Le pied dans le boudoir

Je ne l’avais jamais vu présenté ainsi, ce pied en coulisse. Quelle merveille dans ce joli boudoir du musée Carnavalet !
Il y a longtemps déjà, j’avais blogué au sujet de ce pastel de Boucher, mais sans l’avoir découvert dans son élément, dans son milieu idéal, un ravissant petit salon du XVIIIème siècle.
Le pastel somptueusement encadré est accroché au milieu d’un miroir, et son image se renvoie dans les différents miroirs ornant la petite pièce ovale.



    François Boucher
    , Etude de pied, vers 1751, pastel, musée Carnavalet Paris

Cette étude préparait le portrait, pas vraiment en pied, mais en fesses si on peut dire, de, suppose-t-on, Louise O’Murphy, maîtresse de Louis XV, le tableau se trouve à Munich :

    François Boucher, Jeune fille se reposant, vers 1751, Alte Pinakothek Munich, page du musée

L’étude au pastel de Boucher est très aboutie, ce n’est pas qu’un simple dessin préparatoire, c’était une oeuvre sans doute prévue pour être exposée et admirée. Mais pas exposée n’importe où, regardée par n’importe qui. Le pied était autrefois une partie du corps sensuelle, attirante, chargée d’une valeur sexuelle, et le portrait de ce pied devait probablement être destiné à un amateur qui placerait le cadre dans une alcôve, un cabinet intime, un endroit de plaisir.
Cette étude fait penser à « L’origine du monde » de Courbet, tableau qui ne devait pas être exposé à la vue de tout le monde comme aujourd’hui au musée d’Orsay, mais qui fut, dans le passé, soigneusement protégé des regards chez des collectionneurs privés.

Le boudoir permettait de se retirer pour bouder, minauder, pour se faire consoler, caresser, pour méditer son sort en toute volupté. La petite pièce tapissée de miroirs était faite pour réfléchir, quand on ne savait pas sur quel pied danser. Pour philosopher évidemment … et on y prenait son pied.

On se prend vraiment à rêver -sagement- dans ce délicieux boudoir du musée Carnavalet.

Des tigres aux fleurs

      Eugène Delacroix, Vase de fleurs, 1833, National Gallery Edimbourg, page du musée

    […] Delacroix, peintre de grande race, qui avait un soleil dans la tête et des orages dans le coeur ; qui toucha quarante ans tout le clavier des passions humaines, et dont le pinceau grandiose, terrible ou suave passait des saints aux guerriers, des guerriers aux amants, des amants aux tigres, et des tigres aux fleurs.
    Théophile Silvestre, Eugène Delacroix, documents nouveaux, 1864

    Eugène Delacroix, Corbeille de fleurs, Palais des beaux arts Lille

Le musée Delacroix, rue de Fürstenberg à Paris, se situe dans la maison de l’artiste, et il n’est pas étonnant que cette maison possède un jardinet. Eugène Delacroix recherchait la nature et la tranquillité, et peignait des fleurs dans son atelier surplombant le petit jardin dans lequel, en ce moment, des centaines de bulbes attendent le printemps pour éclater en beauté.

L’exposition de ses fleurs est un ravissement, une découverte, une rafraîchissante surprise. La présentation est sur cette page.
Le catalogue est très intéressant, reporte, entre autres, des passages du journal de Delacroix.



      Eugène Delacroix
      , Vase de fleurs sur une console, 1848-1850, musée Ingres Montauban

Le surprenant Delacroix savait tout peindre, la magistrale Liberté, les fauves féroces, les massacres, les portraits, les batailles, les havres de silences, les bouquets grandioses, les tendres anémones …
Baudelaire écrit de lui :

    On eût dit un caractère de volcan artistement caché par des bouquets de fleurs.

