La sorbetière de Monet

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Entrer dans la cuisine des peintres, des écrivains, est une délicieuse façon d’ouvrir encore ces manuels culinaires que je ne feuillète plus depuis longtemps. Les recettes ne m’attirent plus, mais partir à la recherche des cuisines d’antan à travers de splendides photos et de vieux ustensiles m’enchante absolument.
L’une de mes filles m’avait offert en 2005 ce beau livre ouvert sur la cuisine de Monet à Giverny.
J’avais été émerveillée par cette photo :

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Claude Monet et sa femme Alice appréciaient particulièrement la glace à la banane, qu’ils faisaient servir au repas de Noël.
Il fallait donc pour faire cette crème glacée un engin réfrigérant, et voilà la sorbetière, seau en chêne, rempli de glace mêlée à du sel, contenant en son centre un réservoir métallique actionné par une manivelle.

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Au côté du livre de Monet, j’ai photographié celui de Mrs Beeton.
Beeton’s Household Management est le Larousse ménager des Britanniques, accordant une plus large part à la cuisine. Mon édition date de 1915.

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Ma collection d’anciens ustensiles de cuisine devient envahissante, je ne glane plus que les plus petites pièces. Mais ce dimanche … j’ai bibeloté, et ramené un brimborion bringuebalant qui intrigua ma famille. Qu’est ce encore que cette chose-là !
Il y avait un monde fou dans cette brocante et pourtant, personne ne s’était penché sur ce bizarre seau à manivelle. Ce truc de troc ne valait rien, mais chez moi il provoqua une exaltante déflagration d’images.

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Le propriétaire de cette antique sorbetière fut heureux de s’en débarrasser, et je l’emportais avec un bonheur plus grand encore, j’avais, serrées dans mes bras, l’idée du savoir-faire, du lent labeur des mrs Beeton, des mrs Patmore anglaises, des Françoise françaises, ainsi que l’image du pain de glace conique ceinturé d’une serviette damassée et dressé au centre d’une jatte en Creil&Montereau.

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La sorbetière actuelle a gardé le même principe de fonctionnement avec les pales brassant la préparation culinaire. Le métal d’autrefois devait être d’un entretien plus difficile, l’action de la manivelle était un jeu de patience, la ménagère pouvait présenter un « ice-cream elbow  » !
J’imagine que le célèbre glacier parisien Rebattet devait posséder cet ustensile en grand modèle et en grand nombre. Le gastronome de l’époque était-il conscient de l’énergie humaine dépensée pour son délicat sorbet ?

Je me pose une autre question : où ranger ma trouvaille ?

Le moment où ils font apocalypse … now

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      Voir et entendre la Chevauchée de
      Apocalypse Now ici

    Je lui parlai de la beauté des avions qui montaient dans la nuit. « Et peut-être encore plus de ceux qui descendent, me dit-il. Je reconnais que c’est très beau le moment où ils montent, où ils vont faire constellation et obéissent en cela à des lois tout aussi précises que celles qui régissent les constellations, car ce qui te semble un spectacle est le ralliement des escadrilles, les commandements qu’on leur donne, leur départ en chasse, etc. Mais est-ce que tu n’aimes pas mieux le moment où, définitivement assimilés aux étoiles, ils s’en détachent pour partir en chasse ou rentrer après la berloque, le moment où ils « font apocalypse », même les étoiles ne gardant plus leur place. Et ces sirènes, était-ce assez wagnérien, ce qui, du reste, était bien naturel pour saluer l’arrivée des Allemands, ça faisait très hymne national, très Wacht am Rhein, avec le Kronprinz et les princesses dans la loge impériale ; c’était à se demander si c’était bien des aviateurs et pas plutôt des Walkyries qui montaient. » Il semblait avoir plaisir à cette assimilation des aviateurs et des Walkyries et l’expliquait, d’ailleurs, par des raisons purement musicales : « Dame, c’est que la musique des sirènes était d’un Chevauchée. Il faut décidément l’arrivée des Allemands pour qu’on puisse entendre du Wagner à Paris. »

