Invitation à l’intérieur

      Intérieur

      A grands plis sombres une ample tapisserie
      De haute lice, avec emphase descendrait
      Le long des quatre murs immenses d’un retrait
      Mystérieux où l’ombre au luxe se marie.
      Les meubles vieux, d’étoffe éclatante flétrie,
      Le lit entr’aperçu vague comme un regret,
      Tout aurait l’attitude et l’âge du secret,
      Et l’esprit se perdrait en quelque allégorie.
      Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins ;
      Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins,
      Une apparition bleue et blanche de femme
      Tristement sourirait – inquiétant témoin –
      Au lent écho d’un chant lointain d’épithalame,
      Dans une obsession de musc et de benjoin.
      Paul Verlaine, Intérieur, recueil Jadis et Naguère

Il fait un temps, dans l’Ouest, à lire de la poésie dans un intérieur douillet, à savourer des vers d’Alcools pour se réchauffer !
Tandis que la tempête souffle encore, j’ai lu avec délice, non pas Apollinaire, mais ces vers d’une splendeur orientale.
Ce poème nous conduit vers Baudelaire, vers son Invitation au voyage, vers ce pays où tout y parlerait à l’âme en secret.
Mais le voyage de Verlaine se fait autour d’une chambre, et plus précisément au creux d’une alcôve.
L’obsession baudelairienne de Verlaine éclate dans cet intérieur mystérieux, dans cet épithalame offert au mariage de l’ombre et du fastueux.
Pour l’illustrer je propose :

  • Delacroix, Intérieur mauresque, D.A.G. Louvre, notice
  • Delacroix, Intérieur avec un lit à baldaquin, D.A.G. Louvre, notice
  • Delacroix, Intérieur mauresque, D.A.G. Louvre, notice
  • Ingres, Comtesse d’Haussonville, détail, Frick Collection New York, page du musée
  • Ingres, La grande Odalisque, 1814, Louvre, page du musée
  • La plus que lente

      Albert Marquet, La lagune à Venise, 1936, Centre Pompidou Paris

    La valse lente des souvenirs … la musique de Debussy me rappellera toujours mon amie d’enfance, qui se prénommait Marcelle et fut mon unique amie d’école. Je déménageais presque chaque année et mon statut d’éternelle nouvelle de la classe ne favorisait pas les amitiés scolaires. L’entrée en sixième présente l’avantage de rendre tous les élèves nouveaux, et je me liai à ce moment-là avec une fille de ma classe qui n’allait plus me quitter malgré mes déménagements permanents. Notre correspondance épistolaire nous maintint unies dans le coeur jusqu’à nos mariages respectifs, nos vies nouvelles de mères et d’épouses eurent hélas raison de nos plumes et je l’ai perdue de vue.

    Marcelle m’écrivit un jour que son musicien favori était Claude Debussy. Quel mystère fit-elle naître dans mon esprit ! Je ne connaissais pas ce compositeur, mes parents n’avaient que quelques disques de Beethoven, qu’ils écoutaient peu. J’avais demandé un jour à ma mère si elle pouvait acheter un disque de Mozart, elle me répondit que la musique de Mozart était du crincrin de poule mouillée. Je tus le nom de Debussy qui allait subir une insulte du même registre.
    Debussy, je ne connaissais pas, mais c’était bien, c’était doux, c’était la gentillesse et la sensibilité, c’était un autre monde.

      Albert Marquet, L’île aux cygnes, 1919, Centre Pompidou Paris

    J’aime bien le titre de ce morceau de piano, « la plus que lente ».
    Dans mon enfance, la lenteur était pour moi un gage de beauté en musique, parce que celle de Beethoven me paraissait trop rapide et brutale, comme les gifles paternelles. Petite, j’étais lente dans tout ce que je faisais, lente à me mouvoir et à penser. Lente et indolente.
    J’ai rattrapé le temps perdu, mais je continue à aimer la lenteur et préfère le vélo à la voiture, le petit tortillard de campagne au TGV, la péniche à l’avion !

