l’expression, au coeur de celui qui tombe facilement amoureux. Quand on a un coeur d’artichaut, on le partage comme on effeuille une marguerite, on donne une feuille à chacun ou chacune, car, avant le coeur, c’est la feuille qui se déguste. L’artichaut se partage aisément, s’éparpille, se disperse ♥ ♥ ♥

♥ ♥ Pablo Neruda, Odes élémentaires, nrf Gallimard, 2011 ♥ ♥

La laisse de mer

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La flèche de l’église du joli village de l’Ile Tudy plonge son image dans l’eau comme une turritelle, ou peut-être une scalaire, qu’on dit commune malgré son architecture raffinée de clocher tors.

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Ce mercredi, notre atelier d’écriture nous a entraînés sur la plage de l’Ile Tudy, pour une exploration de la laisse de mer. La laisse est la frange que la marée forme à la limite du sable sec. C’est là que les dernières vagues de la marée haute abandonnent leurs captures, coquillages, débris de toutes sortes, algues, bois flottés …

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C’est le vide-poche de la mer, elle laisse là ses bijoux en se retirant, y dépose les clefs du rêve en partant.
Le promeneur fouille du pied, des yeux, de la main, le lit de paillettes coruscantes et de formes surprenantes. Et l’imagination s’emballe, compose des merveilles.

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La mer brise, érode, sculpte, polit les coquillages à l’infini, et chaque pépite est une oeuvre d’art unique, sans cesse remaniée par le flux et le reflux. Le promeneur trouve au fond du ressac des trésors enchanteurs.
Un beau sujet d’écriture, n’est-ce pas ?

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    Les coquillages

    Chaque coquillage incrusté
    Dans la grotte où nous nous aimâmes
    A sa particularité.

    L’un a la pourpre de nos âmes
    Dérobée au sang de nos coeurs
    Quand je brûle et que tu t’enflammes ;

    Cet autre affecte tes langueurs
    Et tes pâleurs alors que, lasse,
    Tu m’en veux de mes yeux moqueurs ;

    Celui-ci contrefait la grâce
    De ton oreille, et celui-là
    Ta nuque rose, courte et grasse ;

    Mais un, entre autres, me troubla.

    Paul Verlaine
    , recueil Fêtes galantes

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Ex Fan des sixties petite Baby Doll

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Disparues les minijupes et les cagoules orange, disparus les pulls chaussettes avec les grandes chaussettes, disparu le style futuriste pompidolien, et disparues les poupées Gégé …
C’était un style très particulier, toute une époque, celles des années folles de la libération sexuelle et de l’espoir immense placé dans le progrès technique, scientifique, sociologique …

Gégé comme les initiales du fondateur de l’entreprise, Germain Giroud. La première usine Gégé voit le jour en 1934 à Moingt dans la Loire. L’entreprise disparaît en 1978.
Comme disparaîtront les belles poupées Raynal, Bella, Birgé …

Je fais collection de ces jouets témoins d’un art, d’un goût, d’une qualité et d’un savoir faire français, qu’on ne retrouve plus. Il reste heureusement encore en France les poupées Petitcollin, qui ne présentent hélas pas la diversité des visages que les années soixante ont su produire, et même les jolies poupées Corolle, conçues en France mais maintenant fabriquées en Asie, ne sont plus de bonne qualité et s’abiment à toute vitesse.

Ma baby doll Jane (Birkin) est la dernière arrivée dans ma collection et elle me plaît follement !

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L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient

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    Sir George Clausen
    , The quiet room, vers 1929, Crawford Art Gallery Cork, notice

Silence, tranquillité, concentration, la dame écrit …
J’aime beaucoup ce tableau, son atmosphère paisible.
J’aime son titre anglais, the quiet room, la pièce tranquille, et je m’aperçois que le petit mot quiet a disparu de la langue française. Dans le même sens que « quiet », on n’emploie plus que le mot quiétude.
En revanche, son contraire, inquiet, fait partie de notre vocabulaire courant, ainsi que inquiétude.

