Ce que disent les vents, Philippe Delaveau

      […]

      Le monde atterrit sur la table. La page
      est faussement tranquille, blanche, avec
      un velouté de fin fromage. On entend les oiseaux,
      du puits à l’arbre. De l’arbre au puits. Les mots reviennent,
      stylo penché. Le sismographe enregistre l’ardeur.
      Il creuse. La plume a des cris étouffés, mais elle avance.
      Et au dedans se voient les choses nues. Durement.
      Nées de leur propre éclat sous la gangue ouverte.

Le stylo, dernière strophe, recueil  » Ce que disent les vents  » de Philippe Delaveau ( NRF, Gallimard, 2011).

Voici l’automne, temps et tant de poésie ! Il me faut faire part d’une découverte poétique extraordinaire.
Ce que disent les Vents, j’ai acheté ce livre en juillet, j’ai attendu les premiers jours de l’automne et de ses vents parfumés pour l’évoquer.

Le poète, Philippe Delaveau, ne met pas seulement l’air et les vents en poésie, mais aussi les oiseaux, la pluie, l’été, la ville, la forêt, les hommes, le stylo … en fait, à travers ses subtiles images, il nous ramène vers Baudelaire. Encore lui :

      Celui dont les pensers, comme des alouettes,
      Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
      – Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
      Le langage des fleurs et des choses muettes!

Ceci est la dernière strophe du poème  » Elévation  » des Fleurs du Mal.
Philippe Delaveau restitue le souffle vibrant des fleurs et des choses muettes.
La poésie en sa compagnie est une élévation.

Incolore et frais comme le zéphyr sous les arbres fruitiers



    Angelica Kauffmann
    , Louisa Hammond, Fitzwilliam museum Cambridge, page du musée

Ce matin j’ai participé pour la première fois à un atelier d’écriture. Un club très convivial et ludique dans ma commune. Je cherchais en vain un club de lecture, l’ancien a disparu il y a quatre ans et n’est toujours pas remplacé.
Me voilà finalement lancée dans l’écriture ! C’est un bien grand mot pour la dizaine de dames assemblées autour d’une animatrice et munies d’un cahier de brouillon.

Dans la bonne humeur et le beau soleil de septembre, nous nous sommes livrées à divers jeux de mots : portrait chinois, cadavre exquis, poème calligramme, nouvelle éclair … cette dernière étant une histoire qu’il faut inventer et rédiger en vingt minutes à partir d’une photo imposée.

Pour le portrait chinois, ou simplement le si j’étais, on devinera qui je pourrais être comme écrivain idéal …
Si j’étais une boisson, je serais … un jus de cerise.

Les autres dames ont souvent choisi les bulles, le cidre bien sûr, et le champagne. Sobre Grillon ! La seule à prendre un jus de fruits ! Je n’ai pas eu le temps, ni l’envie, d’expliquer aux autres mon choix.
Sur mon blogue j’écris le pourquoi de ce breuvage que je suppose être contenu dans la belle carafe de Chardin :

    J.S. Chardin, La brioche, 1763, musée du Louvre, notice

    On admira mon influence parce que je pus à l’orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite, de poire cuite. Je pris en inimitié, à cause de cela, le prince d’Agrigente qui, comme tous les gens dépourvus d’imagination, mais non d’avarice, s’émerveillent de ce que vous buvez et vous demandent la permission d’en prendre un peu. De sorte que chaque fois M. d’Agrigente, en diminuant ma ration, gâtait mon plaisir. Car ce jus de fruit n’est jamais en assez grande quantité pour qu’il désaltère. Rien ne lasse moins que cette transposition en saveur, de la couleur d’un fruit, lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs. Empourpré comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le zéphyr sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte à goutte, et M. d’Agrigente m’empêchait, régulièrement, de m’en rassasier.

    Marcel Proust, Le côté de Guermantes II, chapitre II

      Gustave Courbet, Branche de pommier en fleurs, dit aussi Fleurs de cerisier, 1872, musée d’Orsay, notice

Ainsi donc c’est en pensant à la Recherche que j’ai choisi pour boisson, dans ce jeu du portrait, le jus de cerise.

