Empreintes de soleil ☼

Le beau temps a fait ma joie dans ce château de Versailles et, Dieu merci, la photographie y est encore autorisée ! J’ai pris plaisir à capter ces rayons fugitifs que les cartes postales en vente au château ne montrent pas.

La demeure royale profite encore du bon air de l’été, des fenêtres s’ouvrent, et dans le bain de foule, on respire en passant la brise issue des buis et des bosquets.

Le soleil est autorisé à caresser le marbre tandis qu’ailleurs les vélums lui font barrage.

Les hautes fenêtres des grands appartements du roi, allant du sol au plafond étaient une grande nouveauté dans les années 1670.
Les vitres sont encore de petits format parce qu’on ne savait pas fabriquer de grand verre plat, on formait un disque de verre par la force centrifuge, on l’aplatissait sur le marbre et le découpait en petite plaque.

Ce type de fenêtre est le cauchemar du ménage, mais au moins à Versailles il favorise l’emploi de techniciens de surface.

Air, ombre, lumière, espace, et puis eau, or, verre, pierre … chaque matière pourrait être inlassablement observée à Versailles .

Le soleil n’a pas le droit d’entrer dans les châteaux, mais il s’échappe et frappe en lisière

La galerie des glaces, comme son nom l’indique, est le temple du verre et abrite ses nouvelles prouesses. J’y viendrai prochainement.

Bon week-end 🙂 !

Attendre sous les feux de la rampe

Profitant à la fois d’un rapide aller-retour en région parisienne pour rendre ma petite-fille à ses parents et d’un temps magnifique, j’ai passé la journée de mercredi chez le Roi-Soleil.

Surprises époustouflantes : j’ai patienté dans la plus longue queue jamais faite de ma vie, sous les ors les plus triomphants jamais vus jusqu’à ce jour !

Si l’entrée à Versailles m’était comptée, je dirais une petite heure d’attente avant dix heures du matin, ce qui est finalement rapide. Après dix heures, je ne saurais dire …
J’ai presque toujours visité le château de Versailles en hiver et, bien sûr, les conditions n’étaient pas les mêmes.

Voici quelques conseils tirés de mon inexpérience pour faciliter l’entrée :

Je suis arrivée dans l’immense cour royale le nez en l’air au risque de trébucher sur le pavé inégal comme le narrateur dans l’hôtel de Guermantes. Prudence ! Tout concourt à l’étourdissement, le soleil matinal martèle les dorures, happe le regard, les yeux éblouis ne voient plus les écriteaux indiquant la marche à suivre, et le corps éperdu titube.

Alors le visiteur erre éberlué dans cette cour, en perdant de précieuses minutes. Il comprend enfin qu’il faut illico acheter son ticket d’entrée dans le pavillon de gauche. Une file d’attente aux guichets y traverse déjà quatre salons, mais on peut l’éviter! Si on a une carte bancaire, il faut prendre son billet aux caisses automatiques, celles-ci sont nombreuses, délaissées par les étrangers, et très pratiques.

Difficile de contenir sa joie en sortant du pavillon avec son ticket! On se dirige rapidement vers la baraque moderne toute proche, qui semble être le sas d’entrée, mais là, un agent vous indique que la queue commence là-bas, tout là-bas en bas de la cour, au pied de la grille qu’on a passée un quart d’heure plus tôt!
On n’en croit pas ses yeux, toujours enfiévré d’être là en ce lieu de tous les superlatifs, la file interminable désespère une fraction de seconde, mais le découragement s’évanouit sous cette incroyable lumière.

Le château de Versailles a bien changé depuis ma dernière visite il y a six ou sept ans. Les décors de zinc sur les toits ont été dorés, alors que j’avais photographié dans le passé leur éclat de perle satinée sur l’ardoise grise, ce doux camaïeu de tons fondus dans le pâle ciel de novembre m’avait subjuguée.
Aujourd’hui on est tenté de dire que cette chrysothérapie est excessive, mais elle correspond si bien au roi soleil !

En attendant de passer sous les rayons X, dispositif de sécurité responsable des files d’attente, car une seule personne à la fois doit y pénétrer, laissons-nous fasciner par les rayons solaires. Le miroitement des dorures est si puissant qu’il réfléchit sur les ardoises, matière pourtant absorbante et assez mate. Le rayonnement de Versailles est autant physique qu’historique.

