La mort s’invite à Pemberley, P.D. James

Les décennies se colorent de nos passions passagères. J’ai eu ma période. P. D. James dans les années quatre-vingt-dix en lisant avidement une quinzaine de ses romans policiers. Et puis j’ai eu ma période Jane Austen dans les années deux-mille, fortement inspirée et propulsée, je dois le dire, par les excellentes séries télévisées de la BBC.

Le DVD de  » Pride and Prejudice  » au début des années deux-mille n’existait qu’en version anglaise et c’est grâce à cet inconvénient que j’ai lu le livre de Jane Austen en anglais. Ha, quelle fierté, n’ayant pas appris l’anglais à l’école, voilà que je comprenais tout de ce fabuleux roman, aidée par les images du film, et, qui plus est, je découvrais un style, le style concis, précis, incisif et piqué d’un pertinent humour de Jane Austen. Un plaisir total !

Voilà que je reviens vers Pidi, plus par curiosité que par amour du polar, je n’en lis plus. Les suites de « P&P » ont été nombreuses, je n’en ai lu aucune, craignant de voir là une déformation déplaisante du chef-d’oeuvre.
Mais P.D. James a brisé ma réticence.
P. D. Jane Austen !
La lecture de La mort s’invite à Pemberley se trouve considérablement facilitée par celle de Orgueil et Préjugés, et une bonne connaissance de l’histoire permet de traverser ses chapitres à grande vitesse. Madame James, au début, ne fait que récapituler le roman de Jane Austen en un style qui, hélas, ne vaut pas celui de cette dernière.

    (Photo de ma visite à « Pemberley » que je relate ici)

P.D. James délaye tant son récit qu’on a la sensation de barboter dans le fameux étang de Pemberley où monsieur Darcy est venu se rincer les idées. Mens sana in corpore sano !

Un crime est commis dans le bois de Pemberley dans la nuit du grand bal annuel. L’enquête ne mène à rien mais désigne un coupable, qui risque la peine de mort. Le procès sera long, heureusement la vérité sera in extremis dévoilée. Cette partie judiciaire est bien imaginée par P.D. James, l’intrigue prend de l’intérêt, et après tout ce que les fans de Jane Austen et/ou de Colin Firth connaissent déjà, le livre captive enfin.

La fin est very happy, il ne pouvait en être autrement, on n’imagine pas le couple mythique de Lizzie et Mr Darcy malheureux !
Par son grand respect de l’histoire originale, ce livre apparaît jouissif pour les fans intégristes de Orgueil et Préjugés, qui retrouvent leurs chers personnages bien fidèles à eux-mêmes.

Cependant, on aurait aimé une psychologie plus fouillée, une certaine prise de liberté dans l’étude de ces personnages trop connus d’avance. Mais alors on aurait pu crier à la trahison … ah, tricky, very tricky, c’est très délicat d’entreprendre la suite d’une icône littéraire ou cinématographique,  » the sequel of a story  » souffre toujours de séquelles rédhibitoires !

Voici la scène ravageuse de la « wet shirt » qui représente une jolie liberté prise par le scénariste de la série, car elle n’existe pas dans le roman.

Velours frappé, façonné, ciselé

  •  » Les robes de Quimper sont de velours noir coupées avec une exactitude admirable, le triangle du dos, les pièces sous les bras collent sans un pli, et les fronces des jupes foisonnent sous les tabliers insolents.
  • Tabliers de velours bleu montés en panneaux divergents, les coutures rebrodées de paillettes ; tabliers de satin vert, ramagés de fleurs rouges et violettes ; gaze perlée de motifs floraux gris, noirs et blancs … Quel luxe !
  • Une jeune fille a taillé sa robe dans une résille de chenille noire, une autre s’habille de velours frappé, façonné, ciselé … Et quelles chevelures, roulées en coque sous la coiffe, cordées en câbles, rousses, queue de vache à veine d’or, noires comme des tresses chinoises !…
  • Une beauté blonde se tait, aussi modeste que les autres en son maintien. Mais elle se sait princière par le nez fin et la joue duvetée, par des cheveux sans prix, d’un or presque vert.
  • Aussi a-t-elle sur sa robe, d’un noir profond qui s’argente aux cassures, noué un tablier rose comme une rose qui se fane, tout brillant de fleurs pourpres et d’une rosée de perles … »

    Le texte ci-dessus (entrecoupé de photos) est de Colette, extrait de En pays connu, édité chez Fayard, 1986.

