Le cinéma d’Eric Rohmer

Deux échelles en parallèle : je remercie vivement mon amie qui a rapproché ces deux images, le tableau Le cerisier de Berthe Morisot et le film Le genou de Claire d’Eric Rohmer, et qui, en me faisant remarquer ces échelles, toutes deux installées sous un cerisier, m’a incitée à me replonger dans l’univers du cinéaste.

Eric Rohmer est né en 1920, mort en 2010, et fut le cinéaste de ce qu’on appelle la Nouvelle Vague. Cette vague ne m’a pas éclaboussée, je n’ai jamais vu de films d’Eric Rohmer en salle, par manque de moyens quand j’étais étudiante, et ensuite par manque de temps avec tous mes enfants. Je vais régulièrement au cinéma depuis seulement une dizaine d’années, avantage de l’âge et d’une certaine forme de retraite, et Eric Rohmer avait cessé de tourner à ce moment-là, vu son grand âge.

      Edouard Vuillard, Femme de profil au chapeau vert, musée d’Orsay, notice

Les films d’Eric Rohmer ont marqué trois décennies, les années soixante-dix, quatre-vingt, et quatre-vingt-dix, mais pas le grand public. Face au Grand bleu des années quatre-vingt par exemple, ses comédies et proverbes sont restés confidentiels. C’étaient pourtant des oeuvres d’art, et que reste-t-il à ce septième art quand le temps de passage en salle est révolu ? Il existe fort heureusement aujourd’hui un support de bonne qualité, le DVD.

Eric Rohmer avait peu de moyens financiers, a reçu quelques prix mais cela n’a pas garanti son aisance, il devait donc économiser la pellicule. Ses films ont gagné en spontanéité, et sa caméra légère s’est faufilée partout en créant des plans très simples, rien de sophistiqué exigeant travelling ou échafaudage exceptionnels. Le paysage naturel de France sert de décor, les acteurs, souvent inconnus et répétant peu, sont d’un naturel authentique qui ne passe pas par le jeu abouti. Il y a chez eux une approximation du ton qui pourrait définir le ton Rohmer, un ton imparfait, trébuchant, appliqué, unique et attachant.



      Edgar Degas
      , Jeune femme nouant les rubans de son chapeau, pastel et fusain, musée d’Orsay, notice

Les films que j’ai vus sont Ma nuit chez Maud, Le genou de Claire et ses derniers, les contes d’Hiver, de Printemps, d’Eté, d’Automne, je regrette de ne pas les avoir découverts au cinéma, mais les aurais-je aimés en ce temps-là ?
Le temps qu’accorde la lecture d’un DVD contribue à la lente pénétration d’un film.
Je ne sais pas si l’on peut dire que les oeuvres de Rohmer étaient faites pour enrichir les  » dévédéthèques  » mais elles y trouvent une place heureuse . Ces étagères de DVD sont pour le cinéma l’équivalent des musées pour la peinture et l’art de Rohmer est pictural.

      Pierre Bonnard, Reine Natanson et Marthe Bonnard au corsage rouge, musée d’Orsay, notice

Ses personnages, souvent des femmes, sont surpris dans des attitudes rappelant Degas, Manet, Morisot, Matisse, Renoir par exemple, des artistes qui ont peint leurs modèles dans leurs gestes quotidiens, professionnels, ou hasardeux et beaux.
Le hasard revient d’ailleurs souvent chez Rohmer, il a tourné autour des hasards de la vie, leurs facéties et conséquences. D’une manière générale, ses personnages s’interrogent sur leur vie, leur cheminement hasardeux ou au contraire déterminé.
Selon leur caractère, ils sont filmés de face ou de profil et on les écoute s’expliquer, s’emberlificoter dans leurs raisonnements tantôt philosophiques, tantôt anodins, comme s’ils donnaient le commentaire sonore aux tableaux qu’ils forment.

      Edouard Manet, Berthe Morisot à l’éventail, musée d’Orsay, notice

On peut reprocher aux films de Rohmer le manque d’action. Il ne s’y passe rien. Ce sont des tranches de vie, qui pour l’instant ne disent peut-être rien, mais deviendront rapidement de précieux témoins du vingtième siècle. Ce sont des tableaux mouvants qui seront émouvants.
Des images qui prennent le relais de la peinture dans la grande échelle du temps.

