Dans la vie profonde des natures mortes

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    Chardin, Le buffet, 1728, Louvre, notice

Je restais maintenant volontiers à table pendant qu’on desservait et, si ce n’était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande pouvaient passer, ce n’était plus uniquement du côté de la mer que je regardais. Depuis que j’en avais vu dans des aquarelles d’Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j’aimais comme quelque chose de poétique, chardinbuff2l le geste interrompu des couteaux encore de travers, la rondeur bombée d’une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune, chardindet3 le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement de ses formes, et, au fond de son vitrage translucide et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre mais scintillant de lumières, chardindet7 le déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l’éclairage, chardindet5 l’altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l’or dans le compotier déjà à demi dépouillé, chardindet4, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent s’installer autour de la nappe, dressée sur la table ainsi que sur un autel chardindet8 où sont célébrées les fêtes de la gourmandise, et sur laquelle au fond des huitres quelques gouttes d’eau lustrale restent comme dans de petits bénitiers de pierre ;chardindet9 j’essayais de trouver la beauté là où je ne m’étais jamais figuré qu’elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des « natures mortes ».

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Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nom de pays : le pays

Proust l’avait souligné dans son essai sur Chardin et Rembrandt, le peintre Chardin voyait dans les choses les plus usuelles leur beauté et leur poésie et les restituait dans ses natures mortes. Dans ce passage, Proust utilise la peinture de Chardin, et la leçon même de Chardin pour composer sa description.

Le narrateur est à table dans le Grand-Hôtel de Balbec. Au lieu de s’ennuyer, de s’agacer de la laideur des serviettes froissées et des débris disgrâcieux de la fin du repas comme il en souffrait avant de connaître le peintre local, Elstir, il met maintenant en application la leçon d’Elstir, il voit la beauté artistique dans chaque chose autour de lui.

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Comme le narrateur regardant la table, le lecteur de la Recherche a pris l’habitude de lire la beauté des phrases, et d’y superposer des tableaux.
Quand on traverse cette longue phrase de Proust ( vingt-et-une lignes barbifiantes du Livre de poche, dit-on quand on ne connaît pas Chardin !), on entre dans Le buffet, on circule entre ses objets, ses reflets, ses couleurs, et le trouble est tel qu’on a quitté complètement le Grand-Hôtel, on va et vient dans la peinture de Chardin. On se glisse dans la vie profonde de cette nature morte.

Notre oeil part, comme celui de Proust, du couteau placé de travers au bord de la table, monte vers la serviette éclairée par le citron comme par un rayon de soleil, descend en oblique à gauche vers le verre de vin, s’arrête dans les fruits au centre, la carafe lumineuse à droite, englobe toute la nappe sur l’entablement, pour revenir vers le couteau, dans l’assiette d’huitres. Il n’y avait bien sûr pas de chien dans la salle du restaurant stylé de Balbec !

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Sophistiqué

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Sophistiqué, en voilà un mot étrange ! Mon jardin ne l’est pas spécialement, mais, dans cette jungle assez naturelle, je cultive quelques calices qui le sont follement, sophistiqués.

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Ces clystères d’extase ont un parfum lui-même sophistiqué, suave à se pâmer, ce rhododendron est une fierté de mon mari. Les beautés, dont je m’enorgueillis personnellement, sont les iris, dans la gamme des bleus et des violets.

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La sophistication est un artifice, une prouesse humaine, mais malgré tout, la flore sauvage verse parfois dans ce raffinement excessif. Les ancolies, que j’adore, prennent des formes très recherchées, un brin sophistiquées.

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A vrai dire, mon sujet aujourd’hui est plus sémantique que botanique ! J’ai eu envie de chercher le mot sophistiqué dans le dictionnaire. Ouh, dans quel chemin me suis-je engagée avec le dictionnaire historique de la langue française !

Le verbe sophistiquer vient du latin sophisticari qui veut dire : déployer une habileté trompeuse.
Sophistiquer, c’était à l’origine altérer frauduleusement une substance. Le terme fut adopté par les alchimistes et passa dans le langage commercial au XVIIème siècle.
Sophistiquer devint dénaturer une pensée, un argument, par un excès de subtilité.

