La ville renommée

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      Au moment où j’écris, la pluie tombe ; les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là.

      Alain, Propos, L’art d’être heureux, 8 septembre 1910

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Au moment où j’écris, aujourd’hui 31 mars, la pluie tombe …
Le ciel était gris, l’air était doux, là-bas même chaud pour février, et il allait presque pleuvoir quand nous montâmes dans l’avion à l’aéroport Pulkovo (c’est le nom des petites collines qui se situent à l’horizon). Notre voyage à Saint Pétersbourg se terminait, et, comme madame Vigée Le Brun, je me sentais triste de quitter une si belle ville.

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Nous avions visité le matin même le beau musée russe et j’avais encore ses tableaux dans la tête.
Le petit groupe de personnes que nous avons appris à connaître au cours de ce voyage était fort sympathique, et nos deux guides excellentes, une guide russe très cultivée et passionnante et une guide française pétulante et compétente (je m’aperçois que la sonorité de ces deux adjectifs est ventée !). L’organisation de ce voyage culturel était l’oeuvre de Intermèdes (site) , que je recommande, même si les voyages en groupe ne nous conviennent guère, nous privant de l’indispensable flânerie dans les musées et d’un contact plus authentique avec les habitants, mais dans un pays où il est ardu de décrocher un visa tout seul, il vaut mieux passer par une agence.

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    Alexander Gerasimov (1881-1963), Après-midi pluie chaude, musée russe, Saint Pétersbourg.

J’ai raconté l’essentiel de nos visites, nous avons aussi vécu l’indispensable soirée au théâtre Marinsky.
Nous y avons vu un ballet, La bayadère, c’était beau, ce spectacle était déjà passé à Paris auparavant. J’aurais préféré un vrai bon concert de musique russe, Rachmaninov, Tchaïkovski, Scriabine par exemple … mais au moins nous avons pu nous mêler aux habitants de la ville. Le théâtre était plein, et c’était touchant de voir les petites filles menues en dentelles coquettes venues admirer les danseuses, accompagnées de leurs mamans et grands-mamans souvent habillées dans les couleurs gaies des poupées de bois et faisant défiler sous nos yeux l’éclectisme décalé des années soixante-dix à deux mille, comme si la mode n’avaient aucune prise sur elles. Cela vaut bien l’uniforme gris noir et informe des années de crise dans nos pays occidentaux.

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    Kuzma Petrov-Vodkin
    (1878-1939), Violon, 1918, musée russe Saint Pétersbourg

De la musique avant toute chose ! s’exclamèrent les poètes symbolistes russes, qui, inspirés par Verlaine, désiraient rompre avec la littérature qui dominait en leur temps, et voulaient donner à la forme de leurs vers une vraie musique, faisant passer leur contenu au second plan.

Ces poètes s’appelaient Brioussov, Balmont, Biely, Anna Akhmatova, Alexandre Blok, et me voilà plongée dans une biographie de Blok !

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    Nathan Altman, Portrait d’Anna Akhmatova, 1915, musée russe Saint Pétersbourg

Anna Akhmatova écrivit, comme Alexandre Blok, des poèmes sur Pétersbourg en détresse, comme le fit aussi Pouchkine dans le Cavalier de bronze.
Après 1917, Pétersbourg n’est plus qu’une beauté mutilée.

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Cela sert à ça, les voyages, à vous plonger dans les livres. Je lis donc « Alexandre Blok et son temps » de Nina Berberova. Le poète naquit à Saint Pétersbourg en 1880 et y mourut en 1921. Il envisageait de quitter l’URSS, comme le fit réellement Nina Berberova en 1922. Tous deux ont décrit le désarroi des intellectuels russes pendant ces années noires de la révolution.

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    Jean Pougny (1894-1956), Violon, 1919, musée russe Saint Pétersbourg

      Une ville nouvelle allait naître, avec des gratte-ciel, des cités ouvrières, des stades immenses, des parcs de culture, des monuments aux héros de la révolution, une ville avec d’autres luttes, d’autres forces, d’autres espoirs, une ville qui devait même changer de nom.

      Nina Berberova, Alexandre Blok et son temps, 1947, éd. Actes Sud

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    Nicolas Roerich, Bataille céleste, 1912, musée russe Saint Pétersbourg

La ville fut à nouveau renommée, abandonna ses noms de Petrograd et Leningrad, retrouva sa splendeur.

Notre avion s’enfonce dans l’épais molleton de nuages, et je repense aux mousselines diaphanes des musées.
Fin du récit !

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Le musée russe

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Blanc et jaune, néoclassique, enfilades lumineuses, féérie des yeux, découverte fabuleuse de l’art russe devant les rideaux de mousseline, et c’est le Palais Michel de Saint Pétersbourg.

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Il porte un nom doux comme ses couleurs, le prénom du quatrième fils de Paul 1er, le grand duc Michel, ce palais lui était destiné.
Premier tiers du XIXème siècle, splendeur d’un retour vers un très lointain passé, l’Antiquité.

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On commence à connaître, on s’habitue mais ne se lasse pas : grand escalier d’honneur, blancheur radieuse, tons de crèmes glacées, lustres étincelants, décidément le goût pétersbourgeois était extrêmement raffiné.

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Nous pénétrons dans le musée de l’art russe : immense, plein de surprises et de merveilles.

Nous sommes arrivés à 9H45, le musée ouvrait ses portes à 10H, et déjà les visiteurs attendaient devant la grille. Ce n’étaient pas des touristes parlant ces langues qui nous sont voisines et familières, c’étaient des Russes, intéressés par l’art de leur pays. Au musée de l’Ermitage, nous entendions des langues du monde entier, et au palais Michel, nous entendions principalement ce que nous pensions être du russe.

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L’art russe commence au moyen-âge, Xème-XIème siècle, avec les icônes.
Belles, à la détrempe, aux couleurs fraîches.
Je ne commente pas les oeuvres, ce n’est pas le but de mon récit, (mais je peux indiquer les artistes si on me le demande), j’ai surtout aimé l’aspect muséal, la présentation des tableaux, les vues parfois surprenantes, tel cet archange Gabriel aux grands yeux cernés comme dans les portraits du Fayoum, qui se trouvait doucement voilé par le reflet de la marquise.

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C’est le plus grand musée d’art russe du pays, et du monde, et l’idée de sa création naquit très tôt, grâce à Napoléon 1er. Sa défaite dans la campagne de Russie en 1812 déclencha un très fort sentiment patriotique auprès du peuple russe. Dès 1817 germa l’idée d’un musée consacré à l’identité russe, et le musée ouvrit ses portes en mars 1898 sur un décret du tsar Nicolas II, en souvenir de son père, le tsar Alexandre III, qui avait rassemblé une très riche collection d’oeuvres d’art.