    Marcel Proust, Le temps retrouvé

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    François Flameng
    , retour d’un vol de nuit, 1918, musée de l’Armée Paris, notice

Ma lecture de Proust est un pain quotidien, j’en prends quelques miettes chaque jour, picorant, au hasard de mes anecdotes journalières, parmi les sept volumes. Comme Nathalie évoquait Le Temps retrouvé, j’ai ouvert le livre et me suis arrêtée curieusement sur le ciel de Paris en guerre.

Dans ce passage, le narrateur discute avec son ami Robert de Saint Loup qui voit, dans la nuit apocalyptique des raids aériens, quelque chose de wagnérien.
C’est étrange, j’ai déjà lu ce passage plusieurs fois et voilà que ce matin, tout d’un coup, une image me passe devant les yeux. Une image imprécise, et je demande à mon mari : c’est dans quel film qu’on entend la Chevauchée des Walkyries sur des images d’avions ? Il me répond que ce ne sont pas des avions, mais des hélicoptères, et que le film est Apocalypse Now de Coppola.
Mais oui, bien sûr !

Francis Ford Coppola avait-il lu Proust avant de faire ce film ? Je ne sais pas, les Américains ont parfois une meilleure connaissance de la Recherche que les Français, le parallèle et la coïncidence sont surprenants, et c’est possible que le cinéaste se soit inspiré d’une manière plus ou moins lointaine de Time regained.

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    Félix Vallotton, Verdun, 1917, musée de l’Armée, notice

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        Qi Baishi, rouleau vertical : Crevettes, 1956, musée Guimet, notice

     » Admettons-le, parfois il arrive qu’un homme à la vue troublée par la fièvre, la faim ou tout simplement la fatigue, subisse une passagère et sans doute bénigne hallucination : par bonds vifs, saccadés, successifs, rétrogrades suivis de lents retours, il aperçoit d’un endroit à l’autre de sa vision remuer d’une façon particulière une sorte de petits signes, assez peu marqués, translucides, à forme de bâtonnets, de virgules, peut-être d’autres signes de ponctuation, qui, sans lui cacher du tout le monde l’oblitèrent en quelque façon, s’y déplacent en surimpression, enfin donnent envie de se frotter les yeux afin de re-jouir par leur éviction d’une vision plus nette.
    Or, dans le monde des représentations extérieures, parfois un phénomène analogue se produit : la crevette, au sein des flots qu’elle habite, ne bondit pas d’une façon différente, et comme les taches dont je parlais tout à l’heure étaient l’effet d’un trouble de la vue, ce petit être semble d’abord fonction de la confusion marine. Il se montre d’ailleurs le plus fréquemment aux endroits où même par temps sereins cette confusion est toujours à son comble : au creux des roches, où les ondulations liquides se contredisent, parmi lesquelles l’oeil dans une épaisseur de pur qui se distingue mal de l’encre, malgré toutes ses peines n’aperçoit jamais rien de sûr. Une diaphanéité utile autant que ses bonds y ôte enfin à sa présence même immobile sous les regards toute continuité. »

    Francis Ponge, La crevette, extrait de Le parti pris des choses

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        Henri Lambert, assiette creuse, après 1884, musée d’Orsay, notice

    Le parti pris des choses rassemble trente-deux poèmes en prose, écrits entre 1924 et 1939, publiés en 1942, et ce recueil a fait connaître Francis Ponge comme poète.
    Pour quelles choses le poète a-t-il pris parti ? Les plus simples, les plus humbles, les plus surprenantes parfois, comme par exemple le cageot, la cigarette, le morceau de viande, le pain, le galet …
    Ponge cherche à décrire les choses, non pas du point de vue de l’homme selon son propre regard et les idées préconçues qu’il en a, mais, inversement, à partir du regard que ces choses ont sur l’homme.
    Il disait « Il ne s’agit pas d’arranger les choses … il faut que les choses nous dérangent. Il s’agit qu’elles nous obligent à sortir du ronron. »

