L’enfant aux semelles devant

Encore un album de jeunesse aujourd’hui, mais d’un genre différent, c’est un ancien album de tricot pour enfant.
Sur cette page je montrais l’un de ces vieux albums qu’on trouve dans les brocantes et qui nous fournissent des modèles et des explications devenus précieux car disparus des revues actuelles.

Mes chaussures ont du talent disait Fred Astaire ! J’espère que mes chaussons auront du succès . Depuis longtemps je cherchais comment réussir cette bordure de semelle qui souligne élégamment le soulier de bébé. J’ai enfin trouvé, et c’est très simple !

Quand la semelle du chausson est tricotée, selon la méthode la plus courante et bien connue aujourd’hui, il faut tricoter sept rangs de jersey avec des aiguilles un peu plus fines, puis sur le dernier rang envers, il faudra tricoter ensemble chaque maille avec la maille placée sept rangs plus bas. Le bourrelet se forme ainsi sur toute la longueur, il n’y a plus qu’à continuer le chausson normalement.

Pardon de mettre ainsi en avant une question de semelle tricotée qui n’intéressera personne, mais si une tricoteuse désire les explications complètes, je pourrai les lui envoyer.
Bébé sera-t-il poète, aux semelles de vent, comme Rimbaud 😉 ?

Ces petits chaussons viendront s’ajouter dans la layette, le coffre d’autrefois réservé au trousseau de bébé. Ce mot layette résulte d’une métonymie que j’aime bien, ce tendre glissement du contenant au contenu, du bois ciré à la délicate batiste brodée …

Irène N par Irène J

      Mary Cassatt, Femme avec un collier de perles dans une loge, 1873, musée de Philadelphie, page du musée

Irène Némirovsky me rend gourmande, j’avale ses nouvelles sans pouvoir me rassasier.
J’ai goûté avec joie ses petites friandises, les micro-pièces de théâtre de Nonoche qui mettent en scène deux gamines délurées à la gouaille réjouissante, et j’ai adoré Le Bal au point que j’ai emprunté à la bibliothèque le CD du livre lu pour en savourer encore la teneur caustique et sentimentale.

Il s’agit d’une satire mordante des nouveaux riches, et dans la version lue, l’autre Irène, Irène Jacob apporte par sa voix un charme supplémentaire. Cette actrice, qui tourne souvent dans des films en langue anglaise, imite merveilleusement l’accent de la gouvernante anglaise.

Cette nouvelle, Le Bal, fut adaptée au cinéma en 1931, et le rôle de la jeune Antoinette fut confié à une jeune fille du même âge, quatorze ans, Danielle Darrieux. C’était là son premier rôle au cinéma.
Elle en parle dans ce petit film de l’INA :

Dans le même genre, la nouvelle David Golder est une satire des nouveaux riches, plus cruelle encore, et l’histoire est particulièrement poignante. Irène Némirovsky sait entretenir le suspense. Les femmes croulent sous les bijoux, les perles énormes, elles ne vivent que pour l’argent, Zola paraît fade en comparaison !

Ma boulimie de Némirovsky me fait penser à mon appétit pour les nouvelles de Maupassant il y a vingt ans. Elles ont un point commun, une observation aiguë du comportement humain et des descriptions épatantes.

Je vais me plonger maintenant dans Suite Française que je n’ai jamais pris le temps de lire à sa sortie en librairie en 2004. Il y a un temps pour tout, même à retardement !

Arbre jaune

Il manque le ciel bleu, l’azur qui enflamme le jaune, les mimosas par bonheur font briller dans les jardins le soleil qui nous boude depuis de longues semaines. Ce mimosa imposant est un seul arbre, c’est un miracle qu’il ne se soit pas encore fendu sous le poids de ses longs bras en fleurs.