      Albert Marquet, La Seine vue du quai des Grands Augustins, 1906, musée d’art moderne Troyes

    Le nom de Claude Debussy est lui-même toute lenteur. Brichot aurait pu le dire, le nom Debussy vient du mot buis, et le buis est un arbre qui pousse particulièrement lentement.
    Le bois de buis est utilisé souvent pour fabriquer les pièces du jeu d’échecs, un jeu de lenteur également.

    Pour agrémenter la valse plus que lente de Debussy, j’ai choisi la peinture de Marquet qui me semble refléter une douce lenteur. Barques, péniches, voiliers, pêcheurs, badauds, sur ou au bord des eaux calmes et silencieuses, et le piano s’écoute lentement.

    Et, un petit clin d’oeil ici 😉 !

      Albert Marquet, Bord de rivière, 1913, Centre Pompidou

    Une petite bourgeoise ridicule qui inspire tant de poésie

      Renoir, Madame Georges Charpentier et ses enfants, 1878, Met New York, page du musée

    Hier j’évoquais le portrait de madame Charpentier et ses enfants peint par Renoir, et je ne résiste pas au plaisir d’y revenir aujourd’hui car il me fait retrouver un autre grand artiste cher à mon coeur, Marcel Proust.

    C’est dans le début du Temps retrouvé que ce tableau apparaît ou transparaît sous les phrases de Proust sans être précisément nommé.
    Voici ce passage :

    Passe encore que le salon qui, dans les musées, donnera la plus grande impression d’élégance, depuis les grandes peintures de la Renaissance, soit celui de la petite bourgeoise ridicule que j’eusse, si je ne l’avais pas connue, rêvé devant le tableau de pouvoir approcher dans la réalité, espérant apprendre d’elle les secrets les plus précieux que l’art du peintre, que sa toile ne me donnaient pas et de qui la pompeuse traîne de velours et de dentelles est un morceau de peinture comparable aux plus beaux du Titien.

    Si j’avais compris jadis que ce n’est pas le plus spirituel, le plus instruit, le mieux relationné des hommes, mais celui qui sait devenir miroir et peut refléter ainsi sa vie, fût-elle médiocre, qui devient un Bergotte (les contemporains le tinssent-ils pour moins homme d’esprit que Swann et moins savant que Brichot), on peut souvent à plus forte raison en dire autant des modèles de l’artiste. Dans l’éveil de l’amour de la beauté, chez l’artiste, qui peut tout peindre, de l’élégance où il pourra trouver de si beaux motifs, le modèle lui sera fourni par des gens un peu plus riches que lui, chez qui il trouvera ce qu’il n’a pas d’habitude dans son atelier d’homme de génie méconnu qui vend ses toiles cinquante francs, un salon avec des meubles recouverts de vieille soie, beaucoup de lampes, de belles fleurs, de beaux fruits, de belles robes – gens modestes relativement, ou qui le paraîtraient à des gens vraiment brillants (qui ne connaissent même pas leur existence), mais qui, à cause de cela, sont plus à portée de connaître l’artiste obscur, de l’apprécier, de l’inviter, de lui acheter ses toiles, que les gens de l’aristocratie qui se font peindre, comme le Pape et les chefs d’État, par les peintres académiciens.

    La poésie d’un élégant foyer et des belles toilettes de notre temps ne se trouvera-t-elle pas plutôt, pour la postérité, dans le salon de l’éditeur Charpentier par Renoir que dans le portrait de la princesse de Sagan ou de la comtesse de la Rochefoucauld par Cotte ou Chaplin ?

    Marcel Proust, extrait de Le Temps retrouvé, chapitre I

    Ce passage, chargé de longues phrases, ne sera peut-être pas facile à comprendre à la première lecture. Proust met en avant le talent novateur de Renoir.

    En ce temps-là, 1878 est la date du tableau, il était convenu de faire le portrait d’un client ou de sa famille, dans un cadre élégamment recomposé selon la grande tradition du portrait d’apparat. Le modèle posait dans une pièce redécorée à cet effet, pour mettre en valeur le personnage de la façon la plus avantageuse.