    Eugène Delacroix, Bouquet de fleurs, 1843, Galerie du Belvédère Vienne, notice

Delacroix séjournait souvent à Nohant chez George Sand, puis en forêt de Fontainebleau dans la maison de Champrosay, un nom à se pencher sur les fleurs …
George Sand écrit en avril 1868 :

    J’ai vu Eugène Delacroix essayer pour la première fois de peindre des fleurs. Il avait étudié la botanique dans son enfance, et, comme il avait une admirable mémoire, il la savait encore ; mais elle ne l’avait pas frappé en tant qu’artiste, et le sens ne lui en fut révélé que lorsqu’il reproduisit attentivement la couleur et la forme de la plante. Je le surpris dans une extase de ravissement devant un lis jaune dont il venait de comprendre la belle architecture, c’est le mot heureux dont il se servit. Il se hâtait de peindre, voyant qu’à chaque instant son modèle, accomplissant dans l’eau l’ensemble de sa floraison, changeait de ton et d’attitude. Il pensait avoir fini, et le résultat était merveilleux ; mais le lendemain, lorsqu’il compara l’art à la nature, il fut mécontent et retoucha. […]

    Eugène Delacroix, Panier de fleurs, 1848-49, Met New York, notice

Hélas le tableau du musée de New York n’a pas pu être présent dans cette exposition.
Ma plus grande admiration s’est portée sur les aquarelles de fleurs simples, j’ai tout particulièrement aimé les anémones, et j’imagine Delacroix se hâtant de croquer cette modeste fleur avant que les heures ne s’écoulent et modifient ses nuances délicates.

      Eugène Delacroix, Etude d’anémones, vers 1845-50, aquarelle, 20,9 x 16,4 cm, collection privée

La partie de billard

Le beau musée Carnavalet, ses plaisirs et ses détours …
dans un salon du XVIIIème siècle magnifiquement lambrissé, nous avons la joie unique de découvrir un tableau de Chardin, une oeuvre de sa jeunesse, probablement une enseigne pour un fabricant de billard.
Le tableau est petit, adorable, rare en son espèce dans l’oeuvre du maître.

Les photos sont autorisées dans le musée, qu’il en soit vivement remercié, c’est une joie de pouvoir capter dans la carte mémoire des détails aussi ravissants !

    J.B.S. Chardin, La partie de billard, musée Carnavalet, la photo et la notice du musée sont ici

Le père de Jean Baptiste Siméon Chardin était menuisier, spécialisé dans la fabrication de billards et fournisseur du garde-meuble royal et des Menus-Plaisirs. Il aurait bien aimé que son fils Jean-Siméon reprît son entreprise, mais celui-ci préféra la peinture, c’est le fils cadet, Juste, qui prit la succession.
Jean-Siméon se contenta de peindre une partie de billard, et ce tableau est l’un de ses premiers.

L’éclairage du billard m’a intriguée : il est constitué de réflecteurs en tôle de fer, qui devaient renvoyer la lueur des bougies au dessus de la table.
Chardin abandonnera par la suite des scènes avec autant de personnages, il ne représentera plus que trois personnes au maximum dans ses compositions.

null On aperçoit déjà là son goût pour des fonds unis d’un ton brun chaud, et aussi cette fuite du regard par une porte qui laisse deviner en arrière-plan un autre personnage.

Les hommes portent des chapeaux tricornes, un joueur s’est mis à l’aise, en chemise avec un bonnet de coton.
Chardin avait préparé son tableau avec des dessins, l’un d’eux se trouve au Nationalmuseum de Stockholm :

    J.B.S. Chardin, Serveur versant à boire à un joueur, Nationalmuseum Stockholm , notice

Au mur à droite, une grande affiche devait probablement rappeler le règlement de service dans ces lieux publics.

