Chopin, sourire du regret et larmes de l’espoir

Chopin

Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots
Qu’un vol de papillons sans se poser traverse
Jouant sur la tristesse ou dansant sur les flots.
Rêve, aime, souffre, crie, apaise, charme ou berce,
Toujours tu fais courir entre chaque douleur
L’oubli vertigineux et doux de ton caprice
Comme les papillons volent de fleur en fleur;

De ton chagrin alors ta joie est la complice:
L’ardeur du tourbillon accroît la soif des pleurs.
De la lune et des eaux pâle et doux camarade,
Prince du désespoir ou grand seigneur trahi,
Tu t’exaltes encore, plus beau d’être pâli,
Du soleil inondant ta chambre de malade
Qui pleure à lui sourire et souffre de le voir…
Sourire du regret et larmes de l’Espoir!

Marcel Proust, 1896, Les plaisirs et les jours

Ecoutons un (très beau) morceau de Chopin pour faire plaisir à la marquise de Cambremer !


Chopin, adagio du Concerto n°2 par jolicrasseux

Elle est pittoresque et délicieuse, cette madame de Cambremer douairière, plus sympathique que sa belle- fille, la jeune et snob madame de Cambremer-Legrandin. Madame de Cambremer,  » la dernière élève vivante de Chopin « , vénère son maître, mais hélas, celui-ci fut passé de mode pendant un certain temps, et ce désintérêt général la relégua parmi les vieux-jeux dont on se moque aisément. Sa belle-fille, plus jeune et branchée, elle, raffole de Debussy.

Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d’allusion au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Un amour de Swann

Ce passage se situe au début d’A la recherche du temps perdu, lors d’une soirée chez madame de Saint-Euverte. C’était au temps où Swann n’avait pas encore épousé Odette, où Chopin était encore joué dans les salons, où le narrateur n’était qu’un petit garçon, et où la jeune bru de madame de Cambremer se sentait surtout wagnérienne et méprisait le délicat Chopin.

Et puis le temps passe, la moustache de la vieille madame de Cambremer s’épaissit et recueille toujours son abondante salive. Sa secrète nostalgie de Chopin ne faiblit pas, mais sa belle-fille ne se gêne pas pour la critiquer. Celle-ci ne jure plus que par Debussy. Or, le narrateur, maintenant jeune-homme cultivé, lui explique que Debussy doit beaucoup à Chopin, c’était son musicien préféré, et que grâce à lui, le maître polonais revient justement en grâce. La jeune Cambremer, plus si jeune que ça et peu au courant des dernières tendances, va devoir réviser son jugement et en attendant, madame mère est enchantée d’entendre du bien de Chopin !

Quant à la douairière, je crus qu’elle allait poser sur ma joue ses lèvres moustachues. « Comment, vous aimez Chopin ? Il aime Chopin, il aime Chopin », s’écria-t-elle dans un nasonnement passionné ; elle aurait dit : « Comment, vous connaissez aussi Mme de Franquetot ? » avec cette différence que mes relations avec Mme de Franquetot lui eussent été profondément indifférentes, tandis que ma connaissance de Chopin la jeta dans une sorte de délire artistique. L’hyper-sécrétion salivaire ne suffit plus. N’ayant même pas essayé de comprendre le rôle de Debussy dans la réinvention de Chopin, elle sentit seulement que mon jugement était favorable. L’enthousiasme musical la saisit. « Élodie ! Élodie ! il aime Chopin » ; ses seins se soulevèrent et elle battit l’air de ses bras. « Ah ! j’avais bien senti que vous étiez musicien, s’écria-t-elle. Je comprends, hhartiste comme vous êtes, que vous aimiez cela. C’est si beau ! »

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe II, chapitre II

Cette peinture des goûts musicaux qui se font et se défont dans les salons est désopilante !
Les photos de papillons proviennent du site anglais du National Trust, à regarder ici.
On y trouve des animaux en peinture ou en photo, tout à fait admirables.

Le temps du Carnaval : Binche

Le carnaval de Binche en Belgique existe depuis toujours, et ce toujours semble remonter au 14ème siècle.

