Malum la pomme

31 Octobre, la sorcière s’impose en ce jour, et comme je reste dans les pommes, je choisis celle du conte de Blanche-neige. La reine se transforme en sorcière et tend à sa belle-fille une pomme empoisonnée, parce que Blanche-Neige est la plus trognon du royaume.

Pomme maléfique, on serait tenté de rapprocher la pomme de son nom latin d’origine : malum. Le mot latin « pomum » désignait tous les fruits comestibles, à pépins ou à noyaux, tandis que « malum » désignait plus précisément la pomme.

     » E malo nascitur omne malum « 

« C’est de la pomme qu’est né tout le mal ».

Il y a dans la phrase latine un jeu de mots, un glissement sémantique s’opère de malus= mal au nom malum, la pomme.

C’est de la pomme croquée par Eve qu’arrive le péché originel.

    Lucas Cranach l’Ancien, Adam et Eve, vers 1510, mba Besançon

Cranach a très souvent peint Eve avec la pomme, et voici son tableau de la Vierge à l’Enfant campés sous un pommier, Jésus tenant une pomme.

La pomme a deux visages, celui du péché, et celui de la rédemption.

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      Lucas Cranach l’Ancien, La Vierge Marie et l’Enfant Jésus sous un pommier, vers 1530, Ermitage Saint Pétersbourg, notice.

En présentant une pomme, Jésus veut montrer qu’il est venu sur terre pour racheter les péchés des hommes.
On le comprend encore mieux dans le tableau ci-dessous, Jésus indique la croix sur laquelle il mourra pour sauver le monde, piétinant la pomme croquée par Eve, le serpent étant exécuté, pendant la tête en bas :

En grec, le nom de la pomme est mêlon, proche du latin malum. Ce « melon » a donné les mots marmelade (pomme cuite avec du miel), hamamélis (qui fleurit en même temps que le pommier) , et camomille. Les grecs considéraient que cette dernière plante avait un parfum de pomme.

Je reviendrai plus tard dans le vocabulaire des pommes …
Voici pour clore aujourd’hui un dessin amusant, la vision que Blake avait du jardin d’Eden, verger particulièrement fertile, où Adam et Eve semblent être, avec volupté, tombés dans les pommes !
Y a d’la pomme ! Y en a !



    William Blake
    , Satan regardant les caresses d’Adam et Eve, 1808, plume et aquarelle, MFA Boston, notice

Une pomme de marbre

      Tout se passe à peu près comme

      Tout se passe à peu près comme
      si l’on reprochait à la pomme
      d’être bonne à manger.
      Mais il reste d’autres dangers.

      Celui de la laisser sur l’arbre,
      celui de la sculpter en marbre,
      et le dernier, le pire :
      de lui en vouloir d’être en cire.

      Rainer Maria Rilke, recueil Vergers

Une pomme sculptée en marbre …
Le danger de la sculpter en marbre, François Girardon l’a pris, il a ajouté dans la main droite de la Vénus d’Arles, statue romaine découverte dans la ville d’Arles en 1651, une pomme, ainsi qu’un miroir dans la main gauche, scellant ainsi l’identité de cette statue, Aphrodite en Grèce et Vénus pour les Romains.
Girardon était le sculpteur du roi Louis XIV, à qui la statue antique fut offerte par la ville en 1683.

      Aphrodite dite Vénus d’Arles, 1er siècle av. J.C., Louvre, notice.

Cette pomme dans la main d’Aphrodite est à l’origine d’une expression, la pomme de discorde.
Rappelons l’histoire : les dieux et déesses de l’Olympe sont à la noce de Pelée et Thétis, mais une déesse n’a pas été invitée, quand on la connaît ça se comprend, c’est Eris, la déesse de la Discorde. Pour se venger, elle vient jeter parmi les convives une pomme d’or sur laquelle est inscrit ceci : Pour la plus belle.

Les trois plus belles déesses, qui sont aussi les trois Grâces, Minerve, Venus et Junon, pour les Grecs, Athéna, Aphrodite et Hera, se disputent pour avoir le fruit, et Zeus, le grand manitou, ordonne au jeune Pâris de choisir la gagnante. L’élue est Aphrodite.

