La plume de George Sand

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Voici le livre à la couverture rouge, le roman berrichon de George Sand, François Le Champi, que la maman du petit Marcel avait lu à son fils, à haute et douce voix, presque toute une nuit à Combray pour calmer son chagrin.
Quelques décennies plus tard, le narrateur retrouve un exemplaire du petit livre dans la bibliothèque du prince de Guermantes, et son émotion est intense. Ce livre fait renaître le petit garçon de Combray.

    Certes, la « plume » de George Sand, pour prendre une expression de Brichot qui aimait tant dire qu’un livre était écrit d’une plume alerte, ne me semblait pas du tout, comme elle avait paru si longtemps à ma mère avant qu’elle modelât lentement ses goûts littéraires sur les miens, une plume magique. Mais c’était une plume que, sans le vouloir, j’avais électrisée comme s’amusent souvent à faire les collégiens, et voici que mille riens de Combray, et que je n’apercevais plus depuis longtemps, sautaient légèrement d’eux-mêmes et venaient à la queue leu leu se suspendre au bec aimanté, en une chaîne interminable et tremblante de souvenirs.

    Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Matinée chez la princesse de Guermantes

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La plume de George Sand … l’expression est à prendre au sens figuré : le style de l’écrivain. Celui-ci ne fascine pas particulièrement le narrateur adulte. Cependant, François Le Champi dépasse la plume de George Sand, c’est le livre lu à un moment précis, le soir le plus doux et le plus triste de sa vie, lu en des circonstances telles que ce livre est bien plus qu’un livre, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de couleurs, d’humeur du moment, de climat, il est rempli d’une essence très subjective et incommunicable.

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Mais dans le passage que j’ai recopié ci-dessus, le mot plume est pris aussi au sens propre, et je trouve cette image amusante et magnifique. La plume de George Sand, objet en matière animale ou minérale, comme si on l’avait frottée, tel un bâton d’ébonite, pour la rendre magnétique, aimante mille petits souvenirs de Combray, qui se suspendent de manière fébrile et fragile. On voit bien l’image de la queue leu leu branlante d’objets ultra-légers aimantés, mais cette chaîne éphémère relie, non pas des objets, mais des souvenirs.
C’est là tout l’art miraculeux de Proust, il entremêle les choses concrètes et les idées dans des métaphores uniques, vraiment poétiques.
Cet épisode dans la bibliothèque du prince de Guermantes est, à mon avis, la plus belle ode dédiée aux livres que l’on puisse lire.

Buvons de l’encre !

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      Etourdissons-nous avec le bruit de la plume et buvons de l’encre. Cela grise mieux que le vin.

      Gustave Flaubert
      , lettre à Ernest Feydau, Croisset, 15 juillet 1861

flaubertpa On trouve cette pensée de Flaubert dans ce petit recueil, Pensées et aphorismes aux éditions Arléa.

Ce sont des extraits de lettres, dans lesquelles Flaubert formulait ses idées à propos de la littérature, la lecture, l’écriture. Tout un chapitre est consacré aux réponses qu’il écrivit autour du tapage provoqué par son roman Madame Bovary.

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      Tout ce qui touche une plume doit avoir trop de reconnaissance à Hugo pour se permettre une critique ; mais je trouve, extérieurement, que les dieux vieillissent.

      Flaubert, lettre à Madame Roger des Genettes, Croisset, juillet 1862.

Les dieux vieillissent, oui, mais on revient vers eux, on les admire encore, malgré la modernité.

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L’encre et l’ivresse des mots entêtent sans donner la gueule de bois.

Mais l’expression « la gueule de bois » a donné un jeu de mots, celui-ci est rapporté dans Le livre des métaphores de Marc Fumaroli.
Paul Léautaud écrit qu’Emile Goudeau, qui avait créé le cabaret du Chat noir, avait dit un jour de 1908, où il avait fait la noce, qu’il avait la gueule de Jules Bois. Bois était un homme de lettres, né en 1868, auteur d’ouvrages sur l’ésotérisme, et ce mot de Goudeau avait fait sa célébrité.

