Lent et relent

    Henri Lebasque, Jeune fille au jardin, dessin, mba Angers

      Rondeau de la neige

      Tombe la neige !
      Triste manège :
      Moucher, toussir,
      Prendre élixir,
      Au lit gésir.

      Maint déplaisir
      Mon mal rengrège.
      Tombe la neige.

      Pardonnerai-je ?
      Ou haïrai-je ?
      Je n’ai loisir
      De rien choisir.
      Sur tout désir
      Tombe la neige.

      André Mary, recueil Rimes et bacchanales, 1935.

    Whistler, Jeune fille lisant au lit, plume et encre brune, vers 1882, AIC Chicago, notice

La neige et le froid reviennent dans certaines régions de France et d’Europe, tandis que sur la côte ouest il repleut lentement. Il ne gèle pas, la froidure molle et humide se fait seulement pénétrante et pénètre l’âme de sa terne langueur. Ouh, ma paresse rengrège , comme dit le poète, m’amollit, m’alentit, et je resterais volontiers au lit !

Si le froid redouble, que deviendront nos mimosas ?

    Pierre Bonnard, L’atelier au mimosa, 1939, Centre Pompidou

Les flocons floraux recroquevillés pourront-ils se réchauffer , se redresser, se regonfler, se requinquer, se redéployer, retrouver leur splendeur, redevenir mousseux, rediffuser leur parfum ?
Hélas non, le redoux n’apporte pas de rédemption aux mimosas, le gel redouté est un vice rédhibitoire et sans recours ! Il y a comme un relent de tristesse dans le lent retour de cet hiver.

    Pierre Bonnard, Femme et mimosa, 1924, Met New York, notice

Le bouquet de mimosa se ramollit comme l’humeur par ce temps bien humide.

J’ai usé et abusé de verbes avec le préfixe  » re  » .  » re  » désigne deux choses, la répétition ou le renforcement de l’intensité.
Douter, redouter : on doute et à la fin on redoute, car la force augmentée du doute fait craindre quelque chose.
Chercher, rechercher : on cherche, on recommence à chercher mais surtout dans cette recherche, il y a une intensité plus grande, une application plus forte dans le geste de chercher.
De même, sentir et ressentir …

Dans son livre «  Petit traité des finesses et des nouveaux tourments de la langue française  » Alain Bladuche-Delage explique ce sens du préfixe  » re  » . On y lit que l’adjectif  » lent  » , venant du latin lentus , qualifiait ce qui n’est pas rapide, ce qui est mou, flexible, et aussi humide, visqueux, tenace.
Le mot  » relent  » était au moyen-âge un adjectif qui qualifiait une chose plus tenace, persistante, le préfixe  » re  » ayant la valeur intensive. Une viande relente sentait plus fort.
Aujourd’hui, lent a perdu son sens d’humide ou tenace, mais relent , uniquement substantivé, a bien gardé sa ténacité dans ce qu’il y a de désagréable.

Même humide, le mimosa diffuse son long et lent parfum de bonheur !

Le toutounier, le divin divan

Le toutounier, ce titre de Colette laisserait entendre une histoire de bêtes, un récit canin, il n’en est rien. Le toutounier , c’est un canapé.
Ce court roman se centre sur le large sofa qui recueille les postérieurs et les confidences de trois soeurs en peine de coeur. Il abrite leur convalescence sentimentale.

 » Le toutounier  » de Colette, publié chez Fayard, est une histoire si légère qu’on peut la lire en tricotant. On peut même accorder la couleur du livre à celle de la laine.
Ce livre appartient à une séduisante collection des oeuvres de Colette, chaque titre prenant une tendre couleur pastel. Collection si chatoyante que j’en ai tous les volumes, la beauté visuelle rejoignant la qualité de la plume. Colette écrit si bien !

    Edouard Manet, Portrait de Mme E. Manet, 1874, pastel, musée d’Orsay, notice

Trois soeurs se retrouvent ainsi dans la maison de leur enfance et se consolent sur le canapé familial.
Le récit serait banal si Colette ne le pimentait pas de ses descriptions savoureuses, et si ce canapé ne rappelait pas au lecteur ses propres anecdotes.