La revue du Stendhal Club

Naissance d’une revue annuelle et renaissance d’un ancien club !

Le Stendhal Club avait vu le jour au tout début du XXème siècle et son président était Rémy de Gourmont. Il s’agissait de mieux faire connaître l’auteur de La Chartreuse de Parme et ce club contribua à sa gloire naissante, puis disparut après la première guerre mondiale.

En 1889, l’écrivain Casimir Stryienski avait employé pour la première fois l’expression  » Stendhal Club  » en référence au célèbre  » Jockey Club « , mais ce cercle très restreint d’admirateurs de Stendhal resta confidentiel et non officiel.

En juin 2011 un groupe de douze membres décide de relancer ce club et de reprendre la revue, le premier numéro paraît en février 2012, sous la direction de Charles Dantzig.

Le rythme est annoncé : il y aura un numéro par an … éventuellement !
Les auteurs de cette revue littéraire sont prudents et lucides !
Le ton est annoncé aussi : passionné, amoureux, badin, surtout pas érudit.

Je confirme, c’est une revue plaisante et je lui souhaite longue vie !

Ce premier numéro annonce la couleur pour 2012 : Rose et Vert.

Chez Stendhal, la couleur a sa place de choix, dans le titre tout d’abord. J’avais parlé d’un petit livre en janvier dernier , Le Rose et le Vert, revoir ici, et précisément ce sont ces deux couleurs stendhaliennes qui sont traitées de manière étonnante, amusante, dans ce numéro Un.

C’est un article de la revue à propos de Gérard Philipe qui me fait réagir aujourd’hui, car il est dit que cet acteur était trop  » rose  » pour incarner Fabrice del Dongo et Julien Sorel. Gérard Philipe est un acteur qui force l’admiration, pas le mépris, c’est un leader, pas un marginal, il plaît trop naturellement, pour jouer l’étonnement de plaire qui est justement la genèse de Julien Sorel.

D’une manière générale, tous les acteurs de cette époque des années cinquante étaient roses, lisses, aimables et propres, avec dans les yeux et la voix un vrai plaisir de jouer. La Nouvelle Vague va briser cette couleur en virant au bleu.

C’est vrai que Le Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara et La Chartreuse de Parme de Christian Jacques ne sont pas de bons films, ce sont des caricatures qui ne servent pas les oeuvres de Stendhal.
Mais tout de même, Gérard Philippe, qui n’était pas là dans ses meilleurs rôles, en faisant battre nos coeurs de midinettes, nous a plongées dans ces romans de Stendhal. J’avais treize, quatorze ans, deux yeux et un coeur pour admirer l’acteur, et lire passionnément ce qui était adressé aux happy few !

Pfingsten, Pinksteren, Pentecost, Pentecoste, Pentecôte …

Dans le titre de cet article se présente le nom de la Pentecôte en certaines langues parmi tant d’autres.
Dans ma jeunesse je pensais, et pensais mal bien sûr, que la Pentecôte, venant après l’Ascension, désignait la pente ascendante du chemin qu’empruntait Jésus pour monter au ciel, et cette côte jusqu’au plus haut des cieux me paraissait en effet fort pentue.

Tout le monde n’est pas aussi ignorant que je pouvais l’être et sait d’où vient ce mot  » Pentecôte  » , mais au cas où on aurait oublié son origine, je la rappelle.
Pentecôte vient de l’expression grecque  » pentekoste hemera  » , c’est à dire cinquantième jour .
L’évènement de la Pentecôte survint le cinquantième jour après Pâques.

Pentecôte = cinquantième
En réalité, j’ai déjà blogué il y a quelques années au sujet de la signification de ce mot, mais je ne m’étais pas tournée vers les langues étrangères. C’est pourtant le moment !

Que s’est-il passé à la Pentecôte ? Les disciples de Jésus s’étaient réunis après sa mort dans une pièce fermée, et tout à coup ils ressentirent un grand coup de vent, des langues de feu apparurent et se posèrent sur chacun d’eux. Ils reçurent ainsi l’Esprit saint et purent parler plusieurs langues. Grâce à ce don, ils s’en allèrent porter la bonne parole dans les pays étrangers.