Le mot encre vient d’un terme technique du grec tardif, enkaustikè, issu de kaiein = brûler, l’encaustique permettait de peindre avec mélange de cire chaude et de colorant. L’odeur de l’encre rappelle des souvenirs comme celle de l’encaustique !

La pendule et la plume

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      Vers sans rimes

      Le bruit de ton aiguille et celui de ma plume
      Sont le silence d’or dont on parla d’argent.
      Ah ! cessons de nous plaindre, insensés que nous fûmes,
      Et travaillons tranquillement au nez des gens !

      Quant à souffrir, quant à mourir, c’est nos affaires
      Ou plutôt celles des toc-tocs et des tic-tacs
      De la pendule en garni dont la voix sévère
      Voudrait persévérer à nous donner le trac

      De mourir le premier ou le dernier. Qu’importe,
      Si l’on doit, ô mon Dieu, se revoir à jamais ?
      Qu’importe la pendule et notre vie, ô Mort ?
      Ce n’est plus nous que l’ennui de tant vivre effraye !

      Paul Verlaine, recueil Chair

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Arrêtons les pendules, pour une heure seulement ! Elles repartiront à l’heure … d’hiver, et c’est une heure supplémentaire, qui est accordée aujourd’hui à nos plumes … de couettes, d’oreillers, et peut-être d’encrier !

Le bruit de la plume prenait autrefois la cadence de l’horloge, gratte-gratte-tic-tac, c’était la sonate de l’écrivain dans son bureau.
A l’école aussi, la pendule rythmait les pages d’écriture, la sonnerie générale faisait se reposer les plumes dans les plumiers.

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    François Boucher, Portrait de la marquise de Pompadour, 1756, Alte Pinakothek Munich, notice

Dans ce portrait, que j’ai choisi car il présente à la fois une pendule et une plume, on peut remarquer un détail intéressant. Au sol, devant le petit chien noir de la marquise, qui s’appelait Mimi, se trouvent des roses et ce qui ressemble à des plumes métalliques.
Il n’est pas certain que ce porte-plume porte bien une plume en métal, mais on pourrait le penser. Les plumes métalliques artisanales étaient fabriquées depuis très longtemps à titre expérimental et ponctuel, elles n’empêchaient pas l’emploi de la plume d’oie traditionnelle. La marquise de Pompadour était curieuse des nouveautés, lisait et écrivait beaucoup, elle aurait pu s’intéresser à ce mode particulier d’écriture.

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Les roses et la pendule caractérisent la vanité, l’aspect éphémère de la vie, la fuite du temps. Seuls les écrits restent !

Plume et encre brune

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    Jacob Jordaens, Sainte Famille, plume et encre brune, mba Besançon, notice

Le talent multiple et extraordinaire du peintre flamand Jacques Jordaens est à découvrir au Petit Palais à Paris cet automne.
Voici la présentation de l’exposition

Les librairies de province permettent heureusement d’acheter les catalogues des grandes expos parisiennes, et, si hélas je n’irai pas flâner dans la capitale, j’ai pu me plonger dans le très beau livre de cette riche exposition.
Merveille !

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Les expositions temporaires permettent de découvrir des toiles du monde entier et en particulier des dessins, qui ne peuvent pas être montrés à tout moment dans les musées en raison de leur bonne conservation. Les dessins d’un peintre révèlent souvent une virtuosité fascinante.
Il y a dans le dessin une spontanéité, une vivacité du trait, une expressivité frappantes.

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Puisque mon sujet de la semaine tournait autour de la plume, je me penche spécialement sur ce merveilleux dessin à la plume qui prend sur le vif la famille de l’artiste, la transformant en Sainte Famille.
Le musée des beaux arts de Besançon possède un fonds très riche de dessins et celui-ci, malgré son médiocre état de conservation, me paraît extrêmement attachant.