Qui n’a pas connu un bon vieux canapé chargé de souvenirs ?

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    John Singer Sargent, Nonchaloir, 1911, National Gallery Washington, commentaire

On peut transvaser sa vie dans un canapé, et y retrouver toutes les sensations passées, des plus heureuses aux plus tristes.

On peut y faire sa pomme de terre comme disent les anglophones, ou grâce à lui obtenir une promotion !

Le canapé a fait glisser le o vers le a . Le mot vient de  » conopé  » qui désignait au moyen-âge le rideau de lit.

    John White Alexander, Repos, 1895, Met New York, notice

    Evoquons un instant le plaisir physique (mais chaste !), mêlé à une curiosité ludique, qui réside dans la plongée de la main parmi les diverses fentes du siège. Les doigts s’enfoncent progressivement dans les entrailles de textile ou de cuir à la recherche d’objets hétéroclites … Ah, la surprise d’extirper des choses insignifiantes, oubliées, impensables parfois, brandies entre deux doigts serrés fiers de leur pêche miraculeuse !



    Edouard Manet
    , La lecture, musée d’Orsay, notice

Des maisons et des canapés, chaque demeure a son sofa plus ou moins effondré, effrangé, délavé, mais plein de vies et de souvenirs. Chacun pourrait raconter une histoire de canapé, ce canapé qui lui-même a servi à conter bien des histoires.
Que de beaux films n’a-t-on pas regardé à la télévision dans le canapé familial ?

    dunloplesliebrighton

    George Dunlop Leslie, Alice au pays des merveilles, vers 1879, Royal Pavilion Brighton, notice

Le canapé est un album de souvenirs particulièrement encombrant qui hélas finit souvent sa vie dans la benne de la déchetterie municipale. Ce n’est pas mérité pour cet accueillant et fidèle compagnon !

    Claude Monet, Méditation, musée d’Orsay, notice

Les promenades à Venise, triples et uniques

Au plaisir tout personnel et parfois partagé de relire Proust, j’ajoute celui procuré par les aquarelles vénitiennes de John Singer Sargent. Les touristes étrangers ont toujours eu le désir de Venise, et au temps de Proust ils affluaient de partout, surtout d’Autriche, et parfois de loin. Des artistes américains, donc pas seulement des touristes, vinrent reproduire sur leurs toiles l’atmosphère et la splendeur de la cité lacustre.

Dans Albertine disparue, le narrateur entend et chantonne, d’une manière passive, un peu agacée et mélancolique, ‘O sole mio ,
voici la célèbre chanson pour agrémenter les images !

Le narrateur compare tout d’abord Venise au village de son enfance, Combray, parce que cette ville ensoleillée lui procure un ravissement aussi délicieux que ses souvenirs de Combray, et parce qu’il la visite avec sa chère maman associée à la douceur des choses, ensuite il fait un lien avec Paris, car Venise est à la fois la nature et la grande ville, une ville dans la mer.

 » […] comme nous eussions fait à Paris sur les boulevards, dans les Champs-Elysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, nous croisions parmi la lumière poudroyante du soir, les femmes les plus élégantes, presque toutes étrangères, et qui mollement appuyées sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, s’arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, faisaient demander si elle était là, et tandis qu’en attendant la réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser comme elles eussent fait à la porte de l’hôtel de Guermantes, cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le palais, non sans être secouées, comme aux sommets d’une vague bleue par ce remous de l’eau étincelante et cabrée, qui s’effarait d’être resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant.

Et ainsi les promenades même rien que pour aller faire des visites ou des courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le charme d’une visite à un musée et d’une bordée en mer.  »

Marcel Proust, Albertine disparue, chapitre III

Comparaison originale entre Venise et Paris !
L’eau de Venise est une âme rétive qui s’effraie, se rebiffe et regimbe sous le séduisant équipage flottant.

