La fenêtre de Vincent

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    Vincent van Gogh
    , La chambre de Van Gogh à Arles, 1889, musée d’Orsay, notice

Dans une lettre adressée à son frère Théo, Vincent explique ce qui l’incite à peindre une telle oeuvre : il veut exprimer la tranquillité et faire ressortir la simplicité de sa chambre au moyen du symbolisme des couleurs. Pour cela, il décrit : « les murs lilas pâle, le sol d’un rouge rompu et fané, les chaises et lit jaune de chrome, les oreillers et le drap citron vert très pâle, la couverture rouge sang, la table à toilette orangée, la cuvette bleue, la fenêtre verte », affirmant : « J’avais voulu exprimer un repos absolu par tous ces tons divers ».

Le commentaire ci-dessus est extrait de la page consacrée à ce tableau dans le site du musée d’Orsay : ici

On apprend si on ne le sait pas que trois versions de la chambre de Van Gogh sont conservées dans trois musées : à Paris, à Amsterdam, à Chicago.
Chaque page de musée permet de zoomer sur le tableau. Cherchons les différences entre la chambre, The bedroom, et De slaapkamer!

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      détail du tableau du musée d’Orsay

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      Vincent van Gogh, La chambre, détail, AIC Chicago, tableau complet sur cette page

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      Vincent van Gogh
      , La chambre, musée vanGogh Amsterdam, page du musée

      Le tableau d’Amsterdam a été restauré en 2010 et on peut découvrir les étapes de restauration ici

Tranquillité, repos, est-ce bien sûr ??

N’est-ce pas plutôt :

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Mes enfants m’ont offert ce livre, il est à mourir de rire !
Il donne une explication en images des tableaux particulièrement cocasse.

      Les (vraies) histoires de l’art, par Sylvain Coissard et Alexis Lemoine. Collection Palette …

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La fenêtre du jour ♥

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      Georg Friedrich Kersting, Couple à la fenêtre, 1817, musée Georg Schäfer Schweinfurt

Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre se faisait encore entendre dans le lointain ; une pluie bienfaisante tombait avec un doux bruit sur la terre, et l’air tiède nous apportait par bouffées des parfums délicieux. Charlotte était appuyée sur son coude ; elle promena ses regards sur la campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi , et je vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit : « O Klopstock ! » Je me rappelai aussitôt l’ode sublime qui occupait sa pensée, et je me sentis abîmé dans le torrent de sentiments qu’elle versait sur moi à cet instant. Je ne pus le supporter ; je me penchai sur sa main, que je baisai en la mouillant de larmes délicieuses ; et de nouveau je contemplai ses yeux … Divin Klopstock ! Que n’as-tu vu ton apothéose dans ce regard ! et moi puissé-je ne plus entendre de ma vie prononcer ton nom si souvent profané !

Goethe extrait de Les souffrances du jeune Werther

      J. H. W. Tischbein, Johann Wolfgang Goethe à la fenêtre dans son appartement de Rome, 1787, page du musée

La fenêtre est un thème très prisé dans l’art romantique, surtout en Allemagne, elle magnifie la nature, suscite la poésie, elle encadre l’amour, ou s’ouvre sur la mort.
Le jeune Werther se brûle d’amour pour Charlotte. Il se rend à un bal, un orage éclate, les jeunes femmes sont terrifiées, Lotte tente de les distraire avec un jeu, puis, quand le calme revient, s’appuie à la fenêtre. L’orage a rincé, épuré la nature, le paysage se fait terriblement sensuel. La fenêtre permet la communion de la nature vivifiée après l’orage et des sentiments exaltés des amoureux qui s’y appuient.
Ah soupir !
Werther et Charlotte pensent à ce poème religieux de Klopstock, Fête du printemps, qu’on peut lire sur cette page en allemand.