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Le site du musée russe est ici.
Les collections présentées du temps de Nicolas II étaient pour une grande part privées, provenant de la noblesse. La Révolution de 1917, comme dans les autres palais de la région, n’a rien détruit mais a nationalisé les oeuvres. Cela n’étonne pas, puisque la notion de musée national est, à son origine, une création révolutionnaire française.
Les révolutionnaires russes s’inspirèrent de leurs confrères français jusque dans les prénoms, puisque, par exemple, Marat est devenu un prénom russe.

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Le musée possède quelque six mille icônes russes du Xème au XVIIIème siècle. L’essentiel vint des collections impériales, puis, après 1917, elles furent confisquées dans les monastères ou achetées.

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C’est un dimanche matin, nous voyons arriver des groupes scolaires, les élèves de l’école navale, et le musée donne l’impression d’être vivant et aimé par la population.

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Pierre Le Grand avance sa petite moustache dans tous les coins de Saint Pétersbourg !

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    L’imposante effigie de l’impératrice Anna Ioannovna et son lobby boy petit serviteur noir (1741).

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Le musée oblige à lever la tête …

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Il faudrait disposer de beaucoup de temps, ce que n’accorde pas une visite en groupe, pour admirer à la fois les murs et les plafonds et ce qu’ils abritent. Les arts décoratifs sont aussi captivants que les beaux arts.

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Le mobilier Empire est exceptionnel. Napoléon 1er fut un ennemi redoutable mais son style a été admiré et savamment étudié.

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Nous entrons dans des galeries où se déploient d’immenses toiles, vastes paysages russes et grandes peintures d’histoire du XIXème siècle, qui font penser à l’atmosphère colossale, rouge sang de boeuf, des salles de l’aile Denon du Louvre où les toiles du baron Gros, de David, de Géricault, et puis de Delacroix paraissent d’impressionnantes murailles.

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La seconde moitié du XIXème siècle est l’âge d’or des artistes russes, qui imprègnent leurs grandes toiles d’un élan patriotique.

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    quel cadre ! IMGP1686

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Encore des élèves, des uniformes, la jeunesse montante, devant le passé de sa patrie.

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L’impressionnisme russe est très agréable …

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Je découvre avec joie un tableau que j’avais montré sur cette page, et j’ai pensé à Proust qui cita Bakst plusieurs fois dans la Recherche.

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Nous arrivons dans les salles du XXème siècle, de blanc habillées, le blanc toujours, sobre et très séduisant

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J’imagine là la princesse Sherbatoff, avant son exil, avant l’embonpoint et le regret de sa splendeur passée qu’elle dissimulait discrètement derrière les pages de sa Revue des deux Mondes.

Pour ce tableau, la dame reprocha au peintre d’avoir surtout peint un portrait de son chapeau !

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Un mot sur les « babouchkas » ! Ce sont les surveillantes des musées. Nous les appelons babouchka parce qu’elles sont souvent âgées. Elles ne gagnent pas beaucoup et cette activité les aide à compléter une maigre retraite. Elles font très très bien leur travail ! Elles ont l’oeil ! Elles voient tout et réagissent au quart de tour. En France, quand un visiteur photographie avec son flash, la surveillante, quelquefois somnolente, n’a parfois plus la patience de rappeler le contrevenant à l’ordre et laisse faire. A Saint Pétersbourg, les babouchkas bondissent dès que quelque chose s’annonce de travers. Elles ont connu les temps soviétiques où la surveillance était drastique.

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    Baigneurs et baigneuses de Kazimir Malevitch
    Je préfère sa théière ! Alambiquée, toute blanche, sans carré noir !

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La peinture russe du XXème siècle est fort riche, je ne peux pas tout montrer.

J’ai beaucoup aimé ce musée et j’aimerais vraiment y retourner un jour.

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Je termine avec ce tableau satirique qui représente la queue devant les magasins, aussi longue que cet article !

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« The Grand Budapest Hotel »

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Pardon pour cette petite interruption de mon récit de voyage à Saint Pétersbourg ! Le mercredi, les nouveaux films arrivent dans les salles de cinéma, et je m’y suis précipitée hier soir pour découvrir le film de Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel.

De ce cinéaste j’aime la fantaisie délirante qui fait néanmoins réfléchir, et je suis enthousiasmée par sa dernière oeuvre.

Le générique l’indique très clairement, le film est inspiré par Stefan Zweig, qui a décrit dans Le monde d’hier la vieille Europe basculant dans l’horreur de la guerre et des extrémismes.

Une histoire dans une histoire, une plongée dans l’abime vertigineux de l’ancienne Mitteleuropa : un vieil homme, le narrateur, raconte à l’un des très rares et solitaires clients de son immense hôtel désormais désert, sa jeunesse très mouvementée de groom, nommé Zéro et parti de rien, et protégé du concierge de l’hôtel, un certain monsieur H , H comme hôtel, galant homme copieusement parfumé de l’Air de panache (ça rime avec H !).

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Génial concierge incarné par le chavirant Ralph Fiennes !

Le grand hôtel de Budapest aurait pu être celui de Balbec (et en même temps, son immensité m’a rappelé notre hôtel de Saint Pétersbourg, ancien bâtiment soviétique de cent cinquante mètres de long et quatre cents chambres !), et le concierge, assouvissant tous les désirs de ses clients, me faisait penser à Aimé, le maître d’hôtel de Balbec, plein de fantaisie lui aussi, qui aidait et renseignait les pensionnaires de son mieux. A Balbec aussi, le lobby boy, le liftier, est une figure comique et une sorte d’étranger en ce qui concerne la langue française.

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Les couleurs de ce film sont admirables, entre le rose bonheur (la couleur de Proust !), le violet complexe, le marron passé, couleurs immatérielles des années enfuies, le blanc neige éphémère, et le gris du nazisme.

Je ne sais pas du tout si Wes Anderson a lu Proust, il l’aurait peut-être déclaré ouvertement si cela avait été le cas, mais personnellement je n’ai pas pu m’empêcher de voir parmi toutes ces figures pittoresques du grand hôtel une sorte de Bal des têtes du Temps retrouvé.

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Madame D, blonde aux yeux d’azur, au corps saumoné étranglé de joyaux, à la bouche molle de vieux poisson, m’a rappelé madame de Guermantes, comme si madame D était l’apocope de madame de Guermantes. Et alors, imaginez ma surprise, quand elle décède et que le concierge vient se recueillir auprès d’elle : on ne voit d’elle que deux pieds sortant du cercueil, et ces pieds-là sont chaussés d’escarpins rouges ! Rouge vif, comme les fameuses et provocantes chaussures de madame de Guermantes !