L’azur derrière l’arbre jaune, c’est chez Odilon Redon qu’on le trouve :

      Odilon Redon, Le chemin à Peyrelebade, musée d’Orsay, notice

Odilon Redon aimait le jaune …

un peu …

Odilon Redon
, La branche fleurie jaune, 1901, musée d’Orsay, notice

beaucoup …

Odilon Redon, Arbre sur fond jaune, 1901, musée d’Orsay, notice

passionnément:

Odilon Redon, Madame Arthur Fontaine, pastel, 1901, Met New York, notice

Cette branche de mimosas

      Les mimosas

      L’autre matin, sous la feuillée,
      De soleil rose ensoleillée,
      Je rêvais à toi, – tu passas !
      Et je vis à ta boutonnière,
      Penchant ses graines de lumière,
      Une branche de mimosas.

      « Oh ! donne-la moi, je t’en prie,
      Cette petite fleur flétrie… »
      Murmurai-je. Et tu refusas !
      D’un œil foncé qui me regarde,
      Tu refusas. Tu dis : « Je garde
      Cette branche de mimosas. »

      Et, sans voir qu’à cette seconde
      Je ne voulais plus qu’elle au monde,
      De mon tourment tu t’amusas :
      « Il y en a sur la pelouse…
      – Non, je veux, car je suis jalouse,
      Cette branche de mimosas !

      Si tu l’aimes, toute fanée,
      C’est qu’alors on te l’a donnée,
      En te taisant, tu t’accusas.
      Parle ! nomme-moi ma rivale !
      Regarde-moi… je suis plus pâle
      Que la branche de mimosas ! »

      Mais toi, d’une voix attendrie,
      Tu t’écrias : Ô ma chérie,
      À mes regards tu proposas
      Cent visages : des fous, des sages,
      D’autres plus fins que les feuillages
      De la branche de mimosas.

      Mais, très curieux de nature,
      Je rêvais de voir la figure
      – Car je ne la connaissais pas –
      Que vous faites, alors qu’on ose
      Vous refusez la moindre chose…
      Tiens, les voilà, les mimosas ! »

      Rosemonde Gérard, recueil Les Pipeaux, 1923

Ce poème se trouve dans le très joli recueil de poésies que voilà : Le jardin en cent poèmes, éditions Omnibus, août 2011.

Il pleut vraiment trop pour que je puisse photographier les mimosas illuminant le ciel. Quand le soleil soudain se montre, je n’ai hélas pas mon appareil sous la main. Je me contente de le mettre en bouquet, le respirer, le crayonner, et comme chaque année, je lui dédie un petit billet. Cet arbre magique brave les intempéries de janvier, sème les confettis du carnaval en février, c’est le soleil embaumé de l’hiver. Le fabricant de voitures, Citroën, qui, du fait de son nom est marqué par la couleur jaune, et qui a appelé un de ses modèles du nom grec de cette couleur, Xanthia, aurait pu nommer une autre de ses petites voitures Mimosa !

Les rêveries du promeneur solitaire

    Claude Monet, Le chemin abrité, 1873, musée de Philadelphie, notice.

Le beau titre du dernier ouvrage de Jean-jacques Rousseau m’avait attirée. Les rêveries du promeneur solitaire. Du promeneur, et non pas d’un. Il s’agit précisément de Rousseau, il ne s’agit que de lui, de son introspection alors qu’il est au soir de sa vie. Cette auto-analyse se développait déjà dans ses Confessions, Les rêveries en sont seulement une suite, un complément.

Le livre est divisé en dix promenades, la dixième est inachevée et ne comporte que deux pages.
Ce livre court ne m’a pas passionnée, les méditations de l’herboriste me semblent tourner en rond, Les Confessions livrent des souvenirs plus précis et plus intéressants.

Rousseau herborise en se penchant sur le chemin de sa propre vie, scrute ses défauts, ses peurs, sa vanité comme il analyserait des plantes. Les plus belles promenades sont celles durant lesquelles il parle justement de botanique. Il raconte qu’un jour il se promenait près d’un saule, il a cueilli ses petits fruits, en a goûté les grains et les a trouvés d’une délicieuse amertume. Il a ensuite passé une excellente nuit, alors que le sommeil l’avait abandonné depuis longtemps. Mais on lui expliqua que les grains de saule empoisonnent. Il conclut que si on déguste avec plaisir et sans excès un fruit de la nature, il ne peut pas être toxique.
N’est-ce pas à partir du saule qu’on fabrique l’aspirine ?