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    Tableau de Johan Christian Dahl et aquarelle de Constant Moyaux,
    notices

Goethe, dans sa jeunesse, admirait le poète Klopstock qui composa des odes à la nature, à l’amour, à l’amitié, et qui lui servit de modèle littéraire.
Ah, fenêtre de l’amour, qui s’ouvre, qui se referme, qui fait battre le coeur, qui fait souffrir !

La fenêtre du jour, ouverte sur les Drolling

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    Martin Drolling, Jeune fille dessinant à la fenêtre, Musée national Pouchkine Moscou

La jeune femme traçant un dessin sur la fenêtre serait la fille de l’artiste, Louise Adéone Drolling.

J’avais présenté son atelier ici.

Louise Adéone, cet étonnant prénom m’a poussée à connaître mieux sa propriétaire. C’est pourquoi je reviens me pencher à sa fenêtre.

Elle est née à Paris en 1797 ( et mourut jeune, en 1834), et son père, Martin Drolling (1752-1817), encouragea son talent pour le dessin, mais hélas il mourut quand elle avait dix-neuf ans. Elle avait un grand frère, Michel-Martin Drolling (1786-1851), qui était également peintre, et dans ce tableau ci-dessous, il s’agit probablement de l’atelier qu’elle partageait avec lui :

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      Attribué à Louise-Adéone Drolling, Intérieur d’artiste donnant sur la façade de l’église Saint Eustache, vers 1815, musée Carnavalet, page du musée

Ce frère, Michel-Martin Drolling, a peint comme sa soeur, des intérieurs du même style que ceux du père, d’un faire lisse et très soigné s’inspirant des scènes de genre hollandaises. Il a fait le portrait de Marceline Desbordes-Valmore :

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    Michel Martin Drolling ( 1786-1851 ), Portrait de Marceline Desbordes-Valmore, musée de la Chartreuse Douai

Martin Drolling, qui était alsacien, on le connaît surtout grâce à la fenêtre de sa cuisine :

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    Martin Drolling, Intérieur d’une cuisine, 1815, musée du Louvre, commentaire

On constate que la fenêtre attirait la famille, apportait son contre-jour, sa douce lumière, et même servait d’outil de travail, de papier calque en quelque sorte.

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La jeune femme à la fenêtre, vue de dos, dans sa robe de style néoclassique, fait penser à Caroline Friedrich. Il semble qu’il y ait un chardonneret dans la cage au coin de la fenêtre.

Louise Adéone a repris le thème traité par son père en faisant ce qu’on peut supposer être un autoportrait :

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    Louise Adéone Drolling
    , Intérieur avec une jeune fille dessinant une fleur, 1820-22, Saint Louis Art Museum, notice

Elle décalque une tulipe. Et elle observe un écureuil sur le fauteuil, le petit animal espiègle joue avec le ruban bleu de son chapeau !

La musique de chambre de l’été

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    À la recherche du temps perdu du côté de la fenêtre …

[…] je m’étais étendu sur mon lit, un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi derrière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé.

matissebarnesphil Il faisait à peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumière ne m’était donnée que par les coups frappés dans la rue de la Cure par Camus (averti par Françoise que ma tante ne «reposait pas» et qu’on pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore, spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres écarlates ;

matisse4barnesphil et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre de l’été : elle ne l’évoque pas à la façon d’un air de musique humaine, qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la rappelle ensuite ; elle est unie à l’été par un lien plus nécessaire : née des beaux jours, ne renaissant qu’avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n’en réveille pas seulement l’image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la présence effective, ambiante, immédiatement accessible.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann , Combray

Ce ne sont pas des toiles de Matisse qui devraient orner ce passage, mais, on l’aura deviné avec cette image du papillon posé sur le cadre de la fenêtre, des oeuvres de Whistler. Cependant je n’ai pas trouvé de « room with a view » dans les tableaux de Whistler !

