Concert miaulique

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    David Teniers Le Jeune, Concert de chats, Staatsgalerie Neuburg, page du musée

Une semaine avec le chat, tel sera mon thème pour entrer en octobre, l’automne se fait doux, gris, brumeux et mon chat très câlin.

Ce tableau de Teniers appartient aux collections nationales bavaroises, cent-vingt tableaux de la peinture baroque flamande ont été installés en 2005 au château de Neuburg.
Le peintre était, paraît-il, grand mélomane et critiquait vivement la manie qu’avaient ses contemporains de jouer de la musique n’importe comment.
Les concerts de chats sont rarement mélodieux dans la réalité, néanmoins plusieurs compositeurs ont composé de la musique miaulique, comme Rossini (le duo sans doute le plus célèbre), Ravel, Stravinsky entre autres.

Voici pour le plaisir le duo des chats attribué à Rossini, les petits chanteurs à la croix de bois ont des minois de chatons :

Au pays de Teniers, cette musique s’appelait Kattenmusik, en Allemagne c’était de la Katzenmusik, et le terme signifiait charivari.

teniersbsmdet1 Un singe ajoute sa cacophonie à ce charivari. La présence des singes montre bien le caractère satirique voulu par le peintre.

On serait tenté de penser que le mot charivari vient de chat, mais pas du tout !
J’ai vérifié dans le dictionnaire historique de la langue française, « charivari » viendrait peut-être du mot grec karêbaria qui veut dire « tête lourde ». Le charivari est un bruit sauvage qui alourdit la tête.

Dans le tableau, le chef d’orchestre est le hibou, qui est un oiseau nocturne, c’est pourquoi, je pense, il peut présider ce concert, car les chats jouent de la musique principalement la nuit.
Que dire des pieds de la table, en forme de poisson ? C’est le plat préféré des chats !

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La disparition

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Le titre gravé en relief sur la couverture m’a tant plu, pour son originalité physique, que j’ai acheté le livre sans même le feuilleter. Confiance en l’auteur. J’aime bien les histoires de Georges Perec, même si l’on s’y perd parfois. J’aime aussi cette collection de Gallimard, L’Imaginaire.

La disparition de Georges Perec, L’Imaginaire/ Gallimard, février 2013.

On connaît tous ce livre, on en a tous entendu parler, mais on ne sait pas toujours que c’est lui, ce fameux livre, que son titre transparent, énigmatique, c’est La disparition.
Ce livre est en effet une énigme, un pari, un jeu. Il y est question d’une disparition, omniprésente, sur toutes les pages, mais jamais cette disparition n’est expliquée, on doit deviner soi-même ce qui a disparu.

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Les férus de Pérec le savent, mais personnellement, je ne me doutais de rien et n’ai pas trouvé d’emblée, pas futée Grillon !
Mais ce poème m’a fait rire, et dès le premier vers j’ai découvert au moins le poète inspirateur !
Voici :

      Bris Marin

      Las, la chair s’attristait. J’avais lu tous folios.
      Fuir ! Là-bas, fuir ! J’ai vu titubant l’albatros
      D’avoir couru aux flots inconnus, à l’azur !
      Nul, ni nos noirs jardins dans ton voir aussi pur
      N’assouvira mon flanc qui, marin, s’y baignait.
      Ô, Nuits! Ni l’abat-jour insolant qui brûlait
      sur un vain papyrus aboli par son Blanc
      Ni la bru qui donnait du lait à son Infant.
      Partirai ! Ô transat balançant ton grand foc,
      Sors du port ! Cinglons sur l’inouï lointain du roc.
      Un chagrin abattu par nos souhaits d’un soir
      Croit toujours au salut qui finit au mouchoir.
      Mais parfois un dur mât invitant l’Ouragan
      Fait-il qu’un Aquilon l’ait mis sur un brisant
      Omis, sans mâts, sans mâts, ni productifs îlots.
      Mais ouïs nos marins chantant aux apparaux !

      Mallarmus

Georges Perec, extrait de La disparition.

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Le poème ayant inspiré cet exercice est ici
Pérec dit qu’on l’a tous lu dans un Michard ou un Pompidou, et il a raison !
A-t-on repéré de quelle disparition il s’agit ? Rien que le titre, Bris Marin, et le nom du poète, Mallarmus, mettent sur la piste.
Pour nous aider, Pérec précise que cette disparition est un blanc, évidemment, (c’est donc la couleur du livre), et ce blanc se découvre dans le non moins célèbre poème de Rimbaud … je n’en dis pas plus.