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L’adjectif sophistiqué s’est d’abord appliqué à ce qui est falsifié, frelaté, et insincère en ce qui concerne les choses morales. Et puis, au milieu du XXème siècle, c’est récent !, l’adjectif a été repris du mot anglais sophisticated qui, au premier sens, ajoute le sens de recherché, très raffiné dans la mode et la technique.

Sophistiqué, dans ce dernier sens, a été employé à partir de 1936 à propos du cinéma américain, et couramment à partir de 1952 à propos d’une personne qui se distingue par un style artificiel, opposé à naturel et simple.

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En 1968, sophistiqué s’adresse à ce qui est techniquement complexe.

La sophistication se dit du fait de subtiliser à l’excès.
On s’aperçoit que le verbe subtiliser a deux sens comme sophistiquer. Une chose est sophistiquée quand on lui a subtilisé son aspect naturel, substitué par un artifice ou une fausse identité !

Un sophistiqueur est une personne qui abuse de raisonnements captieux. Et le raisonnement captieux, c’est un sophisme. C’est un raisonnement ingénieux, habile, subtil, mais faux, caché sous l’apparence d’une vérité, qui conduit à la tromperie.

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Si l’on recherche des synonymes à sophistiqué, on trouve frelaté, alambiqué, affecté …
Le terme « alambiqué » ramène à l’alchimie comme le mot « sophistiqué » à son origine.
Trois petits tours en alambic et voilà la chose sophistiquée à souhait !

Les fleurs sophistiquées sont bien trompeuses !

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L’univers a la forme d’un demi-cercle

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    Rembrandt, Autoportrait aux deux cercles, vers 1661-62, Kenwood House Londres

      L’univers a la forme d’un demi-cercle
      Qui se déplace régulièrement
      En direction du vide.

      (Les rochers n’y sont plus insultés
      Par la lente invasion des plantes.)

      Sous le ciel de valeur « uniforme »,
      À équidistance parfaite de la nuit,
      Tout s’immobilise.

      Michel Houellebecq, recueil Configuration du dernier rivage

Faut-il tenter d’expliquer ce poème, qu’a voulu dire l’auteur ? Je ne cherche point un sens à ces vers énigmatiques, mais dès que je les ai lus, j’ai pensé à cet autoportrait de Rembrandt.
Comme un éclair, le visage du peintre hollandais a subitement traversé ma lecture du poème.
L’univers, à moitié éclairé par le soleil, a la forme d’un demi-cercle dans un clair-obscur rembranesque !

Ce tableau de Rembrandt pose une énigme lui aussi. Que signifient ces deux demi-cercles sur l’arrière-plan ? Des réponses multiples ont été données.
Signe cabalistique ?
Symbole de la perfection divine ?
Evocation du globe terrestre et de la vanité du monde ?
Virtuosité du dessinateur ?

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Dans un catalogue édité par le Rijksmuseum d’Amsterdam en 1989, j’ai trouvé une analyse de ce tableau par Annemarie Vels Heijn, qui donne une explication claire et tout à fait plausible de la présence des deux demi-cercles.

Parmi les innombrables autoportraits de Rembrandt, il est rare de le voir en train de peindre, avec en main ses outils, pinceaux, barreau, palette. Rembrandt se montre dans l’exercice de son métier, et au mur derrière lui, il semble rappeler l’anecdote la plus ancienne de l’histoire de la peinture.
Il s’agit de l’histoire d’Apelle, le peintre de la cour d’Alexandre Le Grand au IVème siècle av. J.C.

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    Jacques Louis David, Apelle peignant Campaspe devant Alexandre, 1814, pba Lille, notice

Une histoire autour d’Apelle a été souvent représentée : Alexandre lui avait demandé de faire le portrait de sa maîtresse, Campaspe, en tenue d’Aphrodite. Le peintre tomba amoureux de son modèle, et l’empereur Alexandre, lui-même très satisfait du portrait, fut touché par l’amour d’Apelle et lui offrit sa maîtresse en signe de grande estime !
Les peintres aux Pays-Bas au XVIIème siècle s’amusaient de cette histoire et s’appelaient eux-mêmes parfois « l’Apelle néerlandais ». Rembrandt s’est nommé ainsi.