    C’est durant le joli mois de mars de cette année que j’ai pris ces photos sans bouger de ma fenêtre, une commémoration avait lieu devant le monument aux morts avec monsieur le maire, monsieur le curé -ou plutôt recteur-, les anciens combattants, les marins à pompons, les jeunes filles en coiffes et les Bretons en chapeaux ronds, et puis les sonneurs. C’était beau, bleu, blanc, rouge et noir.

    Je jugeai sur le moment mes photos sans intérêt, et je les avais oubliées jusqu’à ma lecture cet après-midi. Colette, je reviens souvent vers ses chroniques alertes, si finement troussées. Ce recueil, En pays connu, fut publié la même année que Le Fanal bleu, en 1949, et certains textes remontent à 1915. Colette commente ses expériences en province, en pays profond, authentique, campagnard, connu d’elle comme le Paris provincial qu’elle a habité et aimé aussi.

    Depuis les chroniques de Colette, les costumes bretons traditionnels n’ont pas changé et répondent encore à ses descriptions détaillées et enlevées. Ne voulant pas gêner les jeunes filles au maintien ancestral, je les ai photographiées seulement de dos, me privant hélas du souvenir de leurs éclatants tabliers.
    J’en ai un, de ces tabliers folkloriques bretons, qu’une dame m’avait donné il y a fort longtemps, il faudrait que je le retrouve…

    Poésie grecque

    Merci ! Grand merci Nathalie pour la création de ton pari hellène !
    Les paris ou défis littéraires (ou challenges 🙁 ) sont dans la blogosphère particulièrement prescripteurs et on avale les bouquins comme des cachets fortifiants. J’avoue que j’ai toujours du mal à suivre l’ordonnance, n’écoutant que ma fantaisie, mais le plongeon en littérature grecque proposé par Nathalie m’a tentée.
    Je viens ainsi de découvrir une anthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945-2000, éditée chez Poésie/Gallimard, avec une traduction française de Michel Volkovitch.

        Raoul Dufy, Coquillages au bord de la mer, vers 1925, Centre Pompidou Paris

    Sans l’idée de Nathalie, je serais passée devant ce volume sans le voir.
    Révélation, mieux, utilisons un mot grec, c’est une épiphanie !
    Je n’imaginais pas que la poésie grecque de nos jours puisse être aussi lumineuse, imagée, variée, ouverte sur le monde, si bleue, si profonde, si séduisante. La lecture de cette poésie traduite est un enchantement, et pourtant il y a traduction, donc déformation de sa musique, cependant sans le son, les images resplendissent.

    Je choisis un court poème en exemple :

        La cycliste

        En bord de mer j’ai marché sur la piste
        que parcourait tous les jours la cycliste

        J’ai retrouvé les fruits de son panier
        le bracelet tombé de son poignet

        J’ai retrouvé sa sonnette son châle
        sa roue avant son guidon sa pédale

        Et aussi sa ceinture et une pierre
        telle une larme on voyait au travers

        J’ai ramassé son fourbi pêle-mêle
        et me disais où est-elle où est-elle

        Un autre jour je l’ai vue à vélo
        qui passait sur la mer sans toucher l’eau

        Puis à la nuit tombante au cimetière
        j’ai vu au ciel s’allumer ses lumières.

      Odyssèas Elýtis, recueil Le r d’Eros

    Illustrations du poème :
    Raoul Dufy, Bord de mer au Havre, aquarelle, 1924, Centre Pompidou Paris
    Raoul Dufy, Jeune fille à la bicyclette, encre de Chine, 1936, Centre Pompidou Paris

    La poésie grecque est une formule pléonastique après tout, car le mot poésie est grec et veut dire création.
    Revoir l’étymologie ici

    Et mon mal est délicieux

        Marie

        Vous y dansiez petite fille
        Y danserez-vous mère-grand
        C’est la maclotte qui sautille
        Toutes les cloches sonneront
        Quand donc reviendrez-vous Marie