Ces fenêtres verticillées d’éblouissante lumière transforment l’attente en moment extatique.
On se retourne et derrière soi, on constate, non sans une satisfaction égoïste, que la queue forme désormais des méandres et s’est doublée depuis notre arrivée.

On aperçoit l’arrêt de la dorure, les restaurateurs ont-ils voulu laisser un témoin de l’état précédent, comme cela se fait dans d’autres restaurations ?

Ces ors en jettent aujourd’hui parce qu’ils sont neufs, mais ils baisseront leur concert d’un ton avec le temps.

Sous la pluie d’or, les Japonaises s’abritent comme toujours avec leurs soyeuses ombrelles.

Et voilà, je suis enfin passée de l’autre côté de la barrière. Bienvenue dans le domaine de Versailles !
Autre petit conseil : prévoir de bonnes chaussures pour cette grande journée d’aventure !

Sous le ciel carré des solitudes

    Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne

    Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne
    Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,
    Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,
    Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
    Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
    Où l’enfant boit, dix ans, l’âpre lait des études.
    C’était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,
    Où forcés d’élargir le classique carcan,
    Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,
    Succombaient sous l’effort de nos folles escrimes
    Et laissaient l’écolier, triomphant et mutin,
    Faire à l’aise hurler Triboulet en latin. –
    Qui de nous en ces temps d’adolescences pâles,
    N’a connu la torpeur des fatigues claustrales,
    – L’oeil perdu dans l’azur morne d’un ciel d’été,
    Ou l’éblouissement de la neige, – guetté,
    L’oreille avide et droite, – et bu, comme une meute,
    L’écho lointain d’un livre, ou le cri d’une émeute ?

    […]


    Charles Baudelaire
    , première strophe du poème qui se trouve en entier sur cette page

Comment exprimer mon horreur de la cour de récréation ? Mon imagination pourtant fertile en ses heures ne pouvait trouver les mots, Baudelaire l’a fait et quelle merveilleuse strophe dédiée au mal de l’école ! Durant mes années de lycée j’ai aimé Baudelaire d’une folie ardente et ravageuse, il transfigurait ma mélancolie, qui était d’abord la sienne bien sûr, en douleur confortable.

Comme la rentrée des classes arrive, j’évoque quelques souvenirs, quelques langueurs, quelques petits bonheurs scolaires.

J’ai trop souvent déménagé pour aimer toutes les écoles que j’ai fréquentées. La salle de classe en général a laissé dans ma mémoire de bons moments ; avant de devenir une femme d’intérieur, j’ai été une bonne élève d’intérieur ! La discipline, imposant le silence et la distance avec le voisin de table, fut mon alliée, me garantissait un dix sur dix en conduite, et me protégeait de mes congénères. Mais quand le tocsin sonnait l’heure de la condamnation en cour de récréation, je sentais le noeud du gibet se serrer à mon cou. Torpeur des fatigues claustrales.

Le ciel carré des solitudes, la belle image ! Les quatre murs de la cour et l’implacable isolement au milieu de la foule gesticulante. Le sort cruel de la nouvelle. J’étais nouvelle presque tous les ans, en séjour à trop court terme.
Les larmes, les larmes rentrées, les plus piquantes dans le coeur gros, qu’il ne fallait surtout pas montrer en ce théâtre des sanglots silencieux, la cour ne pouvait leur donner libre cours .

Récréation, le mot vient du latin recreatio, rétablissement. La récréation est un temps de repos, de délassement interrompant le temps de travail. J’avais hâte de me rétablir à nouveau sur le banc de chêne de mon pupitre.

La cour de récréation, c’est la cour des miracles, la cour des comptes entre la terre et le ciel, la cour suprême de l’amitié, la cour d’appel le jour de la rentrée, la cour des garçons auprès des jeunes filles.
C’est parfois la coursive de la galère scolaire.
La cour de récréation, c’est un cours élémentaire de civisme dans le long cours de la vie.

Pour faire court, on dit la cour de récré … et il vaut mieux y rire qu’y pleurer ! Ecoutons un extrait de Rigoletto, autre nom de Triboulet, qui était le bouffon à la cour du roi François 1er, le livret de cet opéra étant inspiré par « Le Roi s’amuse » de Victor Hugo :


Rigoletto La Dona e mobile par cinencuentro

Tableau de Jan Steen, L’école pour filles et garçons, vers 1670, NG Edimbourg, page du musée

Mésanges

 » Celle-ci, princesse des oiseaux sauvages, ne saurait rien faire sans éclat. Où elle règne, on ne voit qu’elle, son dos bleu comme l’élytre métallique du bousier, le dessous vert saule de son aile, sa hardiesse à nous solliciter, sa prestesse à nous fuir. Elle est rieuse, et guerrière, et gloutonne comme pas une. »

Colette, extrait de « Les mésanges », Bêtes libres et prisonnières, éd. Albin Michel.