Une autre légende autour d’Apelle, qui, cependant, autant qu’on sache, n’a jamais été illustrée, raconte l’épisode où Apelle rendit visite sur l’île de Rhodes à un autre peintre renommé, Protogène. Mais Protogène n’était pas chez lui et en guise de message laissé lors de son passage, Apelle traça une ligne sur une toile vierge qui se trouvait dans l’atelier. Quand Protogène revint chez lui, il comprit immédiatement qui avait été son visiteur : personne d’autre qu’Apelle ne pouvait tracer une ligne aussi parfaite.
Il répondit au message de la même façon : il traça lui aussi une ligne sur la toile. Le troisième trait fut encore celui d’Apelle ; quand il vint voir Protogène une seconde fois, il regarda la toile avec les deux lignes, et en traça une qui coupait les deux premières parfaitement.
Quelle sorte de ligne entrait dans ce jeu sans paroles de Protogène et Apelle , la légende ne le dit pas. Mais plus tard, on suggéra le plus souvent qu’il devait s’agir de cercles, car, qu’y a-t-il de plus difficile à réussir parfaitement à main levée qu’un cercle ?

(L’analyse du tableau par Annemarie Vels Heijn peut se lire sur cette page)

Ce serait peut-être cette légende à laquelle Rembrandt fait allusion dans son autoportrait en clair-obscur, le regard immobile, à équidistance parfaite de la nuit.

Le jeu de la vie

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Dans un grand vent de littérature …
Sept en écrivant qu’on devient écrivain

La Belgique me tient, me captive en ce moment, car c’est un autre auteur belge que je désire présenter aujourd’hui : Bernard Tirtiaux.
La bibliothécaire me l’a recommandé et je lui en suis infiniment reconnaissante. Cet écrivain me semble très peu connu en France, son chiffre sept me donne l’occasion de parler de lui, de faire même son éloge.

Son site permet de prendre connaissance de ses multiples talents ici
Par modestie sans doute, Bernard Tirtiaux ne dit pas que l’écrivain et poète Henry Bauchau était son oncle.

Il exerce le beau métier, rare et précieux, de maître-verrier.
Son écriture relève de la même grâce, des couleurs vibrantes d’un vitrail.
Son roman Les sept couleurs du vent raconte l’histoire d’un artisan charpentier, en France à la fin du XVIème siècle, qui, grâce à la rencontre d’un maître luthier possédant un « nymphaïon », petit orgue de table, décide de fabriquer de grandes orgues transportables sur mer, afin que le vent du large propage une musique capable d’apaiser la folie du monde en cette période meurtrière de l’Inquisition.

Je ne suis qu’au début du roman, si je n’avais pas autant de travail à la maison et au jardin, je m’enfermerais dans la poésie de ses pages pour toute la journée !

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    Louis-Léopold Boilly, Mon pied de boeuf, salon de 1824, pba Lille

    Captif des vieilles menottes de la nourrice, Sylvain se rappelle un amusement d’enfant. Les mains de Lionel, les siennes, celles de Séraphine se superposaient dans le désordre. La plus basse remontait en haut du tas, ainsi de suite, de plus en plus vite. Pour corser la difficulté, sa mère adoptive avait imaginé de faire dire à chacun « dextre » ou « senestre », suivant qu’il déplaçait la droite ou la gauche. Quelle partie de plaisir quand l’un d’entre eux fourchait ou perdait ses marques ! « Dextre, senestre, une fois le bonheur, une fois le malheur, on joue à la vie! », avait dit un jour la femme avec le plus grand des sérieux. Lionel avait relevé cette réflexion. Il avait nommé ce jeu le « jeu de la vie ».

    Bernard Tirtiaux, Les sept couleurs du vent

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Quand j’ai lu ce passage, au chapitre III du roman, mon étonnement fut grand ! Je venais de le voir en peinture , ce jeu de la vie. C’était au musée de Lille la semaine dernière, j’ai cherché un peu dans ma mémoire, quel peintre avait représenté ce tas de menottes … et puis j’ai retrouvé, c’est Boilly, le peintre natif de La Bassée près de Lille, qui occupe toute une salle au musée.
Dans le tableau, le jeu s’appelle Mon pied de boeuf. En superposant leurs mains, les joueurs comptaient jusqu’à neuf, et à neuf, celui qui avait sa main sur le dessus attrapait la main sous lui, criait « Neuf, je tiens mon pied de boeuf » et obligeait le propriétaire de cette main à exécuter un gage.