Une émission particulièrement plaisante pour qui s’intéresse au carnaval était diffusée ce matin sur France-culture, et on peut l’écouter sur cette page

Un diaporama présente aussi de belles photos.

Au moment de la Révolution, vers 1794, le port du masque ( de cire aux lunettes vertes ) a été interdit pendant le carnaval. Des Binchois se sont insurgés contre cette interdiction et sont devenus les gilles, les récalcitrants.

le Gille :

Un bonhomme bourré de paille
Une large collerette de dentelle
Des sabots
Une ceinture de grelots
Une coiffe en plumes d’autruche
Un panier d’oranges
Un petit fagot de branches

Les règles à suivre pour être gille de Binche sont très strictes.

Le nom Gille vient du théâtre populaire, est inspiré par la commedia dell’arte, serait le nom du bouffon. A vrai dire on ne connaît pas exactement l’origine de ce gille coiffé de plumes. Une origine Inca peut-être.

Les sabots martèlent les pavés des rues de Binche dans l’idée de faire résonner le sol pour chasser l’hiver, et le fagot de branches sèches représente la mort de l’hiver, tambours et sonnailles le font fuir. Les oranges apportent le luxe et la prospérité, les gilles les distribuent à la population.

La fête a lieu le jour du mardi-gras. Avec cette tradition toujours aussi vivante depuis le moyen-âge, le temps suspend son vol !

Le déjeuner était pour tout le monde une heure plus tôt

      Pierre Bonnard, La salle à manger, 1930-31, MoMA New York, notice
      des explications audio peuvent être écoutées en anglais ici

Le passage à l’heure d’été, depuis son instauration en 1976, ne rompt plus le train-train de nos habitudes, ayant créé une habitude annuelle, saisonnière, et même si on le critique toujours – il faut bien garder l’habitude de se plaindre – on attend gaiement ce jour où il faudra avancer les aiguilles de nos pendules, ce petit bond en avant marquant le pas vers la belle saison.

Néanmoins, l’heure d’été bouscule toujours la cuisinière !
Non, il est déjà midi ! Je n’ai encore rien mis dans le four ! C’est chaque année le même affolement, je ne parviens pas à me mettre dans le rythme estival. Mais c’est dimanche après tout !

    null

    Edouard Vuillard, Nature morte à la salade, 1887-1888, musée d’Orsay, notice

Cette heure avancée du repas de midi me rappelle le déjeuner du samedi à Combray.
Chez Tante Léonie, selon une coutume inébranlable, le déjeuner était pour tout le monde une heure plus tôt le samedi. La raison venait du fait que la cuisinière, Françoise, devait se rendre au marché de Roussainville-le-Pin le samedi après-midi et donc devait quitter son fourneau plus tôt. (J’ai appris que l’auteur lui-même, Proust, avait une autre raison personnelle pour avancer ce repas du samedi dans son roman. )

Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs au samedi , pour nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique. Au moment où d’habitude on a encore une heure à vivre avant la détente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité.

M. Proust, Du côté de chez Swann, Combray

Ce changement d’heure hebdomadaire provoquait des blagues et des fous rires dans la maisonnée de Combray, car certains oubliaient que c’était samedi, et on se promettait de monter raconter cet oubli à la tante Léonie alitée pour égayer sa journée.

    null

    Henri Matisse, La desserte, 1897, collection particulière

C’est amusant de lire dans ce joyeux passage d’A la recherche du temps perdu comme cet avancement d’une heure chaque samedi ressemble à notre heure d’été actuelle dans le décalage, pas seulement horaire, qu’il provoque.

Le visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c’était samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade, disait : « Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l’habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c’est samedi ! »

M. Proust, Du côté de chez Swann, Combray

Le jour où sonne l’heure d’été dans nos villes et villages, nous sommes parfois étonnés de ne rencontrer personne dans les rues du dimanche matin, il n’y a pas encore de queue chez le boulanger, pourtant le soleil brille et flâne depuis longtemps dans le ciel. Alors on lève le nez vers l’horloge du clocher qui semble nous dire du coin de son cadran : vous savez bien que c’est l’heure d’été 😉 !