Dans le passage cité ci-dessus, le narrateur est invité à dîner chez le duc de Guermantes. Un gueuleton à tout casser , selon l’expression de son ami saint-Loup ! Il est souvent invité par la duchesse, considéré comme une relation intime, ce qui lui permet de réclamer un jus de cerise après le repas.

Pourquoi un jus de cerise ? Je me plais à croire, mais peut-être était-ce courant ou bien chic d’en boire à l’époque de Proust, comme aujourd’hui c’est à la mode de boire du jus de cranberries, que Proust, admirateur de Chardin, avait salivé au Louvre devant cette magnifique carafe d’un jus translucide et empourpré comme un verger de printemps.

J’imagine le goûter de Chardin, le petit morceau de brioche fondant dans la bouche avec une gorgée de jus de fruit rouge … et alors, la sensation …

Oignons et Jerphagnon

    Claude Monet, Champ de tulipes en Hollande, 1886, musée d’Orsay, notice

La fin de l’été prépare en secret la prochaine collection du printemps. Je suis fort occupée, en pleine fashion week !
Mes tendances pour 2013 sont appétissantes, jaune beurre frais, rose bonne mine, framboise écrasée … je délaisse un peu les tons violine des années précédentes.
À la rentrée, bien souvent, et quand on a les moyens, on s’achète une nouvelle paire de chaussures ou une tenue automnale, mais Grillon ne craque que pour les bulbes de printemps. Les vitrines de fringues, de Klamotten comme disent les Allemands, j’aime bien ce mot, me laissent indifférente, mais des noms comme Apricot Beauty, Blue Pearl, Big Smile, Purple Flag (pourquoi donc les bulbes hollandais ont-ils des noms anglais ?) me font bondir de joie et dans un futur printanier.
Je me la joue madame de … Vilmorin !

Trop de jardinage tue le dos, et mes moments de pause cette semaine se font en philosophie ! J’ai sauté avec le même entrain suscité par les tulipes sur le coffret de quatre CD que représente l’enregistrement de l’émission  » Les nouveaux chemins de la connaissance  » de France Culture consacrée à Lucien Jerphagnon.

Je parlais de ce philosophe il y a un an, sur cette page.

Les grandes heures et très riches heures avec Lucien Jerphagnon, dont l’humilité et le sens de l’humour égalaient la sagesse, sont un grand plaisir, même si je ne comprends pas toujours tout. C’est l’avantage du CD, on peut le réécouter autant que nécessaire.

Γνώθι σεαυτόν
Connais-toi toi-même.
Lucien Jerphagnon nous rappelle que cette sentence de Socrate n’est pas une invitation à l’introspection mais à l’humilité. Connais tes limites, connais ce que tu vaux, ne cherche pas à penser plus haut que tu n’as l’esprit, pour dire les choses en termes élégants.

Alors j’applique ce Γνώθι σεαυτόν à la lettre (grecque), et ne chercherai pas à développer ici le contenu de ce coffret au risque de m’emberlificoter, un précieux coffret qu’il faut écouter pour retrouver ce merveilleux vieux monsieur, m’apparaissant comme le Jacqueline de Romilly au masculin !

Hildegard von Bingen, quatrième femme docteur de l’Eglise.

Aujourd’hui est fêtée la sainte Hildegarde. C’est un prénom peu courant dans les pays francophones, mais il me paraît intéressant d’évoquer Hildegard von Bingen, trop peu connue encore.

Elle est née en Allemagne, en Rhénanie-Palatinat, le 16 septembre 1098, et mourut le 17 septembre 1179 près de Bingen, à côté de Mayence.

Ce site ici explique sa vie exemplaire, extraordinaire.
Cette femme du XIIème siècle était religieuse, médecin, écrivain, compositeur. Elle soignait le corps et l’âme, par la musique et par les plantes.

Je l’ai découverte grâce à un jumelage franco-allemand, entre la Bourgogne et la Rhénanie-Palatinat, auquel j’ai participé il y a une vingtaine d’années, et j’avais acheté un CD de sa musique.
Musique médiévale bienfaisante !