J’ai joué souvent à ce jeu quand j’étais petite. Manuel et intemporel.

Je n’oublierai jamais ce tableau, lié à ma lecture d’un livre passionnant, entre les chiffres neuf et sept !

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Lecture, peinture, musique et rêverie

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Au palais des beaux arts de Lille, on peut se plonger dans un sous-bois, s’asseoir sur la mousse, tirer de sa poche un bon livre et lire quelque chose de doux, poétique, intime, bercé par le murmure de la forêt …
c’est à dire qu’on pénètre dans un certain paysage accroché au mur et on s’y installe.

Ce paysage qui m’a fait rêver est celui-là :

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Ce tableau est peint par Constant Dutilleux, et représente une hêtraie en forêt de Fontainebleau.

Constant Dutilleux ( biographie ici )avait pour ami Corot et c’est celui-ci qui lui fit découvrir la forêt de Fontainebleau en 1851. Dutilleux y fait connaissance des peintres de Barbizon et peint et dessine de nombreux paysages de forêt.

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Ce lecteur fait envie dans ce cadre enchanteur !

Etrange hasard, j’avais choisi ce beau tableau du musée de Lille pour parler d’un livre de poésie aujourd’hui, et aujourd’hui 22 mai, j’apprends que le compositeur Henri Dutilleux vient de mourir.
Le peintre Constant Dutilleux était l’arrière-grand-père de Henri Dutilleux.

Alors, musique ou poésie, que dois-je choisir pour bloguer ?
Les deux !

C’est en effet par un hasard étonnant que les circonstances me poussent à mêler musique et poésie aujourd’hui, car le poète que je voulais évoquer est aussi un musicologue.

Alain Duault, on connaît sa voix, il anime des émissions de musique à la radio, mais, je pense, on connaît moins sa voix de poète.

duault Alain Duault, Les sept prénoms du vent, Gallimard, février 2013

Ce dernier recueil est très original, guidé par le chiffre sept. Les poèmes sont classés par thème, en tout sept thèmes, et chacun compte sept titres.

Sous le chapitre sept visages, il y a celui de Van Gogh. Je ne pensais pas recopier ce poème à propos de Van Gogh, je voulais en choisir un autre, mais en hommage à Henri Dutilleux (il a composé « La nuit étoilée » à partir de la toile de Van Gogh), je me permets de citer ce poème d’Alain Duault :

    Van Gogh

    Quel regard dans la nuit étoilée quand il se hâte
    Au milieu des tournesols qui s’effacent sous le ciel doré
    Il traverse un champ de blé à midi un champ de blé vert
    Un champ de blé avec bleuet car il traverse les couleurs
    Il regarde ses souliers salis sur la terrasse du café le soir
    Il aime le café de nuit le ciel nocturne et la maison jaune
    Et tous ces tournesols en champs dans un vase ou séchés
    Les iris aussi et les pruniers en fleurs les roses sauvages
    Il aime marcher sur la route avec un cyprès et une étoile
    Jusqu’aux champs de blés aux coquelicots qui éclairent
    Le ciel jaune où il se regarde au chapeau de paille se regarde à
    L’oreille mutilée à l’oreille bandée au chapeau de feutre
    Se voit sur le champ de blé au corbeaux dans ce miroir
    La couleur

    Alain Duault, recueil Les sept prénoms du vent

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Il n’y a pas d’oeuvres de Van Gogh à Lille, mais du vent dans les toiles !

De l’eau de rose dans un camaïeu de gris

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Pour aller à Dunkerque , le week end dernier, j’avais mis dans ma valise La plage d’Ostende, de Jacqueline Harpman.
La plage d’Ostende, on la devine ou l’imagine, là-bas à l’horizon sur ma photo, puisque je me suis promenée sur le sable entre Dunkerque et Leffrinckoucke, à quelques encablures de la frontière belge.
Il faisait beau, mon roman m’a beaucoup plu.

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Jacqueline Harpman était écrivain et psychanalyste, née à Bruxelles en 1929, elle est morte il y a un an en mai 2012. Je ne la connaissais pas, et j’ai découvert, dans un étonnement béat, son écriture agréable, fluide, précise.
Le sujet de ce roman est une histoire d’amour. L’eau de rose fait du bien de temps en temps, celle-ci, loin d’être doucereuse et volatile, laisse une longue empreinte.