Monologue du monochrome

Une monographie au sujet des monochromes d’Yves Klein serait polychrome.
L’art abstrait ne me plaît guère et pourtant m’inspire … cette réflexion bizarre !

J’ai découvert cette page du site de la RMN, clic ici , qui rassemble en un seul coup d’oeil les divers monochromes d’Yves Klein. L’effet de juxtaposition est intéressant !

Dans ses recherches au coeur de la couleur pure, le peintre tient un monologue intérieur entre son art et la philosophie. J’ose dire que cela relève de la métaphysique des tubes !
C’est surtout avec la couleur bleue qu’Yves Klein s’est fait connaître du grand public, il a déposé en quelque sorte la marque de son bleu absolu, le  » IKB « , International Klein Blue.

Si les natures mortes hollandaises peuvent me rendre volubile, ces monochromes me laissent muette, je n’en dirai aucun mal, je comprends qu’on les aime parce qu’elles ont un caractère bien affirmé, mais, même si Swann que j’aime tant épousa tout de même son Odette, je n’irai pas jusqu’à placer chez moi ces oeuvres d’art qui ne sont pas mon genre !

Je repense à ce livre que j’ai lu l’été dernier et qui m’a fait rire :

      Petites chansons d’un vieux merle moqueur de Philippe de Baleine, éditions de Fallois

Philippe de Baleine est un vieux croûton ( c’est lui qui le dit ) ronchon, et il balance dans ce recueil toutes ses réflexions de pépé nostalgique sur les travers de nos contemporains. Le ton farceur de l’ouvrage fait tout pardonner à ce râleur professionnel !

Il n’aime pas l’art contemporain et cite une anecdote amusante :

     » Le 14 octobre 1883, Alphonse Allais avait exposé à la galerie Vivienne à Paris, une grande feuille blanche avec cette légende : Première communion d’une jeune fille chlorotique par temps de neige. « 

Les défenseurs de l’art abstrait diront que c’est une monomanie chez ses détracteurs de toujours vouloir donner un titre rationnel à une oeuvre. De contempteurs devenons simplement contemplateurs !

Bon bref, bon week-end à vous, chers contemporains 🙂 !

Dansons la capucine avec Matisse

Matisse, paires et séries , l’exposition au Centre Pompidou en ce printemps 2012 ( présentée dans ce dossier ) double l’envie de découvrir encore et encore les oeuvres du peintre.

Les couleurs de Matisse font chanter le printemps, baignent les yeux de la lumière nouvelle des beaux jours, et de plus, c’est un aspect particulier de son travail qui nous est dévoilé cette année. Dès le début de sa carrière, Matisse a effectué des doubles de ses tableaux, dans le même format, le même sujet étant traité différemment, approfondi ou approché sous un autre éclairage.

Je ne vais pas hélas à Paris mais j’ai trouvé le catalogue à la librairie, il existe sous deux versions, la plus complète et bien coûteuse (42€), et un fascicule, ma foi fort bien fait à 8,90€ et suffisant !

      Henri Matisse, Nature morte aux oranges, 18998-1899, Mildred Lane Kemper Art Museum Washington University in Saint Louis, notice

      Henri Matisse, Nature morte aux pommes et oranges, 1898-1899, Museum of Art Baltimore

Il semblerait que Matisse ait commencé par le tableau inachevé, puis ait recommencé et abouti ses recherches de lumière.
Natures mortes, portraits, paysages, décors, vêtements … les études de ces divers sujets vont souvent par paires ou séries multiples toutes aussi riches les unes que les autres.
Pour fêter le printemps, je me plais à citer cette paire de capucines à la danse, tableau dans l’atelier, tableau dans un tableau, mise en abîme désaltérante après l’hiver ! Une exposition à ne pas manquer si l’on est parisien !

      Henri Matisse, Capucines à la danse (I), 1912, Met New York, notice

      Henri Matisse, Capucines à la danse (II), 1912, Musée Pouchkine, notice

Des astres, des espoirs, des enchantements

      Ruines du coeur

      Mon coeur était jadis comme un palais romain,
      Tout construit de granits choisis, de marbres rares.
      Bientôt les passions, comme un flot de barbares,
      L’envahirent, la hache ou la torche à la main.

