La poussière du jour et la cendre de l’heure

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    Antoine Chintreuil, Le soleil chasse le brouillard, mba Reims, notice

      La poussière de l’heure et la cendre du jour
      En un brouillard léger flottent au crépuscule.
      Un lambeau de soleil au lointain du ciel brûle,
      Et l’on voit s’effacer les clochers d’alentour.

      La poussière du jour et la cendre de l’heure
      Montent, comme au-dessus d’un invisible feu,
      Et dans le clair de lune adorablement bleu
      Planent au gré du vent dont l’air frais nous effleure.

      La poussière de l’heure et la cendre du jour
      Retombent sur nos cœurs comme une pluie amère,
      Car dans le jour fuyant et dans l’heure éphémère
      Combien n’ont-ils pas mis d’espérance et d’amour !

      La poussière du jour et la cendre de l’heure
      Contiennent nos soupirs, nos vœux et nos chansons;
      À chaque heure envolée, un peu nous périssons,
      Et devant cette mort incessante, je pleure

      La poussière du jour et la cendre de l’heure…

      Albert Lozeau (1878-1924), recueil Le miroir des jours, 1902

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    J.B.S. Chardin
    , Chimiste dans son laboratoire, 1734, musée du Louvre,notice

Albert Lozeau est un poète québecois. Que j’aime ses mots, la poussière du jour et la cendre de l’heure !
Vanité du temps qui passe, nous ne sommes que poussière et l’heure enfuie n’est que cendre. La poussière coule inexorablement dans le sablier, et le temps nous pulvérise.
Le mot poussière vient du latin pulver, poudre.
On change une lettre, moudre … le moulin du temps nous réduit en poudre.
Et chaque jour apporte sa couche de poussière, corvée de la ménagère !

Ce poème me fait penser à l’Angélus. Les paysans grattent la terre qui les couvre de poussière, l’heure sonne au clocher alentour, et dans le tendre crépuscule, ils ne pleurent pas, ils prient. Lueur d’espérance et poussière de lune.

    Jean-François Millet, L’angélus, 1857-1859, musée d’Orsay, notice

Avec discrétion, avec efficacité, avec douceur

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Les hommes n’ont pas, comme les femmes, la chance de pouvoir changer de nom en se mariant (quoique maintenant certains hommes le peuvent grâce au mariage), il leur faut devenir un personnage public pour se faire connaître sous un pseudonyme. Michel Houellebecq est né Michel Thomas, délaissé par ses parents et recueilli par sa grand-mère paternelle, il a pris pour pseudo le nom de jeune fille de celle-ci, rejetant le nom de son père, un con solitaire et barbare comme il dit dans un poème.
Ce n’est pas facile de se construire quand on ne se reconnaît pas dans le regard de ses parents, et la poésie de Houellebecq reflète ce manque, une quête perpétuelle d’assurance, une pulsion morbide, une impression vertigineuse de vide autour de soi.
La poésie est une douleur infuse, et celle de Houellebecq m’a toujours touchée intimement sans que je me l’explique. Je comprends enfin, depuis que j’ai acheté ce nouveau volume de Poésie/Gallimard et lu sa biographie.

Michel Houellebecq compose de la poésie depuis longtemps, une facette de son art peut-être moins connue que ses romans. Il accède au rang honorable de la précieuse collection poétique de Gallimard, et c’est mérité. Cette anthologie personnelle rassemble des poèmes déjà parus dans d’autres éditions et je les retrouve avec plaisir.
Poésie bleu glacier comme ses yeux, turquoise clair ou gris fer comme la mer, syncopée entre joie et désespoir, d’une modernité avant tout réjouissante pour le lecteur. Il fallait par exemple le faire, extraire la poésie d’un TGV. Il y a là un certain parti pris des choses que j’aime beaucoup.