        Les masques sont silencieux
        Et la musique est si lointaine
        Qu’elle semble venir des cieux
        Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
        Et mon mal est délicieux

        Les brebis s’en vont dans la neige
        Flocons de laine et ceux d’argent
        Des soldats passent et que n’ai-je
        Un cœur à moi ce cœur changeant
        Changeant et puis encor que sais-je

        Sais-je où s’en iront tes cheveux
        Crépus comme mer qui moutonne
        Sais-je où s’en iront tes cheveux
        Et tes mains feuilles de l’automne
        Que jonchent aussi nos aveux

        Je passais au bord de la Seine
        Un livre ancien sous le bras
        Le fleuve est pareil à ma peine
        Il s’écoule et ne tarit pas
        Quand donc finira la semaine

      Guillaume Apollinaire (1880 – 1918), recueil Alcools

    La Seine encadre toutes les strophes du poème, dans le premier tableau mademoiselle Fournaise est au bord de la Seine à Chatou devant la fameuse guinguette familiale où elle a peut-être dansé petite fille.
    Pourquoi ai-je choisi la Seine ? Probablement parce qu’elle coule sous le Pont Mirabeau …
    Et pourquoi suis-je inspirée par ce poème aujourd’hui ?
    Y aurait-il un lien avec les flocons de neige ou de laine tombés du balai O’Cedar et secoués soudain par Paulette ( j’aime beaucoup son image enfantine !) ?
    En réalité c’est une autre histoire.
    J’ai perdu un petit livre et cela me peine, me chagrine.
    Manque d’ordre ? Certainement, et mon mal n’est vraiment pas délicieux !
    J’aimais tant ce livre que je l’ai peut-être bien prêté à une personne qui ne me l’a pas rendu.
    Ce livre, le voici :

        Michel Quint, Et mon mal est délicieux

    J’aime toutes les courtes nouvelles de Michel Quint, subtiles, d’une fine psychologie, d’une belle écriture. L’auteur emprunte ses titres à la poésie, ici, cette nouvelle concernant une jeune admiratrice de Gérard Philipe tire donc son titre d’un poème d’Apollinaire, comme son autre nouvelle Effroyables jardins .
    Si je ne retrouve pas rapidement Mon mal délicieux, je le rachète, car, un seul livre vous manque et tout …

    Les tableaux sont de :

    Renoir, Alphonsine Fournaise, 1869, musée d’Orsay, notice

    Pissarro, La Seine et le Louvre, 1903, musée d’Orsay, notice

    Sisley, La Seine à Port-Marly gelée blanche, 1872, Palais des beaux arts Lille

    Signac, La Seine à Herblay, 1889, musée d’Orsay, notice

    Sisley, La Seine à Billancourt, 1879, Kunsthalle Hambourg

    Guiseppe de Nittis, La Seine, musée d’Orsay, notice

    La programmation a été inventée par une femme !

    Aujourd’hui 25 juin : dans six mois Noël
    L’été chez nous, , sera-t-il vraiment estival cette année ou comme Avent ?

    Aucun métalogiciel n’est encore capable de calculer la météo à venir à plus long terme qu’une semaine. La nature est-elle programmée, et si oui, quels sont les algorithmes de son mystérieux programme ?

    La page d’accueil de Google a mis le mathématicien britannique Alan Turing à l’honneur ce samedi, il aurait eu cent ans cette année, né à Londres le 23 juin 1912.

    Je ne connaissais pas son nom jusqu’à ce mois-ci, j’ai découvert ce savant grâce au numéro 2 de la revue France-Culture-Papiers qui lui consacre plusieurs pages captivantes.

    Dans sa grammar school durant son enfance, il n’était pas bon élève, ne se pliait pas à l’éducation anglaise, ne montrait aucune disposition pour devenir un futur gentleman, et il fut question de le faire redoubler une année. Mais … mais son professeur de math plaida en sa faveur, car il venait de démontrer tout seul un raisonnement établi par Leibniz sans l’avoir lu.