En allemand, Pentecôte se dit dit Pfingsten, qui est dérivé du mot fünfzigsten = cinquantième ( aussi imprononçable pour un francophone ! ), comme le néerlandais Pinksteren vient de vijftigste = cinquantième ( le son  » ig  » se prononce  » er  » ) . En Angleterre, la Pentecôte se dit Pentecost ou Whitsun, ce dernier mot ayant une autre origine à lire ici.
Les flammèches linguistiques du saint Esprit nous feraient presque dire que l’étymologie est un art pyrotechnique !

Dans ce grand et lumineux tableau de Restout, on admirera la place supérieure accordée aux femmes, les hommes se trouvant un étage sous elles. Au centre se tient la Vierge en gloire. A l’origine, c’est Saint Pierre, le bâtisseur de l’Eglise, qui se trouvait au centre de l’assemblée, et peu à peu la Vierge a pris sa place car son culte s’est fortement amplifié.

La Pentecôte n’est donc pas, comme ma tête de linotte l’imaginait, une pente montante, mais la descente du Saint-Esprit !

 » il viaggio  » , suite, Anna Maria Ortese

Retour vers le défi littéraire de Nathalie, il viaggio, avec une femme du XXème siècle, Anna Maria Ortese, née à Rome en 1914 et décédée en 1998 à Rapallo près de Gênes.

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    Karl Blechen, Baie de Rapallo, vers 1830, Nationalgalerie Berlin

Je montre cette vue de Rapallo parce que les artistes romantiques de toute l’Europe aimaient cette région italienne, et le poète anglais Shelley mourut non loin de là, fut incinéré sur la plage de Viareggio par ses compatriotes, parmi lesquels se trouvait Byron et un ami de Keats. Anna Maria Ortese aimait beaucoup la poésie de Keats et de Shelley.

Anna Maria Ortese, je suis hardie de parler d’elle, je n’ai pas lu toutes ses oeuvres, loin de là, je la connais assez mal parce qu’elle est difficile à cerner, à définir, mais sa part de mystère fait son charme.
Elle a écrit un grand nombre de nouvelles, plusieurs romans, elle me réserve encore bien des découvertes.

Si, comme dit Proust, la lecture est une amitié, alors je fais d’elle mon amie.

Elle est issue d’une famille très pauvre et nombreuse, a eu cinq frères, trois moururent à la guerre, elle perdit tous les membres de sa famille et connut longtemps des problèmes d’argent, car ses livres ne furent pas bien compris en son temps. Elle dépeint une Italie désenchantée, ou plutôt sinistrée, depuis l’après-guerre et on l’accusa de misérabilisme, d’exaltation, mais on n’a pas perçu la très grande tendresse de ses propos. Si l’écriture est un miroir pour l’auteur, celui-ci renvoie d’elle une infinie bonté.

 » La lune sur le mur  » est un recueil de petites nouvelles qui racontent des vies simples dans différentes villes italiennes, toutes transfigurées par l’élan du coeur. Le lecteur sourit malgré lui, admire ces phrases, qui, traitant de réalités douloureuses, sont arrondies par la poésie, la gentillesse.
C’est étrange, après être plongée dans l’écriture brillante mais amère, pleine de rancoeur, de Annie Ernaux, je m’immerge dans les textes d’Anna Maria Ortese, pourtant tout aussi réalistes, comme dans un bain relaxant.

«  Le chapeau à plumes  » est un roman, l’histoire, dans les années soixante, d’une jeune journaliste travaillant pour le Parti et amoureuse d’un idéaliste communiste. Leur vie de jeune couple est rude et précaire mais ils parviennent à payer leur loyer, ce qui est l’essentiel, et la jeune fille tient un journal de sa fragile vie sentimentale. Le ton, loin de toute mièvrerie, est pudique tout en étant chaleureux, empreint d’une originale poésie.