On ne sait pas très bien distinguer la scène profane ou religieuse, une simple famille a servi de modèle pour celle de la Bible. On reconnaît la Vierge et l’Enfant Jésus au centre du dessin, la Vierge regarde tendrement sa mère, Sainte Anne, assise dans un haut fauteuil en osier et désignant son petit-fils. Joseph a une expression amusante, il lit au coin du feu où le chat sommeille. Une servante apporte une bougie.
Seul l’Enfant Jésus regarde le spectateur. Le jeu de regards est captivant dans ce dessin tracé d’une plume alerte.

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Aujourd’hui mes doigts sont comme teintés à l’encre brune. Nous avions cueilli un quintal de poires dans le jardin il y a deux semaines. Les fruits ont mûri trop rapidement, le temps est trop doux … blette, voilà l’adjectif redoutable !
Alors j’ai épluché ces cent kilos de poires depuis quatre jours, et les ai mises en soixante-quatorze pots de confiture ! Et cette semaine, j’ai gardé ma petite-fille, donc l’ordinateur ne m’a plus vue.
Lui ai-je manqué ? Lui, m’a manqué !

Un survol dans les plumes

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Trempons la plume dans l’encrier de son histoire !
Quand, il y a deux ans, j’ai découvert cette machine, une presse pour plume d’acier, je me suis procuré un livre fort bien illustré et documenté, peut-être hélas épuisé maintenant, La mémoire des Sergent-Major par Jean-Pierre Lacroux et Lionel van Cleem.

Comment nomme-t-on le collectionneur de plumes métalliques? Le livre le dit peut-être, je ne l’ai pas lu, le « stylophile » n’est pas assez précis. Il existe quelque dix-mille variétés de plumes d’acier, de quoi se lancer dans la collection en effet !
À partir d’une vingtaine de types de base se sont multipliés les genres, la fantaisie et les brevets techniques ont raffiné les modèles à l’infini.

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En France, la capitale de la plume d’acier était Boulogne-sur-Mer, qui prit modèle sur la ville de Birmingham en Angleterre.
Voici ici l’histoire d’une steel pen manufactory à Birmingham. Plusieurs entreprises de plumes métalliques furent crées dans cette ville à partir du quartier des orfèvres. Le métal n’était pas noble, mais le travail de la plume s’apparentait à l’orfèvrerie.

La technique traversa la Manche, et, comme la dentelle (certaines plumes ressemblaient à de la dentelle), s’implanta dans le Pas-de-Calais.

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Depuis l’Antiquité ont été essayées des plumes métalliques artisanales, mais les premières plumes fabriquées en quantité industrielle apparurent vers 1820 à Birmingham.
En France en 1835, après une période pendant laquelle l’importation de produits manufacturés en Grande-Bretagne fut interdite, le roi Louis Philippe l’autorise avec des droits de douane prohibitifs. Pierre Blanzy, importateur de produits britanniques à Boulogne-sur-Mer et conscient du succès considérable de la plume d’acier, se rend à Birmingham pour prendre des leçons, s’associe à un professeur de math, Eugène Poure, et crée en 1846 la société Blanzy-Poure à Boulogne, d’où sortiront les plumes Sergent-Major. L’acier provient de Sheffield.

En 1900, la France produit annuellement 500 millions de plumes. Les trois usines de Boulogne emploient 1600 personnes, un quart d’hommes, trois quarts de femmes.

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De la plus simple à la plus sophistiquée, chaque modèle de plume avait un nom, et le plus retentissant fut « Sergent-Major » qui, pourtant, ne fut pas attribué à la meilleure qualité de chez Banzy-Poure, mais à la plus banale.
En 1870, il fallait reconquérir l’Alsace et la Lorraine et motiver le peuple et ses écoliers. Les boîtes de plumes baptisées Sergent-Major furent décorées d’un chef menant à la victoire les armées françaises au fil de l’Histoire, une bande tricolore, bleu-blanc-rouge achevait cet accent patriotique. La plume a conduit à la victoire de 1918 !