    Il joua un rôle considérable pendant la guerre en décodant au jour le jour, puisque les codes changeaient chaque jour, les messages envoyés avec le système Enigma par la Kriegsmarine allemande.
    Il a inventé le principe de l’ordinateur, et de plus, avant même que celui-ci ne fût créé, il avait prévu le problème de stockage, la miniaturisation de la mémoire, en somme il a inventé un futur qu’il ne verrait jamais, l’informatique.
    Il était homosexuel, chose impardonnable, il dut subir une castration chimique, et se suicida en 1954.

    C’est émouvant de penser que c’est grâce à de tels esprits extraordinaires, trop intelligents pour vivre heureux dans leur époque, que de simples blogueurs peuvent s’amuser comme moi aujourd’hui dans le vaste internet en pianotant sur le clavier d’une toute petite machine.

    À côté de cet Anglais génial existe une femme, sa compatriote née un siècle avant lui, également très peu connue en France, qui est aussi impliquée dans l’histoire de l’ordinateur. Il s’agit de Ada Lovelace Byron.

    France-Culture-Papiers ne parle pas d’elle mais peut-être Alan Turing s’est-il intéressé à ses travaux.
    Elle est considérée comme le premier programmeur de l’Histoire, et son langage informatique prit son nom, langage ADA.
    Sa page wikipedia est ici

    Elle était la fille de son célèbre père, le poète Lord Byron. Comme Alan Turing elle mourut jeune, à l’âge de trente-six ans. Elle est née en 1815 et nous supposons que Google lui réservera dans trois ans un joli « doodle ».
    Avec une enfance en poésie et un prénom en dentelle, cette mathématicienne de génie ne pouvait apporter que grâce et beauté dans ses programmes !

    Ces lumineuses rayures

    Derrière les barreaux de son cachot, le prisonnier d’antan portait des vêtements rayés à l’image de sa cage ou de sa fenêtre.
    Dans son ouvrage consacré aux rayures, Michel Pastoureau ne cite pas La Recherche, mais cette idée spéciale de la rayure associée à la prison m’a poussée à rechercher , en toute logique dans La Prisonnière, un passage concernant ce dessin ou dessein particulier que forment les rayures.

    Les rayures de ce passage sont impalpables, immatérielles et merveilleuses, ce sont des rais de lumière.
    Le filtre de cette lumière est la persienne.

    Je ne regrette pas ma plongée dans ce volume d’À la recherche du temps perdu, La Prisonnière, la description des rayures retenant prisonnière Albertine, la bien-aimée du narrateur, est d’une admirable poésie.
    La voici :

      Nous étions arrivés devant la porte. Je descendis de voiture pour donner au cocher l’adresse de Brichot. Du trottoir je voyais la fenêtre de la chambre d’Albertine, cette fenêtre, autrefois toujours noire, le soir, quand elle n’habitait pas la maison, que la lumière électrique de l’intérieur, segmentée par les pleins des volets, striait de haut en bas de barres d’or parallèles. Ce grimoire magique, autant il était clair pour moi et dessinait devant mon esprit calme des images précises, toutes proches et en possession desquelles j’allais entrer tout à l’heure, autant il était invisible pour Brichot resté dans la voiture, presque aveugle, et autant il eût, d’ailleurs, été incompréhensible pour lui, même voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voir avant le dîner quand Albertine était rentrée de promenade, le professeur ignorait qu’une jeune fille toute à moi m’attendait dans une chambre voisine de la mienne.


      (notice)

      La voiture partit. Je restai un instant seul sur le trottoir. Certes, ces lumineuses rayures que j’apercevais d’en bas et qui à un autre eussent semblé toutes superficielles, je leur donnais une consistance, une plénitude, une solidité extrêmes, à cause de toute la signification que je mettais derrière elles, en un trésor insoupçonné des autres que j’avais caché là et dont émanaient ces rayons horizontaux, trésor si l’on veut, mais trésor en échange duquel j’avais aliéné la liberté, la solitude, la pensée. Si Albertine n’avait pas été là-haut, et même si je n’avais voulu qu’avoir du plaisir, j’aurais été le demander à des femmes inconnues, dont j’eusse essayé de pénétrer la vie, à Venise peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais maintenant, ce qu’il me fallait faire quand venait pour moi l’heure des caresses, ce n’était pas partir en voyage, ce n’était même plus sortir, c’était rentrer.