Ce tableau me donne l’occasion d’évoquer un petit livre que j’ai lu il y a quelques semaines : Chardin, la petite table de laque rouge de Alice Dekker (éditions Arléa, juin 2012)

L’auteur nous montre Chardin au soir de sa vie, en 1779, malade, âgé de quatre-vingts ans. Il fait le bilan de son parcours en le racontant à son fils, fils défunt, qui s’est suicidé en 1772.
Chardin dresse donc son autobiographie en s’exprimant à la première personne du singulier. Le je est périlleux ! Il est en effet très difficile de faire parler un artiste de lui-même, à plus forte raison Chardin, artiste qu’on connaît mal dans l’intimité, réputé solitaire, travaillant lentement, d’un caractère difficile mais modeste et réservé. Or nous l’encensons aujourd’hui et pour parler de son oeuvre, on ne s’exprime qu’en louange. Ainsi Alice Dekker trébuche entre le « je » personnel de l’artiste et le point de vue du spectateur ou de l’historien d’art, elle attribue à Chardin un étrange sentiment d’autosatisfaction en écrivant ainsi :


    (notice)

    « Trois poires, des noix, un verre de vin et un couteau », « Le gobelet d’argent », sur lequel se reflétaient avec beaucoup de vérité quelques fruits veloutés, et enfin « Le plateau de pêches », furent mes dernières natures mortes, comme un aboutissement parfait, un ultime cadeau débordant d’une infinie reconnaissance à cette nature qui m’avait tant inspiré.


    (notice)

Cependant, dans ce petit livre, la biographie de Chardin est bien documentée, sa technique bien analysée, et ce récit, faut-il dire roman ?, séduira les amoureux de Chardin, malgré un ton monocorde. Personnellement, je reste émerveillée par les phrases de Pierre Rosenberg qui n’a encore jamais été surpassé dans ses écrits au sujet du peintre des lapins morts.

La critique est aisée, l’art est difficile ! Proust a lui aussi commenté l’oeuvre de Chardin et voilà sa conclusion :

Je veux ajouter pour les peintres qui reprochent sans cesse aux littérateurs leur incapacité à parler peinture, leur complaisance à prêter aux peintres des intentions qu’ils n’eurent jamais, que si en effet les peintres font ce que j’ai dit, ou pour être plus précis si Chardin a fait tout ce que j’ai dit, il n’en eut jamais l’intention, il est même fort probable qu’il n’en eut jamais la conscience. Peut-être serait-il fort étonné en apprenant qu’il a rendu si ardemment la vie de la nature qu’on croyait morte, goûté à la coupe nacrée des huitres, à la fraîcheur de l’eau de mer, sympathisé avec la tendresse d’une nappe sur la table, du clair de soleil pour une nappe, de l’obscur pour le clair.

Marcel Proust, vers 1895, Essais et articles

C’est heureux que le musée Carnavalet possède un tableau de Chardin, peintre né et mort à Paris, n’ayant jamais quitté la capitale, logeant au Louvre à la fin de sa vie, peintre d’une vie parisienne paisible comme un doux rêve.

Le frappement du rocher

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    Philippe de Champaigne, Le sommeil d’Elie, vers 1656, musée de Tessé Le Mans

Qu’elles sont belles, riches et instructives, les couleurs du ciel !
L’exposition au musée Carnavalet rassemble un grand nombre de tableaux qui ornèrent les églises parisiennes au XVIIème siècle.
A la fin du XVIème siècle Paris comptait trente deux églises, à la fin du XVIIème trente neuf. Sous l’impulsion de la Contre-réforme, Paris connut un fort regain de spiritualité, une « invasion mystique », et sous le règne de Louis XIII, la décoration des églises fut à son apogée. Les paroisses permettaient aux jeunes artistes de se faire connaître et les mécènes passaient d’importantes commandes.

Présentation de l’exposition :


Les couleurs du ciel par paris_musees

Un livret accompagnant l’exposition se trouve ici.

La Révolution créa les musées et les emplit avec les biens confisqués au clergé. C’est pourquoi de nombreux tableaux peints pour les églises sont maintenant conservés dans les collections publiques. Les tableaux restés dans les paroisses ne sont pas toujours visibles, souvent accrochés trop loin des yeux, dans des chapelles parfois sombres, et cette exposition a donné l’occasion de les admirer dans les meilleures conditions.