Girardon y était allé un peu fort dans sa restauration, la statue avait perdu ses bras, il a pris le danger d’imaginer une identité pour cette belle déesse, de nos jours ce type d’intervention serait impensable sur une oeuvre d’art et deviendrait une réelle pomme de discorde, mais au XVIIème siècle, c’était dans le goût du monarque et de la société.

À suivre sur le chemin des pommes …

Jan Neruda

Et puis vient le moment où le récit s’achève, comment mettre le mot fin, alors qu’il reste tant de choses à dire ; je ne sais comment finir, un poète va peut-être m’aider.
La ville de Prague compte plusieurs écrivains, mais le plus populaire en son coeur est sans nul doute Jan Neruda.

Voici sa maison natale dans la Mala Strana, le quartier de Prague entre le fleuve et le château, c’est la maison des deux soleils, et une splendide plaque en fonte rend hommage au célèbre écrivain et poète.

Il est né là le 10 juillet 1834, mourut en 1891, et son ouvrage le plus connu est un recueil de nouvelles, Les contes de la Mala Strana. Il décrit avec malice et tendresse la vie du peuple pragois qu’il a observé dans ce quartier pittoresque.

Si on aime les contes, et si on désire découvrir ce Maupassant tchèque, ce très beau livre est à (re)commander !
Jan Neruda, Les contes de la Mala Strana, traduction française de Ludovic Debeurme et Karl Joseph, éditions Terrail.
Les illustrations sont magnifiques.

Dans la Mala Strana, les boutiques originales, dans les rues étroites et pentues, proposent les objets typiques comme les marionnettes et on imagine ces figurines sorties des histoires de Neruda. Ces contes ont tant plu à certain poète chilien, qui signait ses premières poésies de son vrai nom Neftali Reyes, que celui-ci adopta définitivement en 1920 ce pseudonyme : Pablo Neruda.

Prague est si riche que quatre jours ne suffisent pas pour tout découvrir en préservant le plaisir de la flânerie, mais, en quatre jours, j’ai tant rempli mes yeux que mon rapport de voyage prend l’épaisseur de mon livre de Jan Neruda ! Je termine ici malgré les manques et les oublis.

J’ai été étonnée par le foisonnement des styles architecturaux entremêlés avec bonheur. Tous les siècles mènent à Prague.

La modernité n’est pas absente, même si la maison qui danse a provoqué des discussions aussi houleuses que son architecture.

Fresques médiévales et grilles rococo, ogives gothiques et vitraux symbolistes, rien ne dérange, et ma vue préférée de Prague est peut-être celle qui s’élève au dessus des toits, quand les ponts et les clochetons quadrillent le paysage.

J’ai beaucoup aimé l’art mosaïque des pavés et l’omniprésence de la musique.

La ville semble prospère, pas de Tchèques sans provisions, ou si peu. Pour les touristes étrangers, notamment ceux de la zone euro, la vie y est très peu chère, on prend un repas copieux et agréable au restaurant pour six ou huit euros par personne, boisson et café compris, et de même, on profite du parfait confort d’un hôtel calme avec petit déjeuner opulent et varié pour le prix d’un formule Un de carton pâte en France au milieu d’un échangeur d’autoroutes !

Prague est nommée la ville d’or, le soir elle s’allume de tons fauves, le soleil couchant descend dans la ville, la revêt tout entière d’hyacinthe et d’or, ennoblit le sort des choses les plus viles, et le ciel se ferme lentement comme une grande alcôve.

Oui, pardon, je ne fais pas du Neruda mais du Baudelaire !

Au revoir Prague … mais je reviendrai ! Probablement ici pour quelques morceaux de littérature, ou de musique, ou de peinture, ou …

Les pommes de Courbet

      Automne

      Odeur des pluies de mon enfance
      Derniers soleils de la saison !
      A sept ans comme il faisait bon,
      Après d’ennuyeuses vacances,
      Se retrouver dans sa maison !

      La vieille classe de mon père,
      Pleine de guêpes écrasées,
      Sentait l’encre, le bois, la craie
      Et ces merveilleuses poussières
      Amassées par tout un été.

      O temps charmant des brumes douces,
      Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
      Le vent souffle sous le préau,
      Mais je tiens entre paume et pouce
      Une rouge pomme à couteau.

      René Guy Cadou, Les amis d’enfance, 1965.

