L’Adoration des bergers

Adorons l’Adoration des bergers, parce que c’est une peinture belle et bonne, qui chuchote à nos yeux des paroles d’amour, de tendresse, de douceur, et il en faut toujours dans notre folle société !

Ne sont-ils pas mignons ces enfants du ciel, ces anges émerveillés ?

Par qui ont-ils été peints ? Reconnaît-on ces petites bouilles ébouriffées, au nez droit et fin ?

Ils ont été peints par une main fraternelle !



    Frères Le Nain
    , L’Adoration des bergers, vers 1640, NG Londres, page du musée

On reconnaît bien l’art à la fois réaliste et très poétique des Le Nain, le berger au premier plan pourrait être un forgeron arrivant de la forge de Vulcain,
l’âne des Le Nain revient avec toute sa douceur ( revoir ici, c’est le même âne que dans le tableau de l’Ermitage de Saint Pétersbourg),
l’Enfant Jésus est un solide poupon de la campagne couché sur la paille blonde.

Ces anges-ci, peints par les Le Nain également, sont beaucoup plus rapidement brossés. En haut dans le ciel, ils admirent la scène qui se passe sur terre :



      Frères Le Nain
      , Adoration des bergers, vers 1630-1632, Louvre, notice

Ce panneau faisait partie d’une série de six tableaux illustrant la vie de la Vierge et ornant la chapelle de la Vierge dans le couvent des petits Augustins à Paris. Lors de la saisie révolutionnaire en 1790, les panneaux furent inventoriés comme étant des oeuvres de Philippe de Champaigne.
La commande dut être rapidement exécutée, tout l’atelier des frères Le Nain s’y est mis, c’est pourquoi la facture est inégale d’un panneau à l’autre.
Dans le tableau du Louvre, on peut apprécier des figures bien enlevées, des couleurs délicates, des drapés subtils, une harmonie vraiment heureuse.
On retrouve chez le berger la même silhouette athlétique de vaillant paysan typique des Le Nain, et le bébé rapidement croqué garde les yeux ouverts comme dans le tableau de Londres.

L’année prochaine, c’est à dire demain, je reviens avec d’autres bergers et je souhaite à tous une joyeuse saint Sylvestre !

L’adoration des bergers

Il est né le divin enfant. Georges de La Tour a peint le nouveau-né avec une grâce divine. Un talent très rare pour ce qui concerne le portrait de petit enfant, surtout à cette époque.
L’agneau présente la même douceur, la même candeur.
Cette image m’émeut infiniment.
Silence serein, recueillement, béatitude, simplicité et chaude lumière, ce beau tableau fait du bien aux yeux, à l’âme.



    Georges de La Tour
    , L’adoration des bergers, musée du Louvre, notice

Le nouveau-né est emmailloté, et le maillot, à l’origine du mot, désignait les bandes de linge qui enveloppaient le nouveau-né. On voit bien dans le tableau de Georges de La Tour les bandelettes croisées qui emballent le bébé. Ces bandes lacées semblent presque être tricotées, et c’est par analogie aux mailles formées par ces bandes que le mot maillot est né (en 1538) avec le nouveau-né ainsi vêtu.
C’est ainsi qu’un détail de peinture peut entraîner dans le dictionnaire historique de la langue française !

L’espace de Noël

Il vient hélas, le temps de dévêtir le sapin, l’escalier, les bords de fenêtres, comme me l’écrit une amie dont j’ai reçu la lettre ce matin. Il me faudra prendre le temps de la remercier pour son gentil courrier et tous ses présents, et remercier tous ceux qui ont fait ma joie durant ces jours de fête, jours heureux de la famille retrouvée.

Le temps perdu, c’est bien à Noël qu’il prend tout son sens et ses dimensions.

France Culture a offert à ses auditeurs adorateurs de Proust un beau cadeau pendant la semaine de Noël, mais le temps, contre lequel j’ai pesté constamment cette semaine, m’a manqué pour l’écouter.