Je crois avoir effleuré la mystérieuse beauté de l’air lorsque mai, avec son souffle ardent, traverse la plaine avec ses cavaliers, et s’arrête aux portes de la Ville industrieuse. La rencontre nature/poussière, duvet des peupliers/gaz chimiques, vernis/herbe, la soif soudaine, l’horizon derrière lequel, comme en songe, commence d’apparaître la mer, la longueur des jours, l’espèce d’évanouissement continuel et d’ébriété intérieure procurés aux poumons, au sang, par l’air nouveau, sont de ces choses qui rendent si terriblement suave l’été dans la vallée du Pô. La tristesse, l’indifférence, les soucis de mon dernier voyage, s’enfuirent, et je redevins excitée, inquiète, heureuse, prête à guetter, au crépuscule, par delà le clocher de l’église, au-dessus de la ligne blafarde des toits, le globe enflammé de la lune qui montait tel un fiacre la côte bleu pâle du ciel.

Anna Maria Ortese, Le chapeau à plumes, éditions Joëlle Losfeld

Cet extrait est un peu long, j’aime tellement comme elle écrit que je ne sais pas m’arrêter !

C’est, comme souvent, grâce aux petits livres oblongs de Actes Sud que j’ai découvert Anna Maria Ortese.
Actes Sud a publié, je crois, une douzaine de ses nouvelles.
J’aurais aimé connaître l’italien pour lire ses nouvelles en leur version originale, pour découvrir comment elle a sculpté la langue de son pays pour en dégager autant de douceur, faire luire son émotion, sa tendresse pour l’être humain.

Il y a des moments où, pour peindre complètement quelqu’un, il faudrait que l’imitation phonétique se joignît à la description

Monsieur de Charlus a passé sa première visite médicale hier, tout va bien ! Le vétérinaire me dit : Charlus, c’est original comme nom !
Je lui explique alors d’où vient ce nom, et le praticien répond un « ah » éteint, incurieux et banal à ma référence littéraire qui fait l’effet d’un cautère sur une jambe de bois.

Peu importe, je prends plaisir aujourd’hui à évoquer pour ceux que cela intéressera peut-être, une scène particulièrement cocasse de la Recherche.
Il s’agit du moment où monsieur de Charlus est introduit dans le clan Verdurin.

Héhé, moi, baron de Charlus, m’évade dans l’autre camp ! Ah, les amours !

Je me rends compte que la structure d’un roman tient parfois à peu de choses. Si la maison de l’oncle de Marcel Proust à Illiers-Combray n’avait pas eu deux portes d’entrée, l’une sur le devant vers le jardin, l’autre sur l’arrière donnant dans la rue du village, l’écrivain n’aurait peut-être pas eu cette idée géniale de créer deux mondes dans son oeuvre, le côté de chez Swann et le côté de Guermantes.
Des passerelles se créent entre les deux côtés au fil de la Recherche. A la fin du roman les familles des deux bords se trouvent unies par différents mariages.

Charlus, qui est un Guermantes, est introduit chez madame Verdurin ( qui est du côté Swann ) par la musique entre autres … La grande mélomane, son salon est réputé être un Temple de la musique, madame Verdurin, la Patronne, emploie un jeune violoniste, Morel, prénommé Charlie, beau comme un dieu et tombé dans le rets ou le Reich du baron germanophile. Lors d’une soirée musicale à la Raspelière, château près de Balbec que les Verdurin louent aux Cambremer, le musicien amène son cher Palamède.

Eh voilà Charlus, parti à l’aventure dans le « cénacle » Verdurin , le « petit noyau » dur de la bourgeoisie !

Il y a lors de cette soirée les propriétaires du lieu, le marquis de Cambremer et sa femme, ainsi que tous les amis habituels des Verdurin, personnages truculents chacun dans leur genre. Charlus, en aristocrate discret, découvre avec amusement cette société.
Il est baron, M. de Cambremer est marquis, donc bon, M. et Mme Verdurin n’ont qu’à suivre le protocole en parallèle des apparences, mais celles-ci sont trompeuses. Ils placent le marquis à leur droite, le baron à leur gauche, mais la lignée de ce dernier est infiniment supérieure à celle du marquis.
Bagatelles, no matter aurait dit Odette Swann si elle avait été là, ces détails,  » les gens qui en sont s’en fichent !  » dit madame Verdurin.