      Ferdinand Elle, Le frappement du rocher, Eglise Notre Dame des Blancs Manteaux Paris

Toute cette peinture religieuse et parisienne du XVIIème siècle, qui montre des chefs-d’oeuvre souvent inconnus, nous replonge dans son histoire, nous fait réviser ou découvrir des passages de l’ancien testament notamment.

J’ai eu le très grand plaisir d’admirer Le sommeil d’Elie de Philippe de Champaigne, le plus majestueux tableau de l’exposition, superbe par sa composition enlevée et ses couleurs lumineuses.
Je l’avais déjà montré ici.

Un mot m’a frappée dans l’expo : frappement


      Détail du Frappement du rocher de Ferdinand Elle

Quelle est la différence entre frappe et frappement ?
Les deux mots désignent l’action de frapper et le bruit qui en résulte. Le mot frappement s’adresse tout particulièrement à l’histoire de Moïse.
Moïse avait permis au peuple hébreu de fuir l’Egypte et de rejoindre le désert en direction de la terre promise. Mais durant la traversée du désert le peuple fut affamé et assoiffé.
Moïse frappa alors un rocher d’où jaillit une fontaine et le peuple put boire.

Je ne connaissais pas ce peintre, Ferdinand Elle, d’origine flamande comme Philippe de Champaigne, né à Malines vers 1580, et mort à Paris en 1637. Il fait chatoyer les couleurs, et les vêtement à rayures réjouiraient Michel Pastoureau !
Rayures orientales.

Quant à la manne, Ferdinand Elle l’a aussi représentée mais je n’ai pas trouvé la reproduction du tableau. En revanche, La manne a été peinte par Jean-Baptiste Champaigne, le neveu de Philippe, et cette toile était exposée en face du Songe d’Elie , ce qui permettait de comparer l’oeuvre de l’oncle à celle du neveu. A l’origine, ces deux toiles se faisaient face, sous le cintre de la voûte du réfectoire du Val de Grâce, et les deux pendants ont été séparés pendant la Révolution.



      Jean-Baptiste Champaigne
      , La manne, vers 1656, Eglise Saint Etienne du Mont Paris

Mais sait-on ce qu’est la manne précisément dans l’histoire de Moïse ? Le peuple affamé presse Moïse de trouver de la nourriture. Celui-ci prie Dieu et Yahvé fait tomber du ciel chaque nuit une pluie de miettes de pain, c’est la manne céleste.

Ce tableau orne l’église Saint Etienne du Mont, et je serai curieuse d’aller le revoir dans sa paroisse lors d’un prochain séjour dans la capitale !

Remonter le temps

Le musée Carnavalet se situe rue de Sévigné à Paris, et conserve le célèbre portrait de la femme de lettres.

Je suis allée dans ce musée pour visiter l’exposition temporaire, au sujet de laquelle je dirai deux mots prochainement, et les salles des collections permanentes m’ont enthousiasmée. Celles-ci retracent l’histoire de Paris, voici le site du musée.

La marquise, Marie de Rabutin-Chantal, a été peinte par Claude Lefèvre. Le musée regorge de tableaux célèbres, et hélas, je me suis laissée piéger dans mon plan de visite, je n’ai pas pu tout voir. J’ai visité l’expo le matin, et peu avant midi , quand j’ai commencé mon tour du musée, des salles ont fermé. Le XIXème siècle était fermé, rouvrait à 14H30. J’espérais revenir, mais je n’en ai pas eu le temps. Ce sera pour une autre fois !

Tandis que j’admirais les salons précieux du XVIIIème siècle, un cliquetis lointain, puis de plus en plus sonore et rythmé, me fit tourner la tête, et je vis surgir un escabeau métallique devant les boiseries pastel. Les breloques tintinnabulant sous les hauts plafonds étaient précisément des clefs d’horloges. Les voici rangées dans ce cadre portatif, sur la photo ci-dessus, sorte de mallette de remontoirs.