La fenêtre, dans la Recherche, revient fréquemment, et si j’avais l’audace de m’amuser à écrire un essai au sujet de l’oeuvre de Proust, je choisirais volontiers le thème de la fenêtre. Cet ouvrage existe peut-être déjà , je ne sais pas, on a tant décortiqué la Recherche sous tous ses points de vue. La fenêtre de la chambre de Tante Léonie, la fenêtre du salon de monsieur Vinteuil, la fenêtre de l’appartement d’Odette, la fenêtre de volupté du jeune narrateur, la fenêtre sur la mer à Balbec, la fenêtre du bordel de monsieur de Charlus ……..

Cette fenêtre de la chambre de Combray paraît de saison, estivale, occultée, laissant vrombir les mouches.
On ne les entend plus guère aujourd’hui car les insecticides sous toutes leurs formes imposent le silence, mais il est vrai qu’autrefois, la quiétude d’une chambre en été était toujours accompagnée, ou brouillée, par le zzzz intermittent des mouches affolées dans le coin des fenêtres, petit concert emblématique des beaux jours retrouvés.

Les tableaux de Matisse appartiennent à la Barnes Foundation de Philadelphie :

  • Les persiennes, 1919, notice
  • Intérieur, Nice, 1919, notice
  • Intérieur avec deux figures, fenêtre ouverte, 1922, notice
  • La fenêtre du jour

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      Rembrandt, Jeune fille à la fenêtre, 1645, Dulwich Picture Gallery Londres, page du musée

        Elle passe des heures émues
        appuyée à sa fenêtre,
        tout au bord de son être,
        distraite et tendue.

        Comme les lévriers en
        se couchant leurs pattes disposent,
        son instinct de rêve surprend
        et règle ces belles choses

        que sont ses mains bien placées.
        C’est par là que le reste s’enrôle.
        Ni les bras, ni les seins, ni l’épaule,
        ni elle-même ne disent : assez !

        Rainer Maria Rilke, recueil Les fenêtres

    Ce tableau de Rembrandt était mon préféré quand j’avais vingt ans. Il figurait dans le petit musée imaginaire de mes vertes années, au côté de quelques autres, très différents. Ce mini panthéon de mes passions comprenait :

    vuillo Vuillard, Au lit, Orsay

    ghirlandaiol Ghirlandaio, Jeune garçon et son grand-père, Louvre

    doufhl Dou, La femme hydropique, 1663, Louvre

    050 Georges de La Tour, Le nouveau-né, mba Rennes

    vermeerdelftmdh Vermeer, La vue de Delft, 1660-1661, Mauritshuis La Haye

    chardinbenel Chardin, Le bénédicité, Salon de 1740, Louvre

    fabritiusputtmdh Carel Fabritius, Le chardonneret, 1654, Mauritshuis La Haye

    C’étaient pour moi de jolies fenêtres ouvertes sur l’histoire de la peinture, domaine que je commençais à découvrir.
    Rembrandt fut d’emblée mon coup de foudre, plus j’avançais dans sa connaissance , plus je voyais en lui le Mozart de la peinture, le génie exceptionnel. J’aurais pu le qualifier de Proust de la peinture si j’avais lu ce dernier dans ma jeunesse. J’éprouvais aussi un sentiment fort, inexpliqué , un puissant élan du coeur pour tous les Chardin du Louvre, alors qu’en ce temps-là, Chardin ne passait pas pour important à connaître, peinture gentillette qui fait plaisir aux âmes sensibles, mais qui reste secondaire. Je persistais à l’adorer.

    Sans le savoir, tout me portait vers Proust que j’ai commencé à lire seulement trente ans plus tard ! Proust affectionnait particulièrement Rembrandt, Vermeer et Chardin.

      rembdulwich

    On ne sait pas qui est cette jeune fille, comme on ne sait pas qui est la jeune fille à la perle de Vermeer. Servante, fille de joie ?
    Elle me semble très jeune et j’aime son nez rond enfantin, ses joues fraîches, ses cheveux bouclés, son air rêveur. Sa main joue avec la cordelette torsadée et satinée de sa chemise qui ressemble à un collier de perles. Rembrandt a peut-être joué lui-même sur l’effet ambigu de ce lien en forme de bijou.

