Sainte Anne la gracieuse

    Léonard de Vinci, La Vierge à l’Enfant avec Sainte Anne, Louvre, notice

Ce tableau de Léonard est entre les mains des restaurateurs depuis bientôt deux ans , et devrait retrouver le public au Louvre dans un mois. Nous allons découvrir, car nous, générations du XXème siècle, ne les avons jamais connus, les couleurs initiales, la fraîcheur des visages, les détails insoupçonnés …

Nous ne passerons plus comme des zombies dans la Grande Galerie devant cette oeuvre en étant à la recherche de l’Autre Oeuvre, La Joconde, nous prendrons enfin le temps de nous arrêter devant la Vierge et Sainte Anne, et nous estimerons qu’elle vaut autant le détour que Mona Lisa, et même un peu plus !

Pour l’instant il faut nous contenter des photos actuelles, le site web du musée nous proposera certainement le tableau dans son nouvel éclat au printemps prochain.

J’ai hâte d’aller revoir le Louvre que je n’ai pas visité depuis un an, ce manque me pèse, et en attendant de retrouver le tableau de Léonard, c’est sur la figure de Sainte Anne que je désire porter un regard aujourd’hui. On a dit beaucoup de choses à propos de cette oeuvre, même Freud a donné sa version psychanalytique, mais on a peu parlé de Sainte Anne, la mère de la Vierge.

Le plus étonnant dans la représentation de Léonard de Vinci est la jeunesse des visages. J’espère que la récente restauration rendra le visage de Sainte Anne encore plus gracieux. Le prénom de Anne veut dire en effet  » grâce  » en hébreu. Sainte Anne est la grâce personnifiée.

Sainte Anne est la patronne des Bretons et aussi des sages-femmes, elle est la sainte implorée par les couples qui ont des difficultés à procréer. Sainte Anne, mariée à Joachim, fut stérile pendant vingt ans. Joachim, accablé de ne pas avoir d’enfant, partit jeûner quarante jours dans le désert, et à son retour, sa femme devint enceinte, et elle mit au monde Marie.
Quand Marie devint mère à son tour, Sainte Anne était donc âgée, mais Léonard préserva la gracieuse jeunesse de son visage.

La Vierge est assise sur les genoux de sa mère, en souvenir de sa jeunesse, car Marie apprit à lire avec sa mère. Cette représentation de la Vierge dans les bras de Sainte Anne se rencontre dans d’autres oeuvres et je pense par exemple à cette statue que j’ai eu le plaisir d’admirer en Belgique :

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dans l’abbaye de Stavelot, revoir cette page.

Cette représentation montre que l’éducation des enfants était la charge des femmes, et les filles restaient plus longtemps que les garçons entre les mains de leur mère. Les garçons quittaient le giron maternel à l’âge de sept ans, les filles continuaient de lire avec leur mère. C’est peut-être pourquoi encore aujourd’hui, les filles lisent plus de romans que les garçons !
Dans le tableau de Léonard, la Vierge laisse l’Enfant Jésus descendre de ses genoux et partir avec l’agneau. C’est bien sûr une préfiguration de la vie de Jésus, mais cela montre aussi que sa mère termine son temps d’éducation maternelle. En revanche Marie reste liée à sa propre mère. Leurs deux beaux visages souriants méritent aussi notre regard attendri, il n’y a pas que Mona Lisa dans ce Louvre !

Un prénom de roman : Charlotte

      J. H. W. Tischbein, Johann Wolfgang Goethe à la fenêtre dans son appartement de Rome, 1787, page du musée

Charlotte est la version française de Lotte (prononcer le e final) responsable des «  Souffrances du jeune Werther « , roman de Goethe.

Oeuvre de jeunesse et de génie, parue en 1774. Goethe, né en 1749, avait vingt-cinq ans quand il écrivit ce premier roman. Coup de maître, l’oeuvre remporta un succès immédiat et retentissant en Europe.

Roman en partie autobiographique, les souffrances du jeune Werther furent un peu celles du jeune Goethe, l’écrivain ne mettra heureusement pas fin à ses jours comme son héros. Dans le dessin ci-dessus on l’aperçoit de dos, et, en pensant à Werther, on imagine la redingote bleue avec un gilet jaune, la tenue favorite de Werther qui le suivra dans la tombe.

null La silhouette fragile du jeune-homme rêvant à la fenêtre rappelle celle du peintre Friedrich qu’on voit ici de dos.