Mes enfants se moquaient de moi, j’adorais Hildegard von Bingen, alors que je ne supportais pas le crin-crin disco des radios, il ne me manquait plus qu’un hennin sur la tête !

Cette femme mérite, par ses talents multiples, d’être mieux reconnue, et heureusement le pape Benoît XVI fait parler d’elle. C’est pour lui une compatriote ! Le 7 octobre prochain, elle sera proclamée Docteur de l’Eglise, après Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et Thérèse de Lisieux.

Un extrait de son art musical :

Le lit trop bien fait de Thérèse Raquin

    Edgar Degas, Intérieur, 1868-69, musée de Philadelphie, page du musée

Pour terminer cette série des lits défaits, voici un lit intact.
Degas, ou comment relire Zola !

Cette scène d’intérieur particulièrement originale et énigmatique fut intitulée Le viol. Ce titre n’a pas été indiqué par Degas lui-même, qui ne donna pas d’explication claire à propos de son sujet, et laissa planer le mystère.
Le peintre s’est surtout intéressé à l’éclairage de la scène, créant une tension dramatique à partir de la lampe au centre de la composition, et de cette boîte de couture ouverte, offrant son contenu à la vue du spectateur.
Entre l’homme debout contre la porte, planté là d’une façon autoritaire, et la femme à demi-vêtue et prostrée dans l’ombre, se dresse en pleine lumière la malheureuse boîte à ouvrage, laissant échapper ses entrailles, comme un ventre forcé, fouillé, en un mot, violé.

En réalité, le véritable sujet du tableau ne serait pas un viol, mais l’illustration du roman d’Emile Zola, Thérèse Raquin, publié l’année précédente, en 1867.

Cette boîte à couture rappelle que Thérèse Raquin tenait une mercerie avec sa belle-mère, madame Raquin.
Son mari, Camille Raquin, était aussi son cousin et lui faisait horreur, un homme malingre qui n’égayait en rien sa triste vie dans ce pauvre commerce d’un passage très sombre de la ville de Paris. Elle prit un amant, Laurent, un grand gaillard, et tous deux en vinrent à assassiner Camille en le noyant dans la Seine.
La boîte capitonnée de soie rose renferme un monstrueux secret !

Thérèse Raquin, ce premier roman de Zola, avant le série des Rougon-Macquart, se lit comme un thriller haletant, s’avale dans une soif étourdie.

C’est la peinture de deux êtres menés par leurs bas instincts, prêts à tout pour se jeter dans les bras l’un de l’autre, et ensuite habités par des remords jusqu’au délire, jusqu’à leur mutuel assassinat.
Les deux amants, en manipulant savamment leur entourage, se marient, mais, hantés par l’image du noyé, ne peuvent jouir de leur nuit de noces, et c’est ce moment que peint Degas.

Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d’un air inquiet et embarrassé.
Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi éclairée d’une lueur vive et vacillante ; la lampe, posée sur une table, pâlissait au milieu de cette lueur. Madame Raquin avait voulu arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches amours ; elle s’était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelles et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. […]
Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d’un jupon et d’une camisole brodée de dentelle, elle était d’une blancheur crue sous l’ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait et un bout d’épaule passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.

Hé quoi ! ils s’appartenaient, ils avaient tué un homme et joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux coins d’une cheminée, roides, épuisés, l’esprit troublé, la chair morte. Un tel dénouement finit par leur paraître d’un ridicule horrible et cruel. Alors Laurent essaya de parler d’amour, d’évoquer les souvenirs d’autrefois, faisant appel à son imagination pour ressusciter ses tendresses.

Emile Zola, Thérèse Raquin, chapitre XXI

Le corset au sol fait partie des souvenirs de Laurent, mais n’appartient pas à une scène de viol. Il y a au dessus du lit (trop étroit malgré tout pour être conjugal) un portrait, qui pourrait être celui du mari, et qui provoque chez Laurent d’abominables hallucinations, à la manière du portrait de Dorian Gray.