Je sens bien que vous en êtes, j’ai compris aussitôt que vous en étiez, insiste Mme Verdurin auprès du baron, ne protestez pas, cher Monsieur, vous en êtes, ajoute encore M. Verdurin. Entre les oeillades et l’injurieuse franchise de la Patronne, le baron suffoque.

« Brichot n’en est pas, Morel en est, ma femme en est, je sens que vous en êtes », dit M. Verdurin, et le baron comprend soudain le double sens de l’expression.
Etre ou ne pas être d’une sensibilité artistique, telle est la question d’importance pour la Patronne.

 » Qu’alliez-vous me dire ? » demande Charlus un peu rassuré, mais préférant qu’on ne crie pas trop fort ces phrases ambigües.
 » Nous vous avons mis seulement à gauche  » répond monsieur Verdurin.

 » Mais voyons ! Cela n’a aucune importance, ici ! Et il eut un petit rire qui lui venait probablement de quelque grand-mère bavaroise ou lorraine, qui le tenait elle-même, tout identique, d’une aïeule, de sorte qu’il sonnait ainsi, inchangé depuis pas mal de siècles, dans de vieilles cours de l’Europe, et qu’on goûtait sa qualité précieuse comme celle de certains instruments anciens devenus rarissimes. Il y a des moments où, pour peindre complètement quelqu’un, il faudrait que l’imitation phonétique se joignît à la description, et celle du personnage que faisait M. de Charlus risque d’être incomplète par le manque de ce petit rire si fin, si léger, comme certaines oeuvres de Bach ne sont jamais rendues exactement parce que les orchestres manquent de ces  » petites trompettes  » au son si particulier, pour lesquelles l’auteur a écrit telle ou telle partie.

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Deuxième partie

« Je n’attache aucune importance aux titres de noblesse » , continue monsieur Verdurin, mais comme vous n’êtes que baron …
Permettez, répond M. de Charlus, et là, vroum, il déballe tous ses titres et termine par un condescendant  » ne vous tourmentez pas … j’ai tout de suite vu que vous n’aviez pas l’habitude.  »

Résumons la scène en un mot, y a de la gêne !
M. de Cambremer ne sait plus alors s’il doit rester sur sa chaise … M. de Charlus lui dit :

      Vous me faisiez penser, en voulant que je prisse votre place, à un Monsieur qui m’a envoyé ce matin une lettre en mettant comme adresse :  » A son Altesse le baron de Charlus  » et qui commençait par :  » Monseigneur  » . – En effet, votre correspondant exagérait un peu – répondit M. de Cambremer en se livrant à une discrète hilarité. M. de Charlus l’avait provoquée ; il ne la partagea pas.

Admirons au passage la brièveté implacable de cette dernière phrase.
Le monocle rit jaune. J’aurais bien vu l’acteur Paul Meurice incarnant le baron de Charlus au cinéma.
Cette soirée Verdurin musicale dure quelque cent trente pages dans Sodome et Gomorrhe, cela pourrait être le sujet d’un film !

Proust étudie avec beaucoup d’humour l’affrontement entre deux catégories de la société. Le baron de Charlus évolue de la plus noble discrétion à l’étalage de tout le gotha dans un dérapage incontrôlé.
Le personnage de l’assemblée le plus réservé est la princesse Shebatoff, une exilée russe, qui, lors des présentations, s’inclina devant monsieur de Charlus en silence, chacun reconnaissant tacitement l’origine de l’autre et tous deux se promettant un mutuel secret. Charlus a rompu le secret de manière tapageuse.
Le narrateur, quant à lui, n’avait pas su deviner les origines de ces deux-là la première fois qu’il les rencontra. Il prit la princesse russe pour une tenancière de maison close et le baron pour un rat d’hôtel !
Telle est la diversité multicolore, réelle ou fantasmée, du monde d’A la recherche du temps perdu.

Et il manque aux photos le son des gloussements de mon petit chien quand il est content.

Floribondité

Floréal
Le second mois du printemps, Floréal, vient de se terminer.
Après Germinal, le premier mois de la germination, selon le calendrier de Fabre d’Eglantine, du 21 mars au 20 avril, viennent Floréal, le mois des fleurs, du 21 avril au 20 mai, et Prairial, le mois des récoltes dans les prairies jusqu’au 20 juin.