L’adjectif quiet a deux dérivés encore employés : coi et quitte.
Coi, c’est tranquille, immobile et silencieux
Quitte, c’est libéré d’une obligation, exonéré.
De ce « quitte », et de « quiet », dérivent aussi acquitter, acquit, quittance, quitter, acquiescer, requiem, cela ferait l’objet d’un autre sujet.

Je reviens au tableau qui me plaît tant. La dame quiète, calme, silencieuse, absorbée dans son travail se livre probablement à sa correspondance et je l’admire. Elle répond à son courrier, ce que je peine à faire. Elle s’inquiète de l’autre, son inquiétude est altruiste, et elle le fait dans la quiétude de son salon.
Il me faut absolument trouver moi aussi une quiet room pour répondre aux lettres merveilleuses que je reçois.
Prendre sa plume favorite et, quiètement, écrire, peut-être avec un peu de nostalgie, en sentant autour de soi l’air plein du frisson des choses qui s’enfuient. Ce vers est de Baudelaire et m’est venu en regardant le tableau si quiet de George Clausen.

Le long paradis rose

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Cette route rose est mon plus ancien souvenir de paysage, la première image ancrée en ma mémoire d’une chose impersonnelle appartenant à tous, à la nature surtout, ma première perception de la beauté d’un lieu. Nos premiers souvenirs touchent en général à notre vie intime, ceux du paysage sont plus tardifs.
J’avais huit ou neuf ans, le serpent mauve suivant à n’en plus finir la voiture de mes parents me fascinait déjà.
Mon admiration se renouvelle chaque année, ne fane pas.

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Ils ont grandi, hauts en taille et en couleur, ces rhododendrons de mon enfance. Leur chenille pourpre festonne la route de Fouesnant-Beg-Meil, qui mesure trois kilomètres, donc pour décorer les deux côtés, il faut six kilomètres de cet exceptionnel et naturel galon !

Dans les années quatre-vingt , ils avaient souffert des intempestifs accidents de la route, d’un manque d’entretien, des plants disparaissaient sous les ronces, et puis la commune a pris conscience de la richesse de ce patrimoine végétal, et les arbres furent soignés, taillés correctement.
Aujourd’hui ils font de cette route le côté le plus enchanteur du mois de mai.

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La route sinueuse ne permet pas de mettre dans la photo une étourdissante perspective fuyant vers un infini rose, mais laisse entrevoir des « virecourts » magnifiquement colorés. C’est la route de mon atelier d’écriture, elle me donne envie d’emporter mon bon vieux stylo à l’encre violette.
Je pédale en couleur et en chanson sur la jolie piste cyclable.

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Je pédalais a capella sur ce chemin lilas quand, soudain, une trouée entre deux massifs mit un bâton bleu vif entre mes roues, je freinai à presque tomber de ma selle, la vue était trop belle ! Un champ bleu lin sur ma route zinzolin !

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Le lin avait disparu de nos cultures locales, alors que cette plante fit autrefois la richesse de Locronan, la toile de lin faisait voguer les bateaux. Voilà qu’aujourd’hui le lin revient, ainsi que le sarrasin, avec leurs couleurs toniques si particulières.
Je pensai alors au peintre et poète Jules Breton, qui évoquait le lin de l’Artois, et non, malgré son nom, celui de Bretagne :

J’aime mon vieil Artois aux plaines infinies,
Champs perdus dans l’espace où s’opposent, mêlés,
Poèmes de fraîcheur et fauves harmonies,
Les lins bleus, lacs de fleurs, aux verdures brunies,
L’oeillette, blanche écume, à l’océan des blés.
[…]

Jules Breton, L’artois, recueil Les champs et la mer

La suite de ce poème est sur cette page.
Dans la région Nord-Pas de Calais, les champs de lin bleuissent la plaine immense, mais ici, dans le bocage, les champs sont petits, et néanmoins bleus.