    Appuyée à sa fenêtre, tout au bord de son être, sortant de l’enfance tout au bord du monde adulte, entre naïveté et séduction.

    La fenêtre du jour

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        N’es-tu pas notre géométrie,
        fenêtre, très simple forme
        qui sans effort circonscris
        notre vie énorme ?

        Celle qu’on aime n’est jamais plus belle
        que lorsqu’on la voit apparaître
        encadrée de toi ; c’est, ô fenêtre,
        que tu la rends presque éternelle.

        Tous les hasards sont abolis. L’être
        se tient au milieu de l’amour,
        avec ce peu d’espace autour
        dont on est maître.

        Rainer Maria Rilke, recueil Les fenêtres

    Fenêtre ouverte sur le quartier des Halles.
    Saint Eustache
    Paris premier
    Premier Empire

    Intérieur meublé de style Empire, atelier d’artiste, et l’artiste est probablement une femme.
    Son prénom est rare : Louise-Adéone.

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        Attribué à Louise-Adéone Drolling, Intérieur d’artiste donnant sur la façade del’église Saint Eustache, vers 1815, musée Carnavalet, page du musée

    Fenêtre de la ville, miroir d’architecture.
    Décor raffiné d’une femme peintre.
    Louise-Adéone avait un joli coup de pinceau !

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    Do not disturb

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      Rebecca Campbell, The Explorer, 2013, coll. part., notice

    Le chat et le chien accompagnent madame dans son canapé ou monsieur dans son fauteuil pour le plaisir intense de la lecture. Chacun a aussi sa liseuse électronique pour prolonger ce délice ailleurs que dans la bibliothèque.
    Comme moi !
    J’ai sauté le pas.
    Fantastique !

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      Rebecca Campbell, Do not disturb, coll. part., notice

    La fenêtre du jour

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    Par ce temps de grosse chaleur, on ne sait plus s’il faut qu’une fenêtre soit ouverte ou fermée … fenêtres, comme on vous traite, on vous cache de volets, on vous déshabille, on vous écartèle sur un semblant de fraîcheur, c’est l’été dans le noir et la mauvaise humeur pour certains, vous ripostez en battant de l’aile … En juillet 2007, j’avais créé une catégorie fenêtre en choisissant une fenêtre chaque jour dans le vaste domaine de l’art.

    Je reviens à la fenêtre, cette belle ouverture de la peinture.
    Fenêtre de chaque saison, de chaque maison, fenêtres à foison.
    Espérons que les grandes intempéries estivales, canicule et orages, s’éloignent, et que nous pourrons profiter de la brise auprès de nos brise-bise !

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        Berthe Morisot, La soeur de l’artiste, 1869, NG Washington, notice

    Rêveries à la fenêtre, l’air de la rue est doux, serein, léger comme la blanche mousseline de la robe, mais l’air de la rêveuse paraît triste.

        Heure incertaine, heure charmante et triste : les femmes
        Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme ;

        L’heure des songes légers, l’heure des indolences !

        Vers de Rémy de Gourmont, extraits du poème Le soir, recueil Les divertissements

    Ce bain de blancheur à la fenêtre me fait penser à une autre croisée, celle du beau-frère, Manet, La lecture.

    « Fenêtre » vient du latin fenestra, et ces deux tableaux lumineux illustreraient bien l’origine possible de fenestra : le verbe grec phanein = venir à la lumière, apparaître.



      Edouard Manet
      , La lecture, musée d’Orsay, notice

    L’azur, l’azur, l’azur !

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    L’Azur est le titre d’un poème de Mallarmé. Poème aussi triste que cette couleur peut éclater de gaieté. C’est pourquoi je ne le recopie pas ici sous ces hydrangées de notre jardin.