Floraison

Entre coups de soleil furtifs et averses mutines, voici mes petits parterres d’iris. Floréal se poursuit dans sa triomphante floraison.
Le bleu ne serait-il pas ma tonalité favorite ?
Ces bleus purs ont leur floriculteur, que je recommande chaque année, avec lui l’azur assure, c’est Cayeux, le site est ici

Floribond

Iris vigoureux, majestueux, leurs fleurs abondent, leur couleur est furibonde, leur délicatesse pudibonde, et leur parfum vagabonde. Je joue avec les mots comme eux avec le vent et les gouttes d’eau.

Florilège

Voici un petit recueil de fleurs choisies, une anthologie au premier sens du mot dans la gamme bleue.
J’aime la barbe bleue chez les iris bleu foncé, approfondissant le bleu intégral.

Florès

A côté des plus sombres j’ai planté quelques iris blancs ou jaune pâle, qui ne veulent pas toujours fleurir au diapason bleu, mais quand ils sont au rendez-vous, le contraste fait florès !

Florescence

Quand la forme d’une chose, son excroissance par exemple, imite la fleur, on appelle cela une florescence.
Et quand la fleur se compare à une toilette de bal, à une bougie en larmes, quel terme emploie-t-on ?

Florence

Le florence, nom commun masculin qui vient du nom de la ville italienne, est un taffetas léger.
Ces fleurs semblent travaillées dans les étoffes de Florence les plus légères.

Florissant

Les iris exigent le plein soleil pour être d’une santé florissante, sinon, ils ne fleurissent pas, ils ne produisent que des feuilles. C’est bien là mon problème, la place au soleil dans notre jardin est rare, nous avons planté beaucoup d’arbres !

Florir

Je viens de l’apprendre dans le dictionnaire, florissant fut d’abord le participe présent du verbe florir. Ce verbe a donné sa place au verbe fleurir, mais en disparaissant il nous a laissé un superbe adjectif.

Floralies

Floralies, voilà encore un mot qui n’a pas de singulier !
Ma passion des iris, c’est aux Floralies de Nantes, il y a une trentaine d’années, que l’ai attrapée comme une maladie qui n’était pas encore bleue à l’époque. J’avais admiré cette floraison exceptionnellement variée, et j’avais aussitôt planté quelques spécimens choisis. Mais nous avons souvent déménagé, je n’ai pas pu entretenir mes iris, ils ont disparu dans la jungle d’un jardin que nous ne pouvions entretenir que l’été.
J’ai repris la culture quand la retraite fut venue.

Littérature italienne

Il est question de littérature italienne chez Mark et Marcel, dans le blogue de Nathalie, pour un défi qui s’appelle il viaggio.

Avec plaisir je prends part à ce jeu ou plutôt à cet enjeu de lecture, car j’ai découvert dans le passé quelques écrivains italiens qui m’ont fascinée.
J’ai particulièrement aimé les textes courts de Anna Maria Ortese et de Daniele del Giudice, et il me semble que ces deux auteurs n’ont pas encore été cités dans le défi voué à l’Italie lancé par Nathalie.

Je commence aujourd’hui par Daniele del Giudice car cela m’est plus facile, j’ai déjà évoqué cet auteur italien il y a deux ans ici.

Je reviens à propos de cette nouvelle :

      Daniele Del Giudice, Dans le musée de Reims, éditions La librairie du XXIème siècle / Seuil, 2003

On s’en doute, c’est le titre de ce petit livre de 83 pages qui m’avait attirée.
Un récit court, dense mais subtil, délicatement écrit, laissant derrière lui une longue et saisissante impression.

Un homme, Barnaba, est atteint d’une maladie des yeux qui le rend peu à peu aveugle. Juste avant l’obscurité totale il veut une dernière fois regarder un tableau dans un musée.

Ce tableau, le voici :

C’est L’assassinat de Marat par David, ou peint par son atelier, et conservé au musée des beaux arts de Reims.
Il existe plusieurs versions de ce tableau, celui certifié de la main de David et comportant une inscription différente sur la caisse se trouve au musée de Bruxelles, d’autres répliques sont conservées au Louvre, au musée des beaux arts de Dijon, au château de Versailles.