Il manque au tableau de Degas un personnage : le chat.
Le chat de madame Raquin, nommé François, semble tout savoir du meurtre, et terrorise les amants criminels.
Mais le peintre a bien restitué l’atmosphère écrasante de cette chambre, dans laquelle les jeunes mariés ne purent dormir de la nuit.

Au petit matin, Thérèse eut le souci de défaire son lit, pour faire croire à madame Raquin que la nuit de noces s’était bien passée.

Le lit défait



    J.H. Fragonard
    , Le lit aux amours, dessin, mba Besançon

Sur le balcon

Toutes deux regardaient s’enfuir les hirondelles :
L’une pâle aux cheveux de jais, et l’autre blonde
Et rose, et leurs peignoirs légers de vieille blonde
Vaguement serpentaient, nuages, autour d’elles.

Et toutes deux, avec des langueurs d’asphodèles,
Tandis qu’au ciel montait la lune molle et ronde,
Savouraient à longs traits l’émotion profonde
Du soir et le bonheur triste des coeurs fidèles,

Telles, leurs bras pressant, moites, leurs tailles souples,
Couple étrange qui prend pitié des autres couples,
Telles, sur le balcon, rêvaient les jeunes femmes.

Derrière elles, au fond du retrait riche et sombre,
Emphatique comme un trône de mélodrames
Et plein d’odeurs, le Lit, défait, s’ouvrait dans l’ombre.

Paul Verlaine, recueil Parallèlement

    Adolf Menzel, Lit défait, craie noire sur papier, vers 1845, KSK Berlin

Ce très beau poème de Verlaine – n’a-t-il pas inspiré Mecano pour sa non moins belle chanson Une femme avec une femme ? – aurait pu rappeler à mon narrateur favori le bien vilain souvenir de Montjouvain. Les draps font le lit de biens des songes, bons ou mauvais.

Je continue dans la délitescence car le dessin d’un lit défait est toute poésie, comme ceux des nuages célestes, des vagues marines ou des plaines lointaines.
Le lit défait n’est pas un délit , n’importe qui peut s’aliter sans délit, les deux mots n’ont pas la même racine, mais le lit défait, pris au pied de la lettre, ou au saut du lit, se délite, c’est une vérité étymologique !

Déliter est d’abord un terme géologique, c’est, pour une pierre, le fait de se fendre dans le sens de ses couches de stratification. Dans le langage imagé, c’est par exemple la désagrégation de ce qui fait le lit de nos repères, les couches de notre savoir, la pierre qui nous construit.
Ah lala, tout se délite !
Nous avons coutume de dire que nous vivons dans une société en perte de repères, et nous continuons parfois à fendre des repères, notre lit commun risque de se déliter encore, et nous nous retrouvons dans de beaux draps ! C’est un art qui requiert de la constance et du soin que de bien faire son lit.
Ce n’est pas mon fort 🙁 !

    Carl Larsson, Série de Brita, aquarelle, National Museum Stockholm, notice

La folie Baudelaire, Roberto Calasso

    Eugène Delacroix, Lit défait, encre et mine de plomb, musée Eugène Delacroix Paris

       » Eugène Delacroix était un curieux mélange de scepticisme, de politesse, de dandysme, de volonté ardente, de ruse, de despotisme. «  écrit Baudelaire dans l’essai qu’il rédige à la mort du peintre.

Dans son poème « Les Phares » ( Spleen et idéal ), Baudelaire consacre une strophe à Delacroix :

      Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
      Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
      Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
      Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

La folie Baudelaire, le titre est emprunté à Sainte Beuve qui n’aimait pas ce poète, et qui qualifiait son oeuvre de kiosque équivoque et fou, bizarre, mystérieux, inhabitable et voluptueux, autosuffisant et inexplicable.
Roberto Calasso nous présente Baudelaire à travers des artistes et écrivains que le poète et critique d’art a côtoyés, ainsi que d’autres après lui qui ont été marqués par son kiosque fou et singulier.