La perspective déformante du temps : la photographie vient heureusement au secours de la fuite du temps, matérialise cependant sa ligne de fuite, et saupoudre un peu de ce précieux temps perdu dans l’espace présent.
Une pile d’assiettes, une poignée de couteaux, des brassées de verres, clic une photo, les petites cuillers, les chaises, les serviettes, le temps presse, le fer aussi sur les plis de la nappe à nouveau déployée depuis le Noël dernier.
Pas le temps pour d’autres photos, pas le temps non plus de repasser aussi le pli sur la nappe du 25. Le temps nous bouscule.

Le temps et l’espace, imbriqués : si on pouvait repousser les aiguilles de la pendule et les murs de la salle-à-manger !
Le temps se comprime, passe en flèche, les repas de Noël ne furent que des flammèches. Mais des flammèches claires et joyeuses montant du foyer ronronnant. On voudrait tant les retenir.

Enfuis les bonnets rouges à pompons blancs …

Mangées les oies farcies achetées au marché de Martinville

Flambés les puddings, dégustés les fromages des Flandres

Emplissons encore un peu nos yeux de ce rouge festif pour estomper celui de nos paupières. Noël avait occupé tout l’espace, pris tout notre temps, avait rendu les heures de décembre élastiques et savoureuses, et puis il s’est évanoui, laissant le coeur un peu plus vide à chaque départ des enfants.
Il est bien trop court le temps qui va de Noël au jour de l’an, ce temps de la Sainte Famille, ce temps de la famille ceinte par le lien éphémère et mystérieux de Noël. La saint Sylvestre, plus amicale que familiale, délie le noeud et un autre se noue dans la gorge.

Les maîtresses de maison ont travaillé pendant un mois comme d’infatigables lutins, se sont levées à cinq heures du matin le 24 et se sont gorgées d’un authentique et vivifiant bonheur jusqu’au 27, et, tout d’un coup, leurs épaules s’écroulent. Elles ont le choix des larmes, joie, nostalgie, tristesse et courbatures.
Une indescriptible fatigue.

C’est le family blues, comme le baby blues après la naissance de bébé, la maison se vide et laisse la maman déboussolée. Heureusement, le malaise est passager, un peu de repos, et le temps reprend son rythme normal.

Au revoir Noël 2012 ! Nous pouvons dire au revoir grâce à l’album de photos. Janvier, le temps de la lecture, de l’écriture, des voeux, des lessives faites avec le temps nécessaire et plus si affinité. Le repassage en écoutant À la recherche du temps perdu par exemple …

Enfin, le temps de découvrir calmement les cadeaux de Noël échoués sur les meubles comme après un raz-de-marée de papiers, de rubans. Ces cadeaux qu’on appelle présents et qui rappellent déjà le passé.

Gâtée j’ai été, une pleine hottée rien que pour moi, trop bien sûr, et ce merveilleux volume de la Semaine de Suzette de 1911 !

Une année complète, le temps de l’enfance il y a un siècle, le temps des jeux anciens qui remémore les rébus, les devinettes, les contes moraux, les leçons de couture …
Suzette, pour la semaine de Noël, rêve de ne rien faire. La bonne idée !

Dans chacun des livres, qui m’ont été offerts, j’inscrirai sous le nom du donateur « Noël 2012 ».
Ainsi sera fixé à l’encre bleue ce temps de Noël , fugitif comme une étoile scintillant dans le grand espace qui contient tous les Noëls perdus.

