Les voix du poème

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      Enfermée

      Elle est enfermée peu à peu du dedans
      Pour vivre dans son monde un monde tout à elle
      Une vie sans passé sans futur sans présent
      Une vie sans attache aérienne irréelle

      Elle n’invente rien elle coud des morceaux
      De vérité d’amours d’espoirs comme un puzzle
      C’est une vie rêvée où tout paraît très beau
      Sur ce chemin qui s’ouvre à elle toute seule

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      Eloignée peu à peu maintenant elle est loin
      Ses mots n’ont plus de voix ses yeux fixent le vide
      Où nous ne sommes plus nous qui ne sommes rien

      Est-elle gaie ou triste heureuse à sa manière
      Ses expressions se sont figées comme ses rides
      Nous ne saurons plus rien de notre propre mère

      Philippe Simon, recueil Les tas de mots, 2010

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Ce poème très émouvant, qui me semble prendre le rythme et l’intonation de Verlaine, évoquant une voix chère qui s’est tue, peut se lire dans ce livre à la couverture tendrement rayée : doucey Les voix du poème, Christian Poslaniec et Bruno Doucey, éd. Bruno Doucey, février 2013.
Paru pour le dernier printemps des poètes, il a rejoint celui du printemps 2012 dans ma bibliothèque, revoir ici

Après l’enfance, le thème du recueil de poésies est la voix. La voix est une voie, un chemin entre les êtres.
Le livre classe les poèmes, les voèmes ai-je envie de dire, en chapitres qui jouent avec les mots voix et voie. Ainsi « Voix lactée » lumineuse, étoilée, « voix express » du haïku ou de la phrase brève, « voix piétonne » des arpenteurs, « voix sans issue » des silences qui font mal …

Ce livre tout à fait captivant ouvre la voie à des poètes anciens ou contemporains, et nous place sur la bonne voix poétique, un délice !

Mon jardin fait chanter ses voies florales et me plonge en pleine poésie en ce moment !

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Nanolectures

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Même si mon livre culte contient trois mille pages, j’aime beaucoup, en littérature, les courts-lettrages (je ne sais pas si ce mot composé existe !).
J’ai lu dernièrement un recueil d’histoires courtes, qui s’intitule de façon parfaite  » Nano Lectures « .
L’auteur est une femme d’esprit, d’un esprit plein d’humour, plutôt caustique.

bibs Barbara Bibs, Nano Lectures, éd. Anne d’Hercourt

Pour faire court comme elle, je résume l’ouvrage : chaque micro-histoire est un bonbon acidulé qui éclate de rire sous la dent, laissant parfois couler un coeur de vinaigre. Très bien écrit, style concis bien sûr, chutes surprenantes !

Un (court) extrait d’une histoire intitulée Mythique, qui évoque la recherche de l’âme soeur sur le site web au titre homonyme.

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Pour croiser du concret, le moteur de recherche lui propose de cocher les pâtes ou la cuisine du monde. Or elle adore les nouilles chinoises. A se croire en dehors de la moyenne des utilisateurs. Elle connaît l’allure de la statistique. Ca ressemble à un boa en train de digérer un raton laveur ou un panneau de signalisation d’un dos d’âne. Ca s’appelle une gaussienne. C’est une courbe dont les branches se barrent joliment à l’infini quand la moyenne dessine une grosse bosse moche au milieu.

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J’ai appris ce mot : gaussienne. Je ne connaissais que les gnossiennes d’Erik Satie !

C’est difficile de se définir dans un QCM quand on ne rentre pas dans les cases !

Ces petites histoires donnent un condensé de nos vies, un raccourci de nos manies, un abrégé de nos travers, un soupçon de poésie, un trait d’étymologie, un brin de bonheur … on y trouve tous sa parcelle de saveur.