On imagine bien ces élégants touristes en villégiature à Venise grâce à ce tableau de Sargent :

    John Singer Sargent, Un intérieur à Venise, 1899, Royal Academy of Art Londres, page du musée

Les aquarelles sont toutes peintes par John Singer Sargent :

  • les trois premières sont conservées au musée de Brooklyn, page du musée
  • la quatrième au musée d’Indianapolis, notice
  • Janvier tout en transparences , Venise

        John Singer Sargent, Venise, aquarelle, NG Washington, notice

    Après la verrerie de Nancy viendrait celle de Venise ? Cela se pourrait, mais je désire aujourd’hui évoquer les émissions consacrées à Venise ( cette semaine ) dans «  Les nouveaux chemins de la connaissance  » sur France Culture.
    Hier il était question de Proust et de Venise dans la Recherche , avec Jean-Yves Tadié, et ce fut un plaisir immense de l’écouter.

    L’émission peut s’entendre sur cette page.

      J. A. Whistler, Nocturne, 1879-80, gravure, NG Washington, notice.

    Occasion de relire le troisième chapitre de l’avant dernier volume, Albertine disparue d’À la recherche du temps perdu .
    Proust y donne des descriptions vibrantes, désaltérantes et merveilleusement picturales de la ville de Venise, aussi bien de ses ruelles pauvres que de ses canaux lumineux.

    Mais dès le second jour, ce que je vis en m’éveillant, […] ce furent les impressions de ma première sortie du matin à Venise, à Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray, où, comme à Combray le dimanche matin on avait bien le plaisir de descendre dans une rue en fête, mais où cette rue était une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d’une couleur si résistante que mes yeux fatigués pouvaient pour se détendre et sans craindre qu’elle fléchît, y appuyer leurs regards.

    Marcel Proust, Albertine disparue, chapitre III

      John Singer Sargent, Venise, aquarelle, NG Washington, notice.

    On suit le narrateur et sa mère sur l’eau marine et printanière, entre les façades roses de soleil, dans la fraîche obscurité des volets clos, sous le frémissement du vélum devant la fenêtre perpétuellement ouverte … ces pages de Venise ne sont qu’impressions, d’un impressionnisme sublime.

        John Ruskin, Loge du palais ducal à Venise, aquarelle et graphite, Met New York, notice.

    Le narrateur aperçoit sa mère qui lui sourit à la fenêtre, et ce cadre en ogive gothique , illuminé de soleil, immortalise le portrait de sa mère tant choyée, sa mère si douce et aimante, qui semble transfigurée dans cet instant de lumière, est-elle vivante encore, déjà fixée dans son souvenir, retrouvée dans une pièce d’un musée … le lecteur se sent ébloui par l’émotion de l’écrivain.

    Le narrateur se perd dans l’enchevêtrement des calli qui semblent à ses yeux se cristalliser sous le clair de lune et transporter le promeneur dans un rêve. Cette  » Cristallisation vénitienne  » de l’architecture est une vision romantique, aquatique, lunaire, et … transparente.

    Ce matin, l’émission de radio portait sur Thomas Mann et Visconti, La mort à Venise, j’en parlais l’an dernier à l’occasion du centième anniversaire de la mort de Gustav Mahler. A écouter aussi !

      William Turner, Venise, 1844, NG Washington, notice

    Janvier tout en transparences, le verre poétique

      Emile Gallé, modèle de récipient en cristal, crayon et aquarelle, musée d’Orsay, notice

    Emile Gallé ( 1846-1904 ), industriel et poète , fonde à Nancy une école d’art appliqué à l’industrie, connue sous le nom d’Ecole de Nancy, crée en 1874 une verrerie avec son frère, et obtient un grand succès aux expositions universelles.
    Il donne une forte impulsion à l’industrie du verre et aura des émules célèbres comme les frères Daum à Nancy et l’Américain Tiffany.

