Le divin poulet rôti

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    Festin d’apparat, Histoire d’Olivier de Castille et d’Artus d’Algarbe, Paris, BnF, Département des manuscrits, notice.

Proust ! ai-je crié silencieusement en écoutant cette semaine une conférence ayant pour sujet la gastronomie médiévale.
Comment se nourrissait-on au moyen-âge, de quoi se composaient les repas, les festins, comment étaient dressées les tables, quelles étaient les règles de bonne conduite … ? Les réponses se retrouvent dans la très belle exposition virtuelle de la BnF sur cette page, qui peut être visitée également en anglais.

Il y avait au moyen-âge une hiérarchie du goût : les viandes et les légumes n’étaient pas tous appréciés de la même façon pour une question d’ordre moral, ou religieux.
Les viandes et les légumes sont préférés quand les animaux et les plantes s’éloignent du sol, s’élèvent vers le ciel.

Les nobles n’aiment pas le cochon, trop près de la terre dans laquelle il se vautre, et cette viande est réservée aux paysans. Le boeuf, plus haut sur pattes, est apprécié, et le mouton, animal de Dieu, est un favori. Les volailles, ces animaux ailés et célestes, sont les viandes préférées.
Les légumes suivent le même principe, les racines, les raves sont les légumes du peuple, on se méfie des salades trop près du sol, on préfère les épinards qui s’élèvent, et les nobles se délectent de fruits, poussant dans le ciel, et tout particulièrement les fruits exotiques.

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    Grandes Heures d’Anne de Bretagne, fin XVe siècle, Paris, BnF, Département des manuscrits, notice.

La viande la plus valorisée est le poulet. Le poulet rôti est le fin du fin du festin, le roi des nobles tables.
Pourquoi ?
Le poulet rôtissant à la broche prend la riche couleur de l’or, et quand on le pique, il sort de sa peau luisante un jus qui est comparé au sang du Christ sur la croix. C’est un plat presque sanctifié.

Le poulet rôti resta très longtemps le plat du dimanche, réservé au jour du Seigneur !

Comment ne pas penser à la description de Proust ! A Combray, le jeune narrateur surprend Françoise, la cuisinière, en train de trucider un poulet pour le repas du dimanche. Elle s’acharne sur l’animal avec une certaine cruauté, qui lui sera vite pardonnée, quand elle apportera à table la merveille dorée, décrite précisément dans le registre du vocabulaire religieux.

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Marcel Proust savait-il qu’au moyen-âge le poulet rôti était ainsi divinisé ? Sa métaphore est en tout cas merveilleuse.

      Quand je fus en bas, elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte douceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d’or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d’un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : « Sale bête ! » Je remontai tout tremblant ; j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même… ces poulets ?…

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

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    Roman de Lancelot en prose, France, XVe siècle, Paris, BnF, Département des manuscrits, notice.

Eclaircissement

L’envie d’un nouveau décor voltigeait dans ma tête, je frémissais d’un pressant désir d’éclaircir mon cadre de vie, sur lequel s’est posé le papillon de ma fantaisie, et voilà que mes rouleaux et pinceaux orchestrent dans mon intérieur une symphonie en blanc majeur.
Est-ce la mode, l’arrivée de l’hiver et ses jours sombres, un besoin de se réveiller le moral, qui me poussent ainsi à transformer la salle de séjour en grand album ( forcément blanc puisque « album » veut dire blanc) ? Un peu de tout cela.
L’éclaircissement de la maison passe par celui de mon blogue, le temps me manque pour remplir les pages virtuelles, d’autres missions m’appellent aussi, donc je serai moins présente du côté de chez Grillon du Foyer. Mais Marcel me retient par la barbichette, pour lui au moins je reviendrai.

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    Joseph Christophe, La tasse de thé, D.A.G. Louvre, notice

Les modes et les couleurs, c’est bien connu, suivent une sinusoïde, le clair cède à l’obscur, puis revient, ce qui paraissait chouette (pour ne pas dire chic) devient moche (pour ne pas dire tocard) puis retrouve de la grâce et ainsi de suite. Je m’aperçois que je procède comme madame Swann.

Odette Swann venait justement d’apprendre ce mot : tocard, et ce néologisme lui ouvrit de nouveaux horizons ! Il lui permit de reléguer sans remords au grenier tout ce qui était dans le goût extrême-oriental, et de laisser s’engouffrer chez elle tout l’art lumineux du XVIIIème siècle.
Les petits bouquets Louis XV brodés sur les coussins chassèrent les dragons chinois. Les murs sombres et les laques noirs ou dorés japonisants disparurent des salons blancs. Dans sa chambre claire, que madame Swann ne quittait plus pour travailler, transformée en boudoir, la délicate et claire porcelaine de Saxe remplaça les grosses potiches et les magots.
Ayant abandonné ses kimonos, elle prenait désormais le thé chaque après-midi dans de mousseux peignoirs Watteau en soie blanche ou rose. Le bonheur du siècle de Louis XV l’avait transformée, épanouie, et, plus rose, plus enrobée, elle avait rajeuni, ses amies ne la reconnaissaient plus ! Comme si son décor avait déteint sur elle. Mais son mari, Charles Swann, voyait toujours en elle l’image immuable, intemporelle d’un Boticelli.

De très belles pages autour de madame Swann et de sa tasse de thé ( cup of tea, préférait-elle dire) se lisent dans la première partie de À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

L’ange et la plume

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      Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout bas comme elle donnait sans s’en rendre compte à ses mains pensives le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui trempe sa plume dans l’encrier que lui tend l’ange, avant d’écrire sur le livre saint où est déjà tracé le mot Magnificat. Mais il ajoutait : « Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu’elle le sût pour qu’elle fît autrement. »

      Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de madame Swann

Charles Swann contemple Odette et voit en elle toute la grâce d’un Botticelli. On sourit de manière attendrie devant l’admiration tendre de Swann qui fait toujours se superposer sa femme à une oeuvre d’art.
Le jeu des mains dans ce tableau est en effet merveilleux.
Un geste délié pour de magnifiques déliés.

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    Sandro Botticelli, La Madone du Magnificat, 1481, Galerie des Offices Florence, wikipedia

Les quatre évangélistes furent des écrivains, ils tinrent la plume pour rédiger leurs évangiles, et ce sujet a fourni de nombreux et magnifiques tableaux.

Voici Saint Matthieu et l’ange, dans un tableau que j’aime beaucoup :

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    Barent Fabritius, Saint Matthieu et l’ange, 1656, musée des beaux arts de Montréal, notice

Barent Fabritius était le frère de Carel, et fut influencé par Rembrandt, qui, lui aussi, traitera un peu plus tard ce sujet, revoir sur cette page.
Matthieu écoute ce que lui dicte l’ange. Il paraît pensif, il médite, cherche ses mots pour écrire.

Puisque Jordaens est à l’honneur à Paris cet automne, citons ce très beau tableau du Louvre :

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    Jacob Jordaens, Les quatre évangélistes, 1625-1630, Louvre, notice

La personne qui servit de modèle pour Saint Matthieu avec sa plume à droite dans le tableau s’appelait Abraham de Graef, dit Grapheus, et il était calligraphe, il tenait les registres de la guilde de Saint Luc. Il était donc bien à sa place dans le rôle de Saint Matthieu.

Fermons l’encrier, la plume de la Bible sera le point final de mon sujet. Mais je ne jette pas l’encre et reviendrai bien un jour vers ces plumes des belles lettres !

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