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Ce champ ne se voit pas depuis une voiture, seule la route à pied ou à bicyclette autorise cette découverte, et ce sont les yeux saturés de couleurs que je suis rentrée à la maison la semaine dernière, après mon amicale séance d’écriture, dont les textes et les mots me paraissent si ternes après ces vues bucoliques !

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Les iris du Metropolitan museum de New York

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Ogata Korin
, Iris à Yatsuhashi (huit ponts), Met New York,
notice et commentaire

Le site web du Met de New York se met toujours à la page, à la pointe de la modernité, et propose maintenant sa page pinterest. Pour qui ne connaît pas encore pinterest, je propose d’aller voir à quoi cela ressemble du côté du musée des beaux arts de New York, c’est captivant !
C’est ici

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Pinterest est un trésor abyssal d’images, dans lequel on se perd facilement, on s’y plonge et on n’en sort plus, on épingle soi-même les tableaux pour son propre pinterest, c’est sans fin, ça se mange sans faim !
Le pinterest du Met est classé par thèmes, et il y ajustement un classement nommé irises, à découvrir ici, on y découvre, en plus des iris de Van Gogh, bien d’autres magnifiques.

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Voici mes iris bleu nuit, qui me font penser à ces iris mélancoliques japonais de Ogata Korin (1658-1716), artiste célèbre de Kyoto.

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Il a illustré un poème d’amour composé comme un acrostiche à partir du mot iris en japonais.
Traduit en anglais, l’acrostiche a donné ceci avec le mot au pluriel irises :

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      I wear robes with well-worn hems,
      Reminding me of my dear wife
      I fondly think of always,
      So as my sojourn stretches on
      Ever farther from home,
      Sadness fills my thoughts.

C’est une ode triste et nostalgique évoquant un amour lointain.
Les iris sombres, ténébreux, se prêtent bien à cette poésie.

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Iris bleu-bleu-bleu

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Cette année 2014 connaît une vague bleue impressionnante. Je n’avais jamais encore obtenu un indigo aussi intense.
Et je n’ai rien changé à la couleur captée par mon appareil photo, ces bleus profonds sont bien ceux de mes iris en ce moment.

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Un bleu pour Yves Klein !

Ce n’est pas sous le ciel de Provence comme dans la chanson ici
C’est un bleu glazik bien breton.

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Un bleu pour Vincent van Gogh !

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Stupéfiante nature, d’une chose informe et laide, un rhizome qui ne ressemble à rien, et d’une poignée d’or brun, c’est à dire de crottin de cheval, naissent ces fleurs somptueuses, presque irréelles.

Dans tout ce bleu, je me sens comme cette lectrice :

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    Théo van Rysselberghe, Le chapeau bleu, 1900, Kröller-Müller Museum Otterlo, notice

Iris, lis, ancolie, anémone, le langage oublié des fleurs

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      Atelier de Dürer, La madone aux iris, 1500-1510, National Gallery Londres, notice

Poursuite de ma promenade parmi les iris

Les feuilles de l’iris ont la forme d’une lame d’épée, d’un glaive, (disons, dans ce cas, d’un fleuret !) et c’est pourquoi la fleur évoque la douleur de la Vierge Marie à la mort de son fils sur la croix. Ce symbole provient de l’interprétation d’un passage de l’Evangile selon Saint Luc (Lc 2- 35), la prophétie de Syméon lors de la présentation de Jésus au temple:

      Son père et sa mère étaient dans l’émerveillement de ce qui se disait de lui. Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère : « Vois ! Cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction, -et toi-même un glaive te transpercera l’âme !-, afin que se révèlent les pensées intimes d’un grand nombre.
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Les fleurs d’iris, dans ce tableau, se détachent dans le ciel au côté de la figure de Dieu le Père. Elles ne se trouvent pas au sol comme dans bien d’autres tableaux religieux, elles développent leurs volutes parmi les nuages, parce qu’elles aussi annoncent la prophétie.