      Exigez la marque SERGENT-MAJOR sur chaque plume et la bande tricolore autour de la boîte !

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        Henri Geoffroy, En classe, Ministère de l’Education Nationale Paris

Le mot et la plume

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      Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
      Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
      Je fis une tempête au fond de l’encrier,
      Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
      Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
      Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
      Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
      Discours affreux ! — Syllepse, hypallage, litote,
      Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
      Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
      Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
      Tous ces tigres, les huns, les scythes et les daces,
      N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
      Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
      Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
      Guichardin a nommé le Borgia, Tacite
      Le Vitellius. Fauve, implacable, explicite,
      J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
      D’épithètes ; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
      Je fis fraterniser la vache et la génisse,
      L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.

    Victor Hugo, extrait de Réponse à un acte d’accusation, recueil Les Contemplations, poème en entier sur cette page

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      Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.
      La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant ;
      La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,
      Frémit sur le papier quand sort cette figure,
      Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu,
      Face de l’invisible, aspect de l’inconnu ;
      Créé, par qui ? forgé, par qui ? jailli de l’ombre ;
      Montant et descendant dans notre tête sombre,
      Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau ;
      Formule des lueurs flottantes du cerveau.

    Victor Hugo, Suite, extrait, recueil Les contemplations, la suite est sur cette page

Ces très longs poèmes de Victor Hugo ont pour sujet le mot, et rappellent étrangement les aventures qu’Eric Orsenna inventa autour de ces mots qui sont des êtres vivants.

Pas de mot écrit sans la plume !

Quelle est donc cette machine que j’ai photographiée et que l’on voit ci-dessus ?
Elle est en fonte, pèse lourd, s’actionne simplement en tournant la manette d’un quart de tour. Cette manette revient automatiquement à sa place initiale.

Imaginons l’ouvrière qui, autrefois, actionnait des milliers de fois par jour cette manette !

Ce lourd engin servait à fabriquer une plume !

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La plume métallique n’aura vécu qu’un siècle et demi, du début du XIXème siècle aux années soixante du XXème, alors que la plume d’oie a servi aux écrivains pendant un millénaire.
Les marques les plus connues en France sont Sergent-Major et Baignol&Farjon. La plume en acier fit de la résistance à l’école quand apparut le stylo-bille, celui-ci était interdit par les enseignants.
Les plumes aujourd’hui ne sont plus utilisées que par les artistes.
Et puis un jour, disparus les encriers en porcelaine ou en verre dans les pupitres, les grandes bouteilles d’encres avec leur bec verseur, les porte-plumes, les buvards, les essuie-plumes en peau de chamois, les pâtés sur les cahiers et les doigts tachés, les pleins et les déliés, les majuscules calligraphiées !

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La machine ci-dessus, qui m’a été généreusement offerte, permet de percer la plume métallique. On tourne la manette, la force est démultipliée par l’hélice, et la pointe perce la feuille métallique.
Ce trou central s’appelait la lumière.

Il y avait différentes machines pour les étapes de fabrication :

  • Le découpage des flans dans les bandes d’acier, pour obtenir une forme incurvée, biseautée
  • le perçage du jour central. Une ouvrière perçait 14000 à 20000 plumes par jour
  • le fendage, le marquage, le recuit, l’estampage du décor, la mise éventuelle en couleur
  • le formage, la trempe, le doucissage, le nettoyage, le polissage, l’aiguisage
  • le vernissage, car la plume ne doit pas rouiller dans l’encre, le triage, l’emboîtage
  • On n’imagine pas vraiment tout le travail qu’exigeait la fabrication d’une plume. Nous sommes parfois nostalgiques aujourd’hui de ces jolies ailettes d’acier, mais n’oublions pas les courbatures des ouvrières et leurs doigts écrasés par les lourdes machines !