Tour à tour dans chaque pièce, une jeune femme remontait les pendules, et je lui ai demandé l’autorisation de photographier son travail. Avec une grande gentillesse, elle m’expliqua en détail sa mission. Une fois par semaine sur les coups de midi, elle remonte chaque horloge, il y en a vingt-cinq, des grandes, des petites, certaines ayant une autonomie de trois semaines, d’autres huit ou dix jours, mais l’inspection est toujours hebdomadaire.

Il faut bien sûr mettre des gants pour manipuler ces vieilles dames. Les unes restent à l’heure, d’autres ont besoin d’un petit recalage, d’autres méritent une révision en atelier, tout cela est consigné chaque semaine dans leur bulletin de santé.

Dans une salle Napoléon 1er se trouve une horloge en forme de la cathédrale Notre-Dame, et sa sonnerie imite celle du gros bourdon, mais hélas, je ne l’ai ni vue ni entendue, la salle était fermée, et comme je comptais visiter la cathédrale après le musée, j’étais déçue …

Ces pendules en état de marche apportent un bonheur de vie sonore et sautillante dans le musée qui serait trop silencieux sans elles. On remonte le temps parisien au fil des siècles pendant que le temps présent s’égrène. Il faut prévoir sa visite le matin, profiter du concert de grelots à onze heures ou midi, résonnant de salles en salles, rebondissant sur les ravissantes moulures. ♪ ╗ ♪ ╝ ♪ ╣ ♪ 🙂

Jean-Marie, Maurice, Benoît-Joseph, Anne-Geneviève ……

Notre-Dame plonge l’entre-lac de ses arcs boutants dans la baie immense, pique sa flèche noire dans un ciel de traîne, vaisseau de pierre amarré là depuis huit siècles et demi. En plissant les yeux, on verrait presque se dresser le mont Saint Michel ; les mouettes innombrables fouettent un léger vent marin. C’est marée haute, me suis-je dit. Mais l’heure du jusant ne vient pas, la Seine n’est pas l’Odet.

Le fleuve s’évade et pourtant, ce ne sont pas les cadenas qui manquent pour la retenir !
Etrange, cette mode de la serrure qui ceinture tous les ponts munis de rambardes grillagées ! Cette quincaillerie disgracieuse amuse, distrait, intrigue, fait presque oublier la beauté du lieu et la crue hivernale.

Du musée Carnavalet au musée Eugène Delacroix, mon chemin m’a conduite au chevet de Notre-Dame. Pour ses huit-cent-cinquante ans, elle retrouve toutes ses cloches. Elles avaient été descendues à la Révolution, la plupart fondues pour la fabrication des canons, Napoléon 1er fit heureusement remonter dans sa tour le seul rescapé du massacre, le gros bourdon Emmanuel.

Les Parisiens ont eu cette chance extraordinaire de voir arriver les nouvelles cloches en janvier, elles sont exposées dans la nef de Notre-Dame jusqu’au 25 février. Je craignais que l’affluence soit trop forte pour une visite sereine, du moins possible, mais la foule fut modérée cette semaine, et j’ai pu admirer les demoiselles de bronze poli et d’airain.

Il y avait Jean-Marie, Maurice, Benoît-Joseph, Etienne, Marcel, Denis, Anne-Geneviève, Gabriel et puis Paulette Marie.

Les huit cloches de bronze rutilant comme de l’or ont été fondues à Villedieu les Poêles, et le petit bourdon Marie, en airain, a été fabriqué aux Pays-bas dans la maison Eijsbouts à Asten.
On peut entendre le son de Marie dans ce petit film :

La bénédiction des cloches de Notre-Dame de Paris from Pèlerin Vidéo on Vimeo.

Les cloches portent le nom de saints qui ont marqué la vie du diocèse de Paris et de l’Eglise.

Dans quelques jours, ces jeunes filles fringantes, chacune d’un poids de deux tonnes environ, vont prendre leur place pour plusieurs siècles dans les tours de la cathédrale.

En tête de file, au plus près du choeur, se trouve le petit bourdon néerlandais, Marie, six tonnes d’airain, dont la marraine est la grande-duchesse de Luxembourg.