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Une femme raconte son amour hors du commun pour un homme de vingt-cinq ans son aîné. Elle était tombée amoureuse de lui dès l’âge de onze ans et s’était promis d’aimer pour toujours l’élu de son coeur enfantin. Il était artiste peintre et s’était marié sans amour, pour survivre financièrement. Dès qu’elle atteignit l’âge adulte, elle devint sa maîtresse et elle se maria de son côté pour convenances, en formant avec son amant un couple aussi indéfectible que scandaleux dans la société guindée des années soixante.

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La plage d’Ostende est le titre du plus beau et plus célèbre tableau de ce peintre, une toile dans un camaïeu de gris comme l’eau de ses yeux. Toutes les nuances de gris colorent les amours tourmentées et interdites de ces amants terribles. Les mots sont inutiles entre eux, elle devance tous ses désirs, lui tend toujours le tube de peinture nécessaire avant qu’il ne le réclame devant son chevalet.
C’est toute une palette de sentiments que crée avec finesse Jacqueline Harpman (qui cite même Proust !).

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Il y a quelque chose de la jeune fille fille à la perle chez cette amoureuse, mais si Tracy Chevalier ne m’a pas donné envie de mieux connaître ses livres, Jacqueline Harpman au contraire me rend curieuse.

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J’ai eu autant de plaisir à lire cette histoire de longanimité, passion-patience-souffrance, qu’à me promener dans l’infini bleu de la longue plage. Il faisait très beau ce dimanche. C’est très beau aussi par temps gris.
Un petit extrait du livre, un moment où la jeune fille rejoint le peintre dans l’atelier :

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    Un soupir ténu traversa la pièce avec une lenteur infinie, voyageant doucement dans l’air, retenu, un élan à peine sensible qui glissa jusqu’à lui et l’atteignit avec délicatesse, une brise fine qui fait à peine vibrer le feuillage. Je vis bien qu’il en fut tout décontenancé, il vacilla. Je devais être à ses côtés, comme il était naturel, et voilà que c’est du bout de la pièce, à des lieues de lui, que venait le faible signal de ma présence. Alors la main toujours tendue, mais sentant déjà que c’était inutile, il tourna la tête et me chercha du regard.
    J’étais debout devant la porte grise, je portais une jupe beige pâle et un chandail couleur de perle éteinte : j’avais les couleurs mêmes de son tableau, de son âme, de sa vie. Il me vit.

    Jacqueline Harpman, La plage d’Ostende

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J’ai mangé des moules-frites, des croquettes de crevettes, et savouré cette littérature de Belgique.
De bien beaux jours en Flandre occidentale !

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Un palais des beaux arts

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À Lille, le musée des beaux arts s’appelle palais des beaux arts. Ca en impose, et quand on voit le pompeux édifice, gloire de la troisième République, on comprend. Ce bâtiment m’a toujours dérangée, intimidée, je lui préfère la discrète élégance des autres musées de la région, l’hôtel Sandelin de Saint Omer, le palais Saint Vaast d’Arras (un vrai palais qui abrite un beau musée ne reniant pas ce dernier mot), ou la Chartreuse de Douai par exemple …

Le site du pba de Lille est ici

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Ce gros édifice devint trop petit, et, sur l’arrière, parallèle à lui, un bâtiment moderne, tout de glace recouvert, fut construit dans les années quatre-vingt-dix pour abriter les services, comme un miroir reflétant sur sa façade quadrillée l’ancienne silhouette massive et tourmentée. L’effet est magnifique.

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Ce Palais renferme des merveilles souvent célèbres, et j’ai eu beaucoup de plaisir à revoir mes oeuvres favorites. Et puis, chaque fois qu’on visite un musée qui nous est connu, qu’on lui rend donc visite comme à un ami, on se laisse surprendre par quelques délices …

Le sous-sol rénové présente le moyen-âge sous les voûtes de briques roses, c’est à mon avis le plus bel endroit du musée. L’étage a vieilli déjà, et si on a visité le Louvre Lens, on se dit que le palais de Lille aurait besoin d’un petit rafraîchissement.

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Mais les escaliers restent majestueux.