La fréquentation de la petite station balnéaire varie d’une année sur l’autre. Il y a des étés bleus de mésanges, qui tourbillonnent en farandole autour du petit bassin, des étés gris et timides de fauvettes se fondant dans les nuages, des étés contrastés et multicolores de chardonnerets audacieux.

2012 fut l’année des chardonnerets, estivants peu conciliants, ne supportant guère la promiscuité d’une autre colonie que la leur. J’ai bien cru que je ne parviendrais pas cet été à photographier des mésanges, alors que, les étés précédents, elles offraient à mon objectif toute la palette de leur fraîche parure, gamme astringente de citron vert, ardoise, gris perle, encre de seiche.

Quelques mésanges ont pu prendre malgré tout leur bain hier, et j’ai pris ces clichés à la sauvette, derrière le carreau de la fenêtre, à peine avais-je déclenché qu’un chardonneret vint les déloger. Puis un pigeon. La mésange, qu’on dit guerrière, s’est montrée particulièrement discrète ce mois-ci.

Elle est pourtant craquante, surprise à la sortie de sa trempette, ébouriffée, étourdie, joyeuse et frileuse. Le fard de l’oeil coquettement peint résiste !

Le moineau pépie, la mésange zinzinule, le chardonneret chante? ou fait cuicui dans son outrecuidance.

Quant au pigeon, il vide tout le bassin en deux coups d’aile. Après moi le déluge ! Il faut remettre l’eau à niveau pour tous les oiseaux avec l’arrosoir.
Bain d’oiseaux, joie des yeux !

Le temps balance en encensoir au bout d’une ficelle brune

      Jérôme Bosch, Le jardin des plaisirs terrestres, détail, vers 1500-1505, Prado Madrid, page du musée

Devinette : quel point commun existe-t-il entre le bolduc et Jérôme Bosch ?

La réponse est facile et on la connaît sans peut-être savoir qu’on sait.

Le mot bolduc vient de la ville du Brabant du Nord aux Pays-Bas, Bois-le-Duc, située au nord de Eindhoven. Dès le XVIIème siècle on fabriquait dans cette ville un ruban fin, en lin, puis en coton, le nom de la ville a donné le nom de ce ruban.

Le peintre Jérôme Bosch est né à Bois-le-Duc, le nom néerlandais de cette ville est ‘s Hertogenbosch. Cet artiste s’appelait en réalité Hieronymus van Aken, sa ville natale lui a donné son surnom.

Cette ville brabançonne a donc prêté son nom, tantôt français, tantôt néerlandais, au ruban et au peintre.

En regardant bien, on a souvent l’impression que Jérôme Bosch a animé ses compositions foisonnantes de lignes ondulantes telles celles que produit le bolduc !

On apprend ce genre d’anecdote dans un livre amusant, fourmillant de détails et remarques inattendus ou déjà connus, qui se lit avec délice :

    Jean-Jacques Breton, Petites histoires de l’histoire de l’art, éd. Hugo/Doc

De Jérôme Bosch, j’ai montré des détails du triptyque du Jardin des Délices, parce que le bolduc fut le ruban des pâtissiers et confiseurs. Il est beaucoup moins utilisé par ces professionnels aujourd’hui.
Le bolduc enrubannait le gâteau du dimanche !

La pâtissière déposait les gâteaux choisis sur un socle de carton blanc dont elle relevait les bords aux coins arrondis, puis elle glissait ce plateau sur une feuille de papier clair comme un bonbon de sucre fondant, et en remontait les quatre coins en pyramide. Elle ficelait la pointe de la pyramide avec un bolduc qu’elle faisait passer plusieurs fois en dessous du paquet en entourant chaque coin, puis le relevait à nouveau vers le sommet, nouait une grande boucle, et tendait le précieux colis gourmand au client.

J’ai cherché une illustration de cet emballage typique de l’art pâtissier, hélas, je n’en ai point trouvé, il a comme disparu de notre vie ! Ce système exigeait du temps et un savoir-faire, de nos jours les pâtissiers disposent de boîtes plus rapides à ficeler.

Heureusement, Philippe Delerm a immortalisé ce plaisir minuscule, il ne cite pas le mot bolduc, mais la ficelle brune était bien ce type de ruban. Qu’il soit remercié pour ce plaisir retrouvé !