Un Noël parisien de 1931

D’abord, une neige épaisse, aveuglante, qui vole lentement dans l’espace. Mais elle retombe en pluie, en fin brouillard d’hiver dans une rue de Paris.
Des guirlandes de gui, de houx ; elles deviennent des feuilles mortes, sont emportées par des ruisseaux.
Une grande bûche croulante d’étincelles se transforme en radiateurs.
Un paysage de neige, de rêve, devient une petite rue de Montmartre, et des chants d’enfants se transforment en voix nasillardes.
Partout des enseignes lumineuses. Réveillon. Soupers, etc … Les chants se précisent ; on reconnaît des paroles de ce genre :

    Enfance
    Innocence …
    Aube de la vie …
    Puis de l’amour
    Les plus beaux jours …

[…] A travers la fenêtre la pluie d’hiver qui tombe mêlée de neige, éclairée par un réverbère. Puis le grondement de la rue. Images de Paris, la veille de Noël. Des paquets de sapins liés ensemble sur les quais. Les enseignes lumineuses des magasins, les devantures de Potin, de Potel et Chabot, croulantes de dindes, d’huitres. Les pyramides de bouteilles de champagne, chez Nicolas. La ruée des autos, des autobus ; les magasins de confiseurs, de fleuristes, l’affolement fiévreux des vendeuses.
Deux kilos de marrons glacés … La corbeille d’orchidées, etc …

Irène Némirovsky, extrait de Noël, 1931

Plaira-t-il à sa destinataire, ce premier tome des oeuvres complètes d’Irène Némirovsky (éd. Le Livre de Poche) que je décide d’offrir à Noël ? Je ne sais pas du tout, on offre ce qu’on aime, parce qu’on n’aurait pas idée d’offrir un truc qu’on déteste, surtout dans le domaine du livre.

Irène Némirovsky, Immigrée russe (1903-1942), je n’en ai pas parlé jusqu’à présent, car c’est pour moi une récente découverte. Eh oui, j’avais la chance de ne pas connaître encore cet écrivain de langue française à la poésie slave, et j’ai donc le plaisir immense et vierge de pénétrer dans son oeuvre qui m’enchante. Style alerte, récit piquant empreint de l’ineffable mélancolie russe. Juive déportée à Auschwitz. Renaissance en 2004 avec la publication d’un livre inachevé, Suite Française.

C’était ma petite pause blogage, je retourne à mes emballages de cadeaux 🙂 !

Joyeux Noël !

Joyeux Noël ! Beaucoup de bonheur et de tendresse dans les yeux, le coeur et les souliers !
Bon repos pour les uns et bonne humeur et entrain pour les autres durant ce grand week-end festif !

Chez Grillon, l’escalier, le plus moche qui soit en temps ordinaire, s’est fait un peu beau pour monter vers Noël !

Un sapin de tissu, quatre triangles, décorés de pendentifs cousus main aussi.
La critique est Thésée, mais l’art est dans le fil (d’Ariane !) !

Il me reste beaucoup de choses à préparer encore … le blogue attendra

Joyeuses fêtes, bonnes vacances, bonnes lectures !

It’s beginning to look like Christmas

Préparatifs avec les Christmas crooners ce matin ! Leur bonne humeur enjôleuse me suit de la cuisine à la machine à coudre;

Le sapin est prêt depuis deux jours, mais comment le protéger des assauts de mon chien ?
Il existe une solution expliquée en images sur cette page (dérouler jusqu’en bas de la page).

Ce matin déjà, le sapin s’est mis à frémir dans d’inquiétants cliquetis … mon monsieur de Charlus canin s’était glissé sous son piédestal … impossible de l’en éjecter sans la menace du martinet !

Mon chien précédent avait exploré autrefois les dessous froufrous du sapin et s’était emmêlé les pattes dans le fil de la guirlande électrique. Se croyant pris au piège, il s’était enfui en pleine panique en traînant sur son dos l’arbre de Noël qui faisait gicler toutes ses décorations de verre irisé dans une pétarade de feu d’artifice.