    Renoir est allé chez madame Charpentier, la femme de l’éditeur, et l’a peinte dans son intérieur de la manière la plus naturelle possible. Il a peint les meubles ordinaires en bambou, le simple tapis au sol, la vieille soie chamarrée du canapé, le bouquet et les fruits, avec autant de soin que les figures et les toilettes.

    Proust exagère en disant que madame Charpentier est une petite bourgeoise ridicule, mais c’est simplement pour renforcer son idée qu’un portrait peut être magnifique et plein de poésie à partir d’une personne sans grandes ambitions posant dans sa maison naturelle et quotidienne. Il défend l’art de Renoir, qui, comme ses compagnons impressionnistes, connut des difficultés à s’affirmer dans la société.

    Ce que Proust nous dit en résumé, c’est que la postérité ( c’est à dire nous maintenant ) retiendra probablement toute la poésie d’une telle peinture, poésie qu’elle ne trouvera pas dans les portraits académiques de peintres comme Cotte, Chaplin, ou Carolus-Duran …
    Il avait raison, prévoyait juste.
    Ce qu’on aime aujourd’hui, ce sont les merveilleuses touches colorées de ce décor de  » petite bourgeoise ridicule  » mais si attachante !

    Différence et indifférence

        Renoir, La promenade, 1875-76, Frick Collection New York, page du musée

    Le passionnant livre de Dominique Bona,  » Deux soeurs  » , m’a incitée à rechercher les portraits de soeurs peints par Renoir. Outre les portraits des demoiselles Lerolle au piano, dont il existe plusieurs versions, Renoir a souvent peint des fratries, et particulièrement des soeurs. Ses clients aisés lui commandaient des portraits de famille, et il n’était pas facilement satisfait de son travail, devant reprendre maintes fois les visages pour les rendre ressemblants aux modèles.

    Pas facile en effet de peindre deux soeurs qui se ressemblent parce qu’elles sont soeurs, mais dont les différences marquent l’identité de chacune.
    On a cette impression fréquente et malheureuse que les soeurs sont jumelles, or ce n’est pas le cas.

    Ressemblance mais différence, telle est la question !

      Renoir, Les filles de Catulle-Mendès, 1888, Met New York, page du musée

    Les visages féminins de Renoir se ressemblent un peu tous, sont peu différenciés, comme si le peintre captait en eux toujours la même douceur de l’expression, la même finesse du grain de peau, la même lumière nacrée. Le commanditaire aurait peut-être préféré un peu plus de différence dans les traits de ses enfants.

    Ce qui fait le caractère de chaque être, c’est sa différence, alors même que nous cherchons en permanence à nous imiter les uns les autres et que nous accordons souvent à la différence une triste notion péjorative.

        Renoir, Les demoiselles Cahen d’Anvers, 1881, Musée d’art de Sao Paulo, notice

    Renoir éprouvait de telles difficultés dans les portraits d’enfants qu’il avait écrit à J.E. Blanche :

      Si je reprends la tête demain, je suis foutu ! Mais c’est un portrait, il faut que la maman reconnaisse sa fille.

    Ce portrait des petites soeurs Elizabeth et Alice Cahen d’Anvers n’a pas plu aux parents et le tableau fut relégué à l’étage des domestiques.
    C’est précisément pour une « différence » que la plus grande des soeurs, en bleu, Elizabeth, connut plus tard une fin tragique dans le camp d’Auschwitz.
    Les petites soeurs trouvèrent une consolation dans les longs temps de pause indifférente devant le peintre, le fait de porter une jolie robe en dentelle.

      Renoir, Madame Georges Charpentier et ses enfants, 1878, Met New York, page du musée

    Dans le portrait ci-dessus, les deux enfants ne sont pas des soeurs malgré les apparences. Il s’agit de Paul, assis près de sa maman, et de Georgette, assise sur le chien. A l’époque on gommait les différences entre une petite fille et un petit garçon, on les habillait de la même manière, avec une robe. La parité existait bien avant l’âge de sept ans !

    Je me pose cette question de vocabulaire, la différence est-elle le contraire de l’indifférence ?
    Grammaticalement, cela se pourrait.