Alors la vendeuse engloutit le carton plat dans une pyramide de papier rose, bientôt nouée d’un ruban brun. Pendant l’échange de monnaie, on tient le paquet par en dessous, mais dès la porte du magasin franchie, on le saisit par la ficelle, et on l’écarte un peu du corps. C’est ainsi. Les gâteaux du dimanche sont à porter comme on tient un pendule Sourcier des rites minuscules, on avance sans arrogance, ni fausse modestie. Cette espèce de componction, de sérieux de roi mage, n’est-ce pas ridicule ? Mais non.

Si les trottoirs dominicaux ont un goût de flânerie, la pyramide suspendue y est pour quelque chose autant que ça et là quelques poireaux dépassant d’un cabas.
Paquet de gâteaux à la main, on a la silhouette du professeur Tournesol, celle qu’il faut pour saluer l’effervescence d’après la messe et les bouffées de P.M.U., de café, de tabac.

Petits dimanches d’autrefois, petits dimanches d’aujourd’hui, le temps balance en encensoir au bout d’une ficelle brune. Un peu de crème pâtissière a fait juste une tache en haut de la religieuse au café.

Philippe Delerm, extrait de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules

J’ajouterai que le mot pyramide en grec désigne les monuments égyptiens mais aussi un gâteau au miel 😀 !

Fleur de l’amitié

Oh la belle bleue ! Oh, encore une belle bleue !
Les agapanthes fusent dans le jardin comme un feu d’artifice.
Les lucioles bleues illuminent les massifs depuis la mi-juillet, puis retombent doucement à la fin de l’été en gouttes molles, silencieuses et pâlies.

Agapanthe, le bien joli nom !
De agapè, l’amour fraternel, et anthè, fleur en grec.
Les agapes furent les repas fraternels entre les premiers chrétiens. Ces grandes fleurs bleues ou blanches ornaient-elles les tables de ces premiers repas conviviaux ? Je ne connais pas du tout l’origine de cette appellation.

La charmante agapanthe à la charpente en ombrelle est une plante pimpante, galopante, rampante, ses touffes agrémentent tous les ronds-points dans ma région ! Elles font éclater leur bouquet final à chaque croisée des chemins pour souhaiter de la manière la plus amicale la bienvenue aux estivants.

Je fus enchantée l’an dernier de les trouver éclatantes au MoMA !

L’émancipation des larmes

    Georg Sauter, Memories of Love, 1911, City Art Gallery Leeds

Dans un numéro de L’Illustration de Janvier 1923 que j’ai trouvé hier dans une brocante, je lis que le Sénat a rejeté encore en novembre 1922 le droit de vote aux femmes. Alors que la chambre des députés y est favorable, le Sénat fait constamment barrage. L’Illustration nous donne la principale raison de ce refus des sénateurs :

    Un des arguments le plus souvent opposés aux partisans du vote des femmes fut le danger de leur sensibilité et de leur émotivité excessives. On leur reprocha en particulier leur facilité à répandre des larmes. Un tel grief a le don d’exaspérer les féministes ! Les larmes ! Le « don divin des larmes » chanté par les poètes serait donc maintenant une tare ! On louait jadis le sexe faible de sa vertu d’attendrissement et de pitié ; va-t-on désormais dépouiller de son prestige poétique et sentimental la douce rosée de la compassion ?
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    Jean-Baptiste Greuze, La jeune fille pleurant son oiseau mort, 1765, National Galleries of Scotland Edimbourg
    Page du musée ici

Ce surprenant et amusant article prend la défense du minuscule bouclier féminin, le mouchoir. Il rappelle que les larmes sont soumises aux fluctuations de la mode, elles se portent ou ne se portent pas.

Au XVIIIème siècle il était de bon ton de se muer en saule pleureur. Au XXème on tend vers un idéal de sécheresse malgré les horreurs de ce siècle terrible.
Et au XXIème ? L’Illustration bien sûr n’a pas de réponse, mais il semble que la femme ne pleure pas plus qu’un homme, parité oblige !

