Odeurs verticales et debout



      Henri Matisse
      , Intérieur avec étui de violon, hiver 1918-19, MoMA New York notice
    Quand je m’éveillai, de mon lit par ces matins tôt levés du printemps, j’entendais les tramways cheminer, à travers les parfums, dans l’air auquel la chaleur se mélangeait de plus en plus jusqu’à ce qu’il arrivât à la solidification et à la densité de midi. Plus frais au contraire dans ma chambre, , quand l’air onctueux avait achevé d’y vernir et d’y isoler l’odeur du lavabo, l’odeur de l’armoire, l’odeur du canapé, rien qu’à la netteté avec laquelle, verticales et debout, elles se tenaient en tranches juxtaposées et distinctes, dans un clair-obscur nacré qui ajoutait un glacé plus doux au reflet des rideaux et des fauteuils de satin bleu, je me voyais, non par un simple caprice de mon imagination, mais parce que c’était effectivement possible, suivant dans quelque quartier neuf de la banlieue, pareil à celui où à Balbec habitait Bloch, les rues aveuglées de soleil, et voyant, non les fades boucheries et la blanche pierre de taille, mais la salle à manger de campagne où je pourrais arriver tout à l’heure, et les odeurs que j’y trouverais en arrivant, l’odeur du compotier de cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenues en suspens dans la lumineuse congélation de l’ombre qu’elles veinent délicatement comme l’intérieur d’une agate, tandis que les porte-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel ou piquent ça et là sur la toile cirée des ocellures de paon.

    Marcel Proust, extrait de La Prisonnière



    Henri Matisse
    , Vase, bouteille et fruits, vers 1906, Ermitage Saint Pétersbourg

Pan ! Le musicien pose ses doigts sur le tambour afin de stopper sa vibration sous le coup de baguette. Cette phrase interminable effraie, rebute, fait fuir le lecteur. Je l’aime. Elle ondule et explose. Elle chosifie les odeurs, leur donne une silhouette, une prestance, une substance cristalline, lumineuse, elle les mêle aux reflets, aux couleurs, les triture dans une palette abstraite. C’est de la peinture moderne. C’est prodigieux.

Le narrateur se réveille à peine dans sa chambre et regarde, sent, observe, ses sens se confondent, il rêve d’une maison dans laquelle il verrait les odeurs gélifiées, suspendues dans l’air sain de la campagne.
Quand je lis cette phrase , j’entre dans la peinture de Matisse, c’est comme ça, idiosyncrasie, idiotie ? Comment faire aimer cet auteur que je déclare maintenant ne pas connaître, quand on m’aborde par des  » tiens, voilà madame Proust ! » particulièrement moqueurs ?

    Henri Matisse, Jeune fille lisant, 1905-1906, MoMA New York, notice

Tempêtes d’hiver

Le rideau de pluie ne se lèvera pas de la journée, je le crains.
Ce temps trop humide, que mon chien déclare ne pas être pour lui malgré l’expression courante en pareil cas, confisque les promenades et nous tient au logis. Cependant la pluie qui ruisselle revêt la glissante douceur des heures de couture en vue de Noël.
Je n’énumère pas la liste de mes ouvrages, ceux-ci restent secrets pendant un mois encore, mais je peux montrer la robe que j’ai tricotée et envoyée à ma petite-fille, et qu’elle portera bientôt au marché de Noël à Herrenberg , dans la Souabe que j’aime tant !

Que je l’envie de goûter ainsi les joies de l’Avent, et la musique, comme souvent, (fait aller de l’avant) redonne de l’allant !
Une amie m’a fait découvrir un musicien tchèque dont j’ignorais l’existence.
Julius Fučík.

Il est né à Prague en 1872, y est mort en 1916. Il a suivi les cours de Dvoŕák, et fut, semble-t-il, surnommé le cousin de Prague de Johann Strauss.
Il a composé de nombreuses marches militaires, des valses entraînantes, et voici celle-ci de circonstance : Winterstürme, tempêtes d’hiver.

Fučík est oublié aujourd’hui, et pourtant, nous connaissons tous de lui un petit morceau célèbre, à écouter là : L’entrée des Gladiateurs

Grand merci à mon amie et Noël me fera revenir vers Fučík prochainement 🙂 .
Bon week-end, avec ou sans pluie, en attendant l’entrée du Père-Noël !