      Ce fut une ruine alors. Nul bruit humain.
      Vipères et hiboux. Terrains de fleurs avares.
      Partout gisaient, brisés, porphyres et carrares ;
      Et les ronces avaient effacé le chemin.

      Je suis resté longtemps, seul, devant mon désastre.
      Des midis sans soleil, des minuits sans un astre,
      Passèrent, et j’ai, là, vécu d’horribles jours ;

      Mais tu parus enfin, blanche dans la lumière,
      Et, bravement, afin de loger nos amours,
      Des débris du palais j’ai bâti ma chaumière.

    François Coppée (1842-1908) , recueil L’arrière-saison

Ce poème de Coppée met en lumière la racine du mot désastre, le mot vient de l’italien  » disastro  » signifiant  » le mauvais astre  » et par conséquent l’évènement funeste.
Le mot italien  » disastrato  » désigne en astrologie celui qui est né sous une mauvaise étoile.
En français le mot pour désigner celui qui est né sous une mauvaise étoile était malotru, qui viendrait du latin  » male astrucus  » =  » né sous une mauvaise étoile « .
Aujourd’hui, le malotru désigne plus précisément une personne grossière, mal élevée, et en tous cas mal placée sous les astres, car mal lunée !

Pour illustrer le poème, le peintre norvégien Johan Christian Dahl ( 1788-1857 ) m’a semblé le bienvenu pour ses ciels étoilés, ses nuages tourmentés et ses lunes mélancoliques.
Il représente l’âge d’or de la peinture norvégienne et fut l’un des fondateurs du musée national des beaux arts d’Oslo.
Il voyagea en Europe et devint l’ami de Caspar David Friedrich à Dresde, ce qui n’étonne pas, on retrouve chez les deux peintres les mêmes clairs de lune.

C’est le printemps aujourd’hui, puisse-t-il être placé sous une bonne étoile, car cette fin d’hiver fut marquée hélas par de bien noirs évènements.

Tableaux de Johan Christian Dahl :
– Etude de nuage et paysage au clair de lune, 1822, MFA San Francisco , notice

– Matin après une nuit de tempête, 1819, Neue Pinakothek Munich, notice

– Paysage, 1842, Nasjonalmuseet Oslo, notice ( clic 1 )

– Le port de Copenhague au clair de lune, Kunsthalle Kiel, notice

– Vue de Vaekero, 1827, NG Washington, notice

– Clair de lune, musée municipal de Zwickau, notice

– Paysage norvégien avec un arc-en-ciel, 1848, SMK Copenhaguenotice

– Etude de nuages au dessus de la tour du château de Dresde, vers 1825, NG Berlin

La drache

      La drache

      Le flot montant amène une drache inconnue
      d’où viennent d’où viennent ces débris mouvants
      j’y reconnais les trous de ma mémoire perdue
      les morceaux musternés de souvenirs latents
      un peu de mon histoire beaucoup de mes angoisses
      rêves intermittents petits espoirs brisés
      des siestes fragmentées des lambeaux de paresse
      des gestes dessaisis des mouvements cassés
      tout cela se dépose en geignant sur la grève
      et tandis que la mer retourne en ses cavernes
      le soleil et la pluie triturent les épaves
      pour effacer enfin les rebuts taciturnes

      Raymond Queneau, recueil Fendre les flots

La pluie est venue, elle est repartie, laissant le jardin riant à travers ses bonnes larmes. Averses réconfortantes repoussant la crainte d’une sècheresse destructrice. Une bonne drache qui mouille et requinque !
J’aime beaucoup ce poème de Queneau qui emploie un mot quasi inconnu en dehors du Nord de la France et de la Belgique. La drache, c’est la pluie qui tape, trempe et détrempe, le mot vient du néerlandais  » dras  » = marécage.
Mais je ne connais pas le mot  » musterné « , viendrait-il de l’anglais must = moisissure ?