En littérature, l’homme pleure et personnellement cela me touche infiniment. J’aime les hommes qui pleurent, qui épanchent leur détresse. Je me liquéfie dans les pleurs de Félix de Vandenesse, de Frédéric Moreau, de Marcel …

    J.J. Henner, Nymphe qui pleure, musée J.J. Henner Paris

Le vrai grand reproche que les sénateurs adressent aux larmes, ce n’est pas leur abondance, c’est la facilité de leur émission. On en arrive à mettre en doute leur sincérité.
Larme rime avec charme et arme.
Les larmes sont l’arme perfide de l’insoumise, les larmes à travers un sourire deviennent le dernier mot de la stratégie féminine, prennent la couleur du dol, tandis que le sourire à travers les larmes fait fondre Baudelaire. L’homme s’y perd et veut se préserver de ce danger.
Le vote des femmes ne tient qu’à la ruse du mouchoir !

Ainsi, les larmes masculines, plus rares, seraient inoffensives, signe de réelle souffrance. Dans À la recherche du temps perdu, les mots pleurs et souffrir comptent parmi les plus fréquents, la grand-mère du narrateur essuie toujours un pleur involontaire et généreux, son petit-fils à tout âge tente de sécher des larmes qui riment avec son charme.

(j’ai emprunté le titre de mon billet à Proust bien sûr ! 😉 )

    Renoir, Portrait d’Eugène Murer (détail), 1877, Met New York, tableau et notice ici

Pas un jour sans une ligne

Les lignes harmonieuses des bateaux m’ont toujours fascinée. Pas étonnant que le mot bateau soit féminin en anglais, il contient de si belles courbes féminines. La navigation n’est pas ma tasse de thé, j’ai subi des cours de voile dans mon adolescence comme une atroce punition, mais plus tard j’ai beaucoup aimé, les pieds au sec sur la terre ferme, dessiner et peindre des voiliers, des barques, des chalutiers.

De nos jours encore, sans doute dirigées par les lois intangibles de l’architecture navale, les lignes des bateaux restent pures et belles, comme tracées par une plume trempée dans la mer et guidée par un zéphyr marin.
Depuis que je blogue et que les enfants ne vont plus à la plage, je ne dessine plus, photographie cependant ces silhouettes maritimes.

Autrefois j’emportais toujours un carnet de croquis à la plage. J’en ai retrouvé un, ce n’est pas le meilleur, je ne sais plus où j’ai rangé les autres, et j’ose montrer ces graffitis qui me rappellent des après-midis d’été sur le sable ou au bord d’un quai avec les enfants.

Ces dessins sont tout ce qui me reste de tableaux que j’ai peints (et vendus), car c’étaient quelques  » études préparatoires « , la formule est bien pompeuse pour le peintre du dimanche que je fus !

Ainsi, chaque été, pas un jour sans une ligne ! Nulla dies sine linea, cet adage gréco-romain a été repris par les écrivains, mais la ligne était à l’origine celle du peintre grec Apelle, qui vécut au IVème siècle av. J.C. et qui dessinait tous les jours. Cet artiste était aussi célèbre pour ses réparties et ses bons mots, pas un jour sans un trait … d’esprit !

Sur la plage, je croquais aussi mes voisins de serviettes !

Je devrais reprendre cette habitude du crayon en retournant à la plage avec mes petits-enfants,

en espérant pouvoir dire  » plus un jour sans une ligne ! »

Songe romantique et sévérité romanesque

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    James Tissot, Hush ! Le concert, 1875, Art gallery Manchester, page du musée

Cette semaine, lors d’une réunion de famille, une cousine m’a parlé d’un couple de sa connaissance, des personnes esthètes et cultivées comme on n’en trouve plus guère, qui donnent des dîners mondains et artistiques, hebdomadaires ou du moins réguliers tels que ceux si bien décrits par Proust ou Zola par exemple dans Sodome et Gomorrhe ou La Curée. Il ne s’agit non pas de ces grosses fortunes sans lesquelles telle ou telle grande exposition artistique n’aurait pu voir le jour, mais de ces bourgeois qui désirent perpétuer une tradition conviviale de mécènes.
Ce mot de mécène me met celui de Verdurin en tête, puisque Mécène fut un Verdurin de l’Antiquité !

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    James Tissot, L’Ambitieuse ou La réception, 1883-85, Albright-Knox Art Gallery Buffalo New York, notice

Ces personnes invitent pour animer leurs soirées des musiciens, des peintres, et le souper musical se fait en même temps vernissage. Les amis et les amis d’amis s’agglomérant au petit noyau festoient de tous leurs sens, gustatif, artistique, mondain.
Une quête est organisée afin de venir en aide aux jeunes artistes ainsi découverts. Amour de l’art, gloire, beauté et générosité, ces soirées de toute élégance ne seront bientôt plus qu’un songe trop romantique pour notre monde impitoyable.

