La chocolatière de Matisse

      boudotbeauvais

      Maurice Boudot-Lamotte, Nature morte à la chocolatière, 1901-1902, musée de Beauvais, notice

Joyeuses Pâques !
Envie de chocolat ? de chocolat chaud ! Il fait plus froid qu’à Noël, les boissons chaudes sont les bienvenues et cet hiver qui s’étire provoque des fringales de chocolat, la friandise qui remonte le moral paraît-il.

La chocolatière est un objet ancien, disparu aujourd’hui de nos vaisseliers en cuisine, ne faisant plus que de la figuration dans les étagères des beaux salons. Avec son manche droit perpendiculaire et son bâton vertical, elle était originale, contenait en son coeur un aliment précieux.

      melendezprado

      Luis Melendez, Nature morte à la chocolatière, 1770, Prado Madrid, notice

Le mot chocolat est d’origine aztèque, comme cacao, et cet aliment fut introduit en Europe par les Espagnols qui l’avaient découvert au Mexique au XVIème siècle.

Linné classa le cacaoyer parmi les theobroma, mot à mot : nourriture des dieux.

    zurbaranbsac

    Juan de Zurbaran, Nature morte au bol de chocolat, vers 1640, musée de Besançon, notice

    En France au XVIIème siècle, le chocolat est d’abord considéré comme un médicament, propre à guérir les maux d’estomac, les rhumes, fortifier la mémoire … mais plus on en consomme et plus on devient critique :

      Le chocolat n’est plus avec moi comme il était : la mode m’a entraînée, comme on le fait toujours. Tous ceux qui m’en disaient du bien m’en disent du mal ; on le maudit, on l’accuse de tous les maux qu’on a. Il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue qui vous conduit à la mort. Enfin, mon enfant, le Grand Maître, qui en vivait, est son ennemi déclaré ; […]
      Lettre de Mme de Sévigné à madame de Grignan, Paris, 15 avril 1671

    romeroraleigh

    Juan Bautista Romero, Nature morte aux fraises et chocolat, vers 1775-90, North Carolina museum of art Raleigh, notice

Remède ou poison, le chocolat est resté longtemps une denrée précieuse, plus coûteuse que le café et le thé. Au XIXème siècle il s’est popularisé en Europe avec la création des chocolateries, par exemple Van Houten en 1815, Kohler en 1819, Menier en 1824.

      liotardresde

      Jean-Etienne Liotard, La belle choclatière, pastel, 1743-45, Gemäldegalerie Alte Meister Dresden

Il existe dans l’histoire de la peinture une chocolatière tout à fait attachante :

matissechocphil

Henri Matisse, Nature morte à la chocolatière, vers 1900, musée de Philadelphie, notice

Ce tableau de Philadelphie est une étude, le tableau définitif est conservé au Centre Pompidou mais le site du musée n’en donne pas d’image. On peut voir un reproduction sur Insecula

Cette chocolatière fut offerte par Albert Marquet à Henri Matisse et sa femme Amélie pour leur mariage en 1898.
Matisse l’a souvent peinte, posée parfois discrètement dans ses compositions :

    Henri Matisse, Jeune fille lisant, 1905-1906, MoMA New York, notice

matissecamermstp

Henri Matisse, Nature morte à la nappe bleue, Ermitage Saint Pétersbourg, page du musée

Cherchez la chocolatière dans les toiles de jeunesse de Matisse ! Elle dut être un objet cher au peintre, il l’a longtemps caressée de son pinceau.

L’abus de chocolat est inoffensif dans les tableaux !

      matissechocermstp

      Henri Matisse, Vaisselle sur une table, 1900, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

Des oeufs dans la cuisine

      kalfdia

      Willem Kalf (1619-1693), Un coin de cuisine, 1642-1644, DIA Detroit, notice

Willem Kalf est réputé pour ses natures mortes somptueuses, ses pièces d’orfèvrerie époustouflantes, ses porcelaines chinoises, ses tapis persans et ses zestes de citron d’une délicatesse extraordinaire.
On connaît moins bien les oeuvres de sa jeunesse, elles sont pourtant très intéressantes, d’un genre totalement opposé au faste des précieuses toiles de sa maturité.

kalfdetdia A ses débuts, Kalf peignait principalement des intérieurs de maisons paysanes, des cours de ferme, de sobres cuisines.