    Tout son oeuvre est basé sur son amour de la nature, de la botanique. Très cultivé et poète, il veut donner à ses oeuvres une dimension spirituelle en y inscrivant des phrases ou des vers d’écrivains comme par exemple Victor Hugo, Baudelaire, ou Maeterlinck. Il appelle ces créations  » les verreries parlantes  »

    Le musée des Arts décoratifs de Paris montra il y a quelques années une exposition consacrée aux  » verreries parlantes  » de Gallé, une page peut se consulter ici

        Ame de serre

        Je vois des songes dans mes yeux;
        Et mon âme enclose sous verre,
        Eclairant sa mobile serre,
        Affleure les vitrages bleus.

        O les serres de l’âme tiède,
        Les lys contre les verres clos,
        Les roseaux éclos sous leurs eaux,
        Et tous mes désirs sans remède !

        Je voudrais atteindre, à travers
        L’oubli de mes pupilles closes,
        Les ombelles autrefois roses
        De tous mes songes entr’ouverts…

        J’attends pour voir leurs feuilles mortes
        Reverdir un peu dans mes yeux;
        J’attends que la lune aux doigts bleus
        Entr’ouvre en silence les portes.

        Maurice Maeterlinck, recueil Les serres chaudes

    Verre et vers vont bien ensemble, les vases de Gallé sont pure poésie.
    Le musée d’Orsay propose de nombreuses pages de ses magnifiques dessins aquarellés, projets pour des récipients de verre ou de cristal transparents, translucides ou bien opaques, sortes de planches botaniques de toute beauté. L’une de ces pages est ici parmi tant d’autres.

    Janvier tout en transparences, mettre de la clarté dans le jour gris

      Raoul Dufy, L’averse, 1953, aquarelle, Centre Pompidou Paris

    Quand la pluie de janvier jette son rideau opaque et sans fin sur le village, il faut fermer les yeux, imaginer une averse d’été, un arc-en-ciel translucide, des fleurs tendrement baignées, des vases d’eau claire, des gouttes limpides qui perlent à la lisière des choses …



      Henri Edmond Cross
      , Bouquet de fleurs dans un pot, aquarelle, mba Dijon
        Iris, à son brillant mouchoir

        Iris, à son brillant mouchoir,
        De sept feux illumine
        La molle averse qui chemine,
        Harmonieuse à choir.

        Ah, sur les roses de l’été,
        Sois la mouvante robe,
        Molle averse, qui me dérobe
        Leur aride beauté.

        Et vous, dont le rire joyeux
        M’a caché tant d’alarmes,
        Puissé-je voir enfin des larmes
        Monter jusqu’à vos yeux.

        Paul-Jean Toulet, recueil Contrerimes

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      Raoul Dufy, Anémones et tulipes, aquarelle, 1942, Centre Pompidou Paris

    Ce délicieux poème de Paul-Jean Toulet illumine une journée trop humide !

    La base Joconde ( ici ), qui met en ligne des oeuvres des collections publiques françaises, est rénovée, rafraîchie, la recherche y est facilitée, et on y découvre des merveilles.
    Dans le moteur de recherche de beauté, il suffit de taper le mot désiré,  » pluie  » les jours de pluie,  » bouquet  » les jours en manque de fleurs,  » soleil  » les jours sombres, et la vie retrouve un peu de sa légère transparence !

        Raoul Dufy, Campanules, aquarelle, Centre Pompidou Paris

    Michel Houellebecq et … » La tarte et le suppositoire « 

    Première partie

    Grillon du Foyer confectionnait un chapeau selon un modèle sorti tout droit de son imagination et de sa passion pour Amélie Nothomb. Ce galurin était en effet destiné à l’auteur de Hygiène de l’assassin, Grillon voulait lui témoigner par un geste on-ne-peut-plus personnel sa ferveur jamais défaillante au fil des nombreux mois de septembre honorés par ses titres inimitables.
    Quelle forme choisir pour ce couvre-chef ? Cylindrique certainement pour l’écrivain de la Métaphysique des tubes.