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Le grand hôtel est une sorte de gros gâteau historié chargé d’histoire (Proust emploie plusieurs fois l’expression gâteau historié), dans lequel tout le gotha d’Europe centrale a défilé, les Prince von, princesse Sherbatoff …, et la jeune et délicieuse pâtissière, comme ces fraîches laitière et blanchisseuse dont le narrateur de la Recherche tombe amoureux, apporte des couleurs sucrées, des formes alambiquées à ce passé tortueux à la fois merveilleux, fragile et sombre.

L’énigme se trame autour du vol d’un tableau, intitulé The boy with apple, que voici :

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Ce portrait, du peintre imaginaire Johannes van Hoytl, rappelle les portraits peints au XVème et du XVIème siècle dans l’Europe septentrionale, dans le style flamand ou allemand, et j’ai pensé à quelque chose comme le portrait de l’empereur Maximilien 1er, empereur régnant sur le Saint Empire germanique, peint par Dürer :

L’empereur tient une grenade, son emblème, et dans le tableau du film, le garçon tient une pomme abimée, à mon sens symbole de vanité et d’un monde en plein péché qui est voué à périr.
Les voleurs remplacent le tableau par une toile de Egon Schiele montrant deux lesbiennes, l’effet est comique, mais le peintre était considéré comme décadent à l’époque nazie, et le sujet prouve l’écroulement de l’ancienne morale.

C’est l’histoire d’un monde parfumé à outrance comme le concierge, artificiel et savoureux, dont la guerre ne fera qu’une bouchée.

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Pavlovsk

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A seulement six kilomètres de Tsarskoïe Selo se trouve le château de Pavlovsk. Merveille du néoclassicisme !
J’ai adoré sa décoration. J’en conviens, il faut aimer ce style, tourné vers l’Antiquité, tellement différent du baroque et du rococo.

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L’impératrice Catherine II avait donné les terres du domaine à son fils Paul et à son épouse Maria Fiodorovna à la naissance de leur premier enfant, Alexandre, en 1777. En 1781 commença la construction d’une luxueuse résidence, digne du futur empereur Alexandre qui normalement devait accéder au trône après sa grand-mère, Catherine II l’avait décidé ainsi, jugeant son fils Paul instable et peu apte à gouverner.

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Mais Catherine II meurt en 1796, et Paul en profite pour prendre sa succession à la place du jeune Alexandre. Paul 1er, qui n’eut jamais de bonnes relations avec sa mère, fait tout le contraire de celle-ci pour diriger le pays, et instaure de nombreuses réformes qui déplaisent beaucoup à la noblesse. Un complot se fomente contre lui et il est assassiné le 23 mars 1801 à l’âge de quarante-six ans.

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Paul 1er aura régné à peine cinq ans. Avec son épouse il avait beaucoup voyagé en Europe pour collecter des oeuvres d’art afin de décorer leur château. Ils avaient rencontré Marie-Antoinette à Versailles. On sent l’influence de celle-ci dans la décoration de la chambre de Maria :

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L’impératrice Maria Fiodorovna est une passionnée de décoration et fait de ce château un bijou assez féminin puisque son mari n’est plus là. Elle a dix enfants, et meurt dans ce château en 1828.

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Elizabeth Vigée Le Brun fit son portrait ( qu’on voit ici) et raconte :

    L’empereur m’avait demandé de faire le portrait de l’impératrice sa femme ; je la présentai en pied, portant un costume de cour et une couronne de diamants sur la tête. Je n’aime point à peindre des diamants, le pinceau ne saurait en rendre l’éclat. Toutefois, en faisant pour fond un grand rideau de velours cramoisi, qui me donnait un ton vigoureux pour faire ressortir la couronne, je parvins à la faire briller autant que possible. […]
    L’impératrice était une fort belle femme ; et son embonpoint lui conservait de la fraîcheur. Elle avait une taille élevée et de superbes cheveux blonds.

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Dans le château de Paul&Marie la bibliothèque est particulièrement étonnante, c’est une longue pièce incurvée, garnie d’une splendide table incurvée elle aussi. On peut voir de nombreux livres en français. Au centre du long mur courbe se dresse un haut portrait de l’impératrice Maria ( ma photo est hélas bougée).

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Les enfilades de ce château circulaire sont très claires, bien dans l’esprit du siècle des Lumières.
Il y a une intéressante galerie de peinture, ainsi qu’une galerie de sculptures, d’antiques copies d’antiques bien sûr.

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Tout est beau dans ce château, blanc et or, blanc et vert, blanc et bleu, blanc et fleurs, blanc et rose, blanc et crème …

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Je ne m’attendais pas à trouver en Russie un tel raffinement.
On s’émerveille.
Et puis toujours, les beaux rideaux blanc-neige.

On s’émerveille doublement parce que le château fut entièrement détruit par les nazis, et reconstruit à partir de 1978. Un prodige !

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Tsarskoïe Selo

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Neige, de la neige !
Ce n’était pas la neige diamantée sous un ciel turquoise comme on la voit sur les belles photos touristiques de Tsarskoïe Selo.
Mes photos prendront au mieux la mélancolie ouatée d’un plafond blanc éteint et silencieux.

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Le Palais d’Eté, Palais Catherine, en hiver.

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Et nous voilà dans ce fameux domaine de Tsarskoïe Selo que je rêvais de visiter depuis la diffusion télévisée de la série de Frédéric Mitterrand « Les aigles foudroyés » ! On y découvrait, par des images d’archives, le dernier tsar, Nicolas II, et sa famille, résidant à Tsarskoïe Selo (qui veut dire en russe village du tsar).
Nicolas II en avait fait sa résidence officielle et ce fut le dernier refuge de la famille avant son arrestation et son transfert à Ekaterinbourg, où tous ses membres furent assassinés en juillet 1918.

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Tsarskoïe Selo est aussi le village de Pouchkine, il étudia au lycée impérial (à gauche sur la photo) de 1811 à 1817. Une plaque le rappelle.

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Tsarskoïe Selo, ce nom résonne de manière étrange et attachante. Désormais il prend pour moi la couleur blanche, encerclée, magnifiée, enchantée par celle de l’or.

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L’histoire de ce palais est expliquée sur le site des musées ici.
Ce fut l’un des Versailles russes du XVIIIème siècle. Commencée dans les années 1710 par Pierre Le Grand, elle fut la résidence d’été impériale pendant deux siècles, jusqu’à la Révolution de 1917.