Passionnants sont les chapitres consacrés à Ingres, Delacroix, Manet, Degas …
De Delacroix, l’auteur donne comme illustration ce splendide dessin du Lit défait.
Delacroix se méfiait de Baudelaire, s’agaçait de ses critiques, qui, loin d’être négatives, transperçaient le fond de son âme, voyaient trop clair en lui, lui, peintre secret, plein de retenue malgré les couleurs ensanglantées et les scènes violentes de ses tableaux. Baudelaire écrivit encore à sa mort :

      Sceptique et aristocrate, il ne connaissait la passion et le surnaturel que par sa fréquentation forcée avec le rêve.

Fréquentation forcée avec le rêve : Delacroix cherchait à débusquer le rêve, et en cela il communiait avec Baudelaire.

Le lit, le lieu du rêve par excellence, dans sa représentation froissée, accorde, lui seul, ce prodige : montrer l’absence de la figure humaine en même temps que l’empreinte des corps. Roberto Calasso explique que tel était Delacroix, caché derrière les étincelantes fantasmagories de ses toiles les plus célèbres. Et c’est là qu’il se trouve le plus secrètement et profondément en affinité avec Baudelaire.
J’ajouterai personnellement que le dessin fouillé d’un lit défait relève d’une pure poésie digne de Baudelaire.

Après la mort de Delacroix, c’est Wagner qui prit sa place dans le théâtre mental de Baudelaire.

Roberto Calasso éclaire cette « folie » d’un jour nouveau, érudit, complexe, et la lecture de cet ouvrage dense n’est pas facile mais l’effort est récompensé. Grâce à lui, on regarde certains tableaux différemment, avec un peu de la perspicacité baudelairienne.

Le livre de Roberto Calasso et une ancienne édition des Fleurs du Mal en Livre de Poche affichent la même couverture : Le bouquet de violettes et éventail de Manet, 1872, collection privée.
Des fleurs pour les Fleurs du Mal, c’est normal, et Manet peignit toujours des fleurs, qu’il plaçait dans la plupart de ses tableaux, et à la fin de sa vie, il en peignait tous les jours, ses derniers petits bouquets sont des merveilles.
Violettes, fleurs de la passion, Manet adressa ce tableau et la lettre qui y figure à Berthe Morisot. Passion platonique, Berthe épousa son frère. Manet, selon Baudelaire, est marqué de romantisme, et ses tableaux ont quelque chose d’obscur et dérangeant. Manet possédait deux volumes de Baudelaire auxquels il tenait beaucoup.

Ce livre d’un auteur italien, excellemment traduit en français, pourrait faire partie du jeu Il Viaggio de Nathalie chez Mark et Marcel 🙂 !

À bientôt dans d’autres lits !

C’est un livre qu’on lit au lit

      Rêverie sur ta venue

      […]
      Dans la chambre de volupté
      Où je t’irai trouver à Nîmes
      Tandis que nous prendrons le thé
      Pendant le peu d’heures intimes
      Que m’embellira ta beauté

      Nous ferons cent mille bêtises
      Malgré la guerre et tous ses maux
      Nous aurons de belles surprises
      Les arbres en fleur les Rameaux
      Pâques les premières cerises

      Nous lirons dans le même lit
      Au livre de ton corps lui-même
      – C’est un livre qu’au lit on lit –
      Nous lirons le charmant poème
      Des grâces de ton corps joli

      Nous passerons de doux dimanches
      Plus doux que n’est le chocolat
      Jouant tous deux au jeu des hanches
      Le soir j’en serai raplapla
      Tu seras pâle aux lèvres blanches

      […]

      Guillaume Apollinaire, extrait d’une Lettre à Lou, le 4 Février 1915

Petite rêverie autour du lit : le sujet a produit de bien beaux dessins. Dans le poème assez long de cette lettre à Lou, numérotée 76, dont voici la partie centrale, Apollinaire évoque le lit et la lecture des corps qui s’y donne volontiers.

Une lettre au lit, plumard et littérature, c’est tentant de jouer sur les mots comme Apollinaire.
Le lit pour dormir , en latin, se dit lectus, mais le mot lecture vient du verbe legere, lire, et n’a pas la même racine que le mot lit. Il n’empêche qu’on lit souvent au lit, et que les artistes se sont plu à lire les empreintes des corps laissées dans le lit.