Quant à mon chat, il avait pris l’habitude de se coucher dans la crèche. Il est doux comme un jésus, mon gros matou …
Maintenant je pose la crèche sur un rebord de fenêtre et le chat n’a plus l’esplanade nécessaire pour y pénétrer, il doit se dire que les places en crèche sont de plus en plus difficiles d’accès.

Le costume de princesse de ma petite fille se monte tout doucement, les sapins en pain d’épices passent au four, les canards sont désossés et attendent de passer à la moulinette, mais j’épargne les lecteurs d’un reportage à la Jean-Christophe Averty sur la préparation des terrines !

J’aime cette effervescence stressante des derniers jours avant Noël, même si l’inquiétude règne. A vouloir trop en faire, vient l’heure fatale où on craque, et, comme l’explique si bien Modiano dans L’herbe des nuits, cette expression argotique prend tout son sens premier, on sent que les choses échafaudées laborieusement depuis des semaines se brisent tout d’un coup, s’écroulent comme soi-même, crac, on a tout raté !
Non, ce n’est qu’un cauchemar fugitif !

La voix veloutée de Bing Crosby ou Nat King Cole et ça repart !
J’ai trop peu de temps pour bloguer, mais après Noël, que de choses à dire !

Ce moule serait plutôt une cloche de Pâques qu’un sapin, peu importe, cela commence à ressembler à Noël !

Apocalypse et douce nuit

Le troisième dimanche de l’Avent arrive déjà, oh, les semaines filent comme des étoiles ! Dernière semaine de préparatifs avant l’arrivée de la famille : les maîtresses de maison font le point des lits et récupèrent des lits d’appoint, dressent des listes de victuailles, des menus pour la série des jours de grand rassemblement familial, comptent les verres, les couverts, les serviettes et les chaises … et puis il faut décorer le sapin et terminer les cadeaux faits maison.
Le dimanche accorde un temps de repos, de répit, et j’aime écouter les messes de l’Avent qui allument une, puis deux, puis trois, quatre bougies. Et voilà que le curé nous parle de l’apocalypse !
Je ne suis pas encore dans un scénario apocalyptique, fais tout pour que les choses se déroulent calmement, mais par instant, une certaine forme d’avalanche me tombe sur la tête … alors je regarde des livres d’images, comme un enfant sage, et la sérénité revient.

Mais non, a dit monsieur le curé, l’apocalypse n’est pas une catastrophe horrible qui va nous anéantir tous, non, l’apocalypse, selon son étymologie, est une révélation.
Du grec apocalupsis, révélation.

L’Apocalypse de Saint Jean annonce l’arrivée du messie et sa révélation, auparavant le monde n’était que désordre et ténèbres, et puis se révèle le royaume de Dieu qui éclairera les hommes.
Le message d’espoir contenu dans le mot apocalypse a aujourd’hui disparu, l’apocalypse c’est maintenant semble dire le film de Francis Ford Coppola, Apocalypse now !

L’Avent redonne à l’apocalypse toute sa lueur originelle, même si maintenant, hélas, notre monde semble coller au sens le plus noir de ce mot.

Après la nuit des temps se révèle la lumière, et je propose d’écouter ce chant de Noël autrichien, Stille Nacht , Douce Nuit, qui me rappelle de bons souvenirs.
La revue Le Pèlerin a raconté l’histoire de ce cantique il y a deux semaines.

Il fut interprété pour la première fois dans l’église Saint Nicolas du village d’Oberndorf en Autriche le 24 décembre 1818.
Le vicaire, Joseph Mohr, avait écrit les paroles des six strophes de ce cantique en 1816, et il demanda à l’organiste de l’église, Franz Xaver Gruber, de composer la musique.
Cette petite église autrichienne vit naître cette nuit-là le chant de Noël le plus célèbre et le plus répandu dans le monde, traduit dans 142 langues.

Le 25 décembre 1914, dans les tranchées non loin de la ville d’Ypres, les soldats allemands, anglais, français, effrayés par l’ampleur des pertes humaines, décidèrent de faire une trêve de Noël et le chant  » Douce Nuit » résonna dans les trois langues.