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Après octobre 1917, la résidence et son parc furent transformés en un musée et des établissements de santé pour les enfants. Le village des tsars dut bien sûr être renommé, et devint « Detskoïe Selo », le village des enfants.
En 1944, le palais Catherine et d’autres pavillons furent détruits par les Allemands et la reconstruction spectaculaire commença dans les années cinquante. Elle dure toujours, à travers un fabuleux travail d’artistes qui se basent sur les archives pour retrouver les techniques anciennes et la splendeur originelle.

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Comme au Palais d’hiver de Saint Pétersbourg, les architectes ont des noms italiens comme Rastrelli et donnent au Palais d’été un style baroque pendant le règne de Catherine I, puis un architecte Ecossais de la cour de Catherine II, Charles Cameron, développe un style néoclassique cher au goût de l’impératrice.

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Nous entrons, nous nous dépouillons au vestiaire, nous chaussons les habituelles pantoufles protectrices des parquets.
Nous sommes surpris par la clarté de l’espace malgré le ciel opaque lourd de neige.
Blancheur, lumière, dorures comme dans les palais de Saint Pétersbourg.
Et puis toujours les beaux voilages, les marquises.

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L’escalier d’honneur éblouit. On peut l’admirer en vue panoramique dans le bas de cette page.

La salle de bal, où valse la lumière …

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Là, tout n’est que luxe, flamme et reflet.
Immarcescible fraîcheur du blanc associé à l’or.
Les lustres, qu’on imagine autrefois garnis de bougies reliées par une mèche les allumant en cascade, les miroirs multipliés de toutes parts, les parquets marquetés, les étourdissantes moulures, et puis la neige par la fenêtre … quelle féérie que ce voyage d’hiver !

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Le site web du palais Catherine ici donne à droite une liste des pièces à voir en photos. Petits et grands salons, salles à manger, cabinets divers se succèdent, chacun dans des harmonies de couleurs très recherchées, offrant une richesse de décoration époustouflante.

Dans le cabinet d’ambre, le clou du palais, les photos sont interdites. Toute la pièce est tapissée d’ambre et forme un kaléidoscope de tons orangés, bruns, citron, magnifique pour les amateurs de cette matière et écrasant pour les moins convaincus.
Les panneaux d’ambre avaient été offerts par Frédéric-Guillaume 1er à Pierre Le Grand, et furent repris par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. La lente reconstitution s’est faite et se poursuit à partir de photos.

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Une vingtaine de salles d’apparat dans une enfilade vertigineuse.
Les tentures, les peintures, les sols et plafonds, les meubles, la vaisselle, les pièces d’orfèvrerie, les horloges, les harmonies de couleurs, tout émerveille et laisse coi.

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Nous quittons la Grande Catherine et allons nous promener dans le parc.

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Après la jouissance extatique, nous jetons nos préservatifs dans le bac au vestiaire.
Nous marchons dans la neige, oh la réjouissante expérience !

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La descente dans le parc depuis le château me fait beaucoup penser à Sans-Souci de Postdam.
Comme un miracle, la promesse de neige est tenue, une petite tempête enfarine nos chapeaux.

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Les pavillons de brique au bord de l’étang gelé et enneigé ont le style hollandais. On verrait presque un tableau hivernal de Joos de Momper (revoir ici !).

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Après la visite et les pas dans dans la neige, une très bonne soupe chaude et un verre de vodka frappée nous attendent au restaurant devant le palais. Joie et appétit. Nous trinquons, mais sans jeter le verre par dessus l’épaule !

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Un hiver parfumé

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    Elizabeth Vigée Le Brun, Portrait de la grande duchesse Yelizaveta Alexeyevna, 1795, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

Les Souvenirs d’Elizabeth Vigée Le Brun représentent un vivant témoignage d’une époque tourmentée, ainsi que le passionnant récit d’un très long voyage. J’avais plusieurs fois blogué dans le passé avec ce livre en deux volumes, dans lequel l’artiste raconte sa vie à la cour de Versailles et son exil à l’étranger pendant la Terreur.

Elizabeth fit le tour de l’Europe, peignant les portraits de toutes les familles princières, et elle séjourna pendant sept ans et demi en Russie, à Saint Pétersbourg plusieurs fois, à Moscou, à Riga.

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Elle arriva à Saint Pétersbourg le 25 juillet 1795 par le beau chemin de Peterhoff. Elle y fut accueillie avec une infinie gentillesse par l’impératrice Catherine et toutes les personnes de la cour et de la ville.
Elle passa l’été à la campagne dans le palais de Tsarskoïé Selo puis fut hébergée en ville par le comte de Strogonoff.
Elle fut toujours charmée par le caractère hospitalier des Russes.

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Au palais de l’Ermitage, dans la longue galerie des Romanov, les immenses portraits de famille se suivent, et l’on peut voir notamment celui de la grande duchesse Elizabeth, fille de Paul et femme d’Alexandre, que Catherine II commanda à madame Vigée Le Brun dès son arrivée à Saint Pétersbourg.
Voici ce qu’elle écrivit de sa rencontre avec la jeune princesse :

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Elle avait dix-sept ans au plus ; ses traits étaient fins et réguliers, et son ovale parfait ; son beau teint n’était pas animé, mais il était d’une pâleur tout à fait en harmonie avec l’expression de son visage, dont la douceur était angélique. Ses cheveux blond cendré flottaient sur son cou, sur son front. Elle était vêtue d’une tunique blanche, attachée par une ceinture nouée négligemment autour d’une taille fine et souple comme celle d’une nymphe. Telle que je viens de la dépeindre, cette jeune personne se détachait sur le fond de son appartement, orné de colonnes, et drapé en gaze rose et argent, d’une manière si ravissante que je m’écriai : « C’est Psyché ! ».

E. Vigée Le Brun, Souvenirs, éd. des femmes/Antoinette Fouque

Madame Vigée Le Brun peignit ensuite un autre portrait de cette grande duchesse très attachante.

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Elizabeth parle de l’hiver à Saint Pétersbourg, et ses descriptions rejoignent celles de Théophile Gautier :

      J’ai déjà dit qu’il faut aller dans la rue pour s’apercevoir du froid à Saint Pétersbourg. C’est tellement vrai que les Russes ne se contentent pas de donner à leurs appartements la température du printemps, plusieurs salons sont entourés de grands paravents vitrés, derrière lesquels sont placés des caisses et des pots remplis des plus belles fleurs que donne chez nous le mois de mai.
      L’hiver, les appartements sont éclairés avec le plus grand luxe. On les parfume avec du vinaigre chaud dans lequel on jette des branches de menthe, ce qui donne une odeur très agréable et très saine.