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      Eugène Boudin, Pêcheurs de crevettes, huile sur papier, Louvre, notice

    En regardant le croquis de Boudin, je remarque que la vision se trouble, tel est le jeu de la crevette, et les silhouettes de pêcheurs, rapidement croquées, semblent vibrer, tressauter, se fondre dans le paysage comme des crevettes dans leur horizon liquide.

    ponge Ce regard posé au nom de la chose est tout à fait captivant.

    J’ai eu envie de relire ce recueil car, durant cet été, j’ai inlassablement épluché des kilos de petites crevettes grises. Jeu de patience, je passe environ deux heures pour éplucher 1kg300 de crevettes qui donneront trente-six savoureuses croquettes. Une spécialité belge. Qu’aurait-dit le croqueur de mots de la croquette de crevettes ?!
    Cette coquette craquante prend plaisir à laisser le gourmand glisser ses dents dans sa blonde chapelure et mordre sa chair tendre, tandis qu’elle se joue de la patience de la cuisinière en disparaissant du plat en deux minutes, et avec sa force de concentration, elle résume, amplifie et exprime tous les parfums du délicat crustacé. Cette petite extravagance culinaire apprend ainsi à la cuisinière la vanité des choses, la philosophie altruiste du fourneau, et la magie de la gastronomie qui sait extraire de la minuscule et modeste crevette grise d’ineffables saveurs.

    Regarder la mer et Rohmer

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    L’été ne finit pas, mer indigo, ciel pur, grand-voile et petite brise, pin parasol, lecture, palourdes farcies, melon citron vert, crêpes de blé noir et repas au jardin, lessives au soleil, repassage facile, cinéphile.
    Du beau temps.

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    Mon livre du moment est rouge, Regarder la mer de Christine Lapostolle. Editions Melville. Plaisir, délicatesse, sourires. J’aime vraiment cette lecture et je la recommande à tout vacancier en Bretagne qui souhaite retrouver au creux d’un livre les impressions mêlées de son séjour au bord de la mer.

    C’est grâce aux Penchants du roseau, – encore cet apprenti libraire qui nous apprend à connaître bien des auteurs – que j’ai découvert les livres de Christine Lapostolle (je dirai plus tard un mot de ses autres ouvrages).

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    Le sujet de ce livre ? J’ose le dire, pour moi il importe peu, ce sont des tranches de vie, avec un fil conducteur, ce qui compte, c’est l’atmosphère, l’été breton sur la côte vécu par les touristes et les habitants réguliers, et c’est l’écriture, fine et douce comme le crachin qui traverse peu à peu toutes les choses et les patine.

    Dans le même temps, j’ai fait glisser mon fer et ma corvée de linge le plus agréablement possible en regardant des films d’Eric Rohmer.

    L’année dernière j’étais déjà entrée dans l’univers Rohmer, avec Le genou de Claire, Ma nuit chez Maud, et les contes des quatre saisons. Cet été j’ai acheté le coffret des Comédies et Proverbes, six films, pour dix-neuf euros. Un prix alléchant mais inquiétant, qui témoigne du désintérêt soupçonné pour ce cinéaste très discret.
    Plus je regarde ses films, plus je les aime.


    pauline a la plage | bande annonce par pressezitrone

    Le sujet traité dans Pauline à la plage ? J’ose le dire aussi, il m’importe peu, il ne se passe rien, ce sont les jeux de l’amour et du bazar, tout est dans le style, dans l’image, dans le ton. Le jeu des acteurs paraît improvisé, les prises de vue hasardeuses, mais c’est très étudié, c’est un art très attachant.

    En regardant Pauline à la plage et en lisant Regarder la mer, j’avais l’impression de pénétrer dans la même atmosphère, et mon plaisir était double !