Nanofleurs de mon jardin : violettes, myosotis et muscaris

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Je vous écris de mes lointains

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      Le clos de l’ange

      Tendresse nouvelle de la création. Légèreté de ses pétales. Comme si le vent léger donne vie aux contours de l’aube que l’ange emporte. Mai embrume de sa douceur les branches du verger. Toute l’inflorescence se laisse éclore – en abondance. Et quand l’ensoleillement s’en vient resplendir, les abeilles reconnaissent à son empreinte la patiente douceur du labeur.

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      Venez, oyez ! Le pommier en fleur répand le parfum de sa neige en minuscules ourlets d’écume sur le sarrau de la terre. L’âme contemple le souffle du printemps – on pressent l’éternel – et le chant de sa grâce au seuil même du verger où mère toujours s’émerveillait de la surrection de la création. Et Marie demeure là aujourd’hui à s’enchanter d’un fredonnement.

      Jean-Pierre Boulic, recueil Je vous écris de mes lointains, éd. La Part Commune, novembre 2012

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Le grand vent de fleurs de ce printemps capricieux m’a fait découvrir un poète breton, ou d’inspiration bretonne, tout à fait étonnant. J’aurais pu l’évoquer le mois dernier dans mon petit tour de la poésie en Bretagne, mais, sur ma lancée enchantée parmi les vers bretons, j’ai acheté ce petit livre de Jean-Pierre Boulic après la fin de ma série poétique.

boulic Je vous écris de mon lointain Finistère, mais il n’est point nécessaire d’être breton pour apprécier la poésie de cet auteur. Sa prose est infiniment délicate, empreinte de spiritualité, d’amour, de beauté, d’une bienfaisante légèreté de mots et d’images.
Picturale et florale.

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Dimanches à Combray

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      Childe Hassam, Cueillette de fleurs dans un jardin français, 1888, musée de Worcester, notice

      Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose – tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour – dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

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    Henri Le Sidaner, La table au soleil, 1911, musée des beaux arts Nantes, notice

      Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand’tante n’aurait pas compris que je fisse en dehors du dimanche, jour où il est défendu de s’occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas (un jour de semaine, elle m’aurait dit « comment tu t’amuses encore à lire, ce n’est pourtant pas dimanche » en donnant au mot amusement le sens d’enfantillage et de perte de temps), ma tante Léonie devisait avec Françoise en attendant l’heure d’Eulalie.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

Le narrateur part à la recherche du temps perdu le dimanche. Le mot dimanche revient dans le premier volume aussi souvent que ce jour dans l’année.
La vie de Combray s’organise autour du dimanche, cela s’explique simplement. C’est essentiellement le dimanche que le village s’anime, sur le parvis de l’église, après la messe, les gens se rencontrent, discutent, alors qu’en semaine, la famille du narrateur est plutôt discrète.
C’est le dimanche matin, avant la messe, que le jeune narrateur va embrasser sa tante, et que celle-ci lui donne un morceau de madeleine qu’il peut tremper dans sa tasse de tilleul ou de thé.
C’est le dimanche en fin d’après-midi que le reste de la famille rend régulièrement visite à cette tante Léonie, qui peut dire ses joies et ses tourments après avoir observé de sa fenêtre les fidèles allant et revenant de la messe.
C’est le dimanche que Françoise se montre divine en cuisine, et fait porter loin sa renommée dans Combray, en rôtissant un poulet qui luit dans sa robe brodée d’or comme une chasuble et dont le précieux jus s’égoutte comme d’un ciboire.
Le dimanche, le père propose des promenades plus longues jusqu’au viaduc et feint de s’être perdu en surprenant toute la famille ramenée subitement devant la maison.
C’est le dimanche que le narrateur peut lire sans reproches, et que Swann lui vante Bergotte.

Et le dimanche, parfois il pleut, et c’est tellement bien dit :

Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi d’une ample chute légère comme de grains de sable qu’on eût laissé tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle : c’était la pluie.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

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    Norman Garstin
    , The Rain it Raineth Every day, 1889, Penlee House Penzance, page du musée

Vivement dimanche !