    Grillon jubilait dans le vrombissement de sa machine et n’avait besoin d’aucun assistanat sur sa Husqvarna, quand précisément celle-ci tomba en panne et réclama un sérieux checkup, car la révision décennale n’avait pas été faite.
    Grillon appela Rapid’repair qui ne répondait pas, CoutureStyle qui était occupé, et enfin Dépann’express lui demanda d’apporter la machine qui lui serait rendue sous six semaines après l’établissement du devis, la réparation nécessitant ensuite un délai imprévisible, surtout s’il devait y avoir un retour en usine.
    Au bord du nervous breakdown , Grillon se servit un verre d’Eierlikör en finissant la boîte de Weihnachtsplätzchen des dernières fêtes, et tant pis si son Chantelle allait craquer, son goût de la séduction étant un souvenir aussi lointain que l’usine désormais asiatique des machines Husqvarna.

    Deuxième partie

    Mais au fond pourquoi offrir un chapeau à la fille de Stupeurs et tremblements ?
    Elle en possédait certainement beaucoup plus qu’elle ne pouvait en coiffer, et Grillon décida de lui écrire tout simplement une lettre.
    Lui envoyer une photo de son dernier livre, un bouquin mis en scène comme Grillon aime le faire, serait peut-être une idée originale, et elle demanderait à l’auteur de Tuer le père de lui rédiger une dédicace au dos de cette photo. Grillon pourrait même se photographier avec le livre, ainsi la signature d’Amélie figurerait dans son propre dos. Oh oui, elle sentait là toute la sensualité de la chose et entreprit l’opération photographique.
    Comment faire un autoportrait avec son Pentax K-x ?
    Grillon n’avait jamais lu le mode d’emploi de son APN, il était tellement automatique et performant que tripoter les boutons de réglage mènerait à la catastrophe. Elle apprit alors que son Pentax K-x était équipé de piles Ni-MH AA , d’un capteur CMOS revêtu SP anti-poussière, avec système SR Shake-Reduction, et doté du mode priorité sensibilité SV qui ajuste ouverture et vitesse d’obturation.
    Après l’exploration du mode d’emploi, Grillon testa ses nouvelles connaissances en photographiant ses patrons de couture. Usant de focales, profondeurs de champs, expositions et angles de vue variés, Grillon obtint des clichés étonnants qu’elle apprit à retoucher sur photoshop, en lisant aussi les modes d’emploi de ces logiciels. Le résultat fut stupéfiant et tout l’entourage de Grillon la poussa à exposer ses oeuvres, ce qu’elle put faire dans le hall de la maison Burda grâce à des relations bien placées dans le patronat, et finit en beauté par une rétrospective chez Conde-Nast , l’éditeur de mode qui lui trouva le titre de son oeuvre : LE PATRON EST PLUS IMPORTANT QUE LA ROBE.

    Troisième Partie

    Pour la rédaction du catalogue de l’exposition, Grillon préféra demander le concours d’un écrivain confirmé. Elle n’osa pas solliciter Amélie Nothomb, non, l’écrivain de la Biographie de la faim appartenait à son panthéon de la littérature, son domaine intouchable où trônait Marcel, elle essaya de contacter une autre femme, Michèle Houellecroupion, réputée gentille mère poule farfelue et acceptant des travaux sortant de l’ordinaire moyennant une somme extraordinaire aussi. Grillon alla la rencontrer chez elle, elle vivait au vingt-huitième étage d’une tour des années soixante-dix dans le dix-huitième arrondissement de Paris, un poulailler incroyablement désordonné, et même si cet écrivain ignorait l’indigence, elle dormait sur un matelas de paille.

    Le catalogue et l’exposition connurent un succès phénoménal et assurèrent à Grillon du Foyer des vieux jours confortables. Après avoir abandonné la photo de patrons, elle s’était mise à peindre des robes à l’huile sur des toiles qui se vendirent très bien sous le titre  » Joyaux de Fortuny  » , puis elle s’était acheté un immense terrain qu’elle architectura en patron de robe, et se fit enterrer dans un cercueil tapissé de papier de soie Burda.