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Mon chef-d’oeuvre favori, le voilà :

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      Emmanuel De Witte, Intérieur de la Nieuwe Kerk, 1656

On retient son souffle devant la douceur de la lumière et la parfaite balance des couleurs dans ce tableau sobrement tricolore, blanc, gris, rouge. Extase.

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      Entourage de Rembrandt ? La Mélancolie, 1630 ?
      commentaire du musée ici

Beaucoup de points d’interrogation encore aujourd’hui pour ce tableau d’une composition très dépouillée.
J’ai particulièrement aimé le cadre, très sobre, rythmé, participant de la perspective de la composition, en complète harmonie avec la toile.

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Le petit prince Eugène, comme je l’aime !

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Ce fut une grande joie de retrouver le bouquet de fleurs de Delacroix que j’avais admiré cet hiver à Paris (ici) !

J’aurais bien d’autres sculptures ou toiles à montrer ici, point trop n’en faut, et voilà ma surprise du jour :

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      Frans Floris, Sainte famille, vers 1550

Qu’ai-je donc découvert dans ce tableau en poussant un petit cri de souris ?
Un dé !
Il est posé sur la table à côté des ciseaux.

Quel beau dé saint !

florislilledet Les cerises symbolisent le Christ, la grenade dans la corbeille l’Eglise, et cette boîte à couture de la Vierge me remplit de joie.

Au revoir, Palais !

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Laisser une place à l’invisible et à l’imprévu dans son jardin

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Un train qui roule, la vie s’écoule, ma dernière lecture, dans le TGV, me fait penser à ces vers d’Apollinaire. J’aime le train qui accorde du temps aux livres. J’en ai découvert un très charmant, qui parle de jardin, de poésie, le voici :

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Le jardin perdu, de Jorn de Précy, éd. Actes Sud, septembre 2011

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Jorn de Précy (1837-1916) était un jardinier islandais parti travailler en Angleterre. Il fut le grand ami de William Morris et il a fortement influencé l’art du jardin anglais au XXème siècle.
Il avait créé le jardin de Greystone dans l’Oxfordshire, aujourd’hui disparu.

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Il détestait les jardins trop soignés et sans âme, les jardins à la française quadrillés de buis sans poésie, les jardins maniérés qui veulent à tout prix faire voyager le promeneur vers telle destination exotique …

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Il rassure le jardinier paresseux dans mon genre, car il ne prétend pas tout maîtriser, il préfère laisser la nature libre de composer son oeuvre.
Il admirait les jardins d’extrême Orient.

    Un jardin réussi est, aux yeux des Japonais, un jardin où les esprits se sentent bien et ne songent pas à aller ailleurs. Le jardinier oriental sait depuis toujours qu’il ne doit pas rêver de soumettre la nature à ses desseins (pour autant qu’un désir aussi stupide puisse naître dans son esprit) et qu’il doit laisser une place à l’invisible et à l’imprévu. Contrairement à nous, les Orientaux n’expulsent pas le mystère de leur monde.
    Jorn de Précy, Le jardin perdu
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Il aime les jardins abandonnés, silencieux, empreints de mélancolie, de poésie sauvage. Il était venu visiter le parc de Sceaux, laissé à l’abandon et pas encore transformé en jardin public, il y trouve une statue :

    C’était Flore, la déesse romaine des floraisons et du printemps. Dans le jardin silencieux, frissonnant dans l’air matinal, elle était heureuse. Son bonheur sautait aux yeux. D’où venait-il ? Du silence, de l’abandon du lieu, sans doute, de la solitude qui régnait absolument dans le jardin.
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Pour lui, le jardin doit être un lieu de désobéissance ; c’est un concentré de vie, un lieu frémissant qui se suffit à lui-même dans un présent éternel, lent et doux. Et le jardinier travaille tous les jours avec l’invisible.

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Nettoyer, le mot, selon Jorn de Précy, devrait être banni du vocabulaire du jardinage. Le jardinier oeuvre avec la nature et le génie du lieu, joue avec le mystère du monde végétal. Ce jardinier est modeste, il sait que le chemin vers l’oeuvre se fait à genoux.