Puisque le TGV fait l’actualité, voici un extrait d’un poème en prose :

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Le TGV Atlantique glissait dans la nuit avec une efficacité terrifiante ; l’éclairage était discret. Sous les parois de plastique d’un gris moyen, des êtres humains gisaient dans leurs sièges ergonomiques. Leurs visages ne laissaient transparaître aucune émotion. Se tourner vers la fenêtre n’aurait servi à rien : l’opacité des ténèbres était absolue. Certains rideaux, d’ailleurs, étaient tirés ; leur vert acide composait une harmonie un peu triste avec le gris sombre de la moquette. […]

Long et fuselé, d’un gris acier relevé de discrètes bandes colorées, le TGV Atlantique n°6557 comportait vingt-trois voitures. Entre mille cinq cents et deux mille êtres humains y avaient pris place. Nous filions à 300km/h vers l’extrémité du monde occidental. Et j’eus soudain la sensation (nous traversions la nuit dans un silence feutré, rien ne laissait deviner notre prodigieuse vitesse ; les néons dispensaient un éclairage modéré, pâle et funéraire), j’eus soudain la sensation que ce long vaisseau d’acier nous emportait (avec discrétion, avec efficacité, avec douceur) vers le Royaume des Ténèbres, vers la Vallée de l’Ombre et de la Mort.

Dix minutes plus tard, nous arrivions à Auray.

Michel Houellebecq, extrait de La grâce immobile, recueil « Non réconcilié », Poésie/Gallimard, mars 2014

La mélancolie des estuaires

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    La mélancolie est un sentiment instable, une disposition d’esprit toujours suspendue, un équilibre précaire : un pas en avant et c’est la plongée dans la tristesse, l’abattement, dont rien de bon jamais n’advint. Un cran en deçà, et la mélancolie disparaît, se dissipe aussi simplement que la rosée sous le soleil d’été.
    C’est une sensation assez proche qui touche fréquemment l’habitué des estuaires ; quelque chose s’achève, le cours d’un fleuve, bien entendu, mais encore ? Quelque chose disparaît, les eaux douces se fondent dans la mer, mais au-delà de l’évidence ?
    Un équilibre remis en cause quatre fois par jour, au point que l’instable et le déséquilibre constituent l’état ordinaire; et le stable, l’exception !

    Jean-Luc Le Cleac’h, extrait de Géographie intime des bords de mer, éd. La Part Commune

lecleach Au salon du livre, Livre&Mer, à Concarneau le week-end dernier, j’ai rencontré l’auteur, il m’a dédicacé son livre avec un sourire calme, un regard bleu ciel et une voix douce.

Son livre est double : une première moitié est consacrée à sa passion pour les cartes géographiques, la seconde moitié est une réflexion sur le mouvement des estuaires et le miroir mouvant de l’estran, sur la poésie des cales, et offre une observation de tout ce que la mer laisse sur le sable, et qui s’appelle précisément la laisse.

En termes poétiques, parfois nostalgiques, toujours délicats, cet écrivain breton nous remet en mémoire nos pêches à pied captivantes, nos jeux enfantins sur la plage, qui se disait surtout grève il y a trois quatre décennies encore.
Délicieuse lecture !

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Je suis comme l’auteur, je n’aime jamais tant la mer que quand elle s’est retirée. Quand j’étais enfant, je guettais la marée basse pour filer dans les rochers taquiner les crevettes, les poissons chats, les anémones, les étoiles, les crabes cerises. Nous ne savions pas à l’époque que nos jeux pervers mettaient en danger cette faune abondante mais fragile.

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Maintenant je ne touche plus ces trésors du littoral qu’avec les yeux. Le plaisir est aussi grand. C’est la pêche aux images, un jeu inoffensif, tandis que les pensées vaguent et divaguent, comme le chien, sur le sable humide.