Le récipient fumant, dans le fond du tableau ci-dessus, contient peut-être ce vinaigre parfumé à la menthe.

IMGP1055 Le froid à Saint Pétersbourg, madame Vigée Le Brun l’évoque en effet quelques pages auparavant :

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      On ne s’apercevrait point à Saint Pétersbourg de la rigueur du climat, si, l’hiver arrivé, on ne sortait pas de chez soi, tant les Russes ont perfectionné les moyens d’entretenir de la chaleur dans les appartements. A partir de la porte cochère, tout est chauffé par des poêles si excellents, que le feu qu’on entretient dans les cheminées n’est autre chose que du luxe. Les escaliers, les corridors, sont à la même température que les chambres, dont les portes de communication restent ouvertes sans aucun inconvénient.

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      Aussi lorsque l’empereur Paul, qui n’était alors que grand duc, vint en France sous le nom de Prince du Nord, il disait aux Parisiens : « A Saint Pétersbourg nous voyons le froid ; mais ici nous le sentons. » De même quand, après avoir passé sept ans et demi en Russie, je fus de retour à Paris, où la princesse Dolgoruki se trouvait aussi, je me rappelle qu’un jour, étant allée la voir, nous avions un tel froid toutes deux devant la cheminée, que nous nous disions : « il faut aller passer l’hiver en Russie pour nous réchauffer. »

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Aujourd’hui encore il fait bon dans les maisons de Saint Pétersbourg, et, dans les lieux publics, musées, châteaux, théâtres, nous sommes étonnés par l’importance des vestiaires. On ne fait pas qu’y laisser son manteau, on s’y déshabille. Les vestiaires sont spacieux, bien organisés, on y laisse les lourdes pelisses, les gilets, les chapkas, les écharpes, gants, sous-gants, et les bottes, les grosses grolles encombrantes, le personnel est là pour tout prendre avec le sourire.

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L’Ermitage et les autres palais transformés en musées ne sont plus pourvus de fleurs, leurs hauts poêles en faïence ne ronflent plus comme avant, mais on imagine devant ceux-ci la chaude atmosphère qui faisait souhaiter que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage ! Et là, ce n’est pas Elizabeth que je cite, mais Marcel, quand il décrit la chambre de sa grand-tante Léonie à Combray.

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Ce ne sont pas des marches, mais des demi-marches que l’on gravit à l’Ermitage. Elle ont la moitié de la hauteur d’une marche normale.

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Les fenêtres … eh oui, je jetais parfois un oeil, souhaitant voir tomber quelques flocons !

Les fenêtres de l’Ermitage, comme toutes celles des autres musées de Saint Pétersbourg, m’ont étonnée et charmée par leurs stores bouillonnés, et je me disais que des kilomètres de voilage étaient ainsi savamment froncés, hissés sur leurs cordons, frangés de galon blanc et chargés de tamiser une lumière adoucie pour les précieux trésors conservés devant leurs godrons généreux.
La Russie est riche en gaze.

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Ces fenêtres ont une présence dans le musée tout à fait pittoresque et attachante.

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Elles participent de l’originalité de ce musée, à la fois palais impérial et musée des beaux arts comme le Louvre, avec cependant un supplément de personnalité et d’intimité, on y sent le souvenir des Romanov encore présent.

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Le froid est bien là, malgré un hiver exceptionnellement clément comme chez nous. On va le regarder au bord de la Neva .

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Neuf heures trente, le jour se lève, c’est l’aurore derrière l’Aurora. C’est à partir de ce croiseur que fut tiré à blanc le coup de canon annonçant l’attaque du Palais d’Hiver par les révolutionnaires, le 25 octobre 1917.

Le palais impérial fut attaqué mais pas dévasté. Les révolutionnaires gardèrent en mémoire l’exemple français, la Révolution française ayant saccagé et vidé le château de Versailles. Les Russes eurent l’intelligence de préserver les oeuvres d’art et de les rendre accessibles au public, en contre-partie c’est le public lui-même qui fut décimé. Hélas, les palais des environs de Saint Pétersbourg subirent le saccage et la destruction durant les neuf-cents jours du blocus allemand de 1941 à 1944.

Et puis la reconstruction.
Et de nouveau la splendeur.

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Le testament de Maurice De Vlaminck

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    Maurice De Vlaminck, Ville au bord d’un lac, vers 1909, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

J’ai aujourd’hui quatre-vingts ans. La vie est courte. Pourtant je suis étonné de pouvoir encore regarder le ciel et d’avoir échappé aux mille accidents qui menacent, ici-bas, la vie de chaque créature. Je suis surpris d’avoir pu résister, jusqu’à présent, à la barbarie scientifique de l’espèce humaine civilisée et de ne pas être depuis longtemps à six pieds sous terre.

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La vie se présente palpable aux doigts. Elle apparaît aux yeux, elle s’offre aux sens. Je donne gratuitement à tous et à toutes, les émotions profondes, dont le souvenir est encore frais et vivace en mon vieux coeur, que m’ont procuré les Ruysdael, les Brueghel, les Courbet, les Cézanne, et Van Gogh … et je fais don, sans regret, sans envie, de ce que je n’aime pas et de ce que je refuse : le lait pasteurisé, les produits pharmaceutiques, les vitamines, les ersatz, les rébus décoratifs de l’Art abstrait.

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Car, malgré mon grand âge, je continue à goûter la cuisine française et à déguster le poulet aux champignons, le bifteck aux pommes et le perdreau aux choux, sans confondre cuisine et pharmacie, campagne et sanatorium, travail et productivité, vice et amour …

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Je plains ceux qui n’ont pas connu la misère et je plains aussi ceux qui n’ont pas pu s’en sortir par leurs propres moyens. Les larmes des chagrins d’amour ne s’oublient pas, elles gardent une saveur amère dont la bouche se souvient. Quand on a de bonnes dents et qu’on a faim, le pain dur a très bon goût. Celui qui possède une belle voix chantera malgré sa misère. Ce n’est pas l’argent lui-même qui tue l’artiste où l’auteur : la facilité qu’il apporte, les désirs nouveaux qu’il fait naître sont autant d’éléments morbides, de microbes virulents qui modifient l’aspect de la vie, dénaturent le sentiment intérieur, atrophient la fraîche et véridique fleur des débuts.

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Le destin d’une oeuvre est celui de la graine qui pousse, germe, grandit, fleurit.
Le peintre n’étant pas un inventeur, la peinture ne doit pas être une invention.
L’expression vraiment personnelle, originale, est rare. Le plus souvent, l’homme, l’artiste, ne dispose que de moyens déjà employés, revus, rajeunis, usés …

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Que de difficultés pour faire jaillir du plus profond de soi-même tel visage intérieur que l’on devine !
Que de difficultés pour éluder, choisir, discerner les véritables sentiments parmi tous ceux qui, pêle-mêle, se précipitent sous le pinceau ou sous la plume !