La ville de Fouesnant fête cette semaine la pomme, qui est son emblème, qui lui donne sa renommée à travers une boisson pétillante, le cidre.
Dans le cadre de cette fête, une conférence nous fut proposée, ayant pour thème la pomme dans l’art, et ce fut un grand plaisir de l’écouter. Toute la symbolique de la pomme fut évoquée, la pomme sous tous ses aspects nous fut offerte dans de nombreux tableaux et sculptures, interprétée par des artistes très divers depuis l’Antiquité jusqu’au XXème siècle.
J’ai cependant regretté une chose, l’absence de Courbet. Les pommes de Gustave Courbet ont été simplement oubliées, or elles comptent parmi mes préférées et elles ont leur importance, car Cézanne, le peintre des pommes par excellence, a, lui seul, su tirer les leçons des pommes de Courbet.

Elles sont peut-être trop méconnues , ces pommes, de Courbet. J’en avais déjà parlé il y a quelques années, j’y reviens avec plaisir car ce ne sont pas que des pommes en automne, elles ont une histoire.

Courbet fut emprisonné en 1871, accusé d’avoir déboulonné la colonne Vendôme, et pendant son séjour à la prison de Sainte Pélagie, une volonté désespérée de survie artistique le poussa à peindre des pommes, modèles simples accessibles en prison.
Ses tableaux de pommes datent donc des années 1871-1872, il les termina jusqu’en 1873 dans la clinique du docteur Duval où il dut être conduit après sa sortie de prison.

Ce n’est pas la pomme de discorde mais presque, c’est la pomme de l’emprisonnement, un peu à la manière de la truite, peinte par lui aussi en prison et, prise à l’hameçon, symbolisant l’incarcération.

Courbet avait déjà peint des natures mortes auparavant, des fleurs, dans de savantes et foisonnantes compositions, dans la tradition de la peinture hollandaise. Son passage en prison l’a forcé à simplifier sa composition, laissant des espaces libres aux pommes, comme un espace de liberté dont il était privé. Cézanne a bien assimilé cette austérité nouvelle.

    Anonyme à la manière de Gustave Courbet, Trois pommes rouges, 1871, musée d’Orsay, notice

Les tableaux de Gustave Courbet ci-dessus sont, dans l’ordre :

  • Pommes, poires et primevère sur une table, 1871-72, Norton Simon Museum Pasadena, notice
  • Pommes avec une poire, 1871, musée de Philadelphie, notice
  • Pommes avec une grenade, 1871-72, NG Londres, notice
  • Pommes, 1871, Neue Pinakothek Munich, notice
  • Les plantes de l’automne

    Flânerie virtuelle dans les musées … envie de jolies fleurs d’automne.
    Le musée national de Tokyo, le TNM, renferme des trésors, soigneusement mis en ligne pour le plaisir des yeux du monde entier.

    Le site, e-museum, est , et les francophones ont de la chance, une version française existe , ce qui est rare pour les grands musées de notre vaste planète.

    Dans la rubrique peinture, on découvre de ravissants paravents, et un zoom permet de scruter les images en plein écran (attendre parfois quelques secondes pour le chargement).

    Voici un paravent de saison aux fleurs et feuillages d’automne.

      Tawaraya Sôsétsu, Paravent de cyprès pliant représentant les plantes de l’automne, couleur sur papier en or feuilleté, 17ème siècle, TNM Tokyo, page du musée

    Il s’agit d’une paire de paravent à six panneaux, l’autre paravent se voit sur la page du musée.
    La notice indique les noms des plantes, noms parfois étranges que Florésie connaît peut-être !

    La beauté des lignes me fascine, l’automne devient la plus gracieuse des saisons parmi ces fleurs.

    Du blanc de givre, un souffle de rose, de la tendre verdure sur un papier doré, c’est aussi simple que délicat.

    Mettre quelques « tokyo » dans un vase, verser l’eau bouillante dans une théière en fonte et lire quelques haiku …

    Brume brève et court brouillon

        J’écris une lettre et je l’envoie.
        Le brouillon est là sous mes yeux.
        Je le relis.
        Je n’en suis pas satisfait – mais la lettre est partie.
        Je corrige le brouillon quand même.