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      Rembrandt, Portrait d’homme taillant une plume d’oie, Museumslandschaft Hessen Kassel, notice

    Encore lui

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    Dans le journal La Croix daté d’hier, jeudi 17 octobre, est publiée une critique de Bruno Frappat concernant le dictionnaire amoureux de Marcel Proust par J.P. et R. Enthoven.

    Aïe, besoin de réagir …

    Bruno Frappat dit :

      Quand les Enthoven écrivent qu’il faut, pour devenir un « proustien respectable », lire au moins quatre fois la Recherche dans sa vie, on présume qu’ils parlent d’expérience. Même si cette invite à reprendre quatre fois de cet énorme plat peut décourager ceux qui n’y ont guère trempé les lèvres ou en sont restés – faiblesse inavouable en société – au hors-d’œuvre de Swann.
      Autre grave question que suggère ce Dictionnaire qui se veut inspiré par « le caprice et la simplicité » : est-il de nature à faire aimer Proust?? À chaque lecteur éventuel, bien sûr, sa réponse. La nôtre relèvera de la catégorie de la perplexité, un peu sonnée vu la longueur du parcours, et une formule sacrilège la résumerait : « Tout ça pour ça?? » Pour ce malade, ce dandy exténué d’un autre siècle, ce graphomane grouillant de phrases entortillées comme des spaghettis, tournant autour de personnages « tous méchants », à l’exception de la grand-mère du narrateur, en tout cas tous insignifiants à nos yeux de modernes, de rationnels. Ou tous superficiels aux yeux de qui est en quête de sens, par-delà le déchaînement des sens.

    IMGP9039(pochette cousue et brodée par ma fille pour mon kindle, agrémentée d’une phrase de Proust 🙂 )

    Il me semble tout d’abord que cette collection de Dictionnaires Amoureux se place à part et que la critique de chaque volume est délicate. Il s’agit d’amour, de la passion que l’auteur formule en ordre alphabétique pour un sujet déterminé, et le but de cet auteur n’est pas systématiquement de forcer le lecteur à aimer aussi ce sujet-là. En général, les personnes qui lisent un dictionnaire amoureux sont amoureuses elles-aussi de la chose étudiée. On n’aurait pas idée, par exemple et me semble-t-il, de lire Le dictionnaire amoureux du Louvre si on n’a jamais été dans ce musée, ou du chat si on déteste ces bêtes-là.

    La critique de l’ouvrage devient moins objective que pour un autre livre quand l’amour s’en mêle. Et un amour doit-il être commenté, critiqué, controversé, la chose est si subjective ! Bruno Frappat n’aime pas Proust, et n’a pas vraiment lu La Recherche, n’est pas pénétré au coeur de sa chair. Sa critique du dictionnaire amoureux de Proust en devient d’autant plus périlleuse !

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    B. Frappat poursuit:

      Il y a quelque chose de bizarre dans ce Dictionnaire. C’est le ton rigolo, détaché, venu du genre de la conversation, art mondain qui ne supporte guère ni les nuances ni les admirations. Mais requiert, à l’inverse, un air de ne pas y toucher. En l’occurrence de ne pas se ranger dans la clique nombreuse et un peu ridicule, ridiculisée en tout cas, des « proustologues », des « proustocrates » qui, avant nos deux auteurs, ont travaillé le sujet, parfois toute une vie. Foin des érudits, des maniaques, des « dévots », des « moines copistes », des « universitaires », des thésards de tout poil et de toute nationalité, qui se sont acharnés à traquer, dans le narrateur, les traces de Marcel, et faire la liste des différences entre eux.
      Il est licite de pratiquer, comme le font les auteurs, une brillantissime démolition de ces labeurs assez vains. Et l’on éclate de rire plus souvent qu’à son tour à cette longue lecture. Mais il est étrange de s’appuyer sur la science accumulée par tant d’autres pour composer, derechef, en prenant un air narquois, un temple à ce petit dieu et ce petit monde « proustien » qu’ils rendent souvent grotesque. Sans l’avoir recherché, assurément?! Mais le résultat est là. Sinon, comment expliquer que le lecteur attentif et bien disposé de leur volumineux travail sorte de là, exténué, taraudé de doutes?: Proust et son œuvre, cela vaut-il cette accumulation de notations, de réflexions, d’analyses thématiques, de minuscules observations qui, sans cesse, font mine d’opposer le « sainte-beuvisme » et le « proustisme » intégriste?? Et, finalement, que nous apporte sur la connaissance de la société du temps et de l’homme en général, ce microscope électronique braqué sur ses vêtements, ses médicaments, sa sexualité, ses relations, ses malaises, ses « lettres de château » ridicules d’emphase, ses « becquets » et ses « paperoles »??