Barnaba veut percevoir encore les lueurs floues et colorées de cette oeuvre pour une raison, Marat était médecin et physicien et porta ses recherches sur les soins apportés aux aveugles, il avait tenté des remèdes contre la cécité, et publié un livre à ce sujet.

    Jacques Louis David, La mort de Marat, 1793, musées royaux des beaux arts de Belgique Bruxelles

Dans le musée, une jeune femme, Anne, remarque Barnaba, comprend, et décrit pour lui les tableaux. Une conversation s’engage entre eux, qui dépasse le strict commentaire d’oeuvre d’art et devient sensuelle dans toute la polysémie de l’adjectif. La voix remplace le regard, et la voix et ses silences disent beaucoup, plus que les mots.

Barnaba ressent, pressent, Anne ne dit pas tout du tableau, pas tout d’elle …

Il pensa à la manière dont elle s’était tue pendant tout son récit, comme on peut mentir en ne disant pas, et comme on peut mentir en ne mentant pas. Encore une fois, il pensa à la douleur d’Anne, tellement invisible derrière les formes ardentes et légères de sa voix, il pensa à la résistance à la maladie et à l’abandon, il pensa que la douleur n’est pas après tout si importante, mais si on ne la néglige pas elle peut ouvrir quelques portes.

Je ne dévoile pas la fin de cette lumineuse histoire de la nuit qui s’installe chez le malade, mais, si j’ai montré les deux photos des tableaux de Bruxelles et de Reims, c’est que la petite différence entre eux joue un rôle dans la dernière page de ce livre. Un petit chef-d’oeuvre.

Merci à Nathalie !

◄ Miss Lindy ►

Il pleuvait ce jour-là, souviens-toi Amelia …
Tu devais te poser à Paris, mais vu le mauvais temps, tu as atterri à Londonderry en Irlande du Nord.
C’était il y a exactement quatre-vingts ans.

Amelia Earhart fut la première femme pilote d’avion qui traversa l’Atlantique en solitaire, c’était le 20 mai 1932. Sa page Larousse est ici.

L’artiste anglais Walter Sickert a peint, d’après une photo, son arrivée non pas en Irlande parmi les vaches, mais ensuite en Angleterre au milieu des journalistes, et on reconnaît vaguement son bonnet de pilote parmi la foule.

Le temps est tout aussi capricieux en 2012 pour cet anniversaire.

Le tableau est conservé à la Tate gallery de Londres et fait l’objet de l’oeuvre de la semaine dans le blogue du musée, l’article est intéressant :

    Walter Sickert, L »arrivée de Miss Earhart, Tate Collection, commentaire

Amelia Earhart fut souvent la première femme à effectuer diverses performances en aviation, et l’exploit féminin que représenta cette traversée se produisit exactement cinq ans après la traversée de l’Atlantique par Charles Lindbergh. C’était le 20 mai 1927 et lui put atterrir à l’aéroport du Bourget près de Paris.

On surnomma Amelia  » Miss Lindy  » parce qu’on lui trouvait une ressemblance avec Lindbergh. C’est vrai qu’ils étaient beaux tous les deux, ils avaient un visage d’ange et des ailes.

Bon week end , sans pluie peut-être !

L’air bleu

      L’air bleu

      Tout est en l’air
      Il y a des oiseaux qui volent de travers
      On ouvre la fenêtre
      Un instant
      Tu verras ta tête disparaître
      Et tes mains suspendues derrière le coteau
      Comme c’était dimanche
      Il a fait jour plus tôt
      Le soleil se dévide
      On a mis des bouquets au creux des lampes vides
      Et l’ombre est revenue par le dernier bateau

      Maintenant je t’écoute
      Avec toi
      C’est un peu le grand vent sur la route
      Et je colle à ta peau
      À deux doigts de ton coeur
      Il fait chaud

      René Guy Cadou (1920-1951) , recueil Bruits du coeur, 1941.