Il est né à Rotterdam en 1619, il travaille à La Haye où il a de la famille, puis en 1642 s’installe à Paris, où il reste jusqu’en 1646. Pendant ces années parisiennes, il vit dans le quartier de Saint Germain des Prés, où il retrouve la communauté des artistes flamands et hollandais, et il peint des intérieurs paysans.

      kalfphil1

      Willem Kalf, Cuisine, vers 1642, musée de Philadelphie, page du musée

Le rendu lumineux des matières est parfaitement maîtrisé, les métaux, le bois, la terre vernissée, les légumes forment de magnifiques morceaux de nature morte.
On reconnaît dans ses oeuvres les ustensiles français, les marmites, chaudrons, pots et saloirs tels qu’on les fabriquait en France à l’époque.

kalfphil1det Au XVIIIème siècle, les artistes français admirent ces toiles de Kalf et s’en inspirent, Boucher, Chardin notamment.

    kalfl

    Willem Kalf, Ustensiles de cuisine, 1642-1646, Louvre, notice

En 1653, Kalf part s’installer à Amsterdam chez un riche commerçant de la compagnie des Indes Occidentales (la WOC et non la VOC !). Ce marchand collectionne les objets rares et précieux, les riches vaisselles et tapisseries, et Kalf découvre une autre peinture dans laquelle il va exceller.
Adieu les oeufs nichés dans la paille ou cassés sur la terre battue!

    kalfmauritshuis

    Willem Kalf, Nature morte avec un verre, Mauritshuis La haye, notice

La façon de manger un oeuf à la coque

    null

    Gottfried von Wenedig ( Cologne 1583 – 1641 ) , Nature morte à la bougie, vers 1630, Hessisches Landesmuseum Darmstadt

     » En réfléchissant sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s’exagérer ses moyens, Julien n’aspira pas d’emblée, comme les séminaristes qui servaient de modèle aux autres, à faire à chaque instant des actions significatives, c’est à dire prouvant un genre de perfection chrétienne. Au séminaire, il est une façon de manger un oeuf à la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote.
    Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes les fautes que fit, en mangeant un oeuf, l’abbé Delille invité à déjeuner chez une grande dame de la cour de Louis XVI. »

    Stendhal, Le Rouge et le Noir, livre premier, chapitre 26.

Le lecteur sourit en effet, et peut s’interroger, quelle est cette façon de manger un oeuf à la coque au séminaire ? Y aurait-il dans l’art de plonger ses mouillettes une preuve de l’approfondissement de la foi ? Je ne fais pas partie des happy few qui ont tout compris, mais j’y vois une pique drolatique de Stendhal contre l’Eglise.

Au séminaire de Besançon, Julien Sorel affiche un dédain complet de la bonne cuisine, même les jours de fête où sont servies des saucisses et de la choucroute, et cette insensibilité lui vaut l’inimitié des autres séminaristes qui soupçonnent chez lui une grande hypocrisie. Ils n’ont pas tort ! L’entrée au séminaire pour la plupart d’entre eux, issus d’un milieu pauvre, assurait d’abord la nourriture et un habit chaud. Sorel prétend être au dessus de tout cela, et il fait tout pour revêtir l’apparence du parfait séminariste absorbé dans une ferveur absolue. Les apparences, c’est tout ce qu’il faut sauver pour construire sa carrière ecclésiastique.

C’était l’oeuf du jour, que j’ai recherché dans la littérature, dégusté à la coque, par le petit bout, par le grand bout, ou par le côté comme dans le tableau ?!

    null

    Carl Spitzweg, La lecture du bréviaire le soir, vers 1845, Louvre,
    notice.

Le temps retrouvé de l’heure d’été

Le retour de l’heure d’été a lieu le jour de Pâques cette année.
D’où les oeufs ! Chaque semaine sainte, j’ajoute des oeufs dans mon panier (-> la catégorie « oeufs » dans la colonne ci-contre) …

Connaît-on un peu l’histoire de notre changement d’heure semestriel ?