    Mon texte est long à lire, je m’en excuse ! Il n’est qu’un pastiche du livre de Michel Houellebecq, La carte et le territoire, que j’ai lu avec plaisir en découvrant un style bien particulier.
    Houellebecq utilise de très nombreux noms propres et noms étrangers qui sont écrits en italique. Il fait beaucoup de digressions, s’embarquant tout d’un coup dans des descriptions techniques pouvant paraître rébarbatives mais qui sont non moins surprenantes. Son imagination est fertile, sa langue est tantôt riche, tantôt facile ou vulgaire. Le roman met en scène l’auteur lui-même, Houellebecq, qui est décrit sous un jour pitoyable ! Je ne raconte pas la fin pour ceux qui n’ont pas encore lu cet ouvrage.

    J’ai découvert un pastiche de ce prix Goncourt 2010, c’est le Prix Concours 2010, édité par les Editions de Fallois, il s’agit de La tarte et le suppositoire de Michel Ouellebeurre.
    ( je n’invente rien, ce livre existe et est vendu ici )
    Qui se cache sous ce pseudo ? On ne sait pas !
    Le récit est court et amusant, mais avant de le lire, il faut évidemment avoir lu l’original !

    Prends garde à la douceur des choses

    La poésie, on n’en vit pas ou mal mais elle aide à vivre et bien, dit Pierre Assouline dans son blogue. Comme il a raison ! J’ai reçu ce beau livre de poésie pour Noël et il me fait vivre fort bien ce mois de janvier.

      Anthologie de la poésie française, par Suzanne Julliard, Editions de Fallois

    Poésie et tricot, mélodie des rimes et laine d’agneau, la douceur des choses …
    Dans les anthologies, on relit avec plaisir les poèmes choyés, et on découvre d’autres choses, des vers déjà connus parfois mais d’une origine oubliée.
    C’est ainsi que dans ce livre j’ai appris à connaître un poète, Paul-Jean Toulet.
    J’allais écrire Jean-paul, mais c’est Paul-Jean son prénom. Il est contemporain de Marcel ( Proust ).
    Il est né à Pau, ce Paul-jean, et ses poèmes nous sont familiers, bien que son nom ne nous dise plus rien.

    😉 Petit clin d’oeil à Proust et Toulet dans cette jolie chanson : Le temps perdu

        Romances sans musique

        Dans Arle, où sont les Alyscams,
        Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
        Et clair le temps,

        Prends garde à la douceur des choses.
        Lorsque tu sens battre sans cause
        Ton coeur trop lourd ;

        Et que se taisent les colombes :
        Parle tout bas, si c’est d’amour,
        Au bord des tombes.

        Paul-Jean Toulet ( 1867-1920 ), Chansons

    Le poète écrit le nom de la ville sans s . Les Aliscams, ou Alyscamps, sont un quartier d’Arles où se trouve une nécropole romaine, c’est pourquoi le poète évoque les tombes. Gauguin et Van Gogh ont peint ensemble cet endroit durant l’année 1888 ( -> wikipedia ), et c’est comme si le poète avait vu leurs toiles, il met les mêmes couleurs dans ses vers.

    Le tableau de Gauguin ci-dessus montre une vue des Alyscamps en automne, il est conservé au musée d’Orsay : commentaire du musée
    Les oeuvres de van Gogh sont hélas en collection privée.

    Et voilà, sans prendre garde à la douceur des choses, on flâne de poésie en peinture.

    Dans son costume à pois jaunes, le mimosa

      Paul Nash, Bosquet de mimosa, 1926, Art Gallery New South Wales , Sydney, notice

    Il revient chaque année le petit grain de folie douce qui met en joie parcs et jardins !
    Chaque année, en février de préférence, les arbres touffus éclaboussent le ciel. Il faut attendre un jour de beau temps pour admirer le blason vairé d’or sur champ azur.

    Le soleil brillait lundi dernier, mais la floraison n’était pas totalement accomplie, seules les cimes avaient déployé leurs riches mousselines. Je reviendrai photographier les arbres en majesté quand le soleil daignera lui aussi refleurir !
    Sous ces ruches de lumière, nos narines s’enflent de la fraîche exhalaison. mmmm, humons ! Ces coquetteries printanières au coeur de l’hiver sont toujours un miracle.