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Je lègue aux jeunes peintres toutes les fleurs des champs, les bords des ruisseaux, les nuages blancs et noirs qui passent au-dessus des plaines, les rivières, les bois et les grands arbres, les coteaux, la route, les petits villages que l’hiver couvre de neige, toutes les prairies avec leur magnifique floraison et aussi les oiseaux et les papillons…

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Ces biens-là, ces inestimables biens que chaque saison voit renaître, fleurir, palpiter, ces biens-là que sont la lumière et l’ombre, la couleur du ciel et de l’eau, ne faut-il pas nous rappeler parfois qu’ils sont notre inestimable patrimoine, instigateurs de chefs-d’oeuvre ?

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Trésor commun sur lequel le fisc perd ses droits et que peut léguer, sans déranger le notaire, un vieux peintre dont les yeux éblouis conservent encore l’image des champs, des prés, dont l’oreille garde le bruit des sources … tout cela en aurons-nous assez joui ? L’aurez-vous assez admiré ? Aurez-vous pleinement goûté ce qu’ont d’émouvant l’aube qui pointe et la journée que l’on ne reverra plus, pour en fixer sur la toile le sentiment profond et éternel ?

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Je n’ai jamais rien demandé, la vie m’a tout donné. J’ai fait ce que j’ai pu, j’ai peint ce que j’ai vu.

Maurice De Vlaminck, Mon testament.

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    Maurice De Vlaminck, Vue de la Seine, vers 1906, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

Elles sont un tantinet vieillottes, mais bien agréables, les salles de la peinture française de la fin du XIXème siècle au début du XXème dans l’Ermitage de Saint Pétersbourg. Dans une longue enfilade aux couleurs pastel, on progresse du réalisme lumineux de Millet à la gaîté d’un quai de Trouville par Dufy, en passant par de merveilleux Monet, des Cézanne, des van Gogh, van Dongen, les nombreux Matisse et une fort intéressante collection de Derain, de Marquet et de Vlaminck.

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Les toiles de Vlaminck ne se rencontrent pas souvent dans les musées, et je repensai au musée des beaux arts de Chartres, que j’ai visité il a quelques années, qui possède de beaux tableaux de ce peintre, et qui mettait à la disposition des visiteurs son testament.
Surprenant de découvrir le testament d’un artiste !
Je pris la feuille polycopiée gracieusement distribuée, et la rangeai dans le catalogue du musée … oubliant ainsi son existence dans ce livre.

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L’Ermitage fit sortir le fameux testament de son ermitage au creux des pages! J’ai retrouvé, relu ma feuille et recopié son contenu ici.

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    Vlaminck, Bougival, vers 1909, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

Touchant Vlaminck ! Je n’en aime que mieux sa peinture. Le petit flamand (sens de son nom, il était d’origine flamande) écrivit aussi quelques livres.

Cette magnifique collection d’oeuvres fauves et modernes était d’abord au musée de Moscou, mais le gouvernement communiste n’aimait pas du tout cette peinture et n’en voulait pas dans la capitale de la Russie, c’est ainsi qu’elle est arrivée à Saint Pétersbourg. Une chance pour l’Ermitage.

J’aurai bien d’autres salles à montrer du labyrinthique Ermitage, un peu plus tard peut-être …

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Le retour du fils prodigue

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      Je crois en l’homme, cette ordure.
      Je crois en l’homme, ce fumier,
      Ce sable mouvant, cette eau morte.
      Je crois en l’homme, ce tordu,
      Cette vessie de vanité,
      Je crois en l’homme, cette pommade,
      Ce grelot, cette plume au vent,
      Ce boute-feu, ce fouille-merde.
      Je crois en l’homme, ce lèche-sang.
      Malgré tout ce qu’il a pu faire
      De mortel et d’irréparable.

      Je crois en lui.
      Pour la sûreté de sa main,
      Pour son goût de la liberté,
      Pour le jeu de sa fantaisie.
      Pour son vertige devant l’étoile.
      Je crois en lui pour le sel de son amitié,
      Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
      Pour son élan et ses faiblesses.
      Je crois à tout jamais en lui
      Pour une main qui s’est tendue, pour un regard qui s’est offert.
      Et puis surtout et avant tout
      Pour le simple accueil d’un berger.

      Lucien Jacques (1891-1961), biographie ici

    tableau :

    Rembrandt, Le retour du fils prodigue, vers 1668, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

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Le voilà, je l’ai vu, en chair et en toile, dans son musée … il impressionne beaucoup plus dans son cadre authentique. Aucune reproduction ne peut rendre fidèlement la lumière qui en jaillit, car celle-ci est mouvante, vivante, beaucoup trop émouvante pour être figée sur du papier, même glacé au creux d’un luxueux livre d’art.

J’avais déjà évoqué il y a quelques années le commentaire du père Paul Baudiquey : revoir ici
Si l’on aime particulièrement ce tableau, je recommande le documentaire, en vente ici .

Nous nous sommes arrêtés cinq minutes devant cette toile avec notre groupe et nos deux guides, il aurait fallu s’y recueillir seul le temps qu’il faut, le temps que la stupéfaction se dissipe, infuse lentement …

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Rembrandt est le peintre de la destinée humaine, du spirituel, et c’est dans la banalité de la vie quotidienne que lui apparaît le divin. Il a de la bible une connaissance viscérale, il a la tripe biblique. Aucun guide ne le dira, ce n’est pas politiquement laïc, et pourtant, un tiers de son oeuvre peint, dessiné et gravé plonge ses racines et ses sujets dans la Bible.

Il s’agit (épisode de l’Evangile selon Saint Luc) d’un fils qui réclama à son père sa part d’héritage, voyagea, dilapida sa fortune, et revint à la maison totalement démuni. Le père lui pardonne et l’accueille avec amour. L’autre fils, qui était resté sage auprès de son père, ne comprend pas, il regarde son frère avec froideur, il se tient à l’écart, et se sait tenu à l’écart, de cette scène chaleureuse de retrouvailles.

Vincent van Gogh a dit de ce tableau : « pour peindre comme cela, il faut être mort plusieurs fois ».

Rembrandt mourut en effet plusieurs fois, c’est son dernier tableau achevé, son fils Titus est mort, sa chère Saskia mourut aussi, puis sa seconde femme Heindrikje. Il reste absolument seul dans son immense chagrin, il n’a plus que Dieu, et va bientôt mourir.