C’est en relisant un passage d’A la recherche du temps perdu que je fus intriguée par ces heures d’été et d’hiver qui, selon moi, n’avaient été créées en France qu’en 1976.

Je me souviens bien de ce chamboulement horaire au printemps 1976. Je devais prendre le train de Paris à Bruxelles afin de visiter le musée royal des beaux arts, et comme la Belgique ne s’était pas mise elle aussi à l’heure d’été, je ne comprenais plus rien dans l’horaire de mon train de retour et redoutais de le manquer. La valse à deux temps des aiguilles de l’horloge perturbait soudain notre traintrain.

magritteAIC

René Magritte, Le temps traversé, 1938, AIC Chicago, notice

Voici ce qu’on peut lire dans Le temps retrouvé de Marcel Proust:

    Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis, pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet ; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières, assez peu nombreuses (à cause des gothas*), étaient allumées un peu trop tôt, car le « changement d’heure » avait été fait un peu trop tôt, quand la nuit venait encore assez vite, mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date), et au-dessus de la ville nocturnement éclairée, dans toute une partie du ciel – du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 heures et demie était devenu 9 heures et demie – dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour.
    (gotha : avion bombardier allemand)

    Marcel Proust, Le temps retrouvé

Il s’agit du Paris de la guerre, vers 1915. Le changement d’heure, qui permettait des économies d’énergie, était donc déjà institué à cette époque-là ?

Petit tour du côté de chez wikipedia !
L’heure d’été fut instaurée en France en 1917.
(Proust anticipe un peu dans ses souvenirs)
Pendant la guerre suivante, l’heure d’été provoque des confusions entre la France libre et la France occupée qui vit à l’heure allemande, le changement d’heure est abandonné en 1945, et revient donc en 1976.

Et encore quelques oeufs pour Pâques :

Bénédiction

      corneillenantes

      Michel Corneille dit le vieux, Le distribution des rameaux, milieu du XVIIème siècle,
      mba Nantes, notice

Hier devant l’église, le recteur a béni nos rameaux. Il plongeait une branche de buis en guise de goupillon dans l’eau de son bénitier, et la secouait au dessus de nos têtes aspergées de gouttelettes. Tendus vers lui, nos petits bouquets de buis, laurier, fusain, olivier, tout feuillage persistant du jardin, recueillaient plus ou moins la fine pluie d’eau bénite.

Une question grammaticale distrayait mon esprit pendant le sermon …
avec ou sans t l’adjectif béni ?

En l’espace de quelques merveilleuses pages de Combray, Marcel Proust décline l’adjectif sous ses deux formes :

      IMGP6682

    Que je l’aimais, que je la revois bien, notre Eglise ! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours.

    Du côté de chez Swann, Combray

Cinq pages plus loin, toujours près de l’église et son clocher doré comme une brioche ou doux comme un coussin de velours brun posé dans le ciel pâli :

    Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins avaient profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu.

    Du côté de chez Swann, Combray

      IMGP6681

Enfin, plus avant dans le dimanche à Combray, après le somptueux repas préparé par Françoise :

      […] il y avait bien longtemps que l’heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu’elle armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore, avait retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l’église, quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas.

      Du côté de chez Swann, Combray

    Le début de Combray se déroule principalement le dimanche.
    Rappelons-nous, la scène de la fameuse madeleine chez tante Léonie, c’est le dimanche matin qu’elle a lieu !
    Ensuite, plus loin dans le roman, le narrateur s’attache à la journée du samedi !

dagnanbo

Pascal Dagnan-Bouveret, Le pain béni, 1885, musée d’Orsay, notice

Un objet bénit avec un « t » est passé devant le bénitier, c’est ainsi que je retiens l’orthographe.
Cette chose bénite a reçu la bénédiction du prêtre avec les cérémonies prescrites.

Un objet béni jouit d’une protection divine mais n’a pas reçu la bénédiction rituelle du prêtre.