      Et rentrer non pas pour se trouver seul, et, après avoir quitté les autres qui vous fournissaient du dehors l’aliment de votre pensée, se trouver au moins forcé de la chercher en soi-même, mais, au contraire, moins seul que quand j’étais chez les Verdurin, reçu que j’allais être par la personne en qui j’abdiquais, en qui je remettais le plus complètement la mienne, sans que j’eusse un instant le loisir de penser à moi, ni même la peine, puisqu’elle serait auprès de moi, de penser à elle. De sorte qu’en levant une dernière fois mes yeux du dehors vers la fenêtre de la chambre dans laquelle je serais tout à l’heure, il me sembla voir le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j’avais forgé moi-même, pour une servitude éternelle, les inflexibles barreaux d’or.


        (notice)

        Marcel Proust, La Prisonnière, chapitre Troisième, Disparition d’Albertine

    Le narrateur, forgeron ou orfèvre d’une prison dorée, prend conscience que cette cage conçue pour sa fiancée se referme sur lui-même. Ce paragraphe transpose une simple fenêtre fermée par sa persienne dans un monde fantastique, un conte des mille et une nuits retrouvé au creux d’un grimoire, et cette autre lanterne magique, que représente le volet illuminé de l’intérieur, est perçue comme telle par le narrateur seul. Lui seul sait qui l’attend derrière les barreaux, lui seul aussi connaît les différents bourreaux de sa prison de lumière.
    C’est comme si ce lumineux grillage apportait un nouvel éclairage sur sa situation amoureuse. Comme l’a dit Claude Simon, la description chez Proust n’est pas là pour faire seulement joli, elle travaille pour la psychologie des personnages.

    Pages et plages de rayures



      Camille Pissarro
      , Femme cousant, 1895, AIC Chicago, notice

    Autre hasard heureux de ma promenade dans le monde des rayures, j’ai trouvé un nouveau dé à coudre.
    En voilà un de plus dans ma collection ! Dés peints multipliés pour mon plus grand plaisir !

    Pissarro offre de surcroît un intéressant jeu de rayures verticales, horizontales, claires, sombres, rythmant bien la composition sans perturber la concentration de la couturière.

    Je trouve toujours émouvants cet intérêt des peintres pour les activités féminines et ce regard attendri qu’ils posent sur des détails aussi infimes, mais importants dans le travail observé, qu’un simple dé à coudre.

    Un hasard supplémentaire s’est ajouté hier à mon sujet de la rayure (je blogue la plupart du temps sous le coup malicieux du hasard !), une de mes filles, venue passer le week end à la maison, m’a offert le dernier numéro du magazine Marie-Claire-Idées. Et il est consacré à la rayure estivale !

    La mode dépend de la technologie. La mise au point des machines permettant le tissage et le tricotage des tissus rayés a fortement développé ce motif dans l’habillement, surtout pour le linge de corps. Tout textile qui touche la peau devait autrefois être blanc, la couleur hygiénique par excellence. La couleur fut introduite peu à peu sous sa forme claire, pastel. La couleur foncée arriva uniquement par petites touches, obligatoirement mêlée au blanc pour la commodité du lessivage. C’est ainsi qu’apparurent les tricots de corps, les maillots de bain, les chaussettes, à rayures rouges ou marine et blanches.

    Le  » MCI  » est captivant cet été ! Je m’étais désintéressée de ce magazine que je possédais pourtant depuis son numéro 1, les créations ne me passionnaient plus, mais cette fois, est-ce la magie de la rayure, j’aime ce qui est proposé.
    Il me rappelle ma jeunesse, quand j’habillais mes filles de petits costumes marins, quand je leur tricotais des marinières. La rayure a ce pouvoir d’accélérer le travail de tricot, de façon certes illusoire, mais ludique ! On voit monter l’ouvrage comme la mer sur la plage, au rythme des vagues bleues et blanches …

    Les rayures, ce sont les rayons du soleil, les stries sur le sable, les rides de la mer, les croissants du parasol, les traînées du ciel, le ruban du cerf-volant, les larges bandes du drap de bain et les fines du maillot, et le code barre du magazine dans le sac de plage à raies multicolores !