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    Jean Béraud, La soirée, vers 1880, musée Carnavalet Paris

Ma cousine m’a dit, et j’eus peine à la croire, que les convives de ces dîners prenaient de vilaines habitudes … le vol. Le charme esthétique de ces soirées suscite le ravissement dans tous les sens du terme.
À cette indélicatesse s’ajoute la pingrerie, le produit de la quête baisse tant que l’urne se réduit en pot de chagrin !
Ainsi ce couple bien intentionné met simplement fin à ce qui fit la grandeur de La Raspelière ou la rue Montalivet.

    Léon Lhermitte, Une soirée musicale chez Amaury-Duval, dessin au fusain, D.A.G. Louvre

Par quel diabolique ressort les membres de ces soirs mondains et artistiques sont-ils poussés à emporter sous leurs lodens les petites cuillers ou autres éléments du décor ?
Proust a scruté tous les défauts de la société huppée de son temps, où bien des membres apparaissent fats, sévères entre eux, cruels envers certains (n’est-ce pas monsieur Saniette !), mais, si l’honnêteté intellectuelle est rare, la probité de chacun ne laisse aucun doute, mis à part peut-être le fait que certains habitués ont pris le train sans billet pour venir à la soirée !

Dégringolade de la morale, plongeon dans le flou des valeurs sans contours de notre XXIème siècle, ou bien fort désir mimétique, comme pense René Girard, qui marqua beaucoup de buts avec sa théorie sur la pelouse d’À la recherche du temps perdu ?!

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    James Tissot Le Bal, 1883-1885, musée d’Orsay, notice

Des oeufs, du lait, du pain, du sucre, la cuisine et les vacances

      Nourritures

      Puisque nous avons été sages
      Et que nous avons bien chanté,
      Racontez-nous ce qui se mange,
      Petite mère, racontez.

      Ce qui est plus blanc que le linge,
      Et qui sent la ferme et les champs,
      Et les hameaux et les villages
      Racontez-nous le lait, maman.

      Ce qui est si beau, si fragile,
      Ni rond, ni carré, ni pointu,
      Et que l’on trouve sous les poules,
      Raconte-nous les oeufs, veux-tu ?

      Ce qu’on voudrait donner aux pauvres ;
      On y pense quand on a faim ;
      On en parle dans tous les livres.
      Maman, raconte-nous le pain !
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      Ce qui fond si bien dans la bouche,
      Et qu’on trempe dans le café.
      Ce qui nous tache et qu’on nous cache,
      Le sucre, maman, racontez !

      Racontez-nous toutes les choses
      Qu’il faut manger pour être fort,
      Toutes les choses merveilleuses
      Nous n’avons pas sommeil encore.

    Georges Duhamel(1884-1966), Mon royaume(1932)

  • Henri Delaporte, Le panier d’oeufs, 1788, musée du Louvre, notice
  • Henri Delaporte, La petite collation, 1787, Louvre, notice
  • Chardin, Ustensiles de cuisine, chaudron, poêlon et œufs, vers 1733, musée du Louvre, notice
  • Luis Meléndez, Nature morte avec une boîte de gelée et un rafraîchissoir, 1770, Prado Madrid
  • Ecole française XVIIIème siècle, Fraises dans un saladier, mba Quimper, notice
  • Marguerite Gérard, Le repas du chat, musée Fragonard Grasse
  • Le mois d’août, familial avant d’être estival, n’est pas de tout repos pour les bonnes-mamans plus accaparées par les commandes du fourneau que par celles de l’ordinateur. La cuisinière a priorité sur la blogueuse quand la maison se remplit, mais cela n’empêche pas de lire un peu quand cette dernière s’endort.

    J’ai découvert quelques poèmes adorables de Georges Duhamel, qui fut à la fois membre de l’Académie Française et de l’Académie de médecine, et qu’on a oublié aujourd’hui. Ses attendrissantes chroniques à propos de son jardin, de ses chiens, chats, enfants, des animaux et plantes sauvages, me font inévitablement penser à Colette, son style imagé et chaleureux offre autant de plaisir que celui de notre fameuse Sidonie-Gabrielle.

    Quand il y a du bruit dans la cuisine, le silence se fait sur le blogue, je vais faire mon possible pour le rompre, et remercie les lecteurs pour leur compréhension !

        Nicolas Lépicié, La leçon de lecture, 1774-1779, Wallace Collection Londres, notice

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