    Le très joli petit pull rouge

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    Bravo les filles, bravo l’Europe !
    Les chaînes de radio et de télévision françaises n’en ont pas parlé et c’est injuste. Ce week-end, les golfeuses européennes ont remporté aux Etats Unis la Solheim cup, en battant largement les Américaines. C’est la première fois que les Européennes remportent la victoire pour cette coupe sur le sol américain.

    Voici le site officiel : ici
    et en français sur cette page

    La Solheim cup est la version féminine de la Ryder cup qui, elle, fait jouer les hommes, ces coupes de golf ont lieu tous les deux ans, alternativement en Europe et aux Etats Unis, et elles opposent l’équipe des joueurs/joueuses européens à l’équipe des joueurs/joueuses américains.
    La télévision retransmet toujours les compétitions masculines de la Ryder cup, mais en France, les compétions féminines de la Solheim cup se déroulent dans l’ignorance totale. Il y avait pourtant une Française dans notre équipe européenne, Karine Icher. Mais le sport au féminin en général ne fait pas recette.

    Ne sont-elles pas jolies dans leurs polos turquoise ? Nous pouvons être fiers d’elles !

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    Revenons vers Albertine, la golfeuse brune de la Recherche , qui aurait pu être sélectionnée pour cette coupe, car elle jouait très bien !
    Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Albertine est qualifiée de muse orgiaque du golf !

    À Balbec elle joue au golf tout l’été avec ses amies et amis, dont un certain Octave qui déclare après une partie qu’il est dans les choux, et la veille il avait fait quatre-vingt-deux. Son amie Andrée joue fort bien, presque dans le par, puisqu’un certain jour elle a fait soixante-dix-sept.

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    Très souvent, le narrateur voit arriver son amie Albertine avec ses cannes de golf sous le bras. Elle prend part à des goûters au golf, et ce sport lui est aussi naturel que le vélo ou le bain de mer, Albertine apparaissant aussi en bacchante de la bicyclette.
    Albertine et Andrée appartiennent à la petite bande des gamines de la plage, issues d’un milieu modeste, elles jouent au golf et, semble-t-il, ce sport n’était pas encore réservé à la bourgeoisie huppée. Néanmoins, grâce au milieu du golf, Albertine affine son vocabulaire, choisit ses mots, pas toujours comme il faut, mais elle fait des efforts de langage. Quand elle parle du golf de Fontainebleau, qui est chic apparemment, elle dit : c’est une sélection !

    Le narrateur, au début de sa rencontre avec Albertine, la croise plusieurs fois et essaie de se souvenir de son visage, mais un certain grain de beauté lui joue des tours. Tantôt il le replace sous l’oeil, tantôt au dessus de la lèvre, tantôt sur le menton de la golfeuse, et je m’imagine qu’il cherche une balle de golf sur le fairway dessiné par les traits de son amie !

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      Pendant que j’ouvrais le Figaro, pour dire quelque chose et sans lever les yeux, je demandai à la petite : « Comment s’appelle ce que vous portez là en tricot rouge, c’est très joli. » Elle me répondit : « C’est mon golf. » Car, par une déchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les mots qui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monde relativement élégant des amies d’Albertine, étaient maintenant le lot des ouvrières.

      Marcel Proust, extrait de La Prisonnière

    Dans ce passage, le narrateur demande à une jeune laitière de porter une lettre, et il est intrigué par son vêtement, qui avait fait dire à Françoise que la jeune fille ressemblait à un petit chaperon rouge.
    Le monde du sport influence souvent le vocabulaire de la mode, et il y a un siècle, on portait un polo ( Albertine parle de son polo) et un golf, qui était un tricot, même si on n’avait jamais pratiqué ces sports.

    On apprend tant de choses amusantes dans la Recherche !