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    Henri Le Sidaner, Le dimanche, musée de la Chartreuse Douai, notice

Que reste-t-il des traditions du dimanche ?
La messe à l’église, la tenue vestimentaire qui endimanchait toute la famille, le repas dominical, le repos impératif …
On s’habillait joliment, proprement, de blanc souvent, pour rendre honneur au Seigneur, et même dans les familles non croyantes, la robe, le costume, les chaussures, le chapeau du dimanche gardaient leur importance.
Autrefois les femmes enfilaient, le dimanche, le costume régional, portaient la coiffe, la coiffure nécessitant au moins deux heures de préparation, mais c’était là encore l’honneur rendu au Seigneur.
Le dimanche a tendance à devenir un jour comme les autres maintenant, le regrette-t-on, ou le préfère-t-on ainsi, c’est selon!

    daviswolverhampton

    Edward Thompson Davis, Dimanche après-midi, musée de Wolverhampton, notice

Dans le récit très touchant de son enfance dans un milieu très pauvre en Bretagne, Le pain des rêves, l’écrivain Louis Guilloux dresse le portrait de son grand-père, qui était ouvrier tailleur, voici un passage :

L’idée même de travailler pour soi lui semblait scandaleuse. C’était perdre son temps, donner à sa propre personne un prix qu’elle n’avait sûrement pas. Et puis, il eût fallu le faire le dimanche. Et le dimanche, il n’était plus tailleur. Même pour une fortune, le dimanche il n’eût pas consenti à toucher une aiguille. Ce n’était pas, il s’en fallait, qu’il respectât les commandements de l’Eglise ; mais, le dimanche, il tenait enfin le droit d’échapper à son bagne, et il entendait l’exercer pleinement, au besoin de le défendre. Le dimanche, toute allusion au travail était interdite ; il renvoyait les clients, qui, mal informés, se permettaient ce jour-là de venir lui parler bricole.

Louis Guilloux, Le pain des rêves, Le grand-père

Ce passage me paraît très intéressant, car le dimanche du grand-père n’apparaît pas du tout lié à la tradition religieuse mais il en retient le repos sacré.

Quand j’étais adolescente, j’aimais le dimanche car j’avais le droit de regarder la télévision l’après-midi, et ce jour m’a rendue cinéphile. Le midi il y avait l’émission La séquence du spectateur , dont j’ai encore la musique du générique en tête, montrant des extraits de films, l’après-midi il y avait l’émission-jeu animée par Pierre Tchernia, Monsieur Cinéma et je me fabriquais des fiches pour chaque film comme si j’allais concourir ! Enfin, un film passait, j’adorais cette séance et refusais de sortir pour ne pas la manquer. J’étais plus que casanière et solitaire, très salle obscure pour moi toute seule.
Vivement dimanche devant le petit écran en noir et blanc !

Vivement dimanche ! fut le dernier film de François Truffaut, voici sa présentation :


Vivement Dimanche par CinemaMonAmour

Les peintres du dimanche

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    Renoir, Le déjeuner des canotiers, 1880-81, The Phillips Collection, page du musée

      Vous êtes dans le vrai, canotiers, calicots

      Vous êtes dans le vrai, canotiers, calicots !
      Pour voir des boutons d’or et des coquelicots,
      Vous partez, le dimanche, et remplissez les gares
      De femmes, de chansons, de joie et de cigares,
      Et, pour être charmants et faire votre cour,
      Vous savez imiter les cris de basse-cour.
      Vous avez la gaîté peinte sur la figure.
      Pour vous, le soir qui vient, c’est la tonnelle obscure
      Où, bruyants et grivois, vous prenez le repas ;
      Et le soleil couchant ne vous attriste pas.

      François Coppée, recueil Promenades et intérieurs

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    Edouard Manet
    , Canotage, 1874, Met New York, notice

Dimanche au bord de l’eau, dimanche à la campagne, dimanche à table, dimanche en plein air, aux longs dimanches gris de l’hiver s’opposent les trop courts dimanches des beaux jours.

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    Georges Seurat
    , Un dimanche à la Grande Jatte, 1884-86, AIC Chicago, notice

Ce jour de repos a bien fait travailler les artistes, la joie du dimanche a engendré des tableaux particulièrement célèbres. Les grands maîtres furent de merveilleux peintres du dimanche.