Rousseau herborise dans les vertes prairies de Ménilmontant, et sur les berges de la Bièvre à Gentilly. C’est tout le charme des vieux textes, ils laissent imaginer des paysages qui ont totalement disparu aujourd’hui.
Rousseau apparaît, avec une grande sincérité, comme un être fragile, esseulé, maladif, souffrant mille morts, romantique avant l’heure. Je ne connaissais pas cet aspect du philosophe.

    Frederick Edwin Church, Paysage d’hiver, 1873, The Heckscher museum of art, Huntington – New York, notice

Je dois faire moi aussi une confession. Mon blogue a failli disparaître ce midi, j’avais décidé de le fermer !
J’ai vécu ce matin le cauchemar d’une promeneuse avec son chien !
Je suis allée dans le bourg faire des courses avec monsieur de Charlus. Pour ma dernière emplette à la quincaillerie, je l’ai accroché comme d’habitude à l’anneau se trouvant dehors au mur de la boutique, un anneau d’autrefois qui devait servir à maintenir son cheval. Au moment où je sors du magasin, je constate avec horreur que mon chien n’est plus là. Plus de laisse non plus. Panique. Le commerçant d’en face arrive vers moi et dit qu’une dame de mon âge a détaché le chien et l’a emmené en laisse vers le haut de la rue. Tandis que les larmes noient mes yeux, je cours dans cette rue, mais n’aperçois aucun chien. Je décide d’aller signaler le vol à la gendarmerie municipale, et de retour chez moi, je préviens le vétérinaire.
Une heure plus tard, alors que tout s’effondre autour de moi et que je trempe mouchoir sur mouchoir, on sonne à ma porte. La quincaillère venait me prévenir qu’elle avait aperçu mon chien tout seul sur la place de la mairie. Je m’élance et tout d’un coup déboule vers moi … mon chien, Charlus, sans laisse, mais avec son collier.
J’étais si heureuse qu’un nouveau flot de larmes vint inonder mes joues. Bizarre histoire !
Une dame en mal de chien, comme une jeune fille en mal d’enfant volant un nouveau-né à la maternité ?
Je m’aperçois que je suis encore bien plus fragile que Rousseau, je n’ai aucune résilience. Je dramatise pour un chien, mais comment donc survivent les mamans à qui on a volé un enfant ?
Enfin bref, je retrouve mes esprits en même temps que mon toutou et l’envie de bloguer !

Je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l’eau



    J.B.C. Corot
    , Lac de Genève, 1839, musée de Philadelphie, notice
    L’aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier, que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m’affecte et m’attendrit. […] Quand l’ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j’étais né vient enflammer mon imagination, c’est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes qu’elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac et non pas d’un autre; […]
    Dans ce voyage de Vevey, je me livrais, en suivant ce beau rivage, à la plus douce mélancolie. Mon coeur s’élançait avec ardeur à mille félicités innocentes : je m’attendrissais, je soupirais, et pleurais, comme un enfant. Combien de fois, m’arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l’eau !

    Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Première partie, livre IV

Ce ne sont pas mes larmes, mais mon regard ébahi qui est tombé sur ce tableau, dans le catalogue de l’exposition  » Corot  » qui eut lieu à Paris en 1996, pour le bicentenaire de la naissance du peintre.

Un paysage d’une clarté, d’une simplicité émouvante, d’une sincérité rappelant Rousseau, mais surtout annonçant à mon avis les paysages du futur comme ceux de Dali avec la barque, comme ceux d’Yves Tanguy, mais je m’égare peut-être un peu.

Corot avait des ascendances suisses, peut-être est-ce pour cela qu’il a fréquemment voyagé dans ce pays, et qu’il aimait beaucoup Genève. Il avait d’ailleurs lu les Confessions de Rousseau, et c’est en pensant à lui qu’il se promenait au bord du lac.

Dans le passage que j’ai recopié ci-dessus, Rousseau fait preuve d’un romantisme exacerbé, ses phrases définissent bien la mélancolie : le bonheur d’être triste, la volupté des larmes. Ah, la douceur lémanique !