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Je n’ai pas encore lu la première partie du livre, celle qui concerne les atlas. Jean-Luc Le Cleac’h est un passionné de géographie et les cartes l’enchantent, mais moi, oh lala, je confirme le préjugé misogyne, comme beaucoup de femmes, je ne sais pas les lire ! Elles me désespèrent et m’en veulent, car le lieu que je cherche se trouve toujours dans la pliure …

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Au salon du livre maritime de Concarneau, j’ai eu aussi le plaisir de rencontrer Yann Queffelec, Alain Jaubert, Alain Gabriel Monot, j’ai rapporté un filet plein de livres, la pêche m’a paru bonne, j’en dirai quelques nouvelles.

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Le parfum sulfureux de la photo

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      Vincent van Gogh
      , Maison blanche dans la nuit, 1890, Ermitage Saint Pétersbourg, commentaire

Elle n’est pas toujours facile à dénicher dans la librairie cette petite collection de carnets violets. Les livrets sont si discrets qu’ils se fondent dans les rayons, on a du mal à suivre leur trace, et pourtant ils sont très odorants.
La collection Essences de Actes Sud rassemble les textes ayant pour objet central l’odeur, ou les odeurs. Quand on s’est mis au parfum, on ne la quitte plus, on guette les nouveaux volumes … mais les libraires ne les mettent pas forcément en avant, il faut du nez pour les trouver !
C’est un pari audacieux, original, que de choisir ce thème pour des nouvelles, et ces petits livres ont quelque chose qui relève de la quintessence. Finesse des mots, qualité du style, plongée dans un univers particulier, celui infrangible de la mémoire olfactive.

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      (Cette azalée jaune, dite lutéum, est très odorante !)

Anne-Marie Garat, dans La première fois (collection Essences, éd. Actes Sud), fait revenir à nos narines toutes les odeurs d’une vieille maison, pour elle il s’agit de la maison de ses grands-parents, de ses vacances autrefois, quand elle tirait elle-même ses photos dans la salle-de-bain. Des odeurs toutes particulières lui reviennent, celles de la pellicule argentique et du développement des photos dans la chambre noire.

Elle a disparu, cette odeur très prenante de la photo.
Disparu ce temps où la photo était une épreuve, avec ce que cela dit de labeur, expérience, effort …
Pour qui a développé lui-même ses clichés dans une pièce obscure de la maison, ce livre fera revivre les gestes et jaillir les parfums alchimiques dans le cabinet fantastique d’où sortaient les images tant attendues.
Magnifique, sensuel et poétique !

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Terre de bruyère

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      Je me souviens qu’en les vallées
      Tombaient les fleurs des azalées,
      Au cours des heures en allées.
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Ces vers sont, je crois, de Stuart Merrill, et le jardin se visite chaque année au temps des azalées.
Les allées sur le web sont ici, et on peut revoir l’une de mes visites .

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Dans ces allées tapissées de velours multicolores, les sens défaillent. Harmonies tumultueuses ou suaves, tous les goûts sont satisfaits. L’azalée, desséchée en grec, peut prendre toutes les couleurs, le blanc, le bleu, le rouge, le jaune, et toutes leurs déclinaisons, leurs mélanges. Une palette infinie.

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Le parc de Boutiguéry surplombe la rivière de l’Odet, ria mi-douce mi-saline entre terre et mer, et toutes ces plantes fleuries, dites de terre de bruyère, puisent, comme les moutons de prés-salés leur goût et leur tendreté uniques, leurs couleurs et leur grâce dans un sol léger baigné de lumière maritime.