La cueillaison d’un rêve

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    Apparition

    La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
    Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
    Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
    De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
    – C’était le jour béni de ton premier baiser.
    Ma songerie aimant à me martyriser
    S’enivrait savamment du parfum de tristesse
    Que même sans regret et sans déboire laisse
    La cueillaison d’un Rêve au coeur qui l’a cueilli.
    J’errais donc, l’oeil rivé sur le pavé vieilli
    Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
    Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
    Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
    Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
    Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
    Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

    Stéphane Mallarmé

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    Antonio Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, Louvre, notice

Une salle d’attente chez le médecin, une visite de routine et une heure morne à patienter devant un tas mou de revues pétries par des centaines de mains, et puis, fort heureusement, une liseuse dans mon sac. Pour achever la laideur du moment, j’emploie un affreux néologisme : je kindelais.

canoval3 Un clic sur un recueil de Mallarmé, et c’est une apparition. Les murs de la pièce s’effacent et je m’envole sur les ailes de pure beauté de ce poème angélique.

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Rêve nostalgique, parfum enivré de tristesse, c’est la mélancolie et ses souvenirs étoilés.
Ce poème de toute beauté me faisait imaginer chez le médecin des tableaux de Fragonard avec des angelots, des baisers et des fleurs. A cette peinture du bonheur, j’ai finalement préféré la sculpture pleine de grâce de Canova, qui illustre la cueillaison d’un baiser.

Ma rêverie ne m’a pas empêchée cependant de m’interroger à propos d’un mot. Petite démangeaison étymologique !
Il y a quatre mots pour désigner l’action de cueillir : cueillage, cueillaison, cueille, cueillette.
La cueillette est-elle plus petite que la cueille ?
La cueillaison est aussi la saison de la cueillette.
On dit la cueillette des pommes mais la cueillaison des rêves !

canoval4La terminaison du mot cueillaison lui ajoute une inclinaison romantique, une conjugaison littéraire. L’effeuillaison d’une fleur est plus jolie, plus triste aussi, que l’effeuillage ou l’effeuillement, de même la comparaison entre frondaison et feuillage.
Etrange tout de même, ce suffixe, qui semble désigner, une action, une durée, un ensemble, une liaison peut-être … je n’ai pas le livre nécessaire à cette recherche à la maison !

Paperoles

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    Frank Bramley
    , Domino !, 1886, Crawford Art Gallery Cork, page du musée

Pause dominos pour ces deux couturières. Ravissant tableau !
Frank Bramley était un peintre de l’école de Newlyn-St Yves, cette belle région des Cornouailles anglaises.

Dès que j’ai vu l’étalage des pièces d’étoffe blanche mêlées aux patrons de couture en papier brun et aussi peut-être en papier de soie transparent, au premier plan du tableau , j’ai pensé à Proust. Qu’est-ce qui ne me ferait pas penser à lui, me dira-t-on! J’ai repensé à ce passage de la fin du Temps retrouvé, dans lequel le narrateur s’attache à écrire son livre, et s’emmêle dans ses feuilles, que sa fidèle servante Françoise appelle paperoles.

Jolie métaphore : l’écrivain est un tailleur qui assemble une robe.

Paperole : j’aime ce mot sonore qui contient l’enroulement fragile du temps.

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Comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté de nous ont une certaine intuition de nos tâches et comme j’avais assez oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise ce qu’elle avait pu faire contre elle, je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois : si vieille maintenant, elle n’y voyait plus goutte), car, épinglant de-ci de-là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. Quand je n’aurais pas auprès de moi tous mes papiers, toutes mes paperoles, comme disait Françoise, et que me manquerait juste celui dont j’aurais eu besoin, Françoise comprendrait bien mon énervement, elle qui disait toujours qu’elle ne pouvait pas coudre si elle n’avait pas le numéro du fil et les boutons qu’il fallait, et puis, parce que, à force de vivre ma vie, elle s’était fait du travail littéraire une sorte de compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents, à plus forte raison que celle des gens bêtes.

Marcel Proust, Le temps retrouvé

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Il ne m’a point fallu de patron pour confectionner ce tablier, j’ai improvisé à partir d’une broderie. Quelques pensées encadrées sous verre attendaient dans une brocante que mes mains bricoleuses se posent sur elles. J’ai retiré le cadre, lavé la broderie, et voilà, celle-ci ne décorera plus le mur d’un petit salon mais la poitrine d’une cuisinière !