      Illustration de  » Les souffrances du jeune Werther « 

Goethe est le premier romantique. Rendons-nous compte, son Werther date de 1774, alors que se développent en Europe l’Aufklärung, Les Lumières, l’Enlightenment, courant de pensée rationnelle. Dans le coeur du pauvre Werther c’est un Sturm force 10 qui bouillonne, un Drang irrépressible ravage sa tête, ce personnage torturé d’irrationalité fait naître le mouvement Sturm und Drang en Allemagne ( tempête et élan ) et de là partira le Romantisme.

 » Les souffrances du jeune Werther  » est un Briefroman, un roman épistolaire comme ceux de son époque, La nouvelle Héloïse de Rousseau ou Les liaisons dangereuses de Laclos, mais seules les lettres de Werther sont données à lire, on ne connaît pas les réponses de son correspondant et ami Wilhelm. Werther lui raconte ses tourments amoureux.

Résumé en quelques maux :

A la campagne, dans une belle nature chère à Goethe, Charlotte apparaît un jour à Werther entourée de jeunes enfants. Ce sont ses six petits frères et soeurs, Charlotte est chargée de leur éducation depuis la mort de leur mère. Elle porte une robe blanche et un noeud rose sur sa poitrine, et c’est le coup de foudre pour Werther !
Mais  » Mamsell Lotte  » est fiancée à Albert.
Mais Lotte se marie.
L’amour de Werther est sans espoir.


    Illustration des Souffrances du jeune Werther, Werther, Lotte et sa fratrie.

Passion-souffrance. En allemand, la passion découle de la souffrance : Leiden = souffrance, Leidenschaft = passion.
Si encore Charlotte était promise à un homme qu’elle n’aime pas comme cela était courant, si au moins son Albert était un type désagréable … mais pas du tout, Albert est un gentil garçon et il rend sa Lottchen heureuse.
L’amour de Werther est réellement sans issue, mais il devient de plus en plus passionné, de plus en plus douloureux.
Werther pense à mourir. A la fin du roman, on devine combien sa douleur doit augmenter car, par de simples regards, sans un mot, Lotte lui fait comprendre qu’elle n’était pas insensible à son amour, mais le destin avait voulu pour elle une autre vie.
Werther sera enterré avec, au fond de la poche de sa veste bleue, le noeud rose, que Lotte lui avait offert le jour de son anniversaire, le 28 août, le même jour que celui de Goethe lui-même.

    Wilhelm Amberg, Lecture des Soufrances du jeune Werther, 1870, Nationalgalerie Berlin

Ah , soupirs, il y a de quoi enflammer toute l’Europe en effet !
Ce court roman sera qualifié oeuvre de sentimentalisme, Empfindsamkeit.
On découvre dans la version originale la richesse du vocabulaire dans le domaine des sentiments, et la variété de mots issus de  » Empfindung  » : sensation, sensibilité.
Empfindlichkeit : susceptibilité
Marcel Proust avait signalé, dans La Prisonnière , la différence entre Empfindung et Empfindelei : sensiblerie.

Ah, Goethe ou la couleur des sentiments !
Il avait dessiné un cercle chromatique en faisant correspondre les couleurs et les états d’esprit. Il classait les sentiments en deux catégories de tons, les tons clairs et chauds pour le courage, l’intelligence, la bonté … et les tons obscurs et froids pour l’imagination, la sensibilité … Explications sur cette page.

Ma Lottchen porte un noeud rose bien sûr !
Et si on a envie de délicieusement souffrir avec Werther, on peut prendre le temps d’écouter cette excellente émission de France-Inter sur cette page.

Le calme chardonneret

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      Carel Fabritius, Le chardonneret, 1654, Mauritshuis La Haye, page du musée

Le chardonneret est une espèce protégée, il est maintenant illégal de le tenir prisonnier. Framboise présente cet adorable oiseau sur cette page gazouillante .
Framboise a photographié ces oiseaux en groupe, et j’ai remarqué aussi dans mon jardin que le chardonneret s’accompagne souvent de cinq ou six congénères, pour le plus grand plaisir des yeux.

    Beatrix Whistler, Un chardonneret sur une branche de cerisier, vers 1881, Hunterian museum Glasgow, notice

Beatrix est l’épouse de James Whistler, j’avais déjà présenté ses études d’oiseaux il a quelques années, et ses chardonnerets sont délicieux.