Baisers de plume

Ma récente découverte de Prague me conduit au théâtre, les voyages forment et instruisent, ainsi ai-je assisté il y a deux semaines à un très beau spectacle :  » La chambre de Milena J « , à Fouesnant.
Voici la présentation de cette pièce.

Un atelier d’écriture autour de Milena eut lieu un peu plus tard, en présence du metteur en scène et auteur de la pièce, Filip Forgeau. Ce fut un moment de rencontre et de littérature enthousiasmant !

Qui était Milena J ? Milena Jesenská
Une brillante journaliste tchèque, née à Prague le 10 août 1896, morte le 17 mai 1944 au camp de concentration de Ravensbrück. Elle est surtout célèbre pour sa correspondance avec Franz Kafka.

Sa mère mourut quand elle eut treize ans, et son père, médecin renommé et professeur à l’université de Prague, ne se soucia guère de son éducation. Elle devint une jeune fille rebelle, intrépide, n’hésitant pas à traverser la Moldau à la nage pour retrouver un petit copain, et son père la fit interner en 1917, pendant neuf mois en hôpital psychiatrique, pour déficience mentale. Dès qu’elle en sortit, elle épousa un écrivain juif de dix ans son aîné, Ernst Pollak, et ce mariage provoqua la rupture avec son père. Mariage rapidement au bord de la rupture également, Pollak trompant Milena sans vergogne.
Douée pour l’écriture, Milena défendit avec enthousiasme et bonne humeur la cause des femmes dans les journaux tchèques. Elle fit la connaissance de Kafka dans un café littéraire en compagnie de son mari, et lui proposa de traduire ses livres en tchèque.
Coup de foudre. Une correspondance passionnée s’ensuivit.
Mais la relation amoureuse entre Franz et Milena resta platonique.

Franz souhaitait que Milena se sépare de son mari, mais elle n’était pas prête pour le divorce, malgré la passion qu’elle lui vouait. Ils ne se rencontrèrent que deux fois, toute leur relation fut essentiellement épistolaire, d’une densité rare, d’une courte durée, quelques mois en 1920, et Franz, tuberculeux, mourut en 1924. Milena, alors, se sépara finalement de son mari et se remaria en 1926. De son second mariage elle eut une fille, puis tomba malade et devint dépendante de la morphine. Elle s’engagea dans le communisme, puis, pendant l’occupation nazie, aida des résistants à s’enfuir. Elle fut arrêtée par la Gestapo.

Elle avait du talent mais disparut dans l’ombre de Kafka. On la redécouvre aujourd’hui.
Elle eut la bonne idée de confier à son ami Max Brod toutes les lettres de Kafka avant d’être arrêtée. Mais inversement, toutes ses propres lettres à kafka n’ont hélas jamais été retrouvées. Kafka avait lui-même confié son testament à Max Brod en lui demandant de détruire tous ses manuscrits après sa mort, Brod avait heureusement pour nous, lecteurs, désobéi à son ami.

Dans la pièce  » La chambre de Milena J  » , on entend la voix off de Franz Kafka qui semble tomber du ciel. Ce nuage en forme de smiley, que j’ai photographié à Fouesnant ces jours-ci, pourrait matérialiser cette source céleste :

De Milena nous est parvenue l’annonce de la mort de Kafka qu’elle rédigea pour un journal :

      Avant hier est mort au sanatorium de Kierling près de Klosterneuburg, à côté de Vienne, le Dr Franz Kafka, un écrivain allemand qui vivait à Prague. Peu de gens le connaissaient ici, car il allait seul son chemin, plein de vérité, effrayé par le monde ; depuis bien des années, il souffrait d’une maladie des poumons, et s’il la soignait, il la nourrissait aussi consciemment et l’entretenait dans sa pensée. Lorsque l’âme et le coeur ne peuvent plus supporter leur fardeau, le poumon prend sur lui la moitié de la charge, ainsi la charge est au moins également répartie, a-t-il écrit une fois dans une lettre, et sa maladie était de cette espèce. Elle lui conférait une fragilité presque incroyable et un raffinement intellectuel sans compromis presque terrifiant ; mais lui, en tant qu’homme, avait déposé toute son angoisse intellectuelle sur les épaules de sa maladie. Il était timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il a écrits sont cruels et douloureux. Il voyait le monde plein de démons invisibles qui déchirent et anéantissent l’homme sans défense. Il était trop lucide, trop sage pour pouvoir vivre, trop faible pour combattre.