IMGP9556 C’est très amusant de créer ces vastes tabliers, la mode des années cinquante, que madame Swann adorerait qualifier de vintage revient, et je me demande si les écrivains de nos jours vont à nouveau bâtir leurs romans comme les robes de ce temps-là !

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Ecriture

L’écriture a ses ateliers. Ceux-ci sont de plus en plus nombreux et fort à la mode, il est tentant de se laisser entraîner dans ces cercles amicaux et ludiques. Si je me laissais faire, j’irais jouer avec les mots presque chaque jour de la semaine !

Le but de l’atelier d’écriture est de gommer les inhibitions des participants, de lâcher l’imagination, de laisser s’envoler la plume, cependant sous quelques contraintes, et c’est là qu’intervient le jeu, à la manière de l’OULIPO par exemple. On respecte la consigne tout en débridant sa fantaisie. La surprise est au bout de la page.

La récompense est en effet la surprise. Sans ces contraintes frustrantes, on n’écrirait pas du tout comme cela, et parfois ce jeu extirpe de la tête des choses insoupçonnées, d’un goût variable, qui effraient ou qui plaisent à soi-même, et qui ne sont jamais jugées car, c’est le paradoxe, on n’est pas là pour apprendre à écrire. Peu à peu cependant, on progresse et, disons, on prend de la bouteille … d’encre bien sûr.

Je donne un exemple d’exercice :
le thème donné est : donnez votre idée personnelle de l’expression « Les deux font la paire » .
Nous avons une vingtaine de minutes pour nous exprimer avec autant de passion que de ratures.

Voilà mon exercice de rentrée presque scolaire, d’une maladresse touchante, j’ai tâté du côté de la poésie, alors que je m’y hasarde difficilement, quand on en lit souvent, on ne peut guère s’y essayer soi-même sans réticence.
Mais cela vise à montrer qu’il ne faut pas hésiter à s’inscrire dans un atelier d’écriture pour bien s’amuser !

      Les deux font la paire

      La pleine lune, ronde, épanouie
      éclaire la dune de son lait opalescent
      quelques jours seulement.
      Le quartier de lune, fragile, indécis
      verse son café noir sur la lande brune
      le reste du temps.
      Café ou lait, croissant,
      lueur dans le soir, lampe, lampette,
      chacune éclaire
      grande et petite lune
      au firmament les deux font paire
      de lune et lunette.

    Moonlight, a Landscape with Sheep circa 1831-3 by Samuel Palmer 1805-1881

    Samuel Palmer, Clair de lune, 1831-33, Tate Gallery, page du musée

Choses du soir

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Régresser ? Non ! Progresser en enfance !
Alors, tu vas vraiment faire ça ! dit l’incipit (que j’aime beaucoup) de Enfance de Nathalie Sarraute.
Eh oui, je le fais sans crainte, je m’amuse à coudre des sorcières en prévision d’Halloween.

Oui, je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi …
Ah, les points de suspension de Nathalie Sarraute !

Me voilà suspendue dans des songes cousus de fils multicolores…

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Quelques morceaux de percale fleurie, un reste de toile filante, un rien de feutrine, du croquet à croquer, je fouille d’un air gourmand dans mon armoire aux tissus.

Cette carte postale, envoyée par une amie chère, représentant une poupée Raynal en tissu et feutrine, me fait rêver !

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Ma sorcière, pour qui je n’ai pas encore fabriqué de balai, animera la décoration automnale de la maison. C’est l’art d’être grand-mère (un peu farfelue).

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    Cousue en quelques soirées, les dernières de l’été, pour entrer dans l’automne

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Choses du soir

Le brouillard est froid, la bruyère est grise ;
Les troupeaux de boeufs vont aux abreuvoirs ;
La lune, sortant des nuages noirs,
Semble une clarté qui vient par surprise.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

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Le voyageur marche et la lande est brune ;
Une ombre est derrière, une ombre est devant ;
Blancheur au couchant, lueur au levant ;
Ici crépuscule, et là clair de lune.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

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La sorcière assise allonge sa lippe ;
L’araignée accroche au toit son filet ;
Le lutin reluit dans le feu follet
Comme un pistil d’or dans une tulipe.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Victor Hugo, Choses du soir, recueil L’art d’être grand-père, poème complet ici