Durant les siècles passés, le chardonneret était un oiseau domestique ( je ne sais pas si on peut le dire comme ça ) et on lui liait un fil à la patte ou on le mettait en cage. Pour la beauté de son chant ? Ou de son plumage ?

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    Beatrix Whistler, Deux chardonnerets, Hunterian museum Glasgow, notice

Dans  » Madame Bovary  » de Flaubert, on fait connaissance de monsieur Homais, le pharmacien, en compagnie d’un chardonneret. Celui-ci est allé se distraire à l’auberge du Lion d’Or en face de chez lui. Extrait :

      Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite vérole et coiffé d’un bonnet de velours à gland d’or, se chauffait le dos contre la cheminée. Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de lui-même, et il avait l’air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tête dans une cage d’osier : c’était le pharmacien.
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      Beatrix Whistler, Deux chardonnerets, vers 1881, Hunterian museum Glasgow, notice

Le chardonneret figure dans de nombreuses représentations de la Vierge et l’Enfant, car il préfigure la Passion. Cet oiseau se nourrit de graines de chardon, son nom vient de celui de cette plante, et les épines du chardon symbolisent celles de la couronne du Christ pendant sa passion.

Il est un autre chardonneret dans la peinture que j’aime beaucoup, c’est celui peint par Jérôme Bosch :

    Jérôme Bosch, Le jardin des délices terrestres, détail du panneau central, vers 1500-1505, musée du Prado Madrid, page du musée

Le site du musée permet de zoomer et d’admirer les détails foisonnants. Le petit oiseau de la nature ( si calme dans sa cage habituellement ) est plus grand que le couple se baignant nu dans la mare, l’étang de la luxure. L’oiseau tient une baie ( fruit de la ronce piquante ) que d’autres humains happent comme s’ils étaient eux-mêmes des passereaux.
Dans ce paradis terrestre où les mortels se vautrent dans les plaisirs, tout se déforme, sort de la norme, s’inverse et se corrompt. Bosch prévient que ce monde artificiel n’est pas loin de celui de l’Enfer.

Avec ce chardonneret qui ne pique pas mais picore, je souhaite un bon week-end à tous 🙂 !

Ce long périple de Charles Juliet

Charles Juliet est un écrivain rare, rare dans les médias, rare pour l’originalité et la qualité de son écriture.
Depuis six ans ou sept ans que je le lis ( revoir ici et ), je ne l’avais jamais vu à la télévision, nous avons pu faire sa connaissance la semaine dernière dans l’émission  » La grande librairie  » .
J’ai eu le plaisir de découvrir son regard très doux, sa souriante discrétion, sa sensibilité. Je ne fus pas déçue, il ressemble à ses livres, simple, authentique, ému et en retrait.

J’ai commandé chez le libraire la dernière ré-édition de son journal  » Accueil  » , car il se fait si rare que le libraire ne connaissait même pas son nom !

      Roger de la Fresnaye, Livres sur un guéridon, mba Dijon, notice

Puisque nous entrons dans le carême, moment d’interrogations, de recherche spirituelle, je conseille vivement la lecture de son petit livre : Le long périple édité par Bayard.

Charles Juliet commente sa longue approche de lui-même, sa façon d’apprendre à se connaître par l’écriture, son approche de dieu ( qu’il écrit sans majuscule ) et des mystiques.

«  Travailler à se connaître, c’est faire pénétrer la lumière du conscient dans la nuit de l’inconscient .  »

Pour faire pénétrer cette lumière, il a commencé par un long et douloureux dépouillement de tout son être, il a énormément lu, et l’écriture fut pour lui le meilleur moyen d’entreprendre sa démarche, sa grande marche. Tous ses journaux, rédigés pendant des décennies lui ont permis d’atteindre la sérénité et son rapport à dieu l’a d’abord poussé à cheminer, sans qu’il appartienne à telle ou telle religion.

Son ami le père Baudiquey ( que personnellement j’admire pour son analyse de Rembrandt ) observe qu’il est plus facile de croire en dieu que de croire en soi-même. Une vérité utile à méditer, dit Charles Juliet !

Ce petit livre  » Ce long périple  » sert d’une certaine façon d’introduction à ses journaux, et je suis vraiment fan de Charles Juliet’s Diary ! On y lit des rencontres, des expériences, des anecdotes, des réflexions, l’écriture calme, sobre, aux mots toujours bien choisis, chuchote à l’oreille le moi intime de cet auteur très attachant.