      Eugène Boudin
      , Plage vers Trouville, 1864, AGO Toronto, notice

    Le bon et le mauvais côté des rayures

    La vie quotidienne se paillette de coïncidences parfois surprenantes. Je lisais ce petit livre fort instructif et vivant, comme tous les ouvrages de cet auteur, L’étoffe du diable, une histoire des rayures et tissus rayés de Michel Pastoureau, quand mon mari posa le courrier sur la table. J’ouvris une grande enveloppe d’où je sortis une reproduction de tableau … oh m’écriai-je, des rayures !
    Et je glissai donc la robe rayée en marque-page dans mon histoire de la rayure.

    Petite parenthèse rayée, ce carton, qui représente un détail d’un tableau de Ernst Ludwig Kirchner conservé au Brücke Museum de Berlin, est une invitation au vernissage de l’exposition qui va s’ouvrir pour l’été 2012 au musée des beaux arts de Quimper.
    Exposition consacrée au mouvement artistique allemand  » Die Brücke « , sa présentation peut se découvrir sur cette page.

    Ainsi se jette un petit pont entre ma lecture du moment et l’exposition à venir, dont je dirai probablement un mot ici !

    Les rayures ne profitent pas toujours d’un rayonnement positif !
    La rayure médiévale était péjorative, elle distinguait le personnage félon (Caïn, Judas), cruel (le bourreau), fou (le bouffon), infirme (le lépreux), criminel (le prisonnier). Dans le règne animal, les créatures rayées, tigrées, inspiraient la méfiance, relevaient du bestiaire diabolique. Le vêtement rayé avait une origine orientale, habillait les musulmans, et par conséquent inspira la méfiance chez les chrétiens.
    Les rayures devaient marquer les personnages particuliers, aujourd’hui on emploierait le verbe stigmatiser, et d’une manière générale la rayure attire l’oeil, signale un danger, comme les passages piétons dans les rues.

      Pieter Bruegel L’ancien, Le portement de croix, 1564, KHM Vienne, notice

    Dans ce grand tableau de Bruegel, cité par Michel Pastoureau, comportant une foule de cinq cents personnages, l’un d’eux, pourtant anodin, attire l’oeil au centre de la toile, concentre le regard dans cette partie de la composition : un homme porte un manteau rayé rouge et blanc.

    Il y eut la rayure domestique, qui distinguait la livrée des serviteurs, des échansons, des hérauts d’armes, des musiciens, puis des militaires, des matelots … Dans la marine, les tricots rayés ne concernent que les subalternes.
    Et puis la rayure américaine donna enfin une valeur positive à ce motif.

    Les treize rayures rouges et blanches du drapeau américain, symbolisant les treize colonies ayant gagné leur indépendance face au Royaume Uni, représentèrent l’image de la Liberté et des idées nouvelles, et fournirent un moyen de proclamer son anglophobie.
    Ainsi le tissu rayé devint à la mode en Europe continentale vers les années 1770, et fut l’emblème des idées révolutionnaires.

        J.L. David, Madame François Buron, 1769, AIC Chicago, notice

    Michel Pastoureau fait aussi remarquer la distinction entre les rayures verticales et horizontales. Les verticales conservent une connotation péjorative, et restent de sinistre mémoire dans la tenue des forçats et des déportés. Les horizontales, venues de la marine, gagnèrent le domaine sportif et balnéaire, ainsi que celui de l’enfance. Rayure saine, joyeuse, hygiénique, plaisante et sportive.

    Walter Sickert, Baigneurs à Dieppe, 1902, Walker Art gallery Liverpool, notice

    Un détail souligné par Michel Pastoureau m’a bien amusée :

    Ce dentifrice à rayures porte bien son nom, car la rayure est surtout signalétique !

    L’ouvrage, très complet et passionnant, de Michel Pastoureau approfondit tous les aspects de la rayure, et nous rappelle par exemple son importance dans le film d’Alfred Hitchcock, La maison du docteur Edwardes, dans lequel le personnage principal est obsédé par toute forme de rayure.

    Pour revenir à la ville de Quimper, je pourrais ajouter que l’une de ses plus célèbres entreprises est la bonnèterie Armor Lux qui a fondé sa renommée sur l’histoire d’une petite rayure !