On allait guincher dans les guinguettes !
Aujourd’hui sont finis les petits bals perdus, mais le sport a plus que jamais sa place dans le dimanche.

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    Gustave Caillebotte, Périssoires, 1877, Milwaukee art center, notice

Il est un film que j’ai regardé un grand nombre de fois pour sa délicieuse atmosphère dominicale, à la fois joyeuse et mélancolique, il s’agit de Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier, un beau film impressionniste.

Dimanche à Paris

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C’est tous les jours dimanche chez Grillon cette semaine (bien qu’hier je n’aie pas pu poster mon article).
Ce jour pas comme les autres a fourni des sujets à la littérature, la poésie, le cinéma … et un historien l’a analysé au fil des siècles dans un ouvrage récemment paru :

      dimanche

Je n’ai pas lu ce livre d’Alain Cabantous ( présenté ici), mais si j’avais le bonheur de le trouver à la bibliothèque …

C’est la nouvelle d’Irène Némirovsky , Dimanche, qui m’incite à fouiller un peu dans les dimanches anciens, images tantôt joyeuses, tantôt mornes. Quel hasard amusant dans mon livre, le marque-page flânant au creux des pages sans les marquer est précisément un extrait de dimanche, un détail du Déjeuner des Canotiers de Renoir !
La plupart de mes livres recueillent ainsi des marque-pages oubliés, ou plutôt laissés là en souvenir d’une bonne lecture, comme on pose, en le quittant, sur le banc d’une belle promenade, une fleur coupée dans le plaisir de l’instant.

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    La rue Las Cases était tranquille comme au coeur de l’été, chaque fenêtre ouverte abritée d’un store jaune. Les beaux jours étaient de retour ; c’était le premier dimanche de printemps. Tiède, impatient, inquiet, il poussait les hommes hors des maisons, hors des villes. Le ciel brillait d’un tendre éclat. On entendait le chant des oiseaux dans le square Sainte-Clotilde, un doux pépiement étonné et paresseux, et, dans les rues calmes et sonores, les rauques croassements des autos qui partaient vers la campagne.

    Irène Némirovsky, Dimanche, oeuvres complètes, Le Livre de Poche

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Cette courte nouvelle parut dans La Revue de Paris le 1er juin 1934. Récit d’un beau dimanche à Paris chez une famille bourgeoise. Le père veut prendre l’air, profiter du beau temps, et saute dans son automobile dès la fin du repas. La mère, mélancolique, solitaire, préfère rester chez elle. Leur fille de vingt ans veut sortir aussi dans les rues de Paris, pour vivre plus fort sa jeunesse.

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Le tableau est classique chez l’auteur, il constate la triste condition féminine tissée d’illusions, désillusions : la femme de quarante ans, sur son déclin, dévouée, résignée, trompée par son mari, espère encore un peu en l’amour, en des jours meilleurs, et jalouse et plaint à la fois sa fille au sommet de sa beauté, qui va courir ce dimanche vers un rendez-vous improbable, et qui elle aussi cherche l’amour vrai, durable, sincère, en un mot impossible.

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Cette nouvelle décrit bien l’atmosphère particulière du dimanche. Bien que jour de repos pour les commerçants, ce jour fait briller, bruire et embaumer les boulangeries-pâtisseries. L’argenterie tinte dans les timbres d’office, les nappes damassées aux plis durs sont déployées sous douze couverts pour des premières communions. Les femmes portent un col de linon blanc et le sac en imitation peau de porc du dimanche.

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Les employées de maison terminent la grande vaisselle du repas dominical et prennent leur liberté pour un court et précieux après-midi, l’arôme du café-filtre flotte dans l’air. La belle journée se termine déjà et les voitures reviennent dans Paris chargées de fleurs de la campagne.
Les volets se ferment, les lampes s’allument, le beau dimanche laisse un goût d’amertume.