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    Un si joli coquillage

    Embarquons-nous avec chéri Marcel sur le sommeil d’Albertine ! Albertine en sommeil, Albertine au réveil, Albertine en déshabillé et Albertine déshabillée … Albertine prisonnière s’offre à notre regard.
    Tantôt laide de profil, tantôt belle de face, tantôt câline, tantôt rebelle, toujours menteuse …
    Comme un billet coquin glissé en douce dans notre main , nous recevons au détour d’une page cette courte et merveilleuse description :

        Avant qu’Albertine m’eût obéi et m’eût laissé enlever ses souliers, j’entr’ouvrais sa chemise. Les deux petits seins haut remontés étaient si ronds qu’ils avaient moins l’air de faire partie intégrante de son corps que d’y avoir mûri comme deux fruits ; et son ventre (dissimulant la place qui chez l’homme s’enlaidit comme du crampon resté fiché dans une statue descellée) se refermait à la jonction des cuisses, par deux valves d’une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l’horizon quand le soleil a disparu. Elle ôtait ses souliers, se couchait près de moi.

        Proust, La Prisonnière

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      Rodin
      , Psyché-Printemps, 1885, détail, musée Rodin, commentaire

    Par la fenêtre, dans la chambre de son cher Marcel, de son « grand méchant » , Albertine entend les marchands vanter leurs produits et tout particulièrement le poissonnier l’attire avec ses « huitres à la barque », ses moules, ses bigorneaux, ses maquereaux … mmm, Albertine salive, elle voudrait tant manger des huitres et des moules, tandis que son chéri s’inquiète, lui qui déteste ces produits de la mer.
    Le narrateur comparait déjà la petite madeleine à un coquillage, avec sa valve rainurée, et il reprend le mot valve pour l’anatomie d’Albertine aussi savoureuse qu’un gâteau. La personne d’Albertine, aux moments voluptueux, est associée aux fruits de mer, car la connotation sexuelle existe depuis très longtemps dans l’iconographie. Dans les natures mortes hollandaises du XVIIème siècle, l’huitre et la moule avaient ce symbole de sexualité et de luxure.

    Quant au maquereau, le poissonnier s’écrie devant la chambre de Marcel :

      Il arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau. Voilà le maquereau. Mesdames, il est beau le maquereau !

    Et Marcel frémit à l’arrivée du maquereau.
    lol !
    Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, à Balbec avec sa grand-mère, le jeune Marcel déguste une sole et semble aimer ça, mais plus tard, dans la Prisonnière, il n’aime plus le poisson. Les femmes ont l’air de l’en avoir dégoûté. Il roule bien trop de pensées dans sa tête !

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      Rodin, La pensée, vers 1895, musée d’Orsay, commentaire

    Mémoires du cargo

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    Parmi les alléchantes pochettes-surprises des Penchants du roseau il existe une pépite de poésie surprenante :

      Mémoires du cargo de Padrig Moazon.

    J’avais déjà présenté un autre ouvrage de ce poète sur cette page.

    Parce qu’il peut y avoir de la poésie dans un cargo ? se demande-t-on. Oui, elle existe, je l’ai rencontrée dans cet étonnant recueil, qui observe le cargo dans tous les ports, de Brest au bout du monde, et qui décrit les rivages de ses longs voyages.
    Le monstre de métal connaît une vie colorée, heurtée, enivrée, contrastée, éternel voyageur d’îles en estuaires, entre ciel de traîne et soupe d’eau trouble, de mazout et de vase, une vie qui est celle de ses marins, rude et empreinte de mélancolie …

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      Raoul Dufy, Cargo noir à Sainte Adresse, 1948-1952, Centre Pompidou Paris, notice

    Le cargo avec ses marins est un monde qui fait le tour du monde. Il y a là une réelle matière pour la poésie et Padrig Moazon l’a pétrie avec des mots prenants, très imagés. On pense à la fois à Baudelaire, Prévert et à Jacques Brel.

    Captivant !

    Un extrait, toujours très difficile à choisir , :

        La ferraille au prix du marché,
        Brûlure aiguisée du chalumeau,
        Morsures des meules à découper,
        Gangrène patiente et programmée de la rouille.