    Salon du livre, vanité du savoir

    Des feuilles, des feuilles à la pelle, le temps pluvieux enjambe l’été, nous propulse dans l’automne et nous cale dans les livres. En cherchant quelques natures mortes aux fruits de Jan Davidsz De Heem (1606-1683), j’ai découvert son fabuleux talent pour le papier, le bois, le vieux grimoire.
    Lui qui s’est rendu célèbre avec ses somptueuses compositions, hautes en couleurs, de fleurs, de riches vaisselles et de fruits (un exemple ici), a peint à ses débuts une série de natures mortes aux livres d’une grande beauté monochrome.

      Jan Davidsz De Heem, Nature morte aux livres, 1625-1630, Rijksmuseum Amsterdam, page du musée

    Le site du musée permet de zoomer sur les détails, d’en savourer tout le charme.

    Tous ces livres sont empilés sans soin, écornés, malmenés, même chiffonnés, déformés et tout gonflés d’orgueil.

      Jan Davidsz De Heem, Nature morte aux livres, vers 1625, Collection Fritz Lugt Fondation Custodia, commentaire du tableau

    Quelle poésie dans cette harmonie de papiers bis, crème, gris souris, noisette ! De cet amas de lignes échevelées se dégage une mélancolie, un bonheur triste, comme si tous ces livres n’apportaient pas le gai savoir.

      Jan Davidsz De Heem, Vanité, mba Caen

    Les livres sont des objets de vanité. À quoi bon se remplir la tête de choses savantes, l’homme périra de toutes façons, et même plus rapidement que le papier.
    Malgré tout, le livre, comme l’oeuvre d’art, permet à l’homme de se prolonger, de s’immortaliser, non ?

      Jan Davidsz De Heem, Nature morte aux livres et au globe, 1628, Collection Kremer, page du tableau

    Ces livres sont maltraités sur la toile pour les besoins de l’allégorie, pour contrarier leur richesse, l’amour vain qui leur est porté, leur culte, le livre n’est qu’un objet, il ouvre sur le monde, mais il ne contient qu’un savoir périssable, un bien imaginaire.
    En dépit du message philosophique, ces bouquins font naître de leur ensemble chaotique une merveille.

      Jan Davidsz De Heem, Nature morte aux livres, 1628, Mauritshuis La Haye, notice

    Une ombre rousse

    Je cueillais quelques roses hier matin, un petit arc-en-ciel de rosée pour fleurir les chambres, quand je le surpris, l’avant-corps plongé dans la mangeoire, tant affairé que j’eus le temps d’aller prendre mon appareil-photo dans la maison et de revenir à pas de loup, loup affamé d’images et de contemplation.
    ( Mon temps de flânerie est limité, la maison s’est remplie de famille, le blogage devient difficile en ce moment ! )
    Est-ce le même petit personnage que l’an dernier, celui qui illustra les phrases de Colette à relire ici ?

    Sa longue queue prolongeait son corps émergeant de la boîte aux gourmandises, comme une écharpe en peau de martre ou de vison échappée d’une corbeille. Une flambée de velours ! Puis l’écureuil tranquille et insouciant s’installa confortablement pour grignoter la coque en harmonie avec son pelage. L’oeil calé dans l’objectif, je me régalais autant que lui.

    C’est un autoportrait que je pourrais déceler dans le miroir convexe de son oeil, comme on le cherche dans Les époux Arnolfini. La nature a dessiné le petit animal avec la minutie gracieuse d’un primitif flamand. Si j’approfondis la métaphore, j’ajouterai que le nom du peintre Van Eyck veut dire du chêne et l’écureuil en néerlandais ou en allemand se dit mot-à-mot corne du chêne en allusion à ses oreilles en forme de cornettes.

    Le nom français écureuil trouve son origine dans deux mots grecs : skia et oura qui désignent l’ombre et la queue. L’écureuil est l’animal qui fait de l’ombre avec sa queue.
    Il se coiffe toujours de son panache pour s’abriter, du soleil, de la pluie, des indésirables, afin de déguster la chair blanche des noisettes. Les grecs l’avaient déjà observé.
    Fabuleuse nature, étonnante étymologie !

    Un autre petit animal roux a surgi des buissons et la flèche de feu a disparu, laissant choir une coque à demi-rongée !

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