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(Les photos de mon jardin ce dimanche 21 avril)

Dimanches

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    Edouard Manet
    , Intérieur à Arcachon, 1871, Sterling&Francine Clark Institute Williamstown, notice

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      J’ai longtemps détesté les dimanches

      je les tuais en écrivant
      je les piétinais sans savoir

      aujourd’hui

      je te regarde grandir
      et le temps nous manque.

      François-Xavier Maigre, Recueil Dans la poigne du vent, éd. Bruno Doucey

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    Berthe Morisot
    , Eugène Manet et sa fille, musée Marmottan Paris, page du musée

En avril 2012 je présentai ce livre, Dans la poigne du vent, et en relisant l’article je m’aperçois que le vent était froid il y a un an. J’avais oublié qu’un hiver long, lui aussi l’an dernier, ne voulait pas céder la place au printemps. Tant de saisons en une seule quand le temps de saison n’y est pas !

J’aime ce poème de François-Xavier Maigre qui dit très justement l’ennui insupportable, injustifié, du dimanche désoeuvré, alors que ce jour prend, avec l’âge, un charme infini.
Pour nous, francophones, le dimanche est le jour du seigneur, le jour du maître, tandis que pour les anglo-saxons, c’est le jour du soleil. Même pluvieux on déteste peut-être moins le sunday, le Sonntag ?

Du dimanche, ce que j’aime, c’est le mot endimanché, un mot fâné qu’on n’emploie plus, qui, pourtant, commençait pour moi autrefois comme handicapé. Je me sentais si gauche dans les habits du dimanche qu’il fallait ne pas froisser, ne pas salir, ne pas brusquer, ne pas porter un autre jour, ne pas … ah, toutes les contraintes haïssables des dimanches évanouis !

Ce dimanche est chanté par Juliette Gréco sur des paroles de Charles Aznavour :

Le chemin des livres

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L’intimité de la rivière, de Philippe Le Guillou, c’est grâce à Mango et son blogue Liratouva que j’ai lu ce livre il y a quelques semaines, en voici sa présentation . Merci Mango pour cette découverte !

Je ne rédige pas un commentaire de cette lecture après Mango, j’ai beaucoup aimé ce livre et m’étonne qu’il ne soit pas mis en lumière dans toutes les librairies du Finistère.
Il m’a fallu commander ce livre, inconnu dans mon petit Leclerc-Culture du Sud Finistère.

Et pourtant, quand le nom d’un auteur s’affiche en lettres d’argent sur champ de gueules dans le blason ceinturant le bas du volume, c’est que les éditeurs l’ont adoubé depuis un bon moment !

Après le récit nostalgique de son enfance au pays du Faou et de la rivière intime au nom d’arbre, l’Aulne, Philippe Le Guillou raconte son cheminement parmi les livres qui l’a conduit à en écrire lui-même, des livres, oeuvres que je découvre avec délice cette année.

Le chemin des livres. Parcours scolaire tout d’abord, puisque l’auteur est entré en khâgne au lycée de Rennes portant un grand nom de la littérature, Chateaubriand.

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    William McGregor Paxton, L’employée de maison, 1910, Corcoran Gallery Washington, notice

Philippe Le Guillou écrit bien, si bien qu’en le lisant, on n’a pas le sentiment de paresser malgré l’appel pressant des tâches ménagères, on apprend, on s’enrichit, on est heureux de lire une langue aussi belle.

Un passage m’a transportée :

    En classe, nous avions étudié Du côté de chez Swann, Proust résistait mieux qu’Apollinaire ou que le pauvre Mallarmé aux dissections scolaires, mais la renommée de la Vivonne, le frisson luciférien de Montjouvain, la contemplation des chaînons inégaux de la mer depuis la chambre de Balbec, le charme des noms et celui des pays, le mythique petit train d’1heure22 et l’embarquement tragique sous la verrière enfumée de Saint-Lazare, les heures d’isolement, de coupure mondaine préludant à l’immersion dans le grand tombeau scriptural, je les vivais seul, pour moi, lisant même tout haut, pour qu’existe vraiment la période proustienne, claquant au vent, flamboyante et ébouriffée. Des larmes me venaient à la fin du Temps retrouvé, lorsque je lisais ce commencement de paragraphe,  » Non que j’aimasse la mort, je la détestais … », j’étais dans les pas de l’insomniaque, du scribe égyptien, du décrypteur de la chambre de liège, transpercé, éperdu d’admiration, dans une transe où il devait se glisser un soupçon d’identification malvenue. Ce faisant, je lisais mal, je n’analysais pas, je me gorgeais de phrases, de mots, d’extase et de beauté.