    Cependant le poème se termine par ce cri enchanté « l’Azur, l’Azur, l’Azur ! », alors que le poète, lui, n’est qu’hanté.
    On peut lire ce poème sur cette page

    Azur, le mot paraît mallarméen, on le retrouve dans un grand nombre de ses vers. C’est en lisant un recueil de ses poèmes choisis que j’ai constaté la présence obsédante et lumineuse de ce mot.

      De l’éternel azur la sereine ironie
      Accable, belle indolemment comme les fleurs,
      Le poète impuissant qui maudit son génie
      A travers le désert stérile des Douleurs.

      Mallarmé, extrait de L’Azur

    .

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        L’azur rit sur la haie en éveil

        Mallarmé, Renouveau

    Les hortensias et les hydrangéas forment toujours des haies particulièrement colorées et joyeuses, et ces fleurs semblent mal venues pour illustrer la poésie de Mallarmé, qui voyait dans le bleu toute la douleur contenue, le spleen, le malêtre de l’artiste. Sa solitude est bleue, tisse un filigrane bleu en son âme, et l’Azur , synonyme de ciel avec un grand A, n’apporte pas que du bonheur.
    Malgré tout, Mallarmé a construit de fort belles formules à partir de ce ciel implacable, des tournures qui font aimer l’azur cruel.

        La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
        Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
        Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
        De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.

        Mallarmé, extrait de Apparition

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        azur bleu vorace
        (extrait de Les fenêtres)

    Le bleu dur, saturé, primaire, avide d’ombre et gorgé de lumière de ces fleurs me semble bien coller à l’expression « azur bleu vorace » de Mallarmé. Mais ce poème Les fenêtres décrit celles d’un hôpital et il est très triste.

    Ah, l’adorable éclair, l’encens bleu de ces fleurs des célestes soirs, extase des regards, scintillement des nimbes, Mallarmé tu me tiens !
    Ces hydrangées bleues sont pure poésie et devant elles, je passerais volontiers mes soirs d’été à lire des poètes aux idées bleues.

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      En ce moment juillet de vif azur, pas encore l’automne adouci, mais devant tant de beauté, soupir attendri …

        Soupir

        Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
        Un automne jonché de taches de rousseur,
        Et vers le ciel errant de ton oeil angélique
        Monte, comme dans un jardin mélancolique,
        Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
        – Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
        Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
        Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
        Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
        Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.

        Mallarmé, Soupir

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    Vacances à la campagne ?

      Pissarro, Paysage à Eragny, 1897, musée d’Orsay, notice

    Les réparties de Nina

    Lui – Ta poitrine sur ma poitrine,
    Hein ? nous irions,
    Ayant de l’air plein la narine,
    Aux frais rayons

    Du bon matin bleu, qui vous baigne
    Du vin de jour ?…
    Quand tout le bois frissonnant saigne
    Muet d’amour

    De chaque branche, gouttes vertes,
    Des bourgeons clairs,
    On sent dans les choses ouvertes
    Frémir des chairs:

        rollo

    Tu plongerais dans la luzerne
    Ton blanc peignoir,
    Rosant à l’air ce bleu qui cerne
    Ton grand oeil noir,

    Amoureuse de la campagne,
    Semant partout,
    Comme une mousse de champagne,
    Ton rire fou :

    Riant à moi, brutal d’ivresse,
    Qui te prendrais
    Comme cela, – la belle tresse,
    Oh ! – qui boirais

        corotfermermstp

    Ton goût de framboise et de fraise,
    O chair de fleur !
    Riant au vent vif qui te baise
    Comme un voleur,

    Au rose églantier qui t’embête
    Aimablement:
    Riant surtout, ô folle tête,
    A ton amant !….

      goghmerio

    – Ta poitrine sur ma poitrine,
    Mêlant nos voix
    Lents, nous gagnerions la ravine,
    Puis les grands bois !…