    L’adjectif indifférent signifia d’abord  » sans distinction, sans différence  » et s’adressait aux personnes et aux objets, puis au XVIIème siècle il ne concerna plus que les personnes et voulut dire  » qui n’intéresse pas  » et particulièrement  » qui n’inspire pas de sentiment amoureux « . On pense au tableau de Watteau .

    Aujourd’hui, l’indifférence est l’état d’une personne qui n’éprouve ni crainte, ni douleur, ni désir, ni plaisir.

      Renoir, Les enfants de Martial Caillebotte, 1895, collection particulière

    Le contraire de l’indifférence, dit Le Robert, c’est :
    Ardeur, chaleur, enthousiasme, ferveur, fièvre, flamme, intérêt, passion, sensibilité, zèle ;
    Ambition, anxiété, avidité, besoin, convoitise, désir, émulation, fanatisme, souci ;
    Affection, amour, apitoiement, attachement, attendrissement, commisération, compassion, complicité, contrition, dévotion, dévouement, émotion, empressement, engouement, enivrement, sentiment, sollicitude, tendresse.

    Le contraire de la différence, dit Le Robert, c’est :
    Accord, analogie, conformité, égalité, identité, parité, ressemblance, similitude.

    Eh bien, tous ces mots plongent dans la perplexité !
    Ce qui ferait la différence entre l’indifférence et la différence, c’est que l’une est un sentiment, l’autre pas.
    Allez, je m’arrête là et retourne sur mon escabeau !

      Renoir, La lecture, musée du Louvre, notice

    Ces deux jeunes filles sont-elles des soeurs ?

    Depuis que le monde est monde

    C’est une chose étrange à la fin que le mot monde.
     » Monde  » vient de l’adjectif latin  » mundus  » qui veut dire  » net, propre, ordonné, élégant « . Le nom commun latin  » mundus  » désigne le monde, l’univers, la terre habitée, et  » mundus  » possède le même double sens que le mot grec  » kosmos  » qui indique à la fois le bon ordre, l’élégance et l’univers .

      Jan Vermeer, Jeune femme au collier de perles, vers 1662-65, Gemäldegalerie Berlin

    Ayant pris connaissance de cette origine du mot, on se rend compte que, oui bien sûr, ce qui est immonde est sale et chaotique, à l’opposé du propre et ordonné. Et l’on constate qu’en effet les produits cosmétiques relèvent du monde propre, une partie élégante de notre monde ici-bas, de notre cosmos.
    Et d’ailleurs, pour apparaître dans le monde, les femmes se font belles ( les hommes aussi ! ), se lavent, se coiffent, et se maquillent et se parent, mettent de l’ordre dans leur apparence et usent de cosmétiques.

    Entre le balai et le globe terrestre, il n’y a qu’un mot, et Vermeer, chez qui tout n’est qu’ordre et beauté, l’a bien compris !

    L’idée de propreté reste dans les verbes monder, émonder, qui veulent dire « nettoyer, débarrasser des impuretés « . L’immonde, qui est l’opposé de l’ordre et de la propreté, ne se montre pas au monde, c’est sa face cachée, son envers indigne.

    Entre les belles toilettes de la femme du monde et le balai de la femme de ménage il n’y a qu’un mot aussi qui les réunit !

    Ainsi va le monde !

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        Jan Vermeer, La lettre d’amour, vers 1669-70, Rijksmuseum Amsterdam, notice

    Deux soeurs et des dizaines d’artistes



      Henry Lerolle
      , L’orgue, Salon de 1885, Met New York, page du musée
        – Ne pourriez-vous pas couper toute cette partie où il n’y a rien ?
        – Je lui répondis : j’aimerais mieux couper la partie où il y a quelque chose, parce que c’est là où il n’y a rien qu’est mon tableau.
         » Naturellement, il a cru que je me moquais de lui et il n’en a plus été question. Le fait est que toute cette partie vide, c’est l’église où j’ai tenté de faire vibrer la voix de ma chanteuse. « 

    L’extrait que j’ai recopié ci-dessus provient du livre de Dominique Bona,  » Deux soeurs « , aux éditions Grasset.