L’iris apparaît parfois dans des tableaux de l’Annonciation, il est confondu avec le lys, le remplace notamment chez les peintres nordiques.
Ces deux fleurs sont parfois mêlées, comme dans ce bouquet où se trouve aussi l’ancolie :

1938.1.b Hans Memling, revers du Jeune Homme, vers 1485, musée Thyssen-Bornemisza Madrid, notice

Revenons au tableau de la madone aux iris, il présente des couleurs merveilleuses, une harmonie étonnante et fruitée de rouge, orange et rose.

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Le site du musée permet de zoomer pour admirer les détails … et grâce au zoom on découvre une autre fleur …

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L’anémone, au bord droit du tableau, est associée, comme l’iris, à la mort du Christ.
Cette fleur éphémère, dont le nom grec désigne le vent, a une signification funèbre. Vénus était tombée amoureuse du bel Adonis, mais celui-ci fut mortellement blessé par un sanglier à la chasse, et de son sang naquit une anémone. Le symbolisme chrétien a repris ce mythe, une anémone figure au pied de la croix, rougie du sang versé.

Bien que simplement oeuvre de l’atelier de Dürer et non de la main du maître, ce tableau enchante, la Vierge a des cheveux angéliques.

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Dans les représentations de l’Annonciation ou de la Vierge à l’Enfant, on aperçoit parfois des ancolies, autre fleur mariale, l’ancolie traduit aussi la souffrance de la Vierge, et les deux fleurs sont parfois associées comme dans cet intéressant bouquet de Memling.

Comme par hasard, don du ciel, en ce mois de mai, mois de Marie, une belle ancolie sauvage et violette est venue fleurir parmi mes iris !

Et à demain pour des iris plus joyeux !

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Iris bleus

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Cinquante nuances de bleus, c’est ce qu’offrent mes iris en ce moment …

En regardant ce tableau dans le site du Metropolitan museum de New York, j’ai remarqué que les yeux pensifs de la femme prenaient le ton des fleurs, même couleur d’iris.

Voici le bleu le plus clair des iris de mon jardin :

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Je fais collection d’iris bleus, seule la place au soleil freine mon élan, il y a beaucoup d’ombre dans le jardin …
Les iris ont besoin de tout le bleu du ciel pour fleurir.

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    Robert Reid, Fleurs de lis, vers 1895-1900, Met New York, notice

Mes iris blancs ne sont pas encore ouverts comme dans le tableau, des iris d’une pâleur bleutée, d’une blancheur de lis qu’une goutte de ciel irise, j’espère les photographier dans quelques jours.

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Il pleut, les iris alanguis par l’eau douce de mai se maintiennent noblement le long de leurs hampes de jade, ils ont la beauté triste des iris pleins de larmes. Il semble tomber de ces calices fragiles des gouttes d’aquarelle.

Iridolâtrie ?

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Goûssèv de Tchekhov

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Au salon Livre&Mer de Concarneau cette année, nous avons pu écouter de très beaux textes, lus à haute et puissante voix par Yann Queffelec. Il a lu une nouvelle de Tchekhov qui m’a impressionnée.
Tchekhov dans un salon de littérature maritime ? Etrange à première vue, même si son oeuvre la plus connue s’appelle La mouette, l’écrivain n’a que rarement situé ses histoires en mer et sur son rivage.