Les tableaux sont peints par John Constable et sont conservés à la Royal Academy of Arts de Londres. On trouve leurs notices sur cette page

Dans le miroir de Berthe Morisot

      Berthe Morisot, La psyché, 1876, musée Thyssen-Bornemisza Madrid, page du musée

Il y a quelques jours, j’évoquai l’exposition Berthe Morisot au musée Marmottan (revoir ici), et en attendant de la visiter, ou au moins de m’en procurer le catalogue, je contemple virtuellement ses oeuvres dans les musées.

Berthe Morisot fait entrer la lumière à flots dans nos têtes encore engourdies par l’hiver.
Le site du musée de Madrid permet de promener son regard sur la toile, le régal des yeux est assuré.

Rarement blanche mousseline est aussi radieuse !

Le soleil éclabousse la fenêtre de son lait généreux, pénètre dans la chambre par tous les interstices, ricoche sur le canapé en pétales nacrés, inonde la pièce comme un apprenti sorcier qui n’est plus maître de son balai.

Le tissu rapidement brossé paraît vivant sous l’effeuillaison de la lumière, d’un style étonnement clair, novateur, rompant avec la décoration sombre et chargée des demeures de vieilles dames de province.

Berthe Morisot fait chanter le printemps et nous donne envie de coudre de nouveaux rideaux, plus clairs, plus légers, plus champêtres.
Elle a l’art de faire vibrer le blanc dans toute sa pureté, sa gaieté juvénile, en le posant sur des gris légers.

Dans une autre scène de toilette, le miroir répète les petites touches florales. C’est délicieux, c’est le sourire du printemps, et je l’adresse tout particulièrement à Broutille 🙂 !

    Berthe Morisot, Femme à sa toilette, vers 1875-1880, AIC Chicago, notice

Les dessous chic de la poupée Françoise

Les femmes au foyer souvent aiment les patrons, bien qu’elles soient le seul maître de leur travail, ces patrons représentant la base de la CGC, configuration générale de la couture. Et leur joie est parfois immense quand elles découvrent le patron encore logé au centre d’anciennes revues de Modes&Travaux !

Il y avait, il y a encore mais en moins charmante, dans le mensuel Modes&Travaux, la page des petites filles, c’est à dire, dans les années cinquante, la page de la poupée Françoise, et les abonnées pouvaient recevoir le patron du mois comprenant une tenue pour adulte, une pour enfant et une tenue de poupée.

Quand mes filles étaient petites, je leur confectionnais et tricotais des vêtements et j’étais abonnée à Modes&Travaux+Patrons, j’ai conservé tous les numéros pendant plus de dix ans, et puis un jour, j’ai déménagé, j’ai tout donné à Emmaüs. Je ne jouais pas à la poupée à l’époque, celles de mes filles étaient plus corpulentes que Françoise. Maintenant je regrette mes petits patrons !
Mais si une maman a trouvé son bonheur en chinant à Emmaüs, c’est le principal !

Pour les petites filles, aujourd’hui quinqua, qui souhaitent habiller leur Françoise, je propose le patron de ses sous-vêtements. C’est très important pour une poupée de bonne famille d’avoir une culotte, et de ne pas apparaître comme les demoiselles des couvertures illustrées par Georges Léonnec !

A vrai dire, j’ai encore un certain nombre de poupettes à la Léonnec dans mes étagères et je dois coudre quelques culottes en série … voici en image comment les tailler :

Respecter la forme mais suivre les mesures de sa propre poupée.

Le tissu de la culotte se coupe en un seul morceau.

La combinaison est vraiment une pièce qui n’existe plus, plus personne n’en porte, pas même les poupées, raison de plus de les faire revivre sur les petites cuisses fuselées en plastique ou caoutchouc.

Les dessous chic, c’est le talent de nos aiguilles qui transperce notre coeur de petite fille ( les vraies paroles sont ici et la chanson s’écoute .)

Ce  » supplément-patron  » provient du numéro 603 de Modes&Travaux en Mars 1951.