J’ai dans les yeux ce bleu floral comme un oiseau dans la tête, un bleu enivrant qui entête, il revient chaque année comme une fête et mes chers iris se font poètes !
Ces iris bleus m’émerveillent comme la poésie bleue, tendre, nostalgique de René Guy Cadou. Sa vie fut aussi éphémère que celle des fleurs d’iris et laisse derrière elle aussi une longue et sensible empreinte.
Sa poésie se teinte des bleus fragiles de l’âme, des blessures du deuil, de la guerre, du temps perdu, mais chante aussi les beaux bleus du ciel, de la pluie, de la nature.

Je recommande la lecture de ce petit livre, René Guy Cadou, Comme un oiseau dans la tête, éditions Poésie/Points (septembre 2011), apaisante comme une eau de bleuet.

Les iris bleu marine ne sont pas encore ouverts, comme si la fleur exigeait plus de temps pour concentrer un maximum de pigments, j’aurai l’occasion bientôt de les photographier. En compagnie de quel poète ?
A Cadou les bleus les plus doux ou les plus fous !

Intérieur intime

Quand on se trouve sur le seuil d’une porte, l’intérieur est plus en dedans de la pièce que là où on est. Ah bon … vraiment ?

Intérieur vient de l’adjectif comparatif latin interior qui veut dire  » plus en dedans que  » . L’intérieur se trouve donc en comparaison avec un autre espace. C’est un espace compris entre des limites avec d’autres choses.

Après le comparatif vient le superlatif. Le plus en dedans, le plus intérieur, c’est en latin l’adjectif superlatif intimus qui a donné en français intime.
L’intime est plus intérieur que l’intérieur, c’est la partie la plus profonde.

Pour illustrer ces étymologies que je trouve intéressantes, je propose ce tableau de Samuel van Hoogstraten.
Je l’ai souvent évoqué ici, c’est l’un de mes tableaux préférés du Louvre.
Le site du musée du Louvre a restructuré son intérieur et donne maintenant une image bien meilleure de cette oeuvre ainsi qu’un commentaire très instructif.

Le tableau nous fait entrer dans l’intérieur d’une maison et, par son interprétation qui progresse au coeur de l’oeuvre, nous découvrons – du moins nous supposons – la vie intime de la maîtresse de cette maison.

Cette femme mène apparemment une vie légère, on le dit mais cela ne nous regarde pas !
Ce qui est intime peut se voir mais ne nous concerne pas. On peut lire dans Le Robert que le mot intime à partir du XVIIIème siècle désigne ce qui est étroitement lié à une chose ou à une personne par ce qu’il y a de plus profond.

L’intime crée un lien, établit un ensemble de liens avec des choses ou des êtres.
Ami intime, relation intime, repas intime, journal intime … on a une connexion particulière, approfondie, avec une ou des personnes, des choses, et ce lien dépend de l’autre, de son regard si c’est quelqu’un, en créant un monde dans un autre monde. Et c’est paradoxal, ce lien intime nous projette donc hors de nous-même vers l’autre alors que l’intime réside dans ce qu’on a au fond de soi.

La série  » Philosophie  » animée par Raphaël Enthoven sur la chaîne ARTE a développé ce thème de l’intime, je ne fais que livrer les quelques bribes que j’en ai retenues, le sujet me semble passionnant. A écouter dans son canapé avec ses pantoufles !

S’il y a très souvent des portes ouvertes dans les scènes d’intérieur en peinture, c’est que l’intime ouvre sur un autre monde !

Ce tableau de Samuel van Hoogstraten fut attribué dans le passé à Vermeer ou à Pieter de Hooch.
Pieter de Hooch a développé le thème de la vie domestique, la vie intérieure.
Vermeer est allé plus loin, a illustré la vie intime de ses personnages, nous faisant pénétrer dans les rêveries de telle servante endormie, dans les secrets de telle dame rédigeant une lettre, dans les pensées de telle laitière, dentellière, toutes agissant dans une sphère plus profonde que le monde alentour.
Vermeer superlatif de Hooch ? !

Après la vie légère suggérée dans le tableau ci-dessus, voici, dans son intérieur, une maîtresse de maison irréprochable dans celui-ci, l’action de peler des pommes étant le symbole de la parfaite épouse :

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