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Sa vision se dépouille et s’approfondit de plus en plus.
Il peint l’empoignade du coeur, profonde, sauvage, définitive, d’un père qui n’a plus que l’amour à offrir.
Les deux mains, l’une fine, fragile, féminine, l’autre trapue, vieillie, masculine, s’apposent sur le dos du fils, et encadrent la partie de chair nue dans l’accroc de la chemise. Le fils arrive comme à sa naissance, enfant nu dans les mains de son père et de sa mère. Le pardon est total.
Les silhouettes dans la pénombre sont des contrepoints, qui renforcent encore le miracle intérieur qui se joue entre le vieux père et son fils en plein désarroi.
Une lumière extraordinaire les enveloppe, les isole et transporte le spectateur.
Entre ces mains s’abolit la détresse, s’accomplit la tendresse.

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Avant Le retour du fils prodigue, nous avons vu trois autres Rembrandt vite fait, même pas le temps de prendre une photo correcte ! Le musée de l’Ermitage possède un grand nombre de Rembrandt, vingt-et-un tableaux je crois, le musée en a même vendu deux.

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Il est dommage que notre groupe n’ait pas pu consacrer plus de temps à la peinture hollandaise, car c’est elle qui constitua le point de départ du musée, de la collection de Catherine II.

Indisciplinés, mon mari et moi courûmes jeter un oeil sur les Gerbrand van den Eeckhout (un élève de Rembrandt dont je reparlerai plus tard) et rejoignîmes le groupe à toutes jambes, qui était déjà descendu à l’étage en dessous !

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Les grands et petits espaces de l’Ermitage

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La Place du Palais de Saint Pétersbourg semblait encore endormie sous l’édredon de ciel gris. C’était pourtant l’après-midi. Elle surprend par son étendue et sa forme en demi-cercle. Egalement par le contraste des couleurs et des styles architecturaux. La façade courbe, dessinée par Carlo Rossi, percée par une porte triomphale rappelant celle de Brandebourg à Berlin, est sobrement classique dans ses tons vanille.
La très haute colonne rose praline, un seul bloc de granit, surmontée de l’ange tenant la croix, alors qu’à la cathédrale Saint Pierre Saint Paul, c’est la croix qui soutient l’ange, porte le nom du tsar Alexandre vainqueur de Napoléon en 1812. Et, ironie curieuse, ce monument fut édifié entre 1830 et 1834 par un Français, ancien soldat de Napoléon, Auguste de Montferrand.

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L’autre côté de la place est rectiligne et vert amande, bordé par le gigantesque Palais d’Hiver de style baroque.
A l’horizon on aperçoit l’Amirauté et sa flèche dorée.
Les multiples lignes tracées au sol font soupçonner que la circulation automobile doit être intense en été.
Nous avons de la chance et le musée pour nous tout seuls, ou presque !

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A gauche s’aperçoit aussi le dôme doré de la cathédrale Saint Isaac.
Le palais d’hiver fut au départ une idée de Pierre Le Grand pour passer l’hiver, et l’actuel palais d’hiver est l’oeuvre d’un autre Italien, Bartolomeo Rastrelli, commandée par la fille de Pierre, la tsarine Elizabeth. Construit de 1754 à 1762.
Voilà pour la petite histoire.
Place maintenant aux impressions.

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Nous pénétrons dans la galerie d’honneur, d’une blancheur resplendissante, aspergée de lumière par de grandes appliques rococo.

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Au bout de notre marche aux flambeaux, nous gravissons l’escalier d’honneur et nous nous sentons, certes honorés, mais tout petits sous un tel décor.

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Le Palais d’Hiver flamboie d’or et de marbre neigeux, les lustres grandioses allument une ignition intérieure, que les photos sans flash ne rendent pas, mais qui laisse une forte impression rétinienne.

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Rayonnements et reflets partout, dorures, fenêtres, miroirs, tout un écroulement des formes dans des kaléidoscopes fascinants … cette scintillation permanente éblouit.

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Nous traversons les salons d’apparat, immenses , somptueux, et les enfilades vertigineuses. Ne semons pas pas notre guide, nous pourrions nous perdre, surtout si l’on avance la tête en l’air.

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Salle du trône
La marquèterie du parquet au sol reprend les motifs du plafond.

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La lumière tombe des plafonds en une pluie de cristaux étincelants, et se filtre un chemin mousseux au travers des stores bouillonnés d’une blancheur neigeuse. J’ai admiré leur propreté qui doit exiger un entretien régulier. Au Louvre, les stores en fibre grise synthétique sont peut-être plus pratiques mais beaucoup moins beaux.

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Il y a une enfilade de la Neva, comme au Louvre il y a la grande galerie du bord de l’eau.

Voici la galerie patriotique, qui fait beaucoup penser à la galerie d’histoire de France, créée par Louis-Philippe au château de Versailles.
Encore et toujours des parquets multicolores et précieux tout à fait étonnants. On déambule tantôt le nez en l’air, tantôt les yeux au sol.

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Le plan du musée, distribué en plusieurs langues, et imprimé sur une feuille pliée en trois volets correspondant aux trois étages, ressemble beaucoup au plan du Louvre.
Grand Ermitage, Petit Ermitage, Nouvel Ermitage … on s’y perd, comme au Louvre on s’oriente mal entre les quartiers Denon, Sully et Richelieu, pourtant assez simples à repérer.

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Le terme « Ermitage » est dû à Catherine II qui voulait, à côté de sa vaste résidence d’hiver, un petit palais plus confidentiel, où elle mènerait une vie intime ( gemütlich puisqu’elle était allemande), dans une sorte d’ermitage. Ainsi naquit le Petit Ermitage. Cette mode des pièces plus petites, des boudoirs, lancée par Louis XV, se répand dans toute l’Europe au XVIIIème siècle.

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Le Petit Ermitage fut doté d’un jardin suspendu, installé sur le toit du premier étage (second étage pour les Russes), apportant plus d’intimité encore. Des arbustes et des fleurs y furent plantés, des statues le décorent.
En hiver, ces statues sont protégées du gel par de grosses caisses en bois, alors qu’en Europe occidentale un fourreau de paille ou mousse synthétique suffit. Je me disais aussi que les cabanes du jardinier étaient bien nombreuses pour ce petit parc!

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Catherine II (1729-1796) , arrivée d’Allemagne pour épouser le jeune Pierre III héritier de la couronne, était une grande collectionneuse d’art, et elle fit construire des ermitages pour abriter ses vastes collections.

C’est là que le musée fait voir ses chefs-d’oeuvre, dans des appartements richement décorés.