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    Qu’apporte un dictionnaire amoureux ? Du bonheur ! Tout dictionnaire amoureux apporte du bonheur aux autres amoureux, et en ce qui concerne Proust, ces deux amoureux que sont Jean-Paul et Raphaël Enthoven procurent une joie partagée, des sourires et des rires et invitent le lecteur aussi enflammé qu’eux à plonger encore plus profondément dans l’oeuvre.

    B. Frappat dit qu’il n’est pas de bon ton en société d’avouer qu’on n’a pas lu la Recherche. Sa société parisienne est différente de la provinciale, dans laquelle on se sent obligé de taire son engouement pour Proust. Je ne dis pas que je lis la Recherche, j’entends trop de propos méchants qui me font mal. Je préfère le silence à ces absurdités lancées par les non-lecteurs de Proust. On se sent soi-même blessé par des attaques à propos d’une oeuvre qui nous procure tant de bien-être, de réconfort, d’émotion, de bonté, de beauté, de philosophie.

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    J’invite à lire le La Croix d’hier, qui donne par ailleurs d’excellents articles à propos de la Recherche, et où le billet de Bruno Frappat s’intitule Encore lui, mais je recopie encore quelques unes de ses phrases qui ne me font pas rire :

      Donc, risquons cet aveu qui fera se tordre de rire les « proustiens » patentés : on se moque un peu de tant en apprendre. Car, hors le fait d’être un écrivain de génie, la vie de Proust, ses manies de célibataire, sa garde-robe, ses fleurs préférées, ses nuits, comment se fait-il que tout ce fourbi, depuis cent ans, paraisse si important à une partie essentielle de la classe intellectuelle ?? Et que le plus « mondialisé » de nos écrivains apparaisse à tant de peuples un monument obligatoire ?? C’est un des mystères de la culture contemporaine. Il n’est pas sans susciter l’énervement face à une forme de terrorisme : « Comment ?! Vous n’avez pas lu la Recherche jusqu’au bout ?? » 
      Non, pas encore. Il reste quelques années pour corriger ce péché capital aux yeux de ceux qui ont tout lu (ou font croire que…). « Mais alors, il faut, séance tenante, corriger ce handicap, qu’avez-vous de mieux à faire, à lire ?? »
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    Bruno Frappat ne souffrirait-il pas du mal le plus répandu dans la Recherche ? La jalousie ?
    Il n’est pas encore descendu dans les profondeurs délicieuses de ce roman, et il pourrait nourrir envers ceux, qui s’y glissent douillettement, un sentiment d’aigreur, qui le rend agressif. On est triste pour lui, alors qu’un peu de lecture simple et sereine de Proust le rendrait si heureux.

    Je peux le dire ici : dans le kindle que mes enfants m’ont offert, savez-vous quel est le premier livre que j’ai téléchargé ? À la recherche du temps perdu » pardi !

    Haïcouture

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        Solitaire automne –
        un soupir ah ! le son
        d’une cloche lointaine

        Yûsui

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        Repas d’automne
        par la porte ouverte
        entre le soleil du soir

        Chora

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        Jour de bonheur tranquille
        le mont Fuji voilé
        dans la pluie brumeuse

        Bashô

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        Soir d’automne
        il est un bonheur aussi
        dans la solitude

        Buson

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        Dans le brouillard dense
        Qu’est-ce qui se crie
        de colline à bateau ?