La peinture guide souvent ma lecture : ma contemplation du tableau de Corot m’a soudain plongée dans les Rêveries d’un promeneur solitaire, dix promenades de Rousseau, qu’Olivier Barrot présente au bord du lac :

Monsieur Vinteuil

      Vincent van Gogh, Melle Gachet au piano, 1890, Kunstmuseum Bâle, page du musée

Proust, le nom évoque un questionnaire, une madeleine, une big moustache, et surtout des phrases interminables. Pourtant, l’un des morceaux les plus célèbres de À la recherche du temps perdu est une petite phrase !
La petite phrase de Vinteuil n’est pas grammaticale, quoique … elle est musicale, sentimentale, et participe de la syntaxe de la mémoire, de la construction du roman. Elle égrène bien plus de notes dans tout le roman que la madeleine n’y sème de miettes.

J’invite à écouter une excellente émission du dimanche avant-dernier (13 janvier), sur France-Culture, consacrée à cette petite phrase :

Cette émission est si belle et bonne à écouter, que je la repasserais volontiers plusieurs fois dans mes oreilles en même temps que mon linge sur la planche !

Comme de nombreux morceaux musicaux fort célèbres, cette petite phrase est plus connue que son auteur. Que sait-on au juste de son compositeur, monsieur Vinteuil ?
Peu de choses.
C’est un artiste important dans la Recherche, il représente la musique, comme Bergotte la littérature et Elstir la peinture, mais cet artiste-là, mort très tôt, n’existe plus que derrière son nom, sa sonate, sa fille et l’amie de sa fille.

      Maurice Denis, Le menuet de la princesse Maleine, 1891, musée d’Orsay, commentaire.

Swann lui-même, le très cultivé Charles Swann, qui étudie l’art et connaît bien le monde, ne sait pas qui est précisément l’auteur de cette sonate jouée dans le salon parisien, « temple de la musique », de madame Verdurin. Il connaît certes un vieux monsieur Vinteuil à la campagne, celui-ci habitait à la périphérie de Combray non loin de chez lui, il était un modeste professeur de piano, mais cet homme timide, veuf, très vieille France attachée aux principes, ne peut pas être le compositeur de son refrain préféré, air national de son amour pour Odette. Rien qu’à le voir, c’était impossible que cette pâle figure incarnât le musicien célèbre dans les milieux artistiques les mieux avisés.

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      James Tissot, Hush ! Le concert, 1875, Art gallery Manchester, page du musée

La méprise de Swann est touchante, car Swann lui-même est l’objet de ce genre d’erreur à Combray. Swann, le discret voisin qui apporte des framboises de son jardin au jeune narrateur, ne peut pas être, dans l’esprit des Combrésiens, le grand bourgeois parisien jouissant de relations haut placées. Et pour tout le monde, le petit professeur de piano de Combray ne peut pas être le compositeur de la fameuse sonate.
On devine les personnes à travers leur physique, on les catalogue, on appelle ça aujourd’hui du délit de faciès.
Le narrateur aussi tombe dans ce piège, à la première rencontre, il prend le baron de Charlus pour un rat d’hôtel, la princesse Sherbattof pour une tenancière de bordel !

Il se trouve qu’un compositeur du nom de Vinteuil a réellement existé , Emile Vinteuil, né en 1872 donc contemporain de Proust, et semble-t-il originaire du Nord de la France, un Cambrésien peut-être ! On trouvera des informations sur le site dédié à Aloysius Bertrand, sur cette page.

Revenons du Côté de chez Swann :

Nous apercevons monsieur Vinteuil chez lui, avec ses hésitantes manies d’artiste trop réservé.

    Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais accompagnés, mais ils m’avaient permis de rester dehors et, comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d’un monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents, j’avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l’avait retiré et mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu’il n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. Et chaque fois que ma mère était revenue à la charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois : « Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n’est pas sa place », et avait détourné la conversation sur d’autres sujets, justement parce que ceux-là l’intéressaient moins.

    M. Proust, Du côté de chez Swann, Combray

      Edgar Degas, Melle Dihau au piano, 1869-1872, musée d’Orsay, page du musée

Cinquante pages plus loin dans Combray, nous retrouvons la même scène dans le salon de monsieur Vinteuil, qui est mort depuis quelque temps. Sa fille attend son amie, le narrateur observe toujours sur son talus surélevé.

    Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée, était posé un petit portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où retentit le roulement d’une voiture qui venait de la route, puis elle se jeta sur un canapé, et tira près d’elle une petite table sur laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui le morceau qu’il avait le désir de jouer à mes parents.
    […] Dans l’échancrure de son corsage de crêpe, Mlle Vinteuil sentit que son amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé le portrait de l’ancien professeur de piano. Mlle Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n’attirait pas sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement de le remarquer :

    – Oh ! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a pu le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que ce n’était pas sa place.

    Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon père à propos du morceau de musique.

    M. Proust, Du côté de chez Swann, Combray



      Edouard Vuillard
      , Le piano, 1896, musée du Petit Palais Paris

Ces gestes paternels répétés par la fille transforment les passages écrits en une petite phrase musicale qui revient comme un refrain. C’est l’habitude de Proust dans son roman, des images reviennent, répétant en d’autres mots le même paragraphe, parce qu’ainsi fonctionne la mémoire, en aller-retour, et qu’ainsi passe le temps toujours recommençant.
Comme en musique, comme en peinture, se bâtit l’écriture : pour équilibrer et harmoniser sa composition, le peintre rappelle une couleur de part en part du tableau, et l’oeil du spectateur apprécie -de façon inconsciente- l’effet de balance.
Petits retours nécessaires, unifiant l’oeuvre, qui font du bien et montrent combien Proust est un artiste !

La chaufferette

    Détail de La Laitière, Vermeer, 1660, Rijksmuseum Amsterdam, page du musée

La chaufferette

Vocation, signes sacrés, poésie enfantine, prédestination ? … Je ne trouve rien de tel dans ma mémoire. Au commencement de ma carrière fut une chaufferette … Chaufferette ! Il faudra bientôt, pour me faire comprendre, décrire un accessoire qui n’existe presque plus. Permettez que j’ouvre un dictionnaire :
« Chaufferette : boîte de métal où l’on enfermait des braises allumées mêlées de cendre, et sur laquelle on posait les pieds pour les garder chauds. » Déjà le dictionnaire parle d’elle au passé …



    Jan Miense Molenaer
    , Jeune homme et jeune femme faisant de la musique, vers 1630-32, NG Londres, page du musée

Une chaufferette, donc, règne sur les débuts de ma vie intellectuelle, – disons scolaire. Dans les glaciales et vastes demeures de la campagne, parmi les courants de bise, l’hiver, la chaufferette était un objet de première nécessité. Chez mes parents, il y avait la chaufferette de la cuisinière, celle de la couturière en journées, la chaufferette de ma mère, et, enfin, la mienne, celle que j’emportais à l’école, garnie de braises de peuplier recouvertes de cendres fines … On me donnait la plus belle, parce que c’était la plus solide, un magnifique objet tout en fer forgé, indestructible, qui pesait autant qu’une valise pleine.

      Harmen Ter Borch, Dame avec une chaufferette, 1648, dessin, Rijksmuseum Amsterdam, notice

Aux récréations, a-t-on idée de ce que pouvait donner une chaufferette en fer forgé employée comme arme offensive ou défensive ? Je porte le témoignage ineffaçable d’un de ces combats à coups de chaufferette : le cartilage de l’oreille gauche cassé. Chaufferette, bouclier, projectile, calorifère, confort primitif d’un petit pays qui ignora si longtemps toute espèce de confort ! Chaque petite fille avait la sienne, dans la première classe, -six à huit ans- de l’école pauvre et nue. De massives émanations d’oxyde de carbone montaient de tous ces braseros. Des enfants s’endormaient, vaguement asphyxiées …

Colette, La chaufferette, extrait de Journal à rebours, éd. Fayard.