C’est impressionnant de penser qu’une cloche aussi lourde va s’élever parmi ces hautes pierres et s’envoler dans un son cristallin lors des grandes occasions.

Une cloche a retenu particulièrement mon attention …

Saint Marcel, neuvième évêque de Paris au Vème siècle. Il était particulièrement vénéré par les Parisiens pour sa charité envers les pauvres et les malades.

Cette cloche me lance dans l’irrésistible tentation de recopier un passage de A la recherche du temps perdu. C’est au début du roman, le narrateur se souvient de l’église de Combray, qui n’avait rien d’extraordinaire, qui n’était même pas belle, mais qui était si chère au coeur de sa grand-mère. Les cloches couronnaient, consacraient toutes les heures de Combray, de son enfance, de ses vacances chez tante Léonie. Devenu adulte, il s’émeut toujours devant un simple clocher, une vue qui lui fait écrire ces mots vibrant d’émotion :

Et aujourd’hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon chemin » me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut, à son étonnement, m’apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue… mais… c’est dans mon coeur…

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

Histoires, histoires

    Eugène Devéria, La naissance d’Henri IV, esquisse, 1827, mba Quimper

Dans la fort intéressante exposition de cet hiver au musée des beaux arts de Quimper, j’ai remarqué un tableau qui m’a rappelé une expression française. Encore une expression !

L’exposition montre la peinture d’histoire conservée dans le musée, cette peinture d’histoire hautement considérée autrefois, et qui ne nous passionne plus guère aujourd’hui. Ce grand genre de peinture raconte parfois des histoires oubliées dont, souvent maintenant, on se tamponne le coquillard, selon une autre expression imagée. Mais elle raconte aussi des pans de notre histoire qui sont terribles, comme l’époque de la Révolution.
Jusqu’au XIXème siècle ces grandes peintures attiraient la foule, puis au XXème les spectateurs les ont boudées, c’est malgré tout intéressant de voir comment l’artiste refaisait l’histoire selon le goût du pouvoir. L’engouement pour le moyen-âge, la peinture troubadour au XIXème siècle par exemple, sont savoureux.

Présentation de cette expo sur la page du musée.



    Eugène Devéria
    , Naissance de Henri IV, esquisse, 1827, musée national du château de Pau, page du musée

Le peintre Eugène Devéria avait vingt-deux ans quand il a peint en 1827 son immense toile (presque 5mx4m) représentant la naissance d’Henri IV, et l’oeuvre connut un succès retentissant à Paris, le bon roi Henri IV, qui avait rétabli en France la paix religieuse, passionnait le public. La toile est conservée au Louvre, et Devéria en fit une réplique pour le château de Pau.

    Eugène Devéria, La naissance de Henri IV, 1827, musée du Louvre, notice.

Pour cette grosse machine, Devéria avait peint plusieurs esquisses, voici celle de Pau et celle de Quimper.

N’est-il pas mignon, bébé Henri, brandi par son grand-père à la barbe blanche, Henri d’Albret ?
Il naquit le 13 décembre 1553 au château de Pau.
La naissance du roi de la poule au pot aurait donné l’expression en deux coups de cuiller à pot.
Cette origine est à prendre au conditionnel, mais elle est amusante.

L’expression viendrait peut-être du nom de la louche, grosse cuiller à pot qui permet de vider un pot rapidement, en deux coups.

Ou bien l’expression viendrait de la naissance du futur Henri IV, son père, Antoine de Bourbon, éloigné de Pau à ce moment-là, reçut la nouvelle et annonça à son entourage :

    Messieurs, la reine nous a donné un petit prince en deux coup de cul hier à Pau.

La reine, Jeanne d’Albret, aurait accouché très rapidement. Elle n’en est pas moins épuisée.
C’est la petite histoire, la petite histoire des mots .

Bouche bée

Bayer aux corneilles : « rêvasser, perdre son temps à regarder en l’air niaisement » dit le dictionnaire. Rêvasser en regardant des choses aussi insignifiantes que l’est la corneille pour le chasseur.