    Puis, comme une petite morte,
    Le cœur pâmé,
    Tu me dirais que je te porte,
    L’œil mi-fermé …

    Je te porterais, palpitante,
    Dans le sentier:
    L’oiseau filerait son andante:
    Au Noisetier…

      waroquiero

    Je te parlerais dans ta bouche:
    J’irais, pressant
    Ton corps, comme une enfant qu’on couche,
    Ivre du sang

    Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
    Aux tons rosés:
    Et te parlant la langue franche….
    Tiens !… – que tu sais…

    Nos grands bois sentiraient la sève
    Et le soleil
    Sablerait d’or fin leur grand rêve
    Vert et vermeil.

      osberto

    Le soir ?… Nous reprendrons la route
    Blanche qui court
    Flânant, comme un troupeau qui broute,
    Tout à l’entour

    Les bons vergers à l’herbe bleue
    Aux pommiers tors !
    Comme on les sent tout une lieue
    Leurs parfums forts !

    Nous regagnerons le village
    Au ciel mi-noir;
    Et ça sentira le laitage
    Dans l’air du soir;

    Ça sentira l’étable, pleine
    De fumiers chauds,
    Pleine d’un lent rythme d’haleine,
    Et de grands dos

    Blanchissant sous quelque lumière;
    Et, tout là-bas,
    Une vache fientera, fière,
    À chaque pas …

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    – Les lunettes de la grand’mère
    Et son nez long
    Dans son missel: le pot de bière
    – Cerclé de plomb,

    Moussant entre les larges pipes
    Qui, crânement,
    Fument: les effroyables lippes
    Qui, tout fumant,

    Happent le jambon aux fourchettes
    Tant, tant et plus:
    Le feu qui claire les couchettes
    Et les bahuts.

        lepicierennes

    Les fesses luisantes et grasses
    D’un gros enfant
    Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
    Son museau blanc

    Frôlé par un mufle qui gronde
    D’un ton gentil,
    Et pourlèche la face ronde
    Du cher petit…..

    Que de choses verrons-nous, chère,
    Dans ces taudis,
    Quand la flamme illumine, claire
    Les carreaux gris !…

      durstbayonne

    – Puis, petite et toute nichée
    Dans les lilas
    Noirs et frais : la vitre cachée,
    Qui rit là-bas….

    Tu viendras, tu viendras, je t’aime !
    Ce sera beau.
    Tu viendras, n’est-ce pas, et même…

    Elle. – Et mon bureau ?

        gainsboroughashmolean

    Rimbaud, Cahier de Douai, 15 août 1870

    Le tout jeune poète n’avait pas encore seize ans quand il a composé ce long et beau dialogue terminé en pirouette.
    Il imagine qu’il emmène sa belle à la campagne, elle goûterait les joies de la ferme, ils fileraient le parfait amour dans les frondaisons de l’été … mais, c’est une citadine !
    On s’attend presque à cette autre réplique : y a-t-il le WiFi là-bas ?

    Les tableaux sont de :

    Alfred Roll, Manda Lamétrie fermière, 1887, musée d’Orsay, notice

    Camille Corot, Femme conduisant une vache, 1865-1870, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

    Vincent van Gogh, La méridienne, 1889-1890, musée d’Orsay, notice

    Henry de Waroquier, Javelles à Verières, 1903, musée d’Orsay, notice

    Alphonse Osbert, A Carolles, 1935, musée d’Orsay, notice

    Constant Troyon, En route vers le marché, 1859, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

    Renoir, Le retour des champs, Fitzwilliam museum Cambridge, notice

    Nicolas Bernard Lépicié, Les apprêts d’un déjeuner, mba Rennes, notice

    Auguste Durst, Paysage aux poules, musée Bonnat Bayonne, notice

    Thomas Gainsborough, Miss Gainsborough glanant, Ashmolean museum Oxford, notice

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