A Oberndorf, dans la région de Salzbourg, une chapelle a été érigée en souvenir de ce chant : voir la page wikipedia, à la place de l’église Saint Nicolas qui avait été détruite par une crue de la rivière à la fin du XIXème siècle.

J’ai appris ce chant en cours d’allemand quand j’étais en quatrième, notre professeur nous faisait beaucoup chanter et c’est bien la plus belle façon d’aborder une langue étrangère. Au réveillon de Noël durant mon adolescence, je chantais les six strophes, je les savais par coeur, et même si c’est la tête qui fait fonctionner la mémoire, c’est bien le coeur dans ce cas-là qui m’emportait dans les vocalises de cette tendre berceuse !

Les dessins sont de Florence Hardy ( voir ici)

Pourquoi lire Modiano ?

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    Albert André, La couturière au mannequin, 1896, musée d’art et d’histoire Saint-Denis

Bouquin et mannequin sont deux mots qui vont bien ensemble, ils sont tous deux issus du néerlandais ( revoir ici ), et ils me ressemblent, car lecture et couture sont mes occupations favorites.

Mais en décembre, la couture déborde largement sur la lecture, ce déséquilibre est provisoire heureusement, quand le père-Noël sera passé, le temps des livres reprendra sa place.

Une amie m’a demandé si j’ai lu « Le manteau de Proust« , eh non, je n’ai pas encore jeté un oeil sur ce livre récent, je n’ai pas le temps car j’ai justement cousu un manteau !

Ce livre m’intrigue néanmoins, ah, l’année prochaine, que d’exaltantes lectures feront la joie de l’hiver !

Pourquoi lire Proust m’a-t-on aussi demandé, si je dois donner une réponse à cette question que je préfère ne pas me poser, je répondrai (parmi tant d’autres raisons) que je le lis pour partir à la recherche d’un temps perdu, un temps de conjugaison, l’imparfait du subjectif ! Plus personne ne l’emploie aujourd’hui, mais chez Proust, c’est le temps retrouvé de la langue française dans toute sa splendeur. Le français en crinoline, garni de faveurs.

Mon mannequin m’accorde peu de temps aux bouquins, mais je me suis glissée enfin dans le dernier de Patrick Modiano.

J’ai commencé ma lecture de façon aérienne, survolant les phrases, désirant accélérer le rythme, le temps, toujours le temps … mais les textes de Modiano ne se prennent pas de haut. Au bout de trente pages, je ne savais pas ce que j’avais lu, une foule de noms, les rues de Paris dans le brouillard, un carnet de notes et l’Unic Hôtel, ah quel nom cet hôtel, un va-et-vient entre le passé et le présent … stop, il me faut reprendre au début et m’immerger calmement dans ces phrases uniques elles aussi.

Les livres de Modiano ont une vraie gueule d’atmosphère, et comme tout y est atmosphérique, on serait bien gêné de résumer précisément l’histoire. C’est, comme souvent, l’histoire d’un mec qui erre dans Paris à la recherche d’amis perdus, de témoins de ce temps perdu, et les seuls vestiges sont quelques objets qui prennent une âme.
Ce dernier livre de Modiano, L’herbe des nuits, se lit lentement comme un long poème, il faut lui donner le temps de l’infusion dans la tête, se laisser imprégner par la poésie des mots. C’est une prose mélancolique d’une beauté singulière et pénétrante, un balancement nostalgique, confus, d’une magie diffuse entre rêve du passé et réalité du présent. A mon avis la quintessence de Modiano. Une merveille pour ceux qui l’aiment.

Pourquoi lire Modiano ? Parce que c’est beau et calme et parce qu »on a oublié d’éteindre la lumière en partant dans une autre vie, et qu’on a besoin de revenir sur ce halo lumineux en se glissant par les brèches du temps.