    Philippe Le Guillou
    , Le chemin des livres, éd. Mercure de France, février 2013.

Pour tous ceux que la marcellitude chatouille, c’est une raison de lire ce très bon petit livre !

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    Henri Ottmann, Les roses, musée de Grenoble, notice

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    Roger de la Fresnaye
    ( 1885-1925 ) Alice lisant à côté d’une tasse de thé, 1907, musée de la Piscine Roubaix, notice

Les écrivains aujourd’hui ne sont pas en manque d’exaspération. Temps de crise ? d’indignation ?

Une amie m’a prêté le dernier livre de Jean-Louis Fournier, ça m’agace et une autre m’a vanté celui de Marie-Ange Guillaume, ça m’énerve.
Ces livres dénoncent les gros défauts et petits travers de nos vies trépidantes. Une certaine agueusie de la vie fait recette. Peut-on trouver du plaisir à lire la description détaillée, même bien écrite, de tout ce qui nous tape sur les nerfs ?

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On s’attend à voir paraître  » ça m’escagace « , version amplifiée du premier volume,
et puis  » ça m’horripile « ,  » ça me gonfle  » …
ou bien dans la langue que certains kiffent grave :  » sérieux, ça m’vénère ! « .

Heureusement, les poètes ne trempent pas leurs plumes dans le vinaigre et nous font lire des choses délicieuses !

Pour riposter, autre forme d’agacement, on aurait envie d’écrire un recueil de nos émerveillements, qui s’intitulerait  » ça me ravit « , « ça m’épate » ou, plus proustien, « ça m’épastrouille » … mais naviguer dans le triangle des béatitudes est dangereux, seuls les poètes s’y hasardent .

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      Edouard Manet, Femme accoudée à une table, D.A.G. Louvre, notice

Beaucoup de choses aujourd’hui m’enchantent, en dépit d’une actualité désespérante. Par exemple, trouver dans les sites web des musées des images merveilleuses, en illustrer ses menus bavardages à l’encre virtuelle dans un blogue, et poser près de son ordinateur quelques objets familiers, bien réels ceux-là, qui font sourire et caressent l’âme :

    -quelques cartes postales envoyées par une amie inconnue, affectueuse abonnée à cet horrible mot de newsletter, dont le prénom se termine avec deux l comme virtuelle et dont la large et poétique écriture s’étire, bien réelle, avec deux ailes

    -une photo en n&b, jolie esperluette du noir au blanc, donnée par ma fille, signée Harcourt, de Gérard Philipe perdant son regard vers un infini tellement rêveur

    – mon agenda Marie-Claire Idées, dans lequel je ne note que le temps qu’il fait et les bons moments passés derrière les fenêtres fouettées de pluie

    – dans l’entrelacs des câbles de connexion, mon bon vieux stylo à pompe et sa bouteille bleu-watermann ou poussière-de-lune, car le clavier ne suffit pas

    – un tas de marque-pages glanés dans tous les musées que je visite, tranches napolitaines de tableaux, sucettes de détails savoureux de chefs-d’oeuvre

    – un CD que je viens de graver, enregistrement de mon dernier émerveillement, encore un mot horrible que je ne sais pas traduire, mais une magie de la technologie, le podcast, qui permet à l’éternelle étourdie que je reste d’écouter, quand bon me semble, l’émission favorite manquée à la radio

    J’arrête cette liste de mes joies à portée d’écran, à peut-être une autre fois 😀 !

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