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Nous visitons les salles de peinture italienne, admirables, mais hélas point la peinture française du XVIIIème siècle, qui était pourtant de la peinture contemporaine pour la Grande Catherine, ni la peinture de son pays, la peinture allemande. J’en suis navrée, mais en groupe, même restreint, on ne peut guère faire autrement.

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J’aime les alternances de couleurs, l’harmonie des tentures encadrant les tableaux. L’oeil se transporte d’un cadre sculpté fantastique entourant une toile non moins prestigieuse vers un meuble, une porte, un plafond de la même richesse, et puis se laisse attirer par une fenêtre donnant sur une cour enneigée, sur la Neva gelée …

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Les chats de l’Ermitage.
Ici c’est le Nouvel Ermitage, avec la galerie des loges de Raphaël.

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Dans ma jeunesse, l’Ermitage de Saint Pétersbourg était le deuxième plus grand musée du monde, après le Louvre. Je ne sais pas s’il est toujours second, ou troisième maintenant, mais il est vrai que tant de richesses donnent le tournis, car il faut à la fois admirer les oeuvres d’art des collections et la décoration fabuleuse du palais, écouter le guide et prendre à la volée des photos, veiller à bien suivre le groupe et retenir la substantifique moelle de ce musée d’exception …

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Je dirai bientôt quelques mots de mon tableau préféré dans le musée !

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Détails d’intérieur

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      Extérieur côté rue … et côté cour

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      Entrons …

Un appartement russe confortable réunit toutes les recherches de la civilisation anglaise et française ; au premier coup d’oeil, on pourrait se croire dans le West End ou le faubourg Saint Honoré ;

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Partout les fenêtres sont doubles, et l’espace laissé libre entre les deux vitrines est recouvert d’une couche de sable fin destiné à absorber la buée, et qui empêche la glace d’étamer les carreaux de ses fleurs de vif-argent.

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À cause des doubles vitrages, les fenêtres en Russie n’ont ni volets ni contrevents, ni jalousies ; on ne pourrait les ouvrir ni les fermer, car les châssis sont à demeure pour tout l’hiver, et soigneusement lutés.

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Les pièces sont plus vastes et plus hautes qu’à Paris. Nos architectes, si ingénieux à modeler des alvéoles pour l’abeille humaine, découperaient tout un appartement et souvent deux étages dans un salon de Saint Pétersbourg.

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Les gueules de cuivre des calorifères soufflent sans interruption de nuit comme de jour ; leurs trombes brûlantes et de grands poêles aux proportions monumentales, en belle faïence blanche ou peinte, montant jusqu’au plafond, répandent leur chaleur soutenue là où les calorifères ne peuvent déboucher.

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Les cheminées sont rares ; elles ne servent, quand il y en a, qu’au printemps et à l’automne. En hiver elles entraîneraient le calorique et refroidiraient la chambre. On les ferme et on les remplit de fleurs.

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Les fleurs, voilà un luxe vraiment russe ! Les maisons en regorgent ! Les fleurs vous reçoivent à la porte et montent avec vous l’escalier ; des lierres d’Irlande festonnent la rampe ; des jardinières sur les paliers font face aux banquettes. Dans l’embrasure des croisées s’étalent des bananiers avec leurs larges feuilles de soie ;

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des talipots, des magnolias, des camélias arborescents vont mêler leurs fleurs aux volutes dorées des corniches ;

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des orchidées papillonnent en l’air autour des culs de lampes en cristal, en porcelaine ou en terre cuite curieusement ouvragée.

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Il semble que, par cette profusion de verdure, l’oeil cherche à se consoler de l’implacable blancheur de l’hiver : le désir de voir quelque chose qui ne soit pas blanc doit devenir comme une sorte de maladie nostalgique en ce pays où la neige couvre la terre plus de six mois de l’année.

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L’intérieur que nous venons de décrire n’est point celui d’un palais, mais d’une maison, non pas bourgeoise, – ce mot n’a guère de signification en Russie – mais d’une maison comme il faut. Saint Pétersbourg regorge d’hôtels et de palais immenses dont nous ferons connaître quelques uns à nos lecteurs.

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Voilà recopiés ci-dessus des extraits du Voyage en Russie de Théophile Gautier, au chapitre Détails d’intérieur.

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Gautier avait passé l’hiver 1858-59 à Moscou puis à Saint Pétersbourg et il en dresse un récit captivant. C’est un réel plaisir de le lire et je recommande cette lecture à tous ceux qui ont approché l’hiver dans l’une de ces villes, elle prolonge et amplifie les sensations déjà exaltantes vécues sur place. Plusieurs semaines après le retour, les livres gardent vives les joies du voyage.

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Nous avons visité l’un de ces hôtels somptueux de Saint Pétersbourg, le plus luxueux peut-être, le palais Ioussoupov. Il est connu car c’est dans une petite chambre au sous-sol que fut assassiné Raspoutine par Félix Ioussoupov. Mais ce n’est pas l’attrait principal de cette noble demeure. Elle est magnifiquement meublée, décorée, offrant aux yeux des matières exceptionnelles, lapis lazuli, malachite, bois précieux, porcelaines, soieries, cristaux, dans des harmonies de couleurs très raffinées.

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Il faut baisser les yeux sur les parquets marquetés, et les lever sur les luminaires qui m’épateront partout dans la ville.

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Dans cette maison musée les plantes vertes ne transforment plus les boudoirs en serres chaudes, mais on imagine ses hôtes distingués conversant de manière intime dans les profonds sofas, en langue française comme cela était de tradition, dans d’autres langues aussi, celles poétiques de Goethe et de Byron. La bibliothèque est remplie de livres en allemand, anglais, français .

IMGP0682 L’ennemi juré était cependant admiré.

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Nicolaï Ioussoupov était un grand amateur d’art et avait une galerie de tableaux

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ainsi qu’un théâtre

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Ce fut la première fois que j’ai vu des meubles en bois de bouleau, bouleau de Carélie :

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Le nombre de mes photos est l’aune de mon admiration … Comment s’arrêter ? Avec le dernier paragraphe de « Détails d’intérieur » du Voyage en Russie de Théophile Gautier ? Le voici:

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    Après le dîner, l’on se disperse dans les salons. Sur les tables gisent des albums, des livres de beauté, des keepseakes, des landscapes qui servent de contenance aux gens embarrassés ou timides. Des stéréoscopes tournants offrent la distraction de leurs tableaux mobiles ; parfois une femme se lève, cédant aux instances, va s’asseoir au piano, et chante en s’accompagnant quelque air national russe ou quelque chanson tzigane, où la mélancolie du Nord se mêle à l’ardeur du Midi, avec un accent étrange, et qui ressemble à une cachucha dansée au clair de lune sur la neige.

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