    Le peintre Henry Lerolle ( 1848-1929 ), le père de ces deux soeurs, raconte une anecdote à propos de son tableau le plus connu, L’Orgue, qu’un éventuel acheteur voulait lui prendre pour un client américain. Il jugeait la toile trop grande et voulait la réduire.

    Je lis un livre qu’il est trop bien ! dis-je dans un élan juvénile d’enthousiasme !
    À partir de ce portrait de deux soeurs peint par Renoir, Dominique Bona raconte toute l’époque qui baigna la naissance de l’oeuvre, le bouillonnement artistique d’où elle surgit et les destins de tous ceux qui la composèrent.
    Solidement documentée et magnifiquement écrite, cette étude se lit comme on regarde un tableau de Renoir, dans un grand bonheur.
    C’est étrange, on entend le sourire au téléphone, on le goûte dans la peinture, et le voit dans l’écriture. Dominique Bona sourit en écrivant et cela se sent, être ange avec la plume ! Son récit respire la délicatesse et l’amour de l’art.

      Renoir, Yvonne et Christine Lerolle au piano, 1897, musée de l’Orangerie Paris

    Ces deux soeurs jouant du piano sont Yvonne et Christine, les filles du peintre Henry Lerolle. Ce peintre timide et discret préférait les oeuvres des autres artistes de son entourage (c’est pourquoi sans doute il confia à Renoir le soin de peindre ses filles), et comme il avait des moyens financiers, il collectionna beaucoup de tableaux, achetant des Degas – son favori (on reconnaît ses toiles dans le portrait deux soeurs) -, Fantin-Latour, Albert Besnard, Maurice Denis, Puvis de Chavannes, Monet, Eugène Carrière, Berthe Morisot, Gauguin … Il fut l’un des premiers à acheter les sculptures de Camille Claudel. Dans son salon se réunissaient Mallarmé, Valéry, Claudel, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Francis Jammes, et on jouait Debussy au piano.

      Edgar Degas, Autoportrait avec Yvonne et Christine Lerolle, photographie, vers 1895-96, Met New York, page du musée

    Les deux soeurs ont épousé deux frères, les frères Rouart, qui, eux aussi, avaient un père peintre et collectionneur. Dans un tel creuset artistique, quels seront leurs destins ? Le passionnant livre de Dominique Bona va le révéler.

    Mes travaux de peinture murale avancent bien dans la maison, et, rompue mais satisfaite, j’ai hâte le soir de me glisser au lit et dans les années folles des Lerolle avec la palpitante histoire du tableau de Renoir !

    ☼ Avril ♪

    Avril en fleurs, en couleurs, en musique, en poésie …

    Avril de Tchaïkovsky

    Les douze mois de l’année s’enchaînent ( peuvent s’écouter sur cette page ) comme se suivent les floraisons dans le jardin

    Avril de Gérard de Nerval

        Avril

        Déjà les beaux jours, la poussière,
        Un ciel d’azur et de lumière,
        Les murs enflammés, les longs soirs ;
        Et rien de vert : à peine encore
        Un reflet rougeâtre décore
        Les grands arbres aux rameaux noirs !

        Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
        Ce n’est qu’après des jours de pluie
        Que doit surgir, en un tableau,
        Le printemps verdissant et rose,
        Comme une nymphe fraîche éclose
        Qui, souriante, sort de l’eau.

        Gérard de Nerval, Odelettes

    Avril en courant, en riant, en cueillant après la pluie

    Avril, averse, aventure, avivement de tous les tons

    Avril, April, d’où vient ton nom ?
    du grec Aphrô, dit-on
    Apocope de Aphrodite

    Ah, avril, le joli mois d’Aphrodite !

    φ Beauté animale φ

    φ Peinture et philosophie, utile et agréable … comment repeindre entièrement sa salle-de-séjour sans s’ennuyer en étant constamment au bout du rouleau ?

    Une solution : occuper les oreilles pendant que les doigts s’agitent, et choisir une oeuvre de longue écoute.
    Pelleas et Mélisande par exemple, c’est de circonstance en cette année de commémoration.
    Ou alors le coffret magique de la chaîne ARTE.