Un prénom de roman, Emma

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    Charles Steuben, La liseuse, 1829, mba Nantes

Si je devais prénommer l’une de mes poupées Emma, ce serait en l’honneur de Jane Austen, pas de Flaubert. Et pourtant c’est Emma Bovary que je préfère évoquer ici, car j’ai aimé dans ma jeunesse et admire de façon plus enthousiaste encore aujourd’hui Madame Bovary de Flaubert.

Le personnage d’Emma Bovary m’horrifie, mais je sais pourquoi, il y a un aspect chez elle que mon inconscient condamne, elle n’est pas maternelle, elle n’aime pas sa fille, la trouve laide, la néglige … cet égoïsme en fait un monstre à mes yeux et me blesse outre mesure. Dès lors, ce personnage m’est si antipathique que j’ai du mal en parler.

Le portrait ci-dessus me paraît bien camper la jeune demoiselle Emma Rouault absorbée dans ses lectures. Je l’ai choisi pour son auteur, Steuben, un peintre que Flaubert cite dans son livre. Je laisse donc ce tableau présenter gracieusement Emma, au teint pâle, aux bandeaux de cheveux noirs, aux yeux très noirs dans l’ombre prenant des reflets bleus au jour comme ceux de Gilberte Swann.
Elle lit et s’évade, grâce à ses lectures, de l’obscurité de l’arrière-boutique paternelle.

L’abus de lecture est mauvais pour la santé ! Mais Don Quichotte était un fou gentil, tandis qu’Emma tourne bien mal. Chez elle, la stréphopodie est mentale.

    Hippolyte Flandrin, Aimée Ancelot – Mme Flandrin, 1846, Louvre, notice

Dans le tableau ci-dessus, il s’agit d’Aimée, l’inverse d’Emma !
Je ne dresse pas le portrait d’Emma, elle est universellement connue pour l’ennui que toute chose, toute occupation lui inspirent. Elle veut tout et son contraire. Elle hésite même dans son identité, se comporte en homme parfois, en se coiffant à la George Sand et en mettant la pipe de son amant entre ses dents.

Flaubert s’amuse bien avec ce personnage et le tourne en dérision, ce qui donne des passages hilarants.
On rit beaucoup dans Madame Bovary !
Je n’avais pas ressenti cette dimension comique quand j’étais au lycée, mais en relisant ce livre quelques décennies plus tard, je me suis souvent esclaffée. Les images sont colorées, piquantes, vivantes à chaque détour de paragraphe, telle celle-ci , par exemple :

      Au choc imprévu de cette phrase, tombant sur sa pensée comme une balle de plomb dans un plat d’argent, Emma tressaillant leva la tête pour deviner ce qu’il voulait dire.

    Charles Steuben, Esmeralda, 1839, mba Nantes

Le tableau ci-dessus se trouve chez le notaire qu’Emma va consulter pour ses problèmes d’argent.

Les situations cocasses pimentent ce roman pourtant sombre à chaque chapitre, les personnages sont des figures diablement croquées, et tandis que le drame se resserre autour d’Emma, le lecteur se gondole sous la verve tordante de Flaubert.

La scène du fiacre a été censurée au temps de Flaubert et heureusement que notre époque l’a remise à sa place dans les aventures rocambolesques d’Emma, elle est truculente. Emma et son amant montent en voiture et ordonnent au cocher de ne jamais s’arrêter ; on imagine de nos jours, avec climatiseur, radio-CD-MP3, et le compteur tourne !

Emma se meurt d’ennui pour avoir trop lu, mais la lecture de Madame Bovary est le meilleur remède à l’ennui. Elle s’est suicidée trop tôt pour le savoir !

Un prénom de poésie, Elsa

Elsa et Louis …

L’amour qui n’est pas un mot

Mon Dieu jusqu’au dernier moment
Avec ce coeur débile et blême
Quand on est l’ombre de soi-même
Comment se pourrait-il comment
Comment se pourrait-il qu’on aime
Ou comment nommer ce tourment

Suffit-il donc que tu paraisses
De l’air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Elsa mon amour ma jeunesse

O forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenêtres
Tu me rends la caresse d’être
Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaître
Notre histoire jusqu’à la fin

[…]

Ma vie en vérité commence
Le jour que je t’ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence
Et qui m’as montré la contrée
Que la bonté seule ensemence

Tu vins au coeur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fièvres
Et j’ai flambé comme un genièvre
A la Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lèvre
Ma vie est à partir de toi

Louis Aragon, recueil Le roman inachevé

Le bonheur d’Elsa, l’ineffable bonheur féminin d’entendre chuchotés à son oreille les vers si beaux composés par son bien-aimé, son amour, l’homme qui partage, ennoblit sa vie ! Ah, ce bonheur, on reste sans voix …
La poésie d’Aragon est un chant, une mélodie des jours ensoleillés ou mélancoliques.