Antoine Compagnon, dans ses conférences au Collège de France ce mois-ci, a relevé cette distinction entre les deux adjectifs.
Autrefois le pain était apporté par les fidèles à l’église, il était béni par le curé, puis distribué aux fidèles. C’était donc du pain bénit, comme l’eau bénite.
(on remarquera que le musée d’Orsay fait donc une faute dans le titre du tableau)
La brioche, elle, ne reçoit pas la bénédiction du prêtre dans l’église, elle n’est que bénie.
Cependant, la tradition catholique permettait qu’on apportât aussi des brioches à la messe, elles étaient alors bénies par le curé et devenaient bénites.

Quant à la madeleine, elle est bel et bien bénie et consacrée par les lecteurs !

(j’ai photographié le bénitier dans une église parisienne, une conque extraordinaire !)

Blanc printemps

    Sir John Lavery, Printemps, avant 1904, musée d’Orsay, notice

Ce tableau, tout de blanc animé, s’intitule Printemps. Dans ma tête d’enfant, le mot printemps rimait avec blanc.
Quand le temps retirait son gris manteau de vent, de froidure et de pluie, venait le temps de remiser en haut des placards les vêtements sombres et de s’habiller de clarté fleurie ou ensoleillée, de blanc éclatant.
L’expression confirmait la venue des beaux jours, les nouvelles tenues claires prenaient le sobriquet moqueur, prometteur de catastrophes et de lessives intempestives : un déjeuner de soleil ! ☼.

J’attendais avec impatience ce jour radieux, où ce soleil du déjeuner allait me tomber sur les pieds. Je n’en pouvais plus de porter les lourdes chaussettes étranglant la jambe sous le genou, en laine grise ou marron, assorties à la jupe plissée en flanelle ou la robe chasuble, je rêvais du coton fin, blanc, court et frais des soquettes.
Soquettes, le printemps soudainement changeait notre apparence et notre vocabulaire. Les mots aussi ont leur garde-robe saisonnière.
Rangés les manteau, fuseau, col roulé, bonnet, moufles, cache-nez, bottillons, chaussettes, collants, au revoir la laine, la fourrure, la flanelle et le drap, bonjour jupette, collerette, chemisette, jaquette, casquette, soquettes, sandalettes, le coton, le linon, le dralon, le zéphyr, vichy, fleurs et petits-pois !
Un beau matin, un lundi, je partais à l’école avec des soquettes blanches immaculées, qui donnaient de l’air frais à mes jambes et à mes pieds sautillants, des semelles de vent !

Poésie en Bretagne : René Guy Cadou

    Willem Roelofs, Mois de mai au nord, vers 1882, Gemeente museum La Haye, notice

      Heure d’été

      Toujours le ciel
      On ne fait rien d’essentiel
      On reste là des heures
      A écouter le clapotis des vagues sur son coeur
      Et puis les enfants passent
      Quelqu’un remue dans la maison d’en face
      Très loin de l’autre côté de la mer
      Ici c’est le même air
      Qui continue

      J’ai envie de sortir tête nue
      Au soleil
      Pour voir comment ça fait dans les yeux
      Les abeilles
      Ton portrait sur la table
      On entend des oiseaux chanter dans les étables
      Des mains se disputer les graines sous le toit
      Des coquelicots qui aboient
      Je ferme les paupières
      Trop tard
      Je suis déjà dans la haute lumière
      De tes joues
      Tout ce qui fait la nuit ne peut rien contre nous.

      René Guy Cadou, recueil Ma vie en jeu, 1944-46

    Willem Roelofs, L’arc en ciel, 1875, Gemeente museum La Haye, notice

Tableau au centre du poème :
Hendrik Willem Mesdag, Coucher de soleil à Scheveningen, 1897, Gemeente museum La Haye, notice

Un rêveur éveillé,

un poète discret, sensible, authentique, qui célèbre la vie quotidienne, la nature, l’amour, l’enfance, avec des mots simples et tendres

un poète qui mourut très jeune comme tant de poètes fragiles et merveilleux

René Guy Cadou, sa biographie est ici
Hélène Cadou, son épouse, compose également de nombreux poèmes, elle reçut le prix Verlaine en 1990.