Les dessins ci-dessus sont d’Eugène Delacroix :

  • Un lit défait, D.A.G. Louvre, notice
  • Etude d’un lit défait et croquis d’une femme nue, D.A.G. Louvre, notice
  • Homme lisant dans son lit, D.A.G. Louvre, notice
  • Intérieur avec lit à baldaquin, D.A.G. Louvre, notice
  • Delacroix a joué aussi avec le lit et le sens de lecture de son dessin ! Dans un sens, on voit une femme nue entourée d’un voile voltigeant, et dans l’autre sens, on distingue un lit défait.

    Demain d’autres lits, d’autres lectures ! 🙂

    Frivolité dessus dessous

    Le titre de ce portrait est ainsi formulé :

        Madame Adélaïde (1732-1800) faisant des noeuds

    Le peintre est Jean-Marc Nattier, le tableau est daté de 1756, et il est conservé au château de Versailles, dans la seconde antichambre du dauphin.

    Encore Versailles ! Je n’y reste que le temps de nouer quelques noeuds !
    Ce portrait magnifique de l’une des filles de Louis XV a été transporté des appartements des dauphins au Grand Trianon pour l’exposition des Dames de Trianon, et j’espère bien recevoir prochainement le catalogue de cette expo pour lire les commentaires de chaque oeuvre.
    Cette expression, faire des noeuds me paraît toujours vague et trop ordinaire pour désigner un travail manuel des plus délicats.
    L’ouvrage s’appelle la frivolité.

    Madame Adélaïde tient une navette de frivolité, et, en formant des boucles avec son fil, au travers desquelles elle passe sa frivolité, elle tricote un fin galon composé de petits noeuds.
    J’ai blogué plusieurs fois à ce sujet, voici le dernier article en date : ici.

    À quoi était destinée cette petite dentelle de frivolité ? À la lingerie, aux dessous chics, et quand le fil utilisé était plus épais, à la passementerie décorative.

    Cette noble dame faisant des noeuds me permet d’aborder un sujet très peu sérieux, dont on aura le droit de rire !

    C’est dimanche, mettons un peu de frivolité dans nos billets !

    Rien ne se perd, tout se transforme, je recycle mes vieilles culottes de coton Armor Lux en sous-vêtements pour mes poupées. Je ne fais pas des noeuds comme ces dames du XVIIIème siècle, ou bien je fais des noeuds avec les convenances de mon âge, je pose simplement de la dentelle élastique, c’est moins chic mais ça correspond mieux à l’époque vintage de ces poupées.

    C’est mon esprit frivole. Du latin frivolus, vain, futile. Je joins le futile à l’agréable sur ma machine à coudre, et cela permet de regarder sous les jupes des filles.

    Pour ce loisir superficiel et léger je manque aussi de temps, un grand nombre de poupées attendent leurs lingerie fine. Ensuite, je ne les laisse pas en petite tenue et me transforme en Rose Bertin pour compléter l’habillement.

    Une amie, auprès de qui j’évoquais cette sorte de recyclage de l’interlock pouvant, certes, interloquer, m’a envoyé un petit morceau de ce tricotage de coton blanc, et j’ai confectionné des chaussettes avec cet échantillon. Que cette amie soit remerciée, elle va enfin recevoir de mes nouvelles !

    Les filles qui jouent le plus à la poupée aujourd’hui ont l’âge d’avoir des petites-filles !

    L’âme chahutée de Versailles

        Versailles

        Ô Versailles, ô bois, ô portiques,
        Marbres vivants, berceaux antiques,
        Par les dieux et les rois Elysée embelli,
        A ton aspect, dans ma pensée,
        Comme sur l’herbe aride une fraîche rosée,
        Coule un peu de calme et d’oubli.

        Paris me semble un autre empire,
        Dès que chez toi je vois sourire
        Mes pénates secrets couronnés de rameaux,
        D’où souvent les monts et les plaines
        Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines,
        Sous de triples cintres d’ormeaux.