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    Henri Matisse, La fenêtre, 1916, DIA Detroit, notice

Un homme passe sous la fenêtre et chante

Nous étions faits pour être libres
Nous étions faits pour être heureux
Comme la vitre pour le givre
Et les vêpres pour les aveux
Comme la grive pour être ivre
Le printemps pour être amoureux
Nous étions faits pour être libres
Nous étions faits pour être heureux

[…]

Aragon, première strophe de Un homme passe …, recueil Elsa

On se lasse pas de la poésie d’Aragon, et il faut lire le merveilleux  » Matisse, le roman  » ( il est ici ).

Je ne suis pas encore allée visiter le moulin de Villeneuve ( est-il ouvert au public ? ), la maison du couple Elsa Triolet et Louis Aragon, mais j’ai pu en découvrir le charme dans le livre de la collection  » Maisons d’écrivains  » aux éditions Petit à Petit.
Cette série de beaux albums est magnifique, captivante et instructive, je crois qu’hélas son édition est arrêtée.

PS : On peut écouter ici le poème chanté par Léo Ferré sur cette page

Et on peut écouter  » Les yeux d’Elsa  » poème chanté par Jean Ferrat sur cette page

 » Le manucure  » de Christos Chryssopoulos, une musique du toucher

Le  » pari hellène  » lancé par Nathalie ici m’a fait remettre la main sur une nouvelle d’un écrivain grec, Christos Chryssopoulos, né à Athènes en 1968.
J’ai plaisir à participer à ce jeu de lecture qui, pour une fois, ne s’appelle pas  » challenge « . Ce dernier mot m’irrite, surtout quand il s’agit de littérature française !

Merci à Nathalie qui m’a fait relire ce petit livre, lu en 2005, dont j’avais oublié l’histoire. Il y est question de mains et dans l’art grec les mains se font assez rares, elles ont hélas souvent disparu !
Un manucure, dans une ville qu’on suppose grecque mais dont le pays n’est pas précisé, voue un véritable culte aux mains, qu’il soigne, observe, admire, détache en pensée du corps et qui l’habitent jusque dans ses rêves et ses cauchemars.
Il ne voit plus les personnes, seulement leurs mains et celles-ci le poussent à apprendre le braille pour qu’il découvre un autre plaisir de la lecture grâce à elles.

Ce manucure, homme solitaire, maniaque ( le mot vient du grec  » mania = folie  » , et donc ne concerne pas la main comme le mot manique ! ) s’enferme dans l’univers du toucher, comme s’il ignorait les autres sens, et y découvre une poésie réelle, le menant cependant à la limite de la folie.
Il aperçoit un jour une paire de mains agitées devant une vendeuse dans un magasin, elles appartiennent à un jeune-homme muet. Charmé par le garçon, le manucure apprend le langage des signes. Une histoire amoureuse naît entre les deux hommes et … je ne dévoile pas la fin qui relève du fantastique tragique.

L’image de couverture du livre n’est pas belle et ne correspond pas vraiment à son ambiance onirique, sombrant malgré tout dans une atmosphère chère à Poe ou Stevenson.

Certains passages sont merveilleux dans les sensations multiples du toucher. Le manucure note dans son journal intime tout ce que la main peut apporter comme impressions fugitives ou fortes , tels les effleurements divers :

      – Les arêtes des épines de l’étoile de mer.
      – Une pierre glacée, sèche et lisse.
      – L’air qui souffle par la fente de la fenêtre pendant l’orage.
      – L’écharpe en laine qui a chauffé sur le radiateur.
      – L’étagère poussiéreuse de la bibliothèque.
      […]

Le sujet est très original, l’écriture subtile, manucurée si j’ose dire, cette nouvelle de 120 pages m’avait séduite et fait découvrir la littérature grecque contemporaine.
Pourquoi avais-je acheté ce livre sans en avoir entendu parler ?
Pour le toucher ! C’est en passant la main sur les livrets oblongs édités par Actes-Sud que j’avais découvert et aimé ce rayon de littérature étrangère à la librairie. J’en étais devenue dépendante, il me fallait caresser les petites couvertures à chacune de mes visites en librairie, et forcément chaque fois un volume ne quittait plus ma main !