        Kitô

    Viennent l’automne et ses menus travaux de couture, coussins, plaid, cache-théière, sorcière et carabistouille … citrouilles et coloquintes se tricotent, se découpent, s’appliquent, et décorent la maison.
    L’improvisation est totale pour la saison mentale. On monte quelques mailles, on augmente, on croise, on diminue au hasard de l’embonpoint du cher cucurbitacée, on taille dans les tissus, on borde, on ganse, on double, on zigzague, et voilà en quelques soirées la saison parée de ses atours …

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    Je me souviens

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    Ne quittant pas Georges Pérec depuis un mois, j’ai découvert avec un savoureux plaisir son petit livre Je me souviens. À ceux qui ne connaissent pas cet ouvrage je précise qu’il s’agit d’une énumération de menus souvenirs. Insignifiants, anodins, minuscules et souriants, personnels, mais en même temps appartenant à la mémoire collective ! Chaque mini-paragraphe commence par je me souviens.

    Parmi ces quelque cinq cents souvenirs, chacun se reconnaîtra, pour une part qui sera d’autant plus grande que notre âge approche celui de l’auteur né en 1936.

    Pérec a laissé à la fin de son livre cinq pages blanches, qui permettent au lecteur inspiré par l’exercice de noter ses propres souvenirs. On s’aperçoit que cinq pages sont insuffisantes, les nano-souvenirs collectifs pullulent !

    Je me prête au jeu, en essayant de ne pas reprendre ceux de Georges Pérec qui sont chez moi aussi bien vivants.

    Je me limite pour aujourd’hui à quelques souvenirs émanant du poste de télé en noir&blanc.

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    Je me souviens d’Alain Barrière, chanteur breton qui s’appelait en réalité Bellec, et qui bêlait Ma viiiiie …. j’en ai vu …. » et j’ajoutais des vertes et des pas mûres.

    Je me souviens de Denise Glaser le dimanche midi et de son air énigmatique.

    Je me souviens de « Monsieur Cinéma » animé par Pierre Tchernia et je rédigeais des fiches pour chaque film en recopiant le générique dans le Télé 7 Jours.

    Je me souviens de Mireille et de son petit conservatoire de la chanson, de Nino Ferrer demandant Z’avez pas vu Mirza, de Sacha Distel et ses scoubidous bidous wah !, de Sheila qui était, paraît-il, un homme, de l’immuable coiffure de Mireille Mathieu, de l’accent anglais de Petula Clark et Jane Birkin.

    Je me souviens des jumeaux de la chicorée, Marc et Dominique, ainsi que des slogans « On a toujours besoin de petits pois chez soi » ou « Le beurre de Charentes-Poitou, tradition du goût ! »

    Je me souviens de l’étourdissant Jean Piat dans son rôle de Lagardère.

    Je me souviens du regard aquilin et terrifiant de François Chaumette, de la voix d’outre-tombe de Jean Topart.

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    Je me souviens d’actrices fascinantes à mes yeux, Geneviève Casile à la diction parfaite, Marie-France Boyer dans Comment ne pas épouser un milliardaire, Nadine Alari jouant des drames aussi sombres que son regard, Sophie Desmarets aux yeux rieurs, des yeux candides de Delphine Desyeux dans L’âge heureux, de la brune Christine Delaroche dans Belphégor, de la blonde Mylène Demongeot dans Fantomas, de la piquante Claude Gensac, l’éternelle épouse de Louis de Funès.

    Je me souviens de la chanson Tom Pilibi qui avait gagné le concours de l’Eurovision, j’avais sept ans et la joie au coeur en la chantant, nous n’aurions manqué en aucun cas chaque printemps cet évènement européen de la radiotélévision.