        Pas de cimetière pour les cargos,
        Pas de marin pour le dernier sanglot.

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        Raoul Dufy
        , Cargo noir, aquarelle, 1953, Centre Pompidou, notice

    Passant l’été, en toute beauté, avec Jean-Baptiste Pedini

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    L’été, saison des moissons.
    Moisson de rayons de soleil pour l’hiver, de photographies pour les albums, de rires pour les souvenirs
    et puis de livres, de mots, de rimes, et de nouveaux auteurs.
    L’été passe et les volumes s’entassent. La récolte est belle cet été sur mon chevet !

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    L’été passe comme les balles de paille sur la place. J’ai contemplé le lent et lourd cortège agricole traversant la ville de Pleyben, elle est étrange ma fascination devant les gros cylindres dorés, qui semblent concentrer le soleil par une force centripète comme le faisait Van Gogh.
    Les agriculteurs ont coupé, roulé, lié, serré l’été et resserré la belle saison dans leurs granges.

    Quelques jours après ma visite à Pleyben, je découvris un petit livre étincelant comme une éclaircie après la pluie.

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    Passant l’été de Jean-Baptiste Pedini, Cheyne éditeur, 2012

    Les livrets de Cheyne éditeur sont des merveilles.

    Jean-Baptiste Pedini est né à Rodez en 1984. Il a obtenu avec ce recueil le Prix de poésie de la Vocation.
    Le jeune poète observe l’été qui passe sur la plage et les humains qui passent l’été au bord de la mer.
    Des mots frais, frémissants, justes et touchants nous font revivre les sensations estivales, ces impressions uniques en été, nées du sable, du sel, du soleil, de la pluie, la chaleur, la poussière, de la lenteur et des couleurs … en un mot, chaque petit texte est un tableau impressionniste.
    Finement dit, miroitant, délicat, tel le soleil qui joue dans les feuillages et qui remue la lumière comme de l’eau.

    Un extrait au hasard, tout est beau, tout me plaît :

      Il y a le vent qui secoue les pins parasols. Les bulles à marée basse, les coquillages pleins de sable. Il y a cette main qui promène un rouleau sur le ciel. Qui repeint pour de bon. Qui efface les restes. Qui prolonge l’été au-dessus de nos têtes.

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    La fille aux yeux d’or

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      Eugène Delacroix, Jeune tigre jouant avec sa mère, Salon de 1831, Louvre, notice

        « C’est un vieux Balzac que je pioche pour me mettre à la hauteur de mes oncles, La fille aux yeux d’or. Mais c’est absurde, invraisemblable, un beau cauchemar. »

    J’ai moi-même pioché ce vieux Balzac la semaine dernière pour me mettre à la hauteur de Gilberte et Marcel. Et comme Gilberte, je pense que c’est un beau cauchemar !

    L’extrait que j’ai recopié ci-dessus provient de Le temps retrouvé de Marcel Proust …
    Le temps a passé, le narrateur, vieillissant, ayant perdu sa bien-aimée Albertine, rend visite à Gilberte, son amie d’enfance, et ils conversent tous les deux. Gilberte prend un livre, un Balzac, une lecture qui devrait flatter son oncle Charlus, admirateur éperdu de cet écrivain. Mais Gilberte trouve cette nouvelle, La fille aux yeux d’or, d’un genre spécial, pas vraiment dans ses goûts.

    Elle a raison, l’histoire est particulière, fantastique, attention les yeux !