Merci Nathalie 🙂

Les mains sont de :

  • Alexandre Hesse, D.A.G. Louvre, notice
  • Théodore Géricault, D.A.G. Louvre, notice
  • Odilon Redon, D.A.G. Louvre, notice
  • Un prénom de roman : Françoise

      Armand Berton, dessin, D.A.G. Louvre, notice

    Il existe des prénoms célèbres de poupée, dans la littérature classique, ou domestique … par exemple la poupée Catherine de la Cosette de Victor Hugo, et puis la poupée Françoise de Modes&Travaux, qui fut habillée par des milliers de mamans et de petites filles grâce aux patrons du magazine.

    J’ai moi aussi une poupée Françoise ( mes enfants me l’ont offerte pour mes cinquante ans ! ), et j’aimerais évoquer une Françoise de la littérature, un personnage très riche et attachant, la Françoise d’À la recherche du temps perdu.

    Si on veut citer des prénoms féminins de La Recherche, Léonie, Odette, Gilberte, Albertine, Bathilde, et surtout Oriane viennent à l’esprit. Je pourrais raconter la dernière d’Oriane parce qu’on la colporte de salon en salon, mais il est une femme beaucoup plus touchante à mes yeux dans l’oeuvre de Proust, c’est Françoise.

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      Chardin, La table d’office , dit aussi Les débris d’un déjeuner, musée du Louvre, notice

    Françoise entre au service de Tante Léonie à Combray, puis deviendra la cuisinière des parents du narrateur, puis enfin sera aux petits soins pour ce dernier. Cela veut dire que, fidèle à la famille, elle traverse toute l’oeuvre du début à la fin, et, étrangement , ne vieillit pas. Quand le narrateur petit garçon fait sa connaissance chez sa tante à Combray, elle est déjà grand-mère d’une petite-fille, et dans Le Temps retrouvé, elle est toujours au service du narrateur âgé, sans faiblir, alors que tous les autres personnages de La Recherche accusent les marques du temps.
    Françoise ne vieillit pas car, à mon sens ( les spécialistes de Proust argumentent peut-être différemment ! ) , elle représente la figure universelle, intemporelle, inaltérable, de la sagesse paysanne. Mais cela n’empêche pas ses défauts.

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      Michel Honoré Bounieu, Les apprêts du pot-au-feu, Louvre

    Elle ne s’appelle pas Françoise par hasard :

    […] l’on était obligé de se dire qu’il y avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris, comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.

    Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

    Françoise n’a pas un caractère facile, on dirait aujourd’hui qu’elle est psychorigide. Elle a son code de conduite et ses principes qu’elle ne saurait expliquer elle-même, car elle est pétrie de toute une ancienne culture française et paysanne qui revêt une certaine noblesse. Pas étonnant qu’elle soit cuisinière, et excellente dans cette fonction, elle représente la tradition française de la gastronomie, la vraie, pas celle de restaurants surfaits qu’elle critique d’ailleurs. En cuisine elle est la perfection, et dans tous les domaines elle remplit son service d’une manière impeccable.

    Physiquement à quoi ressemble-t-elle, Françoise, on ne sait pas. Son visage a des traits réguliers, son nez n’a rien à signaler, alors que la forme du nez définit souvent le caractère des personnages de La Recherche. On connaît son bonnet, une merveille de tuyaux blancs amidonnés et travaillés comme un biscuit, et quelle que soit l’heure, de cinq heures du matin au coucher, sa tenue est irréprochable. Elle a le sens du travail bien fait.

    Elle est jalouse, parfois méchante, tyrannique envers ceux qui ne respectent pas la morale. Mais elle ne manque pas de coeur et de psychologie, elle souffrit d’une douleur sauvage à la mort de sa maîtresse, Tante Léonie, et elle comprit la peine de son maître , le narrateur, à la mort d’Albertine, que pourtant elle n’aimait pas. Elle n’aimait pas cette jeune fille car elle était de trop modeste extraction et Françoise rêvait pour ses maîtres de connaissances plus hautes. Il y a un goût chez elle pour l’aristocratie, au sens étymologique du terme, pour le meilleur des choses et des gens.