Il me faut arrêter de recopier ce long et bel article, ce vibrant portrait de Kafka, j’invite à lire la suite dans Lettres à Milena, édition L’Imaginaire, Gallimard.

Kafka appelait ses lettres adressées à Milena « geschriebene Küsse », ce qui veut dire « baisers écrits ». Comme c’est joli ! Ces baisers sont d’une magnifique écriture, on lit ces lettres en lâchant d’un ton rêveur c’est beau en traînant sur le son o comme sur le i tchèque de Milena.

Milena est comparée par Franz à la mer : elle est comme la mer, forte comme la mer avec ses masses d’eau ; quand elle se méprend, elle se rue aussi avec la force de la mer, quand l’exige la morte lune, la lointaine lune surtout.
Milena est lunatique, fougueuse, se lance dans une rage de lettres, à laquelle Kafka répond dans un même élan, balançant entre joie, certitude, crainte et déréliction. Il est bien dommage que ce flux épistolaire ne nous ait laissé qu’une seule direction, il nous manque l’écumeux ressac de Milena.

La douceur d’enfance

      En songeant …

      En songeant à ta maison à carreaux verts
      dont le loquet de la porte est tiède en été,
      je me suis dit que tu étais, mais grandie, peut-être,
      une petite fille qui avait cinq années
      lorsque je la vis dans une propriété
      où elle habitait avec son tremblant grand-père.

      Te souviens-tu ? C’était un dimanche lourd et blanc,
      à cette époque où nous étions tous deux enfants.
      Il y avait des rosiers près des poiriers en cône,
      et des hannetons en métal vert sur les roses,
      et, petite fille que je suivais tout doucement,
      tu marchais à petits pas vers un moineau posé
      en me disant : je vais prendre l’oiseau.
      Mais maintenant la douceur d’enfance est partie
      comme une grive. Oh! quand nous étions les petits…
      Mon cœur a débordé comme ces pots de terre
      où l’on cuit, au feu noir, la cuisine des pauvres.

      Francis Jammes, De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir



      George Clausen
      , Enfants et roses, 1899, Norwich Castle U.K., notice

Voilà pour ceux qui aiment la poésie de Francis Jammes …

J’aime aussi beaucoup ce peintre impressionniste anglais, George Clausen, né à Londres en 1852, mort en 1944, qui fut influencé par Bastien-Lepage lors de son séjour à Paris. On reconnaît bien le style de Bastien-Lepage, avec peut-être un supplément de poésie, d’impalpable légèreté.

J’avais montré dans le passé plusieurs de ses tableaux, dont un qui m’est cher, parce qu’il représente le pur plaisir de la lecture :

    George Clausen, Lecture sous la lampe, vers 1909, National Galleries of Australia, Canberra, notice

Comme une lecture de Francis Jammes. Dans le silence feutré d’une fin d’après-midi.

Les deux premiers tableaux sont :

George Clausen, Petite paysanne portant une cruche à Quimperlé, 1882, V&A Museum Londres, notice

George Clausen, Yeux noirs, 1891, Tate Gallery Londres, notice

De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir

 » Mon Dieu, vous m’avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre et j’aime. J’ai parlé avec la voix que vous m’avez donnée. J’ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui baisse la tête. Je m’en irai où vous voudrez quand vous voudrez.
L’Angélus sonne. »

Francis Jammes, préface du recueil De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir

Dernière note de l’angélus, je conclus en poésie !
Ce sujet impromptu de l’angélus, qui m’a été suggéré par la nouvelle pièce de ma collection, une série de pots d’épicerie, tendrement offerte par mon mari, me donne l’occasion d’évoquer l’un de mes « Poésie/Gallimard » préférés.

Francis Jammes observe, avec une grande tendresse qui n’empêche pas une justesse très piquante de la description, les moments quotidiens du matin au soir, les travaux journaliers, les êtres humbles de la campagne, les jeunes filles et les enfants. Sa poésie s’approche, elle aussi à mon (tout personnel) avis, de la peinture de Jean-François Millet. Cette poésie est une nostalgie heureuse, si le paradoxe permet de rendre cette douleur agréable. Jammes se souvient et place le passé dans l’instant, le revit avec bonheur.
Des mots simples, doux, bienfaisants, ensoleillés souvent.

Ce recueil remet en tête des images et des mots d’autrefois, on ne regrette pas ce passé, on le revoit, le relit, on sourit.