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Une visite de ce vaste parc me donne toujours l’impression de partir vers l’autre Cornouaille, les autres car elles sont plurielles, les Cornouailles anglaises, et d’entrer dans la propriété de Manderley. Il est un peu trop tôt, les hautes murailles de rhododendrons ne dressent pas encore leurs écrans rouges, mauves, blancs, roses, qui rendent les êtres humains si petits, si pâles, mais l’azalée japonaise centenaire (ci-dessous) tient toujours ses promesses d’une jeunesse rugissante :

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Cette azalée respectable est tout simplement de la même variété que ces petites plantes rubicondes, qu’on achète chez le fleuriste pour l’offrir à la maîtresse de maison lors d’un dîner, et que celle-ci laisse dépérir et balance à la fin au vide-ordures, ne sachant comment la sauver. Je suis triste en songeant au destin de ces charmantes azalées qu’on voit couvertes de fleurs chez les fleuristes parisiens, et qui, simplement replantées dans un jardin breton, prospèreraient pour des siècles !

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Ces vagues diaprées, houles incandescentes, ondes outre-mer, font plonger dans des cuves de couleurs intenses, les fleurs recouvrent nos têtes, nous suivons de fous chemins subaquatiques. Ivresse.

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Et comme chaque année, emportés dans ce tournis chromatique, nous achetons un nouveau spécimen, un nouveau phénomène coloré pour notre jardin !

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Oeufs de Pâques -5-

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    À mes pieds l’oeuf d’oiseau brisé sur l’herbe fleurie. Un vent tranchant, qui a passé sur les Alpes blanches, divise et pourchasse l’air chaud qui reposait sur le golfe.

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    Hier, Lyon se terrait, transi ; Marseille, retranché derrière les vitres de ses cafés,regardait le froid comme il eût assisté à une catastrophe.Mais envers et contre tout, le printemps célèbre Pâques.

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    La tulipe clôt en forme d’oeuf ses pétales blancs liserés de rouge. Les boutons de rosiers, oeufs pointus par un bout, éclatent chaque jour ; le muscari dresse sa grappe serrée d’oeufs minuscules, bleu foncé, qui sentent la prune mûre.

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    Et le golfe lui-même m’a jeté ce matin ses oeufs revêches, don épineux d’une coléreuse mer : une demi-douzaine d’oursins.

    Colette, Oeufs de Pâques, fin du texte, recueil « En pays connu »

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Il m’a fallu lire ce texte de Colette pour découvrir que le jardin au printemps est rempli d’oeufs de Pâques, petits, grands, multicolores.
La tulipe prend vraiment la forme d’un oeuf avant d’ouvrir ses pétales. Le soleil au fil des jours la déballe comme une friandise de Pâques, corne, entr’ouvre son papier bigarré , le fripe, le déchire, et ne fait qu’une bouchée de la fleur dévêtue.

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Ces oeufs végétaux, resplendissants de lumière, ne présentent aucun danger pour le taux de triglycérides, ils sont le festin des yeux !

Avec ce récit de printemps savoureusement troussé par Colette, je souhaite à tous de bonnes fêtes de Pâques.

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Oeufs de Pâques -4-

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    Fernand Guéry-Colas (1902-1957), Nature morte aux oeufs, 1944, Centre Pompidou Paris, notice

    Un oeuf de chocolat pâle, presque mauve ; un oeuf de sucre rose, diamanté de petits cristaux, et jarreté d’une dentelle de papier rose ; un oeuf de bois tourné, verni, écossais, vert et rouge (mais je n’ai jamais su repriser les bas) ; un oeuf de velours bleu, vide … Tous ceux-là furent égarés sans regrets, mangés sans plaisir. La forme éternelle de l’oeuf n’est méritée que par les nourritures succulentes, et les matières précieuses ou translucides. Il convient qu’elle surprenne, flatte ou émeuve l’esprit. Aussi gardé-je, oeuf enclos dans un oeuf, une noix de muscade logée à l’intérieur d’un oeuf de bois rare, à sa taille. Quand à l’oeuf d’opaline blanche que m’offrit Léopold Marchand, le temps ne saurait le dépouiller de l’agrément particulier qui s’attache à l’oeuf sans jaune, stérile, probablement magique, trouble comme l’orgeat, comme la perle du gui, comme l’oeil du chaton qui s’ouvre en son neuvième jour …