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Petits potirons au bois

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      Si le potiron ne meurt

      La fleur à la boutonnière
      la fleur au plastron
      courez à la rivière
      petits potirons

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      abreuvez-vous d’eau fine
      mûrissez lentement
      ébrouez-vous dans l’eau fine
      jaunissez lentement

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      puis remontez dans vos champs
      vous endormir
      en attendant de mourir
      coupés en tranches dans la soupe
      du laboureur

      Raymond Queneau, recueil Battre la campagne

Mon petit potiron ne finira pas dans la soupe, il est trop filandreux. Je tricote ma saison préférée, et j’ai fait mûrir aux aiguilles numéro cinq un potiron de laine.
Je n’ai pas posé une fleur, mais une feuille, sur son plastron. La feuille en tricot n’est pas difficile à improviser, il suffit d’augmenter d’une maille de chaque côté de la maille nervure.

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Une folie halloween me démange les doigts, je tricoterais volontiers un potiron chaque soir, c’est si amusant, facile et coloré, c’est une façon joyeuse d’entrer dans les douceurs feutrées de l’hiver.

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Dictionnaire savoureux de Marcel Proust

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Je l’ai enfin !
Le dictionnaire amoureux de Marcel Proust, par Jean-Paul et Raphaël Enthoven.
Je ne le trouvais pas à la librairie, je le demande, et l’on me répond : vous êtes la seconde personne à me le réclamer ce matin, c’est vrai qu’on en parle beaucoup à la télé ! Et l’employé se baisse au ras du sol et me le sort d’un petit coin caché.
Dois-je le préciser, la librairie la plus proche de chez moi est beaucoup plus teintée Leclerc que Culture.

Je l’ai parcouru, il est digne de Marcel, pertinent, érudit et plein d’humour. On y apprend des choses, on y retrouve avec plaisir ce qu’on sait déjà, on se demande si on est un proustien christique ou un proustien laïc, peu importe, il y a un questionnaire de cent questions qui permet d’évaluer son proustisme, on saura si on est Proustien amateur, de compétition ou hors concours.

Comme disent messieurs Enthoven, chacun pourrait rédiger son dictionnaire amoureux, il y a en effet tant de choses à analyser, collectionner, « épingler » dans la Recherche comme sur pinterest !

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Je suis en train de lire une très bonne biographie de Flaubert par Bernard Fauconnier. On y apprend que la mère de Gustave Flaubert descendrait d’une lignée aristocratique : les Cambremer de Croixmare, une bonne noblesse de robe.

A la rubrique Cambremer, le dictionnaire amoureux ne signale pas ce lien onomastique avec Flaubert , mais à la rubrique Flaubert , il est rappelé que Proust admire intimement et pastiche en virtuose Flaubert tout en répétant sans arrêt qu’il préfère Racine ou George Sand.
Marcel a peut-être trouvé le nom de la marquise de Cambremer dans la famille maternelle de Gustave.
Le dictionnaire nous apprend que quand Mme Proust n’appelait pas Marcel petit loup, elle le nommait Frédéric. On comprend que Marcel devait s’en agacer, lui qui n’avait pas l’intention de rater sa vocation d’écrire.

Un espace à quatre dimensions

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Le nom de cette église n’a pas ébranlé ma tête de linotte dimanche dernier, quand je l’ai visitée. Si souvent fermée, elle m’avait simplement enthousiasmée avec son porche accueillant des visiteurs inaccoutumés.
Elle était la star d’un jour, se laissait admirer, et je ne fus pas la dernière à la photographier sous tous les angles, clic-clac, mais je n’eus pas le seul déclic intéressant, le vrai qui devait me secouer d’un accès passionné … je l’ai eu plus tard.
Cette église s’appelle Saint Hilaire.

On la trouve sur wikipedia.

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« Que je l’aimais, que je la revois bien notre Eglise ! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. »

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Je pourrais me livrer à l’exaltant effort de recopier ici trois pages de À la recherche du temps perdu, 😳 . Le narrateur, au début de Du côté de chez Swann se souvient de l’église Saint Hilaire de Combray. Sa description de l’église contient tant d’amour et d’émotion, ce sont des pages merveilleuses. L’église, elle, n’est pourtant pas spécialement belle.

Saint Hilaire, voilà, je devais penser à Marcel !