    Il est nouveau, il est époustouflant. Quinze heures de conversations philosophiques entre Raphaël Enthoven et un philosophe invité pour chacun des différents sujets traités et classés sur les six DVD par ordre alphabétique :
    φ Amitié, Amour, Angoisse, Animal, Art, Cinéma … jusqu’à Ordinaire, Pouvoir, Précarité, Technique, Théâtre, Travail, Vie φ

    Je crois que j’aurai terminé mes travaux de bricolage avant d’avoir écouté tout ce coffret, tant il est riche, instructif, et nécessite une ré-écoute de bien des sujets. Et puis caresser les murs de crème de lumière satinée au son velouté de la voix de Raphaël, bah, cela donnerait envie de repeindre toute la maison !

    J’en suis pour l’instant au chapitre concernant l’animal dans le premier DVD.
    L’animal est un pur existant. Il existe et c’est tout, et c’est déjà beaucoup. On travestit souvent l’animal par un artifice anthropomorphe, pauvre bête, ( Schopenhauer disait à son chien quand celui-ci faisait des bêtises  » mais ne fais donc pas l’homme ! ), et avec mon rouleau, j’ai l’impression inverse et zoomorphe de me transformer en Valentine la panthère !
    J’ai découvert ce livre somptueux :  » Beauté animale  » , le catalogue de l’exposition qui se tient au Grand Palais ce printemps. Je ne vais pas à Paris, mais ce merveilleux catalogue compense bien le fait de ne pas voyager, les reproductions sont magnifiques, les oeuvres présentées très bien commentées, on s’émerveille, on apprend, on savoure la beauté animale et artistique.

    Après le travail, lire avec son animal favori … Très bon week-end à tous !

        Charles Huard, Femme lisant, dessin, D.A.G. Louvre, notice

    Le vertige des Années, le Folio n° 5000 …

    De l’écrivain Arnie Ernaux j’avais lu, il y a quelques mois, le récit autobiographique et bouleversant  » L’autre fille « . J’ai eu envie de progresser dans son oeuvre et c’est une étiquette bleue qui m’a fait choisir le prochain Ernaux de mes lectures.
     » Folio n° 5000  »
    J’ai couvert mon bouquin de plastique transparent pour protéger cette banderole bénéfique, ce marqueur bleu du temps de l’imprimerie, ce numéro tout rond comme l’an deux-mille .

    Ce livre date de 2008, a reçu de nombreux prix littéraires, je ne vais pas le critiquer à mon tour, quoique … , j’ai plaisir surtout à indiquer ce qui m’a définitivement décidée à lire d’abord ce volume plutôt qu’un autre de l’auteur.

    D’un livre en librairie je ne lis pas la quatrième de couverture en général, je préfère l’incipit. Aussi feuilletai-je rapidement les pages du début pour trouver la première d’ouverture, et un nom, le nom couleur d’amarante, percuta mes prunelles en haut de la seconde page :

    cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne et qui faisait penser à Céleste Albaret telle qu’elle était apparue un soir dans une émission de Bernard Pivot

    Annie Ernaux, Les années

    Une femme sous influence, Annie Ernaux ! Cette influence-là ne peut que me faire plaisir.

    La fin du livre révèle la démarche de l’auteur, exactement comme dans Le Temps retrouvé.
     » Elle  » , la personne qui se raconte sous la troisième personne du singulier, qui apparaît au lecteur au travers d’anciennes photos, et qui, on s’en rend compte au fil de la lecture, transforme le récit en autofiction comme on dit, Elle explique dans les dernières pages, comme le narrateur de la Recherche, qu’elle veut écrire un roman, un roman des années vécues par elle et autour d’elle, un roman de la mémoire collective restituée à travers sa mémoire individuelle, dans une écriture à la recherche du temps perdu.
    Ce roman, nous venons donc de le lire. Oui, tous ceux qui ont lu la Recherche connaissent ce principe de l’écrivain concluant par la présentation de son projet, de son oeuvre en devenir, de sa vocation. Alors, par instinct, on revient à la première page !