La chaufferette n’a pas totalement disparu, j’en laisse quatre sur ma cuisinière à bois !
Prêtes à l’emploi, chaudes à souhait l’hiver ! Les miennes sont d’un genre particulier, ce sont des briques réfractaires, vernissées, que je glisse dans une housse isolante de ma confection, brodées au point de croix pour ajouter au confort de l’intimité, pour parfaire leur côté tendrement gemütlich. Nous glissons ces briques le soir dans le lit, j’en pose une sous mes pieds pendant les heures de couture, lecture, blogage …

Le savoureux texte de Colette me rappelle ces chaufferettes en cuivre, ajourées comme les bassinoires, qu’on voyait encore chez nos grands-mères, mais qui étaient devenues des objets purement décoratifs.
Ces petits chauffages d’appoint, relevant du domaine des ATP (art et traditions populaires) font aimer l’hiver ♥

Instants bleus

      Alfred Stevens, La Parisienne japonaise, 1872, Musée d’Art moderne et d’art contemporain (Mamac) Liège

Après la Parisienne en robe bleue, au soulier petite souris, de Renoir, voici la Parisienne de Stevens en kimono bleu.
Un bleu d’origine belge qui devrait plaire à Marie-Magdeleine !

Dans les années 1860, le japonisme faisait fureur, et l’artiste bruxellois Alfred Stevens s’était intéressé à cette mode d’extrême Orient avant Whistler qui a peint aussi des femmes en kimono.

Ce tissu brodé est une merveille !

Stevens devait aimer le bleu, il a plusieurs fois glissé les femmes dans le velours ou le satin bleu, en voici deux exemples :



    Alfred Stevens
    , La duchesse, Sterling and Francine Clark Institute, Williamstown, notice

Une femme de la haute société a reçu une lettre, et la lecture la laisse pensive. Elle regarde un portrait, une aïeule ou elle-même plus jeune, en robe bleue aussi. Le décor est japonisant. Le velours était fort à la mode aussi en ce temps-là. Quel bleu !

Encore une lettre :



    Alfred Stevens
    , Hésitation, vers 1867, AIC Chicago, notice

La dame en bleu interrompt sa tapisserie (un motif japonisant semble-t-il), parce qu’une lettre a été glissée sous la porte. Elle regarde le pli, hésite, s’inquiète, ce qu’elle devrait y lire ne paraît pas la rassurer. Ou alors cet mot glissé sous la porte ne lui est pas adressé.
Ces femmes en bleu avec une lettre me font penser à ce tableau de Vermer, du Rijksmuseum d’Amsterdam.

C’est le temps des voeux, je retourne vers mes lettres et mon encre bleue !

Bleu, bleu …

      Renoir, La parisienne, 1874, National Museum of Wales Cardiff, page du musée

Pour Marie-Magdeleine qui aime tant le bleu, je blogue aujourd’hui autour de cette robe d’un bleu étourdissant.

Renoir a peint ce tableau en 1874 et le fit figurer la même année dans la fameuse et première exposition de ces peintres qu’on allait appeler par la suite impressionnistes.

« Impression d’azur » aurait pu s’appeler ce portrait. Le modèle est probablement madame Henriette Henriot, une jeune actrice que Renoir a souvent peinte, mais son idée était de représenter la parisienne typique, coquette et trotte-menu.

Le site du musée de Cardiff reporte ce qu’un journaliste écrivit à propos de ce tableau lors de l’exposition de 1874 :
C’est à peine si l’on entrevoit le bout de sa bottine, pareil à une petite souris noire. Le chapeau, presque sur l’oreille, est d’une coquetterie téméraire ; la robe est trop close. Rien de plus irritant que les portes fermées. Est-ce un portrait, ce tableau ? Cela est à craindre. Le visage, bizarrement vieillot et puéril aussi, sourit d’un faux sourire. L’ensemble, pourtant, conserve quelque chose de naïf. On dirait que cette petite personne fait exprès d’être chaste. La robe , fort bien peinte, est d’un bleu céleste.

Le commentaire était rude, les critiques avaient la dent dure contre ces artistes d’un genre nouveau.
Néanmoins, la robe est un merveilleux morceau de peinture, les plis, les volants, les bouillonnés, les ganses et les boutons font valser la lumière et chanter la couleur. Une joyeuse fête du bleu.

Et pour Marie-Magdeleine, une ancienne chanson que j’aimais quand j’étais petite fille :

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