Il avait écrit :

    Ô père ! J’ai voulu que ce nom de Cadou
    Demeure un bruissement d’eau claire sur les cailloux !
    Plutôt que le plain-chant la fugue musicale …

Je recommande ce florilège de poèmes de René Guy Cadou , préfacé par Philippe Delerm, Comme un oiseau dans la tête, éd. Points
Difficile de sortir un poème parmi tous ceux qui vibrent dans le coeur, j’ai choisi « Heure d’été » car celle-ci va sonner la semaine prochaine.
J’ai choisi l’Ecole de La Haye pour illustrer Cadou, cette peinture délicate du Nord lumineux me séduit toujours et me semble correspondre aux mots impressionnistes de Cadou. Cadou écrivit à la mort de son père : des gravats de ciel bleu tombent de tous côtés.

Ainsi prend fin ce petit tour dans une Bretagne poétique.



    Jan Hendrik Weissenbruch
    , Vue de plage, 1901, Gemeente museum La Haye, notice

Poésie en Bretagne : Eugène Guillevic

La fête du printemps des poètes se termine bientôt, mais la poésie en Bretagne est comme son horizon marin, infinie et changeante, je ne sais pas m’arrêter dans cet élan qui me passionne …
Un peu de fantaisie aujourd’hui ?
Après les sciences naturelles, la géométrie …

Triangles , je choisis ce poème de Guillevic car la mer, aux beaux jours, est constellée de triangles mouvants.
Guillevic est un poète breton (1907-1997) , sa biographie est ici.

      Triangle scalène

      Bon pour danser,
      Virevolter

      Sur ma base, sur mon sommet,
      Sur mes côtés, mes autres angles.

      C’est que je suis toujours
      Agité, tiraillé,

      Par des angles, par des côtés
      Assemblés au hasard
      Et sans égalités.

      Triangle isocèle

      J’ai réussi à mettre
      Un peu d’ordre en moi-même.

      J’ai tendance à me plaire.

      Triangle équilatéral

      J’ai tendance à me plaindre.
      Je suis allé trop loin
      Avec mon souci d’ordre
      Rien ne peut plus venir.

      Triangle rectangle

      J’ai fermé l’angle droit
      Qui souffrait d’être ouvert
      En grand sur l’aventure.
      Je suis une demeure
      Où rêver est de droit.

      Eugène Guillevic, recueil Euclidiennes

Sentiments triangulaires ! Le pauvre triangle scalène est un élève dissipé, boiteux, bancale, comme l’indique son nom (skalenos en grec veut dire boiteux);

Le triangle isocèle a mis de l’ordre dans sa silhouette, grâce à ses deux côtés égaux, il est symétrique et peut se regarder en miroir, ma foi, il se plaît plutôt bien !

Le triangle équilatéral a hélas poussé trop loin le souci de l’égalité, source d’uniformité, donc d’ennui …

Le triangle rectangle réussit à allier la perfection de ses formes à la poésie. Sous le toit qui le protège, il a tout le loisir de rêver, j’ajouterai de voguer comme une voile bien bordée au plus près du vent dans la baie bleue 🙂 .

    Claude Monet, Régate à Sainte Adresse, 1867, Met New York, notice

Poésie en Bretagne : Marc Le Gros

Quand les sciences naturelles se font poésie …
Quand la malacologie devient littérature …

♪ Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu à faire ainsi cascader, cascader ma vertu ? ♪
( cet air de La Belle Hélène me vient à l’esprit car vénus est l’un des noms de la palourde)

Voici un livre très particulier, passionnant pour qui aime le monde marin :

Marc Le Gros, Eloge de la palourde, éditions L’escampette, 2009, réédité en 2012.

Marc Le Gros est un écrivain et poète breton, né en 1947 à Morlaix, sa biographie est .
Ce livre n’est pas un recueil de poèmes, cependant il faut une âme de poète pour parvenir à rédiger l’éloge substantiel et magnifique du petit coquillage.

Modeste mollusque bivalve, inconnu de la cuisine jusqu’au XXème siècle, alors que l’huître jouit de prestige depuis toujours dans l’art, la littérature et la gastronomie.