        Sacha Guitry, paru dans Le bouquin des citations, Claude Gagnière, Bouquins/Robert Laffont

    Ces mots de Sacha Guitry m’amusent, mais je fais la même chose. Je viens de perdre mon temps pendant trois jours à écrire une nouvelle pour un concours. Je l’envoie et continue de corriger mon brouillon !
    L’essentiel est de participer, n’est-ce pas ?

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    Les mots brouillon, brouillard seraient issus du vieux mot brouet, mélange confus.

    Cela me fait penser à cette image du dessinateur griffonnant sur son carnet de brouillon des nuages qui ne le satisfont pas, il les efface et sa gomme laisse sur le papier des traînées confuses qui ressemblent au brouillard.
    Le brouillard est un mélange trouble de gouttes d’eau et de lumière.

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    Notre ciel est particulièrement brouillé actuellement. Il est temps de le réécrire avec des mots nouveaux, des mots doux, effacer les mots durs et violents, privilégier les vocables de tendresse et d’amour. Il faudrait même changer le papier gros bleu de notre société pour un vélin crème au grain fin. Mais la correction d’un brouillon peut être interminable et ne pas ouvrir sur un (con)texte plus serein.

    La brume est plus légère que le brouillard, plus éphémère.
    Le sait-on, le mot brume a la même racine que le mot bref !
    Bruma désignait en latin le solstice d’hiver, le jour le plus court de l’année ( qui aura donc lieu dans deux mois, le 21 décembre.)
    Bruma vient du superlatif brevimus = le plus court, au féminin.

    Nous entrons aujourd’hui dans le mois de brumaire, le plus long de l’année pour certains, le plus court pour d’autres, car le plus occupé par les préparatifs, déjà, de Noël !

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    Le soleil charge des brouettes d’embruns qui embrumaient le chemin côtier et va les déverser plus loin dans les terres. Ah bon, la brouette n’est pas de la même famille que brouet ? Non, la brouette vient du bas latin birota = deux roues, même si elle n’en a le plus souvent qu’une seule.

    La brume est félicitée quand elle est dissipée. Elle a de la chance!
    Allons, cent fois sur le brouillon remettons notre ouvrage …

    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu.

    … un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, mon mari, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de café. Je refusai d’abord, et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Il envoya chercher un de ces feuilletés courts et dodus appelés Strudel qui semblent avoir été moulés dans la valve nacrée d’un grand pied de couteau.

    Et bientôt, machinalement, accablée par la morne journée et la perspective d’un lendemain triste, je portai à mes lèvres une cuillerée de café où j’avais laissé s’amollir un morceau de Strudel. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée de miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentive à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.

    Un plaisir délicieux m’avait envahie, isolée, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingente, mortelle. D’où avait pu me venir cette puissante joie ?

    Je sentais qu’elle était liée au goût du café et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne retrouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer.

    Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ?

    Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? Pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

    Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissent. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de café. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit.

    […]
    Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.

    Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera de sa nuit ?

    Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon café en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.
    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu.

    Héhé, ce souvenir, on le connaît, cela se passait à Combray chez Tante Léonie.
    Je n’ai fait que pasticher ici Marcel Proust, en réalité j’ai surtout suivi Thierry Maugenest qui dans son livre « Les rillettes de Proust » (présenté ici) donne des conseils aux écrivains débutants. Il recommande de bien choisir les mets et aliments qui entrent en jeu dans certaines scènes, car, dit-il, si Proust, au lieu de thé et de madeleine, avait choisi une gorgée de bière (et là on pense à un autre proustien, Philippe Delerm) et une bouchée de rillettes, l’effet n’aurait pas du tout été le même !

    Mais la bière peut faire remonter des souvenirs. J’ai l’impression que dans quelques années, mon souvenir de Prague sera la bière et, non pas les rillettes, mais les saucisses. Elles sont excellentes à Prague, j’en ai dégusté une chaque jour !

    Par respect envers Proust, je ne pouvais pas travestir ce merveilleux début de Swann en remplaçant la tasse de thé et la madeleine par un bock de bière et une saucisse. Le mélange des deux sous le palais n’a vraiment rien de gracieux !

    Le café et son Strudel m’ont rappelé la ville de Vienne, bien que je n’aie dégusté aucune pâtisserie à Prague, devant maintenant éviter le sucre. Et le fabuleux musée du jouet, situé dans l’enceinte du château, m’a transportée en plein rêve d’enfance. Ce musée n’attire pas les touristes, nous n’étions que quatre visiteurs, alors que ce château agglutine une foule énorme. Les collections de jouets y sont vraiment remarquables.