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      Delacroix, La mort de Sardanapale, Salon de 1827, Louvre, notice

    La fille aux yeux d’or, Paquita, est une très belle femme, au regard félin, de type oriental ou méridional, tenue captive à Paris dans un hôtel particulier particulièrement bien gardé. Lors d’une rare sortie en ville sous la haute protection d’une duègne, elle lance son regard de feu dans les yeux bleus d’un jeune homme, Henri de Marsay, un Parisien d’origine anglaise, dandy doté d’un pouvoir surnaturel comme les sont les personnages de l’Histoire des Treize de Balzac. Personne ne résiste à sa séduction. Paquita et Henri, aussi mystérieux l’un que l’autre, tombent amoureux, mais, il y a un mais colossal, Paquita est la propriété d’une terrible femme, qui, dans un accès furieux de jalousie, la tuera pour ne pas la partager, Et, pour corser le tout, cette femme sanguinaire n’est autre que la soeur d’Henri, une soeur qu’il ne connaissait pas car il est le fils naturel d’un vieux lord anglais.

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    Invraisemblable et cauchemardesque est cette histoire, et s’il n’y avait pas le talent de Balzac, elle n’aurait aucun intérêt. Mais pictural, c’est bien le mot qui m’est venu instantanément à l’esprit, ce récit présente une force picturale extraordinaire. On voit des tableaux de Delacroix.

    Personnages dépeints comme des animaux croqués avec tant d’intelligence par Delacroix …
    Description d’un boudoir oriental avec tant de couleurs et de matières qu’on plonge dans les aquarelles de Delacroix …
    Description des scènes de bagarre et du crime dans des images d’une rare violence, rappelant les massacres de Scio ou la mort de Sardanapale …
    Tout cela n’est pas étonnant, Balzac dédia cette nouvelle à Delacroix lui-même.

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        Delacroix, Prise de Constantinople par les Croisés, 1841, détail, Louvre, notice

    Le narrateur de À la recherche du temps perdu voudrait lui aussi lire ce livre qu’a choisi Gilberte, car cette histoire de femme captive lui rappelle sa prisonnière, Albertine, qu’il avait pratiquement séquestrée. Et puis la fille aux yeux d’or est la captive d’une autre femme. Il s’agit donc d’un amour entre femmes, un penchant homosexuel que le narrateur soupçonnait, redoutait chez Albertine, et dont il recherche toujours la preuve sans jamais obtenir de certitude absolue. Il espère peut-être trouver, grâce à Balzac, une réponse à son éternelle interrogation.

    Quant à Balzac, il soulève le sujet de l’homosexualité féminine d’une manière très discrète, sans la nommer, il était trop en avance sur son temps, mais à travers la violence du crime final, on imagine la force de cet amour.

    La belle-mère de Gilberte s’appelle madame de Marsantes, ce nom aurait-il été inspiré à Proust par Henri de Marsay ?

    Le vif , le pur

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        Jour diaphane sous un voile de lumière
        bleu pâle comme une fleur trop jeune
        qui déjà succombe à la chaleur de nos doigts

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          Le vif, le pur, à l’heure où l’azur se boit et se respire
          où la roche s’aiguise au bleu naissant
          nous voudrions le saisir, ne jamais l’oublier
          avec la pointe glacée aux transparences du ruisseau qui mord

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    Voici deux petits extraits d’un recueil lumineux, vibrant, rafraîchissant, vif et pur
    de la pure poésie au creux de la nature …
    clin d’oeil miroitant du soleil à travers la brume d’été

      Le vif, le pur, poèmes pour un visage, de Philippe Mac Leod, éditions Le Passeur, avril 2013

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    La couleur bleue revient souvent, les mots font parler la nature, le ciel versatile, l’ombre fleurie, les vents coupants, les feuillages odorants, pierres brûlantes et mirages du midi, pruine légère et lumière d’automne …

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    J’ai ouvert le livre à la librairie, la prose frissonnait sous mes yeux, d’un élan fébrile j’ai adopté le fin volume; je suis éblouie. Cette poésie palpite de lumière et de sensations, respire au rythme des saisons, s’attarde en contemplation, ruisselle de couleurs.
    Philippe Mac Leod, je ne connaissais pas du tout cet écrivain, il vit dans les Pyrénées.
    Une calme révélation dans mon été agité !

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