    Colette, Oeufs de Pâques , extrait, recueil « En pays connu »

Il y a quelques années, ma fille m’a apporté d’un voyage vers des contrées lointaines des noix de muscade. Elles m’ont paru très grosses, plus lisses, et de couleur plus foncée que celles proposées par notre Ducros national. J’ai voulu en râper une, le résultat me déçut énormément, bois dur, aucun parfum ! Mais j’entendais un petit bruit sourd à l’intérieur de la noix, toc, toc … je pris un casse-noix pour découvrir ce qu’il y a à l’intérieur d’une noix … de muscade. Eh bien, c’est tout à fait extraordinaire, il y a une noix de muscade, la noix que l’on connaît, striée, d’un ton châtain clair, et odorante. Le parfum ainsi scellé dans sa coque n’en était que plus concentré, et soudain révélé à mes narines occidentales.

J’aime ce tableau ci-dessous, qui semble constitué d’une multitude de formes ovoïdes, comme des oeufs dans les oeufs.

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      André Beaudin (1895-1979), L’oeuf à la coque, 1923, musée des années Trente Boulogne-Billancourt, notice

Oeufs de Pâques -3-

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    Isidore Opsomer
    (1878-1967), Nature morte aux oeufs, 1927, Centre Pompidou, notice

Aux « roulées », les enfants de choeur quêtaient, et rapportaient des panerées, des sacs, des monceaux d’oeufs, dont les paysans se montraient moins avares que de pain bis. Le facteur rural, qui s’appelait Roussine et ne savait pas comment nourrir ses sept enfants, revenait de sa tournée riche une fois par an, et fier de soixante douzaines d’oeufs, qu’il cédait aux deux pâtissiers et au patron de l’auberge. « J’en ai retiré, me confiait-il avec orgueil, jusqu’à des dix-huit et vingt francs. Seulement, dans les campagnes, ils me les mettent de côté un peu trop tôt. » Il rapportait aussi quelques uns de ces fromages plats, et durs, qu’on étoile d’un coup de poing, comme une vitre, et les dernières pommes ridées …

Colette , 0eufs de Pâques, extrait, recueil « En pays connu »

Je ne sais pas ce qu’étaient ces roulées dont parle Colette. Si quelqu’un peut nous le dire … merci !
Le mot « panerée » se perd, il est pourtant simple et beau pour désigner le contenu d’un panier.

Isidore Opsomer est un peintre flamand postimpressionniste, auteur de beaux paysages, natures mortes, autoportraits, qu’on aperçoit ici.

Dick Ket est un artiste néerlandais ( wikipedia ) qui a peint plusieurs natures mortes avec des oeufs, dans un style croisé de réalisme, expressionnisme, dadaisme, cubisme, il a fait de nombreux autoportraits à la manière des peintres flamands du XVème siècle. Cet artiste original, surprenant, inventif, est mort hélas jeune, d’une malformation cardiaque.

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    Dick Ket (1902-1940), Nature morte aux petits pains, Gemeentemuseum La Haye, notice

Oeufs de Pâques -2-

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    Charles Cottet, Verres et fruits, 1887, musée d’Orsay, notice

Le samedi de Pâques, autrefois, je les trouvais par terre, étrange fruit des bordures de buis taillé. Je les pouvais cueillir aussi entre les tiges aqueuses de la jacinthe et des narcisses trompette. Les couleurs épaisses des oeufs durs de Pâques – un bleu d’encre, un rouge triste et violacé – sont bon teint dans mon souvenir.
Leur bleu, leur rouge, traversaient parfois la coquille, veinaient le blanc de l’oeuf. « Ne les mange pas, disait alors ma nourrice, c’est de la poison ! ». Elle rentrait du marché, le mardi de Pâques, en proie à un scandale annuel. « Quatorze sous la douzaine, les oeufs ! Et on dit qu’on les verra à seize ! Qu’est-ce que le pauvre monde va bien pouvoir manger ? »

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L’oeuf, en ces temps lointains, était l’ordinaire des pauvres. Il était aussi le plus modeste des dons, un appoint alimentaire qu’on échangeait de porte à porte comme le brin de cerfeuil, la feuille de laurier, une « verrinée » de lait. Un oeuf ! Qui songeait à vendre un oeuf ? On l’offrait à un enfant en guise de bonbon : « Tu veux gober un caquin ? Il est tout chaud de la poule blanche !