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    Chardin, Table de cuisine, museum of art Boston, notice

    Je garde le meilleur pour la fin, ce qui fait de ce personnage un délice : son vocabulaire.
    Comme toute personne de la campagne qui n’a pas poursuivi des études, elle arrange les mots à sa façon.
    On se plaît à lire ses expressions car ces mots nous rappellent des personnes que nous avons connues …

    Un échantillon de ses créations grammaticales :

      routinée pour habituée
      s’esprimer
      la parentèse, pour la parenté
      sectembre pour septembre
       » aboutonnez voir votre paletot !  »
      copiateur pour copieur
      alliancé pour allié
      jambon de Nev’york
      agileté
      estoppeuse

    Il y a un autre personnage de La Recherche qui arrange les mots à sa façon, et c’est franchement hilarant, c’est le directeur du Grand-Hôtel de Balbec. Celui-ci commet de réels barbarismes, tandis que Françoise fait évoluer le vocabulaire selon son écoute approximative et le narrateur nous le rappelle bien, les mots au fil des siècles subissent des déformations qui constituent une langue vivante.

    Et ne l’oublions pas, c’est Françoise qui invente le mot  » paperole  » en voyant son maître écrire et rajouter à ses textes des morceaux de papier . La fidèle Françoise a créé le mot le plus proustien .

        Voici Françoise, la poupée de Modes&Travaux. On devrait appeler les patrons de ses habits, donnés dans le magazine, les  » paperoles de Françoise  » !

    Un prénom de roman : Claudine

    Claudine, le prénom évoque un col, un large col blanc d’où fleurit entre les angles arrondis un ruban noué en rosette. J’en rêvais quand j’étais petite fille, c’était pour moi le chic absolu, maintenant je couds ce col pour mes poupées sur des robes que je crée.

    Ce n’est pas Claudine qui m’a fait aimer Colette. La série des Claudine m’ennuyait, je n’ai pas su lire en entier le premier volume  » Claudine à l’école  » . Je préférais de loin les petites histoires d’animaux de Colette. Je redécouvre maintenant ce personnage , Claudine, en partie la vraie Colette.

    Le premier volume, Claudine à l’école, est paru en 1900 sous le nom de Willy, le mari de Colette. Le couple habitait à Saint Sauveur en Puisaye en 1895, chez la directrice de l’école où la jeune Sidonie-Gabrielle fut élève. Willy insista pour que sa femme raconte ses souvenirs d’écolière et le livre fut publié cinq ans plus tard, début d’une longue carrière d’écrivain.

    C’est étrange comme les souvenirs vont et viennent dans un espace temps élastique et malléable. Quand j’étais jeune, ces souvenirs scolaires de Claudine me semblaient d’un vieux, d’un inintérêt consternant comme ces robes démodées devenues importables, bien trop éloignés de ma propre réalité. Aujourd’hui, tout ce que vit Claudine dans son école, je le revois bien, je l’ai vécu moi-même, bon sang, mais c’est bien sûr !

    Les souvenirs s’empilent avec le temps et leurs strates se resserrent et s’imbriquent. Mes années soixante se confondent et se diluent dans le tournant du siècle de Claudine.

     » Je m’appelle Claudine,
    j’habite à Montigny ; j’y suis née en 1884 ;

    Ainsi commence  » Claudine à l’école  » de Colette.
    Elle a quinze ans, va passer le brevet, elle est aussi dégourdie et effrontée que j’étais timide et empotée, mais nous avions les mêmes terreurs. Nous aurions accepté n’importe quelle punition sauf celle d’extraire des racines carrées !
    Nous avions des cours de couture, de musique, de morale, de dessin, d’écriture avec pleins et déliés, et j’avais de mauvaises notes en broderie ou confection des reprises et des boutonnières. Maintenant j’adore ces ouvrages !

    Claudine étudie en dessin les feuilles d’acanthe. Eh oui, c’est en troisième aussi , l’année du brevet, que j’ai souffert sur les feuilles d’acanthe, je ne pouvais plus les voir !
    Peut-être me fallait-il me réconcilier avec mon univers scolaire pour apprécier celui de Claudine. Les souvenirs se patinent avec les années, même les mauvais prennent un poli poétique et doux et on aime les retrouver sous une plume précise, artistique et envoûtante comme celle de Proust, de Colette …

        Ma Claudine est une grande poupée Raynal, qui sourit, parle et marche, précisément, qui parlait et marchait !