Un paragraphe par page, une qualité chaque fois relevée, une beauté révélée, cette étude minutieuse de la palourde est aussi érudite qu’est patiente, méthodique et passionnée sa pêche à pied dans l’estran. Sans comparaison sévère, il n’est point d’éloge flatteur, et la grande victime est l’huître, qui apparaît monstrueuse face à la pureté plastique de la palourde.

      La palourde est toute rythme, cadence. On regrette que les savants lui aient refusé le qualificatif d' »ondée » qu’ils accordent au buccin – lequel d’ailleurs serait proprement « ondulé ». Peu de coquillages pourtant, et de bivalves en particulier, présentent une croissance aussi régulière, aussi nette, aussi simple. Loin des pourrissements immobiles, des effondrements locaux, de ces lésions infimes qui marquent nos appartenances, régissent les ordres du vivant, c’est comme si une force infiniment sûre, puissante et à la fois légère, avait déployé, par stations et accroissements successifs, par une augmentation continuelle de l’audace et du désir, cette forme épanouie qui durcit dans le temps et laisse voir comme nulle part ailleurs sa « ligne de vie ».

    Si la palourde semble le fruit longtemps mûri d’une mystérieuse émanation, on ne peut imaginer l’huître, à l’inverse, que comme le résidu brutal d’une explosion. C’est un éclat de shrapnel noirci, coupant, un morceau de matière informe, craché dans le vacarme de quelque athanor soudain déréglé. L’huître est le produit d’un accident du feu, un feu « mal conduit », « trop pressé », comme aimait à dire l’alchimie.

Ce coquillage élégant, délicat, secret, dans son espèce grise possède un goût très fin, et Marc Le Gros l’affirme et le confirme, dans l’ordre de la succulence, on peut dire que la palourde grise est à l’huître ce qu’est la sole au carrelet.

Sa pêche donne de très belles pages dans le livre. Je cite encore Marc Le Gros :

    La pêche à la palourde, à l’instar de la poésie telle que Mallarmé la définit, est par excellence « jalouse pratique ».

En résumé, c’est un livre à lire l’été prochain sur la plage pour le plaisir des mots, en allant ensuite déguster une assiette de ces fins coquillages pour le plaisir du palais.

Poésie en Bretagne : Jean-Michel Maulpoix

C’est ma découverte de l’année, mon fort coup de coeur, le plus agréable des coups de blues !
Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu suivi de L’instinct de ciel , Poésie/Gallimard.

Dans ce recueil on ne voit que du bleu, du bleu sublime dont on se gave les yeux, les sens, le coeur jusqu’à l’ivresse. Une merveille de bleus, tous les bleus du ciel et de la mer !

Jean-Michel Maulpoix n’est pas breton, il est né à Montbéliard en 1952, mais il décrit la mer et ses cieux comme un amoureux fou (et très talentueux) de la Bretagne.

Ce livre rassemble des poèmes en prose qui déclinent les nuances bleues du paysage marin, humain, urbain, salin … Il m’est très difficile de choisir un poème, je les aime tous … en voici un :

      Orthodoxie du bleu.

      Il va pieds nus derrière le bleu.

      Il marchera longtemps vers l’horizon, sous l’abside fortifiée du ciel, pour le grand sacerdoce de la mer et sa liturgie d’algues sombres.

      Dans les basiliques de corail, l’infini parfois plie les genoux.

      C’est ici le logis incertain des dieux, leur cahute, leur cabane de vent, leur gibet de fer où suspendre la lessive de leurs robes blanches.

      L’oreille collée contre le sommeil agité des dieux, la mer écoute et berce un peu le souvenir d’anciennes prières dont les paroles depuis longtemps se sont perdues, loin quelque part au large, au fond de la cervelle des anges.

      Jean-Michel Maulpoix
      , Une histoire de bleu

Le regard bleu du poète ; nous rêvons à des estuaires, des tumultes, des ressacs, des embellies et des marées. Nous écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer qui dans nos têtes afflue puis se retire, comme revient puis s’éloigne le curieux désir que nous avons du ciel, de l’amour, et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains, nous dit J.M. Maulpoix.

Laissons-nous emporter dans cette poétique convoitise du bleu!

css.php