L’Angélus et la jupe

      Le sonneur se suspend, s’élance

      Le sonneur se suspend, s’élance,
      Perd pied contre le mur,
      Et monte : on dirait un fruit mûr
      Que la branche balance.

      Une fille passe. Elle rit
      De tout son frais visage :
      L’hiver de ce noir paysage
      A-t-il soudain fleuri ?

      Je vois briller encor sa face,
      Quand elle prend le coin.
      L’Angélus et sa jupe, au loin,
      L’un et l’autre, s’efface.

      Paul-Jean Toulet, recueil Contrerimes

L’Angélus et la jupe, au loin, s’effacent, le singulier poétique m’étonne, mais que l’image est jolie ! Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais le sonneur nous y transporte. Une passante, balançant le feston et l’ourlet de sa jupe au rythme des cloches, sourit, et la grisaille s’envole.

Les notes légères de l’angélus se dissolvent dans l’air gris comme des cercles de plumes, des colliers de duvet neigeux, et dans cet élan sonore et joyeux le ciel s’éclaire, rosit, s’enchante. Tout se suspend dans une angélique douceur, le temps du refrain religieux.

Longtemps j’ai habité au coeur d’un village, place de l’Eglise ou tout près d’elle (j’y habite encore maintenant en hiver), et l’angélus a rythmé mes journées de mère de famille, me rappelant sans omission l’heure de l’école à midi. Les premières notes, lentes, espacées, m’ordonnaient de poser mon ouvrage, puis un premier chapelet me précipitait sur mon manteau, mes clefs, mes chaussures, le second couplet me lançait dans la rue, et la cascade finale m’escortait à accélérer le pas jusqu’à la porte de l’école, où je retrouvais mes, plus tard mon, bambin(s). L’angélus du matin et celui du soir intervenaient beaucoup moins dans mes tâches quotidiennes, seul celui du midi me rappelait à l’ordre, mais l’une de ces trois sonneries serait venue à se taire et ma journée n’aurait plus été la même, mon paysage sonore se serait en partie dépeuplé.

Tableaux de Claude Monet :

  • Eglise de Vétheuil, 1879, musée d’Orsay, notice
  • Femme à l’ombrelle tournée vers la droite, 1886, musée d’Orsay, notice
  • Eglise de Vétheuil par temps gris, 1901, pba Lille
  • Un hilare angelus

      « Dandy-Pacha », film de Georges Rémond, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine Paris, notice

      Cependant Ski s’était assis au piano, où personne ne lui avait demandé de se mettre, et se composant – avec un froncement souriant des sourcils, un regard lointain et une légère grimace de la bouche – ce qu’il croyait être un air artiste, insistait auprès de Morel pour que celui-ci jouât quelque chose de Bizet.
      « Comment, vous n’aimez pas cela, ce côté gosse de la musique de Bizet ? Mais, mon cher, dit-il, avec ce roulement d’r qui lui était particulier, c’est ravissant. » Morel, qui n’aimait pas Bizet, le déclara avec exagération et (comme il passait dans le petit clan pour avoir, ce qui était vraiment incroyable, de l’esprit) Ski, feignant de prendre les diatribes du violoniste pour des paradoxes, se mit à rire. Son rire n’était pas, comme celui de M. Verdurin, l’étouffement d’un fumeur. Ski prenait d’abord un air fin, puis laissait échapper comme malgré lui un seul son de rire, comme un premier appel de cloches, suivi d’un silence où le regard fin semblait examiner à bon escient la drôlerie de ce qu’on disait, puis une seconde cloche de rire s’ébranlait, et c’était bientôt un hilare angelus.

      Marcel Proust, La Prisonnière

    Ah, voici la marque du génie de Proust, comparer un rire à la sonnerie de l’angélus !

    Je replace l’ami Ski dans son contexte : c’est un sculpteur polonais, membre du clan Verdurin, au nom bien polonais qu’il est plus commode de simplifier par « ski ». Il s’agit là de la soirée que monsieur de Charlus organise chez madame Verdurin. Mais celui-ci va tant tirer la couverture à lui que le rire de celle-là émanera d’une cloche fêlée.

    Sur ce rire angélique je souhaite un bon week-end à tous 😀 !