    Le mimosa

    Sur fond d’azur le voici, comme un personnage de la comédie italienne, avec un rien d’histrionisme saugrenu, poudré comme Pierrot, dans son costume à pois jaunes, le mimosa.
    Mais ce n’est pas un arbuste lunaire : plutôt solaire, multisolaire…
    Un caractère d’une naïve gloriole, vite découragé.
    Chaque grain n’est aucunement lisse, mais formé de poils soyeux, un astre si l’on veut, étoilé au maximum.
    Les feuilles ont l’air de grandes plumes, très légères et cependant très accablées d’elles-mêmes ; plus attendrissantes dès lors que d’autres palmes, par là aussi très distinguées. Et pourtant, il y a quelque chose actuellement vulgaire dans l’idée du mimosa ; c’est une fleur qui vient d’être vulgarisée.
    … Comme dans tamaris il y a tamis, dans mimosa il y a mima.

    Francis Ponge, recueil « La rage de l’expression » , 1941

    Les poètes n’ont pas assez vulgarisé le mimosa, peu d’entre eux l’ont mis en rimes. Pourtant, cet arbre de carnaval, comme l’évoque Francis Ponge, mériterait de langoureux couplets.
    Le mimosa n’aurait pas trouvé sa place dans Les revenentes de Pérec ou aurait fleuri dans sa Disparition, et, selon Rimbaud, ses syllabes prendraient les couleurs rouge, bleu, noir, mais point de jaune chez ce poète !
    Facétieux mimosa !

    Janvier tout en transparences, la vitre

        Spencer Frederick Gore, Vue d’une fenêtre, City Art Gallery, Southampton, notice

    Le carreau

    Derrière l’épaisseur lucide du carreau
    Un paysage grêle, une miniature,
    Fait voir chaque détail plus petit que nature
    Et tient entre les quatre arêtes du barreau.

    Ce transparent posé d’aplomb sur le tableau
    Montre un ciel triste encore et d’une couleur dure,
    Des gens qui vont, les champs, des arbres en bordure,
    Et les flaques de pluie où l’azur luit dans l’eau.

    Il semble qu’un burin très aigu n’ait qu’à suivre
    Le trait fin des maisons, les branchages de cuivre
    Où le pâle soleil glisse un regard sournois.

    Décalque compliqué comme une broderie,
    Dont le caprice peut tenter la rêverie
    D’un poète amoureux ou d’un peintre chinois.

    Albert Mérat ( 1840-1909 ) recueil Les chimères

        Robert Blum ( 1857-1903 ), Vue de la fenêtre de l’artiste, vers 1900, Met New York, page du musée

    Ce poème, qui m’était inconnu, sommeillait depuis plus d’un an dans mes brouillons, avait disparu de façon imméritée dans les interstices de mon blogue. Le voici au grand jour dans les effets de transparence de janvier. J’aime la poésie de ce carreau épais et ancien qui déforme le paysage et lui confère de la mélancolie.
    Les yeux redessinent les contours sur ce calque de verre, recomposent l’image réelle avec toute la fantaisie d’un poète, d’un peintre, ou d’un simple rêveur.

    Le souvenir d’une antique fenêtre aux carreaux liquéfiés relève de la pure poésie. Me reviennent à l’esprit de lointaines croisées d’une vieille maison que j’ai habitée, ou d’un château que j’ai visité, par lesquelles l’aperçu du paysage prenait la forme d’une aquarelle maladroite et mouvante, émouvante impression.

    Le verre n’est pas un solide, mais un liquide, sa matière est le résultat d’une fusion. Il se casse et vole en éclats comme une vague sur un rocher. Avec le temps il revient à son état liquide, et on observe sa coulure dans les vitres les plus anciennes.
    Par ces fenêtres fragiles, vouées à disparaître, coulent les bulles du Temps et fondent les images.

      Charles Désiré Hue, Un salon du palais de Fontainebleau, musée Magnin Dijon

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