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    Le jardin est un refuge face à l’histoire. Un espace où l’amertume se métamorphose, par magie, en bonheur. Un lieu où se retirer du monde pour se consacrer à la méditation, à l’art, à la consolatio philosophiae.
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À tous ceux qui cherchent dans le jardinage une forme de philosophie et de sérénité, je recommande ce petit livre.
Les photographies sont conciliantes, elles ne montrent pas les herbes indésirables qu’il faut bien retirer de temps en temps ! Mais je ne suis pas une obsédée du (décrié) nettoyage, et je laisse faire la nature parfois un peu trop à sa fantaisie. Je plante et sème beaucoup, au hasard et au petit bonheur de la binette, la surprise est la récompense !

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Louvre autrement, Louvre-Lens

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Un bâtiment tout plat, tout neuf, discret, satiné, doux reflet de la modestie du pays, est né devant l’enseigne, bien nordique, Stella Artois, du café – estaminet – chez Cathy.

Point d’architecture m’as-tu-vu, pas de sensationnel audacieux, seulement la beauté pure du ciel gris ou bleu accueillie par le verre et l’aluminium.
Sobriété japonaise de l’agence d’architecture SANAA.

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Le nouveau musée a été construit au dessus du carreau de mine d’une fosse abandonnée à Lens depuis 1960. Vingt hectares de friche se sont transformés en un lieu de savoir, de découverte et de plaisir. C’est, si je puis dire, une nouvelle mine, de trésors, de réjouissances, dans laquelle les visiteurs vont extraire toute la curiosité cachée en eux.

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Le parc entourant le musée prend forme lentement, alliant la modernité de son dessin à une végétation qui sera sans doute séduisante, mais ce premier printemps glacial n’accélère pas la pousse. Imaginons le jardin dessinant ses volumes sur les façades polies du musée, ce sera merveilleux.

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Il y avait beaucoup de monde ce vendredi là, et, pour une fois, on se réjouit de la foule venant découvrir ce que propose le Louvre, le grand de Paris. Quels chefs d’oeuvre a-t-il déposé là, dans ce palais de glace, comme le père Noël ses cadeaux dans les souliers ?

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La première impression, après avoir franchi l’habituel dispositif de sécurité des grands musées, ces rayons x qui voient tout, est un sentiment d’espace, de liberté, de lumière. Par transparence, on aperçoit d’emblée les lieux où aller.

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On se dirige vers les collections.
La surprise est aussi grande que la galerie !
Une salle de 3000m² s’intitule la Galerie du Temps.
C’est l’endroit unique au monde où sont rassemblés cinq millénaires de l’histoire de l’art, du quatrième avant Jésus Christ au milieu du XIXème siècle après Lui, sans cloisons, ni séparations, comme dans un fondu enchaîné des plus artistiques.

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Le sol est incliné et descend doucement des temps les plus reculés jusqu’à l’époque de 1850, la date limite des collections exposées au palais du Louvre.
Sculptures, objets d’art, tableaux voisinent et se répondent, s’envoient des clins d’oeil d’une époque à l’autre, jouent des contrastes, invitent aux comparaisons, amusent le regard. Cette présentation absolument nouvelle attire et enchante.

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Une explication de cette grande galerie peut se lire sur cette page.
Les oeuvres exposées actuellement sont là pour cinq ans. Mais quelques chefs d’oeuvre seront changés au cours du quinquennat, peut-être parce que le Louvre parisien ne peut pas se défaire de certaines oeuvres trop longuement…
Il y avait beaucoup trop de visiteurs pour permettre des photos convenables. Il faudra revenir !

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Même si on connaît bien une partie plus ou moins grande des oeuvres exposées, on les redécouvre avec un autre oeil, dans un autre contexte, sous un nouvel éclairage, et celui-ci est particulièrement réussi.
Le plafond semble diffuser une large lumière naturelle ne provoquant aucun reflet, la salle, pourtant gigantesque, est si claire qu’elle laisse imaginer une promenade dans un jardin d’hiver.

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La clarté guide le peuple.
La lumière est douce et le bruit feutré. Malgré la foule et l’abondance de poussettes (l’atout de ce musée plat de plain pied, les véhicules roulants y accèdent très facilement), le musée n’est pas bruyant.

Sur le mur, les repères chronologiques :

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Les jeux de lignes, de transparences et de reflets animent le musée de tous côtés.