    Un Angélus breton

      Ernest Guérin, Sainte Anne-la-Palud, mba Rennes

    J’étais en vacances chez un ami, dans un village près de Tréguier ; le 4 septembre, dans l’après-midi, un exprès vint me chercher. Je me rappelle ce retour comme si c’était d’hier. Il y avait une lieue à faire à pied à travers la campagne. Les sonneries pieuses de l’Angélus du soir, se répondant de paroisse en paroisse, versaient dans l’air quelque chose de calme, de doux et mélancolique, image de la vie que j’allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris ; le 7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j’avais été jeté brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou.

      Louise Sarazin de Belmont, Vue de Saint Pol de Léon, mba Quimper, notice

    Oui, un lama bouddhiste ou un fakir musulman, transporté en un clin d’oeil d’Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus en tombant subitement dans un milieu aussi différent de celui de mes vieux prêtres de Bretagne, têtes vénérables, totalement devenues de bois ou de granit, sortes de colosses osiriens semblables à ceux que je devais admirer plus tard en Egypte, se développant en longues allées, grandioses en leur béatitude. Ma venue à Paris fut le passage d’une religion à une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas plus à celui que je trouvais ici qu’une vieille toile, dure comme une planche, ne ressemble à de la percale. Ce n’était pas la même religion. Mes vieux prêtres, dans leur lourde chape romane, m’apparaissaient comme des mages, ayant les paroles de l’éternité ; maintenant, ce qu’on me présentait, c’était une religion d’indienne et de calicot, une piété musquée, enrubannée, une dévotion de petites bougies et de petits pots de fleurs, une théologie de demoiselles, sans solidité, d’un style indéfinissable, composite comme le frontispice polychrome d’un livre d’heures de chez Lebel.

    Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Partie III chapitre II

    La fibre chrétienne varie de la Bretagne à la capitale, de la rude toile (de lin breton bien sûr) à la percale parisienne. On serait tenté d’ajouter la lettre p à la batiste ! Cette comparaison textile est originale, comme sont sensibles et délicieux les récits de l’enfance bretonne. Je n’ai rien lu d’autre de Renan que ces souvenirs d’enfance merveilleusement écrits. Je n’ai pas encore lu sa jeunesse rebelle. À l’âge de quinze ans, il quitta sa ville natale , Tréguier, pour étudier au séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet à Paris. Il était voué à une carrière ecclésiastique, mais, traversant une crise religieuse, il devint historien, philosophe, professeur d’hébreu au Collège de France, et il rédigea une Histoire des origines du christianisme et une Vie de Jésus qui heurtèrent l’Eglise catholique.
    C’est, je crois, un auteur oublié aujourd’hui, mais la beauté de ses phrases mérite un retour vers ce livre qui charmera les amoureux de la Bretagne.

    L’Angelus, souvenirs d’Emma

    Un soir que la fenêtre était ouverte, et qu’assise au bord, elle venait de regarder Lestiboudois le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l’Angelus.
    On était au commencement d’avril, quand les primevères sont écloses : un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette pour les fêtes de l’été.

    Par les barreaux de la tonnelle, et au-delà tout autour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l’herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d’une teinte violette, plus pâle et transparente qu’une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n’entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements ; et la cloche sonnait toujours, continuant dans les airs sa lamentation pacifique.

    A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s’égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers qui dépassaient sur l’autel les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois être confondue dans la longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir, ça et là, les capuchons roides des bonnes Soeurs inclinées sur leur prie-Dieu ; le dimanche à la messe, quand elle relevait la tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l’encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit, elle se sentit molle et toute abandonnée, comme un duvet d’oiseau qui tournoie dans la tempête ;

    et ce fut sans en avoir conscience qu’elle s’achemina vers l’église, disposée à n’importe quelle dévotion, pourvu qu’elle y absorba son coeur et que l’existence entière y disparut.
    Elle rencontra sur la Place, Lestiboudois, qui s’en revenait. Car pour ne pas rogner la journée, il préférait interrompre sa besogne, puis la reprendre ; si bien qu’il tintait l’Angelus selon sa commodité. D’ailleurs la sonnerie faite plus tôt avertissait les gamins de l’heure du catéchisme.

    Gustave Flaubert, Madame Bovary, chapitre VI.