Pourquoi lire Proust ?



    Ingres
    , Livres et rouleau, dessin, musée Ingres Montauban

Pour Noël chaque année, je quitte la forêt amazonienne et ma campagne, et pars en ville explorer la librairie Ravy à Quimper, qui n’est pas située à Locronan comme l’indique Alexandre Jardin dans son néanmoins très bon roman Joyeux Noël ! C’est déjà un joyeux Noël que de flâner dans ce beau magasin de centre-ville qui possède, à mon goût, un bien précieux, un vaste rayon de poésie.

Munie de la liste de livres pour chacun des miens (le rouleau dans le dessin ci-dessus), j’ai promené mes regards de rayons en rayons et soudain, oh mon dieu (de la littérature), mes yeux tombent au niveau du sol sur un grand et sombre livre.
Le voici :

Je m’accroupis, mon regard traverse le sien parmi les jambes des clients, dans une contemplation inconfortable et confidentielle.
Rôô, ne me regarde pas comme ça , Marcel, je fonds, je vais craquer !
Non, le bon sens me retient de m’offrir ce cadeau à moi-même, l’heure est altruiste avant tout !
Je prends cependant le gros volume, situé au plus bas dans les rayons comme s’il ne pouvait s’adresser qu’aux adorateurs flairant d’instinct où se nichent les pépites proustiennes. J’y aperçois tant d’images que mon coeur fait boum. Il est trop beau, je dois le refermer, le remettre à sa place, ou sinon je l’embarque !
( il n’est pas si cher malgré tout ………)

Ce livre est écrit par Patricia Mante-Proust, préfacé par Mireille Naturel, sous le beau titre de L’arche et la colombe, et présenté sur cette page

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      Félix Nadar, Sarah Bernhardt, 1859, photographie, musée d’Orsay, notice

Mon admiration ressemble à la fébrilité qui animait mes années adolescentes et amoureuses de Gérard Philippe, et ce comportement me rappelle celui du jeune Marcel devant son actrice favorite, la Berma (dont le modèle fut pour Proust Sarah Bernhardt). Le narrateur plus âgé dans le Côté de Guermantes s’interroge sur l’engouement qui le secouait dans Du côté de chez Swann.

Quelle faille existe donc entre une actrice sublime et la beauté du texte qu’elle interprète ?
Comment exprimer et expliquer les tourbillons et les tourments qui submergent un admirateur ?
C’est pour le savoir et le comprendre qu’il faut lire Proust !
Une amie m’a justement transmis une page internet sur la question, pourquoi lire Proust ?, je l’en remercie, et à mon tour j’indique le lien ici.

Pourquoi lire Proust ? A vrai dire, la question ne se pose pas quand on s’est immergé dans les sept volumes de La Recherche, si on se pose la question de savoir pourquoi on aime une personne, c’est qu’on l’aime déjà moins. Pour cet écrivain d’une surabondante générosité, ce moins n’existe pas.

Parfum de poésie

      Correspondances

      La Nature est un temple où de vivants piliers
      Laissent parfois sortir de confuses paroles;
      L’homme y passe à travers des forêts de symboles
      Qui l’observent avec des regards familiers.

      Comme de longs échos qui de loin se confondent
      Dans une ténébreuse et profonde unité,
      Vaste comme la nuit et comme la clarté,
      Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

      II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
      Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
      – Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

      Ayant l’expansion des choses infinies,
      Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
      Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

    Charles Baudelaire, Correspondances, Les fleurs du Mal

Ma semaine en parfums se termine avec Baudelaire, bien sûr, le plus grand parfumeur de la poésie.

Vendredi dernier, plage, vent frais, soleil et embruns, lumière voilée, humide, odorante, brise marine multicolore, mer calme et chuintante … Il y avait certainement de la teinture d’iode dans l’arc-en-ciel ! Les parfums, les couleurs et les sons se répondaient.

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