        Les chars, les royales merveilles,
        Des gardes les nocturnes veilles,
        Tout a fui ; des grandeurs tu n’es plus le séjour.
        Mais le sommeil, la solitude,
        Dieux jadis inconnus, et les arts, et l’étude,
        Composent aujourd’hui ta cour.

        Ah ! malheureux ! à ma jeunesse
        Une oisive et morne paresse
        Ne laisse plus goûter les studieux loisirs.
        Mon âme, d’ennui consumée,
        S’endort dans les langueurs ; louange et renommée
        N’inquiètent plus mes désirs.

        L’abandon, l’obscurité, l’ombre,
        Une paix taciturne et sombre,
        Voilà tous mes souhaits. Cache mes tristes jours,
        Et nourris, s’il faut que je vive,
        De mon pâle flambeau la clarté fugitive,
        Aux douces chimères d’amours.

        L’âme n’est point encor flétrie,
        La vie encor n’est point tarie,
        Quand un regard nous trouble et le coeur et la voix.
        Qui cherche les pas d’une belle,
        Qui peut ou s’égayer ou gémir auprès d’elle,
        De ses jours peut porter le poids.

        J’aime ; je vis. Heureux rivage !
        Tu conserves sa noble image,
        Son nom, qu’à tes forêts j’ose apprendre le soir,
        Quand, l’âme doucement émue,
        J’y reviens méditer l’instant où je l’ai vue,
        Et l’instant où je dois la voir.

        Pour elle seule encore abonde
        Cette source, jadis féconde,
        Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux.
        Sur mes lèvres, tes bosquets sombres
        Forment pour elle encor ces poétiques nombres,
        Langage d’amour et des dieux.

        Ah ! témoin des succès du crime,
        Si l’homme juste et magnanime
        Pouvait ouvrir son coeur à la félicité,
        Versailles, tes routes fleuries,
        Ton silence, fertile en belles rêveries,
        N’auraient que joie et volupté.

        Mais souvent tes vallons tranquilles,
        Tes sommets verts, tes frais asiles,
        Tout à coup à mes yeux s’enveloppent de deuil.
        J’y vois errer l’ombre livide
        D’un peuple d’innocents, qu’un tribunal perfide
        Précipite dans le cercueil.

        André Chénier, recueil Elégies

    Il me fallait terminer mon petit tour de Versailles en poésie. Ce très beau poème ne pouvait que précipiter André Chénier dans le cercueil par le couperet d’un tribunal perfide, du moins insensible à la beauté de ses rimes.
    Le poète fut guillotiné en 1794, il a eu le temps de nous laisser l’image très mélancolique du Versailles soudain inhabité, désert, déshabillé de sa vie de cour, nu et désenchanté.
    Nous connaissons Versailles abondamment fleuri, illuminé, remeublé, repeuplé de milliers de visiteurs.

    Au lendemain de la Révolution, comme plus tard au lendemain des guerres, Versailles se repliait dans un silence contristé qui dut marquer ceux qui connurent le temps de ses lumières.
    Versailles ne fut pas pillé dans les temps révolutionnaires, mais vidé de son contenu, ses meubles furent vendus, et les siècles suivants sont partis à la recherche de ces objets d’art et de ce temps perdu pour toujours.

    Mais Versailles a ensuite connu une nouvelle et intense vie politique et culturelle.

    En notre temps de république, les châteaux de Versailles sont devenus res publicae, choses publiques appartenant au monde pour notre plus grand plaisir ( domaine inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979), et dès 1797, le château devint un musée de l’Ecole française : consulter le site, tandis que le Louvre serait un musée des Ecoles étrangères.

    C’est au château de Versailles que naît la IIIème République, en janvier 1875 avec Thiers comme chef de l’exécutif (voir ici). Tous les présidents y seront élus jusqu’en 1958.
    Versailles du traité de 1919, du sommet de 1982, de la tempête de 1999 … Versailles du cinéma, 170 films y ont été tournés depuis 1904 : la liste.

    et puis Versailles, ce sont plus de dix millions de visiteurs par an!

    Bon week-end !

    Ps : il faut périr en symétrie ! ( Mme de Maintenon )

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