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      L’abside de l’église de Combray, peut-on vraiment en parler ? Elle était si grossière, si dénuée de beauté artistique et même d’élan religieux.

      Marcel Proust, extrait de Combray

L’église de Clohars-Fouesnant n’a pas d’abside, plutôt un chevet plat, très court, son architecture composite, imposante, pittoresque, autant dire bizarre, ne semble même pas présenter à première vue un élan religieux, et pourtant son charme est grand.

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      On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore ;

On n’aperçoit pas le clocheton de Clohars de loin, tant il est menu et disproportionné, trop discret, formé de meneaux surmontés d’une flèche pyramidale qui s’accompagne de pinacles soutenus par des sculptures fantastiques d’un certain bestiaire médiéval. On dirait la fragile décoration en sucre filé posée sur un vaste et dodu gâteau.

L’intérieur mélange aussi les formes, les styles, les époques, pour offrir un ensemble finalement très attachant.

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Voûtes romanes, ogives gothiques, sculptures du XVIème siècle, autel d’un pur baroque breton, très coloré, naïf et savoureux tout droit sorti du XVIIème siècle de la Contre-Réforme, vitraux du XIXème siècle et un tableau du XXème.

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Et Marcel Proust le dit à propos de l’église de Combray :

    tout cela faisait d’elle pour moi quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville : un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions – la quatrième dimension étant celle du Temps -, déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux ;

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C’est vrai que les églises, et bien des monuments historiques, nous font entrer dans la quatrième dimension, celle du Temps en majuscule.
PS : et, ajoute mon mari, il ne faut pas oublier la (cinquième) dimension, spirituelle !

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Sous le hennequin de dentelle

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      Chapelle de hameau

Sur champ de sinople.
Blanche aux tresses de lierre, emmi des tombes, elle s’élève telle une gardeuse d’oies gaillarde…

… le tout roidi par le temps.

Que j’en ai rencontré de ces vastes gardeuses — aux oreilles de confessionnal, à la poitrine comble de rosaires et de cantiques et de roucoulements d’harmonium — sous le hennequin de dentelle où nichent des campanes !

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Celle-ci n’a que sur sa jupe de laine ferme une humble cornette, et que, pour bijoux, en dedans l’argentin liseron de l’enfant de chœur, en dehors le coq : vif épi du bonheur.

Combien, quoique roide, elle participe aux gestes d’alentour et les surveille et les console !

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… Sous forme de cercueils et de béquilles, souventefois la pénétrèrent catastrophes et douleurs.

Que ne suis-je assez pur afin d’entrer, comme on entre dans une âme de promise !

Cependant tâchons de voir par son œil de rosace…

Ô ce grandiose petit cœur qui bat au mitan, colombe d’espérance !

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Mais voici la gardeuse en joie…

… tellement que son porche affecte un air de pan de jupe retroussé.

Soudain la joie craque d’un si fol rire que toutes ses quenottes volent s’épivarder sur la place, en jet de semence.

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Et puérilement je ramasse les dragées du baptême.

Fouesnant, octobre 1890

Saint-Pol-Roux, « Chapelle de hameau », recueil La rose et les épines du chemin.

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Les journées du patrimoine nous ramènent, comme un baptême annuel, vers nos vieilles pierres pour lesquelles nous ressentons une émotion dévote qui nous avait quelque peu quittés le reste de l’année.
Nous redécouvrons la beauté de la pierre, du bois, du fer et du ciel, leur poésie, leurs couleurs.

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Ces journées, comme celles d’un grand ménage de printemps, ouvrent grand les portes et fenêtres, font entrer tout d’un coup le grand air, le soleil et la foule dans ces secrets monuments clos et désertés le reste de l’année.
Les églises, les chapelles se dressent comme de grandes fleurs de solitude, et nous cueillons leurs charmes à la fin de l’été.

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Dehors comme dedans, le temps opère sa patine, nous renvoie à notre propre vanité, et paradoxalement nous rassure : ces oeuvres d’art, qui sont notre patrimoine, nous prolongent, nous éternisent, nous rendent heureux.

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Journées portes ouvertes, fête des puissantes clefs forgées, danses des gonds antiques, chants ferrugineux des serrures ! Ces visites réveillent en nous, comme une piqûre de rappel, des sentiments salvateurs, réconfortants, nous immunisant contre la morosité, et nous rappelant, comme un angélus, que nous devons chérir les biens de nos pères.

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