    Mais Annie Ernaux ne s’est pas longtemps couchée de bonne heure.
     » Toutes les images disparaîtront.  » , par cette courte et implacable phrase commence le récit des années 1940 à nos jours.
    Description incroyablement bien documentée, pas un fait historique, une phrase ou un slogan célèbre, une marque, une invention, une idée, une chanson, une image marquantes n’ont été oubliés pour retracer dans une précision chirurgicale l’anatomie de nos sept dernières décennies vues sous l’angle social.

    C’est captivant et glacial à la fois. Cela se lit vite, en pente glissante dans un vertige à l’image de notre société tourbillonnante.
    La narratrice est totalement désenchantée, ne connaît pas le mot bonheur. Comme si les années passaient pour elle de désillusions en regrets. Toutes les images disparaissent pour elle, et elle s’éloigne alors à des années-lumière de Proust chez qui le lecteur se nourrit d’un profond bonheur rose au fil des pages.
    La couleur de ce récit, Les années, serait bleu glacier, ou blanc fatal.

    Annie Ernaux écrit si bien que je me suis procuré le recueil de ses oeuvres aux éditions Quarto !

    Entre les elfes et les aulnes

    La poésie des arbres peut entraîner vers des contrées fantastiques, en pleine féérie.
    Dans ce petit recueil, Elégie de Marienbad de Goethe, édition bilingue Poésie/Gallimard, se trouve  » Le roi des aulnes « , un célèbre poème qui conte l’histoire fantastique d’un père et son enfant traversant la forêt pendant une nuit d’orage.

    Les versions allemande et française se lisent ici.
    Le roi des aulnes est une créature née de l’imaginaire nordique mêlant le règne végétal, humain, atmosphérique.

        Karl Blechen, Paysage rocheux avec un moine, vers 1826, Nationalgalerie Berlin

    L’aulne est un arbre assez ordinaire, plutôt sympathique avec ses pampilles, ses pompons et ses petites feuilles en forme de coeur, poussant au bord des rivières, en terrain humide, sa taille reste moyenne, mais plaçons-le dans une nuit de tempête, et ses branches tourbillonnantes deviennent terrifiantes.

    Pourquoi cet arbre si simple a-t-il engendré une créature maléfique ?
    L’origine lointaine de la légende serait une confusion de mots, mélange entre elfe et aulne, Erle et Elfe en allemand, la figure féérique croisant la silhouette de l’arbre, les bras de l’elfe s’enchevêtrant dans les branches de l’aulne !

        Moritz von Schwind, Danse elfique dans le bocage d’aulnes, vers 1860, Schack-galerie Munich, notice

    Fin tragique du poème de Goethe :

      Mein Vater, mein Vater, jetzt fasst er mich an,
      Erlkönig hat mir ein Leids getan. –

      Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind,
      Er hält in Armen das ächzende Kind,
      Erreicht den Hof mit Mühe und Not,
      In seinen Armen das Kind war tot.

      Mon père, mon père, maintenant il m’empoigne !
      Le Roi des Aulnes m’a fait mal ! »

      Le père frissonne d’horreur, il galope à vive allure,
      Il tient dans ses bras l’enfant gémissant,
      Il arrive à grand-peine à son port ;
      Dans ses bras l’enfant était mort.

    L’accent tonique des mots allemands permet d’imiter le galop du cheval, les coups de l’orage, et pour ajouter du lyrisme, la musique de Schubert :


    Dietrich Fischer-Dieskau – Schubert – Erlkönig par medicitv

      Karl Blechen, Col de montagne en hiver, 1825, Nationalgalerie Berlin

    Cette balade en forêt mène de ballade en ballade, d’élégie en fairy tale, le poète Leconte de Lisle a écrit une version très proche du Roi des Aulnes de Goethe, intitulée  » Les Elfes « , poème inscrit dans le recueil Poèmes barbares de 1889 :

        Couronnés de thym et de marjolaine,
        Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

        la suite du poème se lit sur cette page.



      Richard Doyle
      , « Under the dock leaves », 1878, aquarelle, British Museum Londres, page du musée
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