Colette, Oeufs de Pâques, extrait, recueil « En pays connu ».

Tableau inséré dans le texte :
Jean Pougny, Assiette aux oeufs, vers 1917-1918, Centre Pompidou Paris, notice

Chaque année pendant la semaine sainte, je me lance dans une chasse aux oeufs dans les musées. C’est très amusant ! J’ai découvert avec grand plaisir une fort belle nature morte de Charles Cottet, un peintre que j’aime beaucoup, discret, qui a merveilleusement saisi la lumière tragique de certains bords de mer en Bretagne.

Dans ses « oeufs de Pâques », Colette nous livre ses réflexions piquantes et pittoresques autour des oeufs.
A suivre 🙂 !

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    André Derain
    , Nature morte aux oranges, 1931, Centre Pompidou Paris , notice

Oeufs de Pâques -1-

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    William Henry Hunt, Nid de pinson et aubépines, vers 1845, aquarelle, The Courtauld Institute of Art Londres, notice

      Oeufs de Pâques

De mon oeuf de Pâques, je n’aurai que les débris. Qu’il était petit et fragile ! Sa coque – comme les bulles de verre qui soutiennent, au sein d’une bouteille de verre scellée pleine d’eau, les ex-voto légers offerts à la Vierge noire de Sainte-Liesse – se pulvérise sous les doigts. Blanc, piqueté de marron, d’abord je l’ai cru entier. Qui l’avait apporté là ? Point de branches et point de nid au dessus de ma tête. Un oeuf volé …

Primroses and Bird's Nest null by William Henry Hunt 1790-1864

Je sais bien que les chats errants, dans la campagne, mangent tout plutôt que de mourir. Faute de gibier, ils croquent le bout rose de l’asperge, parfois la fraise, le melon par préférence ; on a vu, l’été, des matous mordre des poires …
En Bretagne, la martre, la belette, la blonde fouine, autour de la maison, visitaient les nids. Mais ici, j’accuserais plutôt la couleuvre. L’an passé, mieux que l’oeuf, elle a enlevé le poussin. Dans le jardin de mes voisins, elle le tenait tout piaillant par le croupion, et elle a pris le large sans le lâcher. La jungle est si proche de l’Eden …
D’une couvée d’oiseau, il ne reste à mes pieds qu’une coupelle délicate et tavelée, bien léchée par la bête scélérate. Je chercherai donc d’autres oeufs de Pâques, quand ce ne serait que dans ma mémoire.

Colette , Oeufs de Pâques, première partie, recueil En pays connu

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    William Henry Hunt, Nid et aubépines, aquarelle, V&A Londres, notice

Suite du texte de Colette demain !

La notice de l’oeuvre dans le texte est :
William Henry Hunt, primevères et nid d’oiseau, Tate Gallery Londres, notice

W.H. Hunt (1790-1864) était surnommé Bird’s Nest Hunt (chasse au nid d’oiseau), parce qu’il a peint de très nombreuses aquarelles avec des nids, cependant, ce peintre anglais prolifique a peint des sujets très variés, des portraits, des paysages, des natures mortes. La délicatesse avec laquelle il représenta les oeufs d’oiseaux sauvages est aussi fine que les descriptions de Colette.

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    William Henry Hunt, Primevères et nids d’oiseaux, vers 1850, aquarelle, V&A Londres, notice

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