C’était l’art de faire un chef d’Etat

Le Congrès va se réunir à Versailles pour l’élection du président de la République. Comment va se passer ce grand épisode de notre vie politique ?
Le grand jour est arrivé. La veille, à l’aube, le Palais Bourbon, où siège la Chambre des députés, le Luxembourg, où siège le Sénat, ont présenté le plus animé des spectacles. Les groupes de toute nuance se sont réunis pour choisir leur candidat et le faire acclamer dans une réunion plénière.
Maintenant il faut partir pour Versailles.

C’est de la gare Saint Lazare que partent les congressistes. A onze heures cinquante cinq le train parlementaire. A midi le train diplomatique et gouvernemental. Les abords de la gare sont assiégés de badauds qui veulent voir partir les députés. Ils leur tendent des bouquets de violettes dans l’espoir d’avoir « touché » le futur président.

Dans les cafés voisins on parie sur les candidats comme à Chantilly le jour d’un Grand Prix.

A Versailles les ouvriers travaillent sans relâche dans la salle du Congrès, la galerie des Tombeaux, les appartements réservés au président du Sénat, président de droit de l’Assemblée nationale.
Dans le tapage des coups de marteau, tapissiers, menuisiers, frotteurs vont et viennent, drapant la tribune, clouant, astiquant.

Le déjeuner du Congrès à Versailles est invariable : Saucisson, roastbeaf, pommes de terre, dessert et café : cinq francs. Mais certains votants et candidats vont parfois se taper la cloche aux Réservoirs.

Le vote se fait selon les règles du scrutin à la tribune par appel nominal. Une lettre est tirée au sort pour inaugurer le vote. Chaque votant reçoit une boule de buis. Il met son bulletin dans l’urne et remet sa boule dans une corbeille. Il devra y avoir autant de bulletins que de boules.

591 députés, 300 sénateurs.
 » Silence, Silence !  » Le président du congrès va procéder au scrutin nominal. Interminable défilé de 891 votants !
Pendant que se déroule le vote, ceux qui ont voté vont attendre et discuter dans la galerie des Tombeaux, long couloir aux statues, sorte de salle des pas perdus.

On va se détendre dans la cour et les pronostics vont leur train.

Et enfin le moment solennel approche, les scrutateurs ont fini de dépouiller, la proclamation va retentir.

La phrase sacramentelle tombe des lèvres du président du Congrès :

       » J’ai l’honneur de faire connaître à l’Assemblée nationale le résultat du dépouillement du scrutin pour l’élection du président de la République .
      Monsieur
      – ici le nom du vainqueur – ayant obtenu la majorité des suffrages exprimés, est proclamé Président de la République pour sept années . »

Dans la cour d’honneur du palais de Versailles, les trompettes sonnent, les commandements retentissent, les tambours battent aux champs, le spectacle est impressionnant.

Maintenant c’est le retour à Paris, le landau attend dans la cour d’honneur pour transporter le nouveau président à l’Elysée.

Ci-dessus la carte de presse du journaliste de  » Lectures pour Tous  » grâce auquel j’ai pu résumer rapidement la journée de l’élection présidentielle.
L’année ?
1906.
Le président élu fut en ce jour du 18 janvier 1906 monsieur Armand Fallières.

Le suffrage universel direct pour l’élection présidentielle fut instauré en 1962.

Comme j’aime bibeloter dans les choses du vieux temps, j’ai acheté pour rien du tout il y a quelques années cette reliure du journal  » Lectures pour Tous  » . Je trouvais amusant de découvrir l’actualité illustrée d’avant la première guerre mondiale, et mon volume redoubla de volume dans mon estime le jour où je lus «  Le Temps retrouvé «  de Marcel Proust.
Françoise regardait dans les  » Lectures pour Tous  » , que lui tendait le directeur du Grand Hôtel , les photographies des familles princières d’Europe, et en particulier celles de Guillaume et de sa Guillaumesse.
Je suis déçue, il n’y a point de photos de la Guillaumesse dans l’année 1906, mais il y a Wilhelmine de Hollande et son Wilhelmin, ainsi que Haakon de Norvège montré sans son épouse et avec son fils Olaf.
Imaginons Françoise découvrant plus tard la photo du roi Olaf et son olafesse !!

css.php