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Les murs métalliques semblent agrandir encore cette galerie du temps. Malgré tout, quand on connaît le grand Louvre, on a l’impression que ce musée est petit, on en voudrait encore, on redemanderait bien un rab de chefs d’oeuvre comme un rab de frites !

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Après la galerie du temps, qui contient une collection semi-permanente, il y a le Pavillon de Verre qui expose des collections de façon temporaire, changées tous les six mois.
Le thème de ce printemps-été est justement le temps.
Thème choisi en l’honneur de Marcel Proust célébré cette année?

Ce pavillon de verre est composé de salles rondes, qui, elles, ont des parois opaques, pour des raisons de conservation je suppose, car des dessins, fragiles à la lumière, y sont exposés.
L’exposition montre comment les artistes ont représenté la notion du temps, les heures, les jours, les mois, les saisons, les évènements marquants, comme par exemple, les géants du carnaval qui rythment l’année.

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Le Louvre Lens pense aux touristes du nord de l’Europe, et c’est la première fois que je vois un musée en France indiquer une version en néerlandais.

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Le musée se trouve non loin de la gare SNCF et le TGV s’arrête à Lens, il est donc simple de s’y rendre, et la visite vaut le détour. J’ai déjà envie d’y revenir !

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J’y reviendrai, ici en bloguant, pour évoquer quelques oeuvres qui m’ont émue. C’est étrange, des tableaux, que je connaissais bien en les ayant souvent regardés au Louvre, m’ont apporté un supplément de bonheur dans ce nouveau musée, et j’aimerais les revoir encore sous cette lumière enveloppante. C’est comme s’ils étaient très fiers d’être là et le chuchotaient en souriant à l’oreille des visiteurs.

Bravo et long succès à ce beau musée !

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Le musée imaginaire de Balzac

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Un livre-musée comme je les aime, un livre d’images et de littérature qui complète élégamment la bibliothèque de tout lecteur amateur de Balzac.
Il présente les cent chefs-d’oeuvre de la peinture qui traversent La comédie humaine.

L’auteur de ce beau livre est Yves Gagneux, qui dirige la maison de Balzac , rue Raynouard à Paris.

Ce musée imaginaire rejoint celui de Marcel Proust.

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Ces deux livres ne sortent pas de la même maison d’édition, mais semblent faits pour vivre ensemble : même format, même épaisseur, même poids, même présentation du texte de l’écrivain sur une page avec en regard sur l’autre page la reproduction de l’oeuvre citée.

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Il est vrai que Proust cite souvent Balzac dans la Recherche, et ce musée imaginaire de Balzac arrive un peu comme une illustration supplémentaire d’À la recherche du temps perdu.

Quand on a les deux livres sous les yeux, c’est amusant de chercher des points communs entre les deux écrivains.
Beaucoup de peinture italienne chez Balzac comme chez Proust, Rembrandt était admiré par eux deux aussi. Mais Balzac ne pouvait pas citer Vermeer. Ce peintre était tombé dans l’oubli, encore totalement ignoré jusqu’à ce que le critique d’art Thoré-Burger le redécouvre après 1865. La vue de Delft, le plus beau tableau du monde selon Proust, était pour Balzac le chef d’oeuvre inconnu !
Proust et Balzac eurent la même tentation de comparer certains de leurs personnages à des figures précises dans les tableaux. Chacun connaissait bien le Louvre et puisa dans ce musée un grand nombre d’oeuvres.

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      Chardin, Portrait de Mme Chardin, 1775, pastel, D.A.G. Louvre, notice

Marcel Proust ne pouvait pas reprendre les mêmes tableaux que Balzac, même s’il se référait aux mêmes artistes, on l’aurait accusé de pompage.
Cependant, on reconnaît le même portrait dessiné par Chardin,

d’une part dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, quand la servante Françoise (aussi le prénom de madame Chardin) met un chapeau pour partir à Balbec :

Et, de même qu’il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers lesquels les artistes les plus conscients s’efforcent, dans une chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la place qu’il fallait – de même le noeud de velours, la coque de ruban qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau devenu charmant.

Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nom de pays : Le pays

d’autre part dans Le cousin Pons, l’homme de loi peu scrupuleux, Maître Fraisier, parle d’un portrait de dame signé Chardin, et Balzac pense très probablement à ce pastel du Louvre.

Voilà une amusante promenade entre les livres et les tableaux !

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