    Je me souviens du feuilleton du jeudi après-midi, Rintintin, que j’allais regarder chez la voisine car mes parents n’avaient pas encore la télé, du caneton Saturnin, de Nicolas, Nounours et Pimprenelle, du Télé-dimanche animé par Raymond Marcillac, de Rocambole avec Pierre Vernier, du chien Pollux – Margotte et Zébulon – tournicoton, de la voix de Micheline Dax, de Thierry La Fronde, des Saintes Chéries, et des adaptions réalisées par Claude Santelli d’oeuvres littéraires pour la jeunesse.

    Je m’arrête, chacun continuera dans ses propres souvenirs, et rouvrira peut-être le livre de Georges Pérec !

    Rigolette

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      La mansarde

      Sur les tuiles où se hasarde
      Le chat guettant l’oiseau qui boit,
      De mon balcon une mansarde
      Entre deux tuyaux s’aperçoit.

      Pour la parer d’un faux bien-être,
      Si je mentais comme un auteur,
      Je pourrais faire à sa fenêtre
      Un cadre de pois de senteur,

      Et vous y montrer Rigolette
      Riant à son petit miroir,
      Dont le tain rayé ne reflète
      Que la moitié de son oeil noir ;

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      Ou, la robe encor sans agrafe,
      Gorge et cheveux au vent, Margot
      Arrosant avec sa carafe
      Son jardin planté dans un pot ;

      Ou bien quelque jeune poète
      Qui scande ses vers sibyllins,
      En contemplant la silhouette
      De Montmartre et de ses moulins.

      Par malheur, ma mansarde est vraie ;
      Il n’y grimpe aucun liseron,
      Et la vitre y fait voir sa taie,
      Sous l’ais verdi d’un vieux chevron.

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      Pour la grisette et pour l’artiste,
      Pour le veuf et pour le garçon,
      Une mansarde est toujours triste :
      Le grenier n’est beau qu’en chanson.

      Jadis, sous le comble dont l’angle
      Penchait les fronts pour le baiser,
      L’amour, content d’un lit de sangle,
      Avec Suzon venait causer.

      Mais pour ouater notre joie,
      Il faut des murs capitonnés,
      Des flots de dentelle et de soie,
      Des lits par Monbro festonnés.

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      Un soir, n’étant pas revenue,
      Margot s’attarde au mont Breda,
      Et Rigolette entretenue
      N’arrose plus son réséda.

      Voilà longtemps que le poète,
      Las de prendre la rime au vol,
      S’est fait reporter de gazette,
      Quittant le ciel pour l’entresol.

      Et l’on ne voit contre la vitre
      Qu’une vieille au maigre profil,
      Devant Minet, qu’elle chapitre,
      Tirant sans cesse un bout de fil.

      Théophile Gautier, recueil Emaux et Camées

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    Une aiguille, un chat, un dé ! Le chat, avec un t et non un s, apparaît seulement dans le poème. Le dé s’ajoute à ma collection !

    Voici la notice du tableau, qui peut se consulter ici :
    Joseph-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l’absence de Germain, 1844, mba Rouen.

    J’avais remarqué ce tableau il y a six mois déjà dans le site de la RMN, mais hélas, la photo n’était pas assez grande pour y distinguer nettement le dé. Et puis, il y a quelques semaines, comme un messager charmant me faisant le don providentiel du précieux détail, comme un envoyé spécial dépêché gracieusement pour moi au musée de Rouen, une amie délicate et attentionnée a pris les photos pour moi de la petite main, l’ouvrière Rigolette. C’est ainsi grâce à elle que je peux ajouter ce dé virtuel à ma collection, et je l’en remercie infiniment !

    Le sujet de ce tableau est emprunté aux Mystères de Paris d’Eugène Sue. Cette oeuvre est expliquée sur cette page.
    Rigolette est une modeste cousette, une Mimi Pinson, une tendre grisette, et son dé doré me fait risette 🙂 !

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