    Oh, madame Patmore !

    Mémoires de Prague

    Entré à Prague le 24 mai, à sept heures du soir, je descendis à l’hôtel des Bains, dans la vieille ville bâtie sur la rive gauche de la Moldau. J’écrivis un billet à M. le duc de Blacas pour l’avertir de mon arrivée ; je reçus la réponse suivante :
     » Si vous n’êtes pas trop fatigué, monsieur le vicomte, le Roi sera charmé de vous recevoir dès ce soir à neuf heures trois quarts ; […] « 

    À neuf heures et demie du soir, je me mis en marche ; un homme de l’auberge, sachant quelques mots de français, me conduisit. Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu’au pied de la haute colline que couronne l’immense château des rois de Bohême.

    L’édifice dessinait sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait de ses fenêtres : il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de Josaphat. On n’entendait que le retentissement de mes pas et de ceux de mon guide ; j’étais obligé de m’arrêter par intervalles sur les plates-formes des pavés échelonnés, tant la pente était rapide.

    Parvenu au plateau sur lequel est bâti Hradschin, nous traversâmes un poste d’infanterie dont le corps de garde avoisinait le guichet extérieur. Nous pénétrâmes par ce guichet dans une cour carrée, environnée de bâtiments uniformes et déserts.

    Après la messe à Prague j’envoyai chercher une calèche : je pris le chemin tracé dans les anciennes fortifications et par lequel les voitures montent au château.

    On était occupé à dessiner les jardins sur ces remparts : l’euphonie d’une forêt y remplacera le fracas de la bataille de Prague.

    Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que Prague était niché dans un trou de montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées : Prague est une cité riante où pyramident vingt-cinq à trente tours et clochers élégants ; son architecture rappelle une ville de la Renaissance.

    La vue dont on jouit des fenêtres du château est agréable : d’un côté on aperçoit les vergers d’un frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés de la ville, qui descendent jusqu’à la Moldau, à peu près comme les murs de Rome descendent du Vatican au Tibre ; de l’autre côté, on découvre la ville traversée par la rivière, laquelle rivière s’embellit d’une île plantée en amont, et embrasse une île en aval, en quittant le faubourg du nord.

    Chateaubriand décrivait ainsi la ville de Prague dans les Mémoires d’outre-tombe, livre trente-septième. J’ai relevé une série d’extraits.
    Il s’y était rendu en mai 1833 pour aller voir le roi Charles X alors en exil et résidant au château, il espérait favoriser et légitimer l’accession au trône de France du petit-fils de Charles X, Henri V, celle-ci étant convoitée par son oncle, le futur Louis-Philippe.
    Charles X avait été renversé du trône en juillet 1830 et, banni de France, il dut partir à l’étranger. Il vécut d’abord au château de Holyrood à Edimbourg, puis arriva en 1832 au château de Prague.

    Quant à Chateaubriand, il logeait dans la vieille ville, la Mala Strana, non loin de l’église Saint Nicolas (présentée dans l’article précédent).

    La ville a un peu changé depuis le temps de Chateaubriand, les arbres du jardin royal ont bien grandi, les voitures se sont multipliées, des milliers de touristes envahissent chaque jour la cour du château et le nombre des clochers a encore augmenté.
    Mais comme Chateaubriand on découvre une ville riante, entre colline boisée et verte vallée.

    S’arrêter à l’orange

        Sur chaque objet posé
        S’éveille
        Une ombre d’automne

    Haiku de Takahama Kyoshi

    extrait de « Haiku du XXème siècle, Le poème court japonais d’aujourd’hui », Poésie/Gallimard

    Tableau de Camille Pissarro, Nature morte aux pommes et pichet, 1872, Met New York, notice

      Winslow Homer, Le livre, 1877, aquarelle, MFA Springfield

    Le haiku est une approche sensuelle du monde, particulièrement des saisons, ce poème court ne doit pas être plus long qu’une respiration, mais son inspiration est profonde.

    On lit un recueil de haiku et son souffle léger transporte dans l’arc-en-ciel des saisons.