Ce n’est pas le sens de cette expression qui m’étonne , tout le monde sait ce que cela veut dire, mais c’est l’orthographe du verbe bayer.
Honnêtement, j’aurais écrit « bâiller » !
Alors, zou, ouvrons le dictionnaire pour vérifier sans rêvasser !
Le verbe bayer est une autre forme du verbe béer.

Béer, ou bayer, signifie ouvrir, en particulier pour la bouche. Du verbe béer, on n’a retenu couramment que le participe passé au féminin, bée, et le participe présent, béant.
Bée est même une exception à la règle, car le participe passé accordé au féminin des verbes en éer comporte trois e, exemple : créée.

Bouche bée : bouche ouverte d’étonnement, d’admiration.
Le verbe ébahir, qui suscite l’admiration, a d’ailleurs la même racine que bayer.

C’est amusant, on retrouve la bouche bée dans le mot bégueule qui désigne la même chose avec un terme plus vulgaire : gueule ouverte. La bégueule ouvre la bouche de dégoût, c’est une femme particulièrement prude.

      Le Caravage, Petit vendeur de fruits, Galerie Borghèse Rome

La baie, ouverture pratiquée dans un mur pour y mettre une fenêtre, vient aussi de bayer. Quant au verbe bâiller, il est de la même racine encore, tous ces mots proviennent du latin bataculare, signifiant « ouvrir la bouche involontairement sous l’effet de la faim, du sommeil, ou de l’ennui ».

Amusant, toutes ces choses qui nous font ouvrir la bouche : faim, sommeil, ennui, admiration, rêvasserie, étonnement, rhume, chant, parole, frayeur, et le dentiste !

J’ai choisi des tableaux du Caravage, parce qu’ils sont nombreux à montrer un personnage ouvrant la bouche, particulièrement dans les oeuvres de jeunesse. Pourquoi cette bouche bée ? Je pense que ce détail servait le caractère instantané que recherchait toujours le Caravage, instantanéité et vérité de la lumière saisie en clair-obscur, des visages, des expressions et des gestes.

      Le Caravage, Petit Bacchus malade, vers 1590, Galerie Borghèse Rome

☼ Soleil, soleil ☼

Le voilà ce vieux numéro de Marie-Claire !
☼ 5 août 1938. Je n’étais pas née mais la couverture me renvoie en enfance ; j’avais ce ballon gonflable aux tranches multicolores (en plus petit), ma grand-mère me l’avait offert, à la suite probable de mon caprice, subite colère de petite-fille gâtée par sa mémé chez le marchand de souvenirs, articles de pêche, de plage, de mercerie, de papèterie, de jardinage …
☼ Soleil, taches de son sur le nez, bob de toile sur la tête, bikini en vichy rose avec des volants sur le derrière, sandales en plastique translucide bruni sous les semelles par les boulettes de coltar. Je ne sais pas comment s’écrit ce dernier mot, on appelait ainsi le goudron échoué sur les plages, issu des chalutiers qui vidangeaient au large, on ne parlait pas encore de pollution, on détachait les vêtements avec du beurre frais !

☼ Ce magazine, quoique jauni, désuet, ensoleille la journée encore bien grise de cet hiver mou, liquide, sans caractère ni couleurs. Dans ce numéro il était question du savoir-vivre en vacances, ne pas exhiber ses coups de soleil et sa peau qui pèle, ne pas faire de grimaces dans l’eau froide, ne pas crier sur le sable, ne pas cracher l’eau hideusement en nageant, ne pas se donner en spectacle sur la plage avec des exercices de musculation, ne pas se transformer en épouvantail avec un drap de bain sur le dos, savoir ne pas ! Classe et dignité, mesdemoiselles !!

Ce qui fit en réalité ma joie dans ce numéro, c’est d’y trouver une nouvelle écrite par une femme de lettres, qui publiait là de petits récits qu’on qualifie aujourd’hui d’alimentaires.
Cette nouvelle s’intitule Nous avons été heureux, l’intrigue est mince, mais le style parfait, limpide, de la très bonne littérature pour malgré tout former le goût de la femme en villégiature et en attente de légèreté.
L’auteur est Irène Némirovsky.