Goûssèv met en scène deux marins malades, deux soldats confinés à l’infirmerie, qu’un bateau ramène sur terre. Ils ne la verront pas, resteront dans le monde marin.
L’histoire n’est pas gaie, et la voix prenante de Yann Queffelec ajoutait du tragique. Il lisait cette courte nouvelle dans un très vieux livre, jauni, friable, et chéri, le livre de chevet de son père Henri.
Comme je ne connaissais pas du tout cette nouvelle, Goûssèv, j’ai demandé à l’écrivain s’il était possible de la trouver encore, dans une édition plus récente que la sienne toute paternelle, et il ne savait pas me répondre … la Pléiade sans doute …
Je l’ai heureusement trouvée dans un livre d’occasion à prix modique.

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Il y a dans mon livre cette gravure que j’aime beaucoup, une figure neigeuse de Tchekhov.

Tchekhov a un style pur, simple, imagé qui emporte dans la méditation.
Le marin Goûssèv, c’est son nom, semble mort à l’infirmerie et il est cousu dans une toile qui est lestée de barres de plomb, il est balancé à la mer …
Les marins sont de bons couturiers, on l’a oublié, mais la couture des voiles et des filets faisait partie de leur métier !

Voici les derniers paragraphes de la nouvelle :

    L’officier de quart soulève le bout de la planche ; Goûssèv glisse sur elle, pique une tête , tourne sur lui-même et plonge. L’écume le recouvre ; il semble un instant entouré de dentelle, puis disparaît dans les vagues.
    Il coule rapidement. Parviendra-t-il au fond ? On dit que le fond est à quatre-mille mètres. Ayant coulé huit à dix brasses, il commence à descendre de plus en plus lentement, se balance en mesure comme s’il réfléchissait. Saisi par un courant, il file plus vite sur le côté qu’il ne descendait. Mais voici qu’il rencontre une bande de petits poissons, qu’on appelle des pilotes. Voyant un corps noir, ils s’arrêtent comme figés, et soudain tous, se retournant, disparaissent. En moins d’une minute, ils reviennent rapides comme des flèches, et se mettent à couper, en zigzag, l’eau autour de Goûssèv …
    Après cela apparaît un autre corps noir ; c’est un requin.

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    D’un air digne et négligent, comme s’il n’apercevait pas Goûssèv, il nage sous lui et a l’air de l’avoir pris sur son dos ; puis il se retourne, ventre en l’air, se prélasse dans l’eau tiède et transparente, et ouvre lentement sa gueule à la double rangée de dents. Arrêtés, les pilotes, ravis, regardent ce qui va se passer. Après avoir joué avec le corps, le requin, comme à regret, passe la gueule sous lui, le tâte avec précaution de ses dents, et la toile se déchire dans toute sa longueur, de la tête aux pieds. Une des barres de plomb s’échappe, et, ayant effrayé les pilotes, et touché le requin au flanc, coule rapidement.

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    En haut, cependant, du côté du couchant, les nuages s’amoncellent. L’un ressemble à un arc de triomphe, un autre à un lion, un autre à des ciseaux … De derrière les nuages sort un large rayon vert qui s’étend jusqu’au milieu du ciel. Peu après s’allonge à côté de lui un rayon violet, puis auprès de lui, un doré, puis un rose … Le ciel devient mauve tendre. La mer, en mirant ce ciel magnifique, charmant, devient d’abord sombre ; mais elle revêt bientôt, elle aussi, des couleurs aimables, gaies, passionnées, que le langage humain a peine à nommer.

    1890

    Anton Tchekhov, extrait de Goûssèv

La mer, que j’ai insérée dans le texte, est peinte par Turner , voir la notice.
Et la vague est dessinée à l’encre par un autre écrivain, Victor Hugo, voir la notice.

Que de mouvements, de couleurs et de songes dans ce texte ! Goûssèv trouve une seconde vie mystérieuse dans cette mer secrète que l’on ne peut pas décrire. La mer retient un nombre infini de corps et peut-être d’âmes et prend des couleurs aimables, limpides. Voilà, c’est beau, simple, c’est Tchekhov.

Et merci à Yann Queffelec pour cette découverte !

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    Turner, L’étoile du soir, vers 1830, NG Londres, notice

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