    J’aime sa délicatesse, je trouve cette forme poétique japonaise si subtile et ineffable que j’apprécie rarement les haiku composés par des occidentaux, et je ne me risque pas dans cet exercice.

      Chardin, Nature morte à la perdrix et la poire, 1748, Städel Francfort, notice

    Il est une couleur que l’automne fait chanter dans toutes ses nuances : orange. Alors que la nature s’endort, les tons orangés la réveillent et j’adore cette gamme chaude et fruitée.

      Eugène Boudin, Nature morte au potiron, musée Malraux Le Havre

    Une pensée de saison m’a traversé l’esprit, comme un haiku sans son élégance, je me suis dit tout d’un coup, le temps d’une respiration, qu’en automne, il faut s’arrêter à l’orange !

    Admirer les reflets clémentine que prennent les choses en octobre.

    cuisiner dans des tons de potiron, cueillir des amours en cage, presser des oranges, et …

    allumer des bougies

    Georges de La Tour, détail de « Job raillé par sa femme », musée d’Epinal, tableau ici

    Le réverbère cubiste

    Dans les années vingt, tandis que les femmes lianes libéraient leurs courbes fluides du carcan à baleines, l’art abandonnait les circonvolutions végétales et adoptait la ligne droite. L’art moderne voyait le jour à travers le cube.

    Dans la ville de Prague, l’avant-garde a trouvé son creuset, l’art moderne a fleuri sous des formes rompant résolument avec l’ère de Mucha.
    On aime, on n’aime pas, mais l’oeil est attiré de toutes façons par ces maisons typiques de l’entre-deux guerres.

    Il existe une maison cubiste, au coeur du centre-ville, qu’il faut aller visiter pour apprendre à connaître cet art pragois de l’avant-garde, riche d’invention et moins connu que son art nouveau.
    C’est le café Kubista :

    Une maison austère dont les lignes font penser au cinéma de cette époque, par exemple à ce film étonnant que j’adore, Wings of Fame, du réalisateur tchèque Otakar Votocek, de 1990, en voici un extrait dans lequel on peut admirer une architecture et un mobilier épatants.

    Cette maison cubiste du nom de Kubista possède un musée et une boutique où l’on peut acheter les objets d’art et la vaisselle de ce style. Le peintre Bohumil Kubišta, né à Prague en 1884, mort en 1918, au nom prédestiné, grand admirateur de Matisse, Cézanne, puis Derain, Picasso, se tourne vers le cubisme et donnera une forte impulsion au cubisme tchèque.

    Dans la galerie nationale, la partie cubiste est aussi une facette très intéressante de l’art décoratif pragois :

    Revenons à la maison cubiste, on monte à l’étage, en empruntant l’escalier cubiste, et on va se délasser sur un canapé cubiste en prenant au café kubista un café robusta.

    Tout le décor est graphique, cadencé, typique de ces années swing ou heurtées faisant résonner dans nos têtes le sing-sing-sing de Benny Goodman (ici), une référence américaine était permise à cette époque-là !

    Rien n’échappe au graphisme rompu, anguleux, syncopé, pas même la plante verte et son cache-pot !

    Après la maison cubiste, il faut partir dans Prague à la recherche du réverbère cubiste, il est unique au monde !
    Si unique que nous l’avons cherché longtemps, tournant autour sans le trouver, passant devant sans le voir. Je l’ai même photographié sans le savoir. Regarde ce drôle de truc, m’avait-dit mon mari, et je n’y avais guère prêté attention. Notre guide tchèque ne le connaissait pas elle-même, c’est en lisant Le Guide Vert que j’ai découvert son existence. Il n’y avait plus qu’à revenir vers lui et l’admirer comme il le mérite.

    Il se trouve au centre de ce pâté de maisons colorées, sur une toute petite place enclavée, devant un immeuble année trente d’un rose floral attendrissant.

    Le réverbère cubiste !

    Ses lignes rhomboïdales rappellent bien celles du café cubiste. Je m’en veux de n’avoir pas su l’apprécier le premier jour, mais j’étais fascinée par les façades art-nouveau, et l’art moderne n’avait pas encore attaché mon oeil étourdi.

    Nous sommes revenus le voir, dans la nuit, dans sa fonction de réverbère. Mais doit-il réellement porter l’appellation de réverbère, puisque, sans miroir, il ne réverbère pas !

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