    Pour illustrer ce très beau passage de Madame Bovary, j’ai choisi les peintures de Millet, la voix de l’Angelus me guidant bien évidemment, mais c’est surtout l’art de Jean-François Millet qui me paraît se rapprocher du style de Flaubert, les deux artistes étant par ailleurs contemporains. Tous deux se situent à la croisée de deux tendances, romantisme et naturalisme. Naturalisme il y a chez chacun d’eux, mais adouci par une très belle poésie.
    On constate dans « Madame Bovary » ce recul de la foi religieuse chez les hommes, qui caractérisa la seconde moitié du XIXème siècle, foi qui restait un secours pour les femmes. Ce qu’entend Emma n’est même pas le véritable angélus, mais peu importe, son tintement la transporte.
    On a tous au fond du coeur cette envolée de cloches qui réveille des souvenirs très variés, minuscules, importants, proches ou lointains.

    Les tableaux de Jean-François Millet sont, dans l’ordre :

  • Eglise de Gréville, 1871-1874, musée d’Orsay, notice
  • Primevères, 1867-1868, pastel, MFA Boston, notice
  • Le printemps, 1868-1873, musée d’Orsay, notice
  • Jeune femme, 1444-1845, AIC Chicago, notice
  • Meules, automne, vers 1874, Met New York, notice
  • Un bol de Millet

    Après le bol breton, le bol de nos grands-mères, et avec lui, le thème de l’angélus qui me séduit cette semaine.

    L’angélus, qu’est-ce que c’est, en dehors du fameux tableau de Millet, des cloches qui s’ébranlent à heure fixe chaque jour, et de la collection que je forme petit à petit ?

    Cet angélus est pour moi un mystère, et malgré tout je l’aime profondément, parce qu’il est plus qu’une image, plus qu’un son, plus qu’un bol, il traverse la porcelaine fragile et translucide des souvenirs.

    Commençons par le dictionnaire !
    angélus : nom masculin, depuis 1690, emprunté au latin angelus, mot qui commence cette prière. Prière de dévotion mariale, qui se dit le matin, à midi et le soir. (-> Le Robert)

    L’angélus est une prière. Et de quel ange s’agit-il ? L’ange de l’Annonciation.
    Aujourd’hui, et par métonymie, l’angélus est le son de la cloche qui annonce aux fidèles cette prière.
    Pour ceux qui ne prient pas, le mot angélus évoque le tableau du musée d’Orsay, dont l’image a déferlé dans les cuisines d’antan.

    Je m’attache aujourd’hui au tableau, parce que son sujet est bien la prière :

      Jean-François Millet, L’angélus, 1857-1859, musée d’Orsay, notice

    Que sait-on de cette oeuvre, qui fut inlassablement copiée sur tous les supports les plus humbles, vaisselle, boîtes à gâteaux, moulins à café, bibelots de foire, qui devint une icône publicitaire, au point qu’on ne regarde plus le tableau qu’avec un certain dédain ?

    Ce tableau est entré au musée du Louvre en 1910, passé en 1986 dans l’antenne du Louvre qui est le musée d’Orsay, et en 1975, lors de l’exposition pour le centenaire de la mort de Millet, il fut expliqué dans le catalogue (et le commentaire est repris dans la page du musée) .
    On y apprend ce que Millet écrivit en 1865 à un ami :

    L’angélus est un tableau que j’ai fait en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’Angélus pour ces pauvres morts, bien pieusement et le chapeau à la main.

    Millet a voulu que son tableau rappelle les pauvres morts. Mais le message véritable du tableau se trouve dans les attitudes différentes de l’homme et de la femme.

    L’homme ne prie pas. Il est en contre-jour. Il tourne son chapeau entre ses doigts, en attendant que sa femme ait fini.
    A cette époque-là, les hommes de la campagne commençaient à déserter les églises, seuls les femmes et les enfants pratiquaient régulièrement. Millet lui-même n’allait pas à la messe, son tableau n’est donc pas l’exaltation de son propre sentiment religieux.
    Ce tableau montre le rôle de la femme dans la vie rurale, rôle étroitement lié à la religion.
    Millet raconte le souvenir de sa grand-mère, et montre comment la femme transmet les rites et tente de maintenir l’homme dans le droit chemin.

    La femme est dans la lumière, isolée, recueillie, l’église de Chailly au loin est de son côté. La fourche, instrument du labeur, est près de l’homme, le panier et la brouette sont posés près de la femme dont le rôle est de récolter et préserver le fruit du labeur.

    Le ciel brumeux, mélancolique, participe du recueillement du couple. Comme chaque jour, à l’angélus du soir, celui-ci va reprendre le sentier menant du champ au foyer. Admirable image du couple de paysans français, devenue un emblème patriotique.

    A bientôt avec un autre angélus !

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