Nous avons été heureux … une épouse trompée fait part à sa grande fille de sa douleur, sa nostalgie du bonheur évanoui, elle veut rompre, et puis le téléphone sonne, elle va à nouveau répondre au mari volage, fermer les yeux, se résigner. Même dans les nouvelles les plus anodines pour revues hebdomadaires, Irène Némirovsky se montre lucide et menacée par la vanité du bonheur fugitif, comme si elle pressentait son propre destin. Elle avait elle-même souffert d’avoir une mère infidèle et cruellement indifférente.

Déjà à l’époque les journalistes faisaient des fautes d’orthographe (dans le nom de l’auteur) …
C’était épatant de trouver dans son magazine favori , en toutes saisons, des récits d’écrivains de grande qualité.

☼ Le soleil se cache continuellement mais fleurit malgré tout en corolles joyeuses, voici un bouquet de jonquilles de mon jardin qui vaut bien une cuillerée de l’Abbé Soury 😀 !

Les mots démodés de la mode

Ils ne sont pas si éloignés, les mots qui nous habillaient dans notre enfance, et pourtant, ce vocabulaire vestimentaire paraît enfoui sous des monceaux de naphtaline.
J’ai retrouvé dans mes petits trésors de papier un catalogue du grand magasin Le Bon Marché des printemps et été 1940.

Les mots nous sont encore familiers … mais ne nous rajeunissent vraiment pas !

Les filles, petites ou grandes, les femmes, portaient des robes ou des jupes, à la rigueur jupes-culottes, le pantalon était réservé au sport (d’hiver) et aux vacances d’été à la mer ou à la campagne, il fut interdit à l’école jusqu’en 1968, ainsi les robes de tous les instants prenaient des compléments de nom selon les activités et le moment de la journée.
Il y avait la robe chemisier, la robe lingerie, la robe de jardin, la robe d’intérieur ou robe de chambre, la robe du dimanche, la robe marinière, la robe week-end, la robe d’après-midi, la robe cocktail, la robe du soir – la plus chic était le fourreau !-.

Pour sortir de chez soi, on enfilait un imperméable, un imper, une gabardine, un ciré, un paletot à capuchon, autrefois une pèlerine, et autour du cou on nouait le cache-col ou le cache-nez.
Au lieu de pull-over on disait souvent chandail, et on parlait de gilet, blouson, étole, tricot ou petite laine.
Les hommes portaient des complets-vestons, les femmes des tailleurs avec un plastron.

Les dessous chauds, aujourd’hui on appelle ça un thermolactyl, un damart, autrefois on disait une camisole, une guimpe, un boléro, une misette, un maillot de corps, une combinaison, pour les hommes un gilet de coton, une flanelle, et quand la culotte, la chemisette et la combinaison étaient assorties, on appelait ça une parure.

La combinaison reste une image de ma jeunesse, cette « robe » de dessous apportait du confort et permettait à la jupe ou la robe de dessus de ne pas s’accrocher dans les bas, les jarretelles, ou les collants de laine, et de ne pas remonter de façon disgracieuse. Ce vêtement de dessous était la barrière au delà de laquelle il était impossible d’apercevoir le corps de nos mères ou nos grands-mères, c’était la troublante frontière de la décence.

L’ancêtre du T-shirt s’appelait un loup de mer, c’était un tricot de corps en coton ras du cou. Dans la maison les dames mettaient une blouse ou une robette, et le tablier d’écolier ou de gros travaux était le sarrau.

Les petits enfants et les bébés avaient leur mode et leurs mots charmants comme la barboteuse , le béguin, la douillette, la gigoteuse. On leur mettait un costume, formé d’une culotte boutonnée sur la brassière, et un burnou.
Ils étaient dans de beaux draps dans leurs landaus, avec la parure de voiture toute brodée, ornée de dentelles ou festons.

A ces mots d’antan nous ajoutions chacun notre vocabulaire local !

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