    Des pommes de terre ayant la fermeté de boutons d’ivoire japonais

      Eugène Boudin, Etal de poissons, dessin, D.A.G. Louvre, pages du musée ( taper Boudin )

    Il fait bon, le soleil brille et je pense à Marcel Proust, quel bonheur !
    J’ai acheté au marché une jolie barbue qui était en réclame, il faut profiter des hasards heureux et généreux de la pêche, surtout quand ils amènent sur notre assiette un poisson aussi noble. Je ne sais pas bien différencier une barbue d’un turbot, mais les gourmets disent que la chair de celle-ci est plus fine. En tous cas, c’est la barbue que Proust – ou Goncourt – a élue pour les repas les plus exquis chez Verdurin.

    Ce repas offre une très belle page dans  » Le Temps retrouvé « , une page véritablement picturale, dont on observe et savoure les phrases comme on lirait une nature morte de David de Heem ou de Chardin, l’une de leurs tables apprêtées pour un déjeuner. Proust raffine les images, triture les mots jusqu’à les inventer, en peintre cherchant ses nuances sur la palette et découvrant des harmonies nouvelles et inégalées.
    Mais ce raffinement excessif de la langue est un pastiche …

      Eugène Boudin, Amas de poissons, dessin, D.A.G. Louvre

    Dans  » Le Temps retrouvé  » le narrateur lit le Journal des Goncourt et précisément un passage décrivant un dîner chez Verdurin. C’est donc une page des Goncourt qu’il donne à lire. Le lecteur que nous sommes se perd un peu, ces descriptions fabuleuses sont-elles de Goncourt, de Proust, elles sont emphatiques, mais si, c’est notre Proust pasticheur, et quel que soit l’auteur, on aime, on se délecte, quand on va au marché acheter une barbue et de petites pommes de terre, on pense à ces pages merveilleuses …

    Après un portrait somptueux de la riche vaisselle des Verdurin, vient la louange des mets qu’elle contient :

         » Même le foie gras n’a aucun rapport avec la fade mousse qu’on sert habituellement sous ce nom, et je ne sais pas beaucoup d’endroits où la simple salade pommes de terre est faite ainsi de pommes de terre ayant la fermeté de boutons d’ivoire japonais, le patiné de ces petites cuillers d’ivoire avec lesquelles les Chinoises versent l’eau sur le poisson qu’elles viennent de pêcher.

        […] de voir apporter une barbue qui n’a rien des barbues pas fraîches qu’on voit sur les tables les plus luxueuses et qui ont pris dans les retards du voyage le modelage sur leur dos de leurs arêtes, une barbue qu’on sert, non avec de la colle à pâte que préparent sous le nom de sauce blanche tant de chefs de grande maison, mais avec de la véritable sauce blanche faite avec du beurre à cinq francs la livre […] « 

    Conseil culinaire de Grillon, un plat simple de préparation et divin de dégustation 🙂 :
    une barbue au beurre blanc, accompagnée de petites pommes de terre des îles, Batz ou Noirmoutier, nacrées comme des netsukés. Ces petits ivoires japonais font doublement penser à Proust, à Charles Ephrussi, Charles Haas et Charles Swann !
    Le beurre blanc nantais, sauce composée d’une réduction d’échalotes dans le vin blanc et le vinaigre et émulsionnée au beurre frais, met bien en valeur le poisson.

    Les dessins sont tous de la main de Boudin et conservés au département des arts graphiques du Louvre. Dans le site du Louvre, ce sont des milliers d’études de Boudin que l’on peut regarder, avec la patience d’un pêcheur !

    PS : Syl du blogue Thé, lectures et macarons , organise un jeu de lecture et cuisine, et me propose d’intégrer cet article à sa liste, je l’en remercie 😀 , et indique donc ma courte recette pour le beurre blanc :

        Hacher fin trois ou quatre échalotes et les mettre dans une petite casserole. Les couvrir d’un verre de vin blanc et d’un tiers de verre de vinaigre de vin blanc. Laisser frémir sur le feu moyen jusqu’à presque complète évaporation du liquide, il doit en rester environ une cuiller à soupe. Ensuite sur le feu doux on jette dans cette réduction environ cent grammes de beurre demi-sel et on fouette rapidement pour obtenir une sauce onctueuse, le beurre ne devant évidemment pas bouillir sinon il se liquéfie.
        Servir avec un poisson cuit au court-bouillon ou grillé.
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