Extraordinaire extralucidité



    Jan Davidsz. De Heem
    , Nature morte – scène de banquet, vers 1640, Met New York, page du musée

Joyeuse fête de la Saint Sylvestre à tous, et joyeux anniversaire aux amoureux qui se sont rencontrés lors d’un réveillon de 31 décembre 😀 ! Mon mari et moi faisons partie de ceux-là.

J’hésite à dire les circonstances de cette Saint Sylvestre 1975, car cela tient à la fois du conte de fée et de la blague carambar.

Au commencement était une boule de cristal aux reflets féconds.
Dans l’automne avant ce 31 décembre marquant, ma mère, commerçante, alla se confesser chez une voyante. À quand le redressement fiscal, voulait-elle sans doute savoir.
Les êtres humains ont tous un besoin de croire, que ce soit spiritualité ou spiritisme, ils ont besoin de quelque chose qui les dépasse. La révélation de la diseuse de bonne aventure dépassa ma mère absolument !

      la noix : symbole du Christ, mais aussi symbole de l’union conjugale.

 » Votre fille aînée ( moi ) se marie l’année prochaine « , affirme-t-elle à ma mère incrédule.  » Si, si, c’est très clair, et avec quelqu’un de vous connaissez, madame « .
Ma mère, regrettant déjà d’avoir choisi cette extralucide en aucun cas lucide, passa en revue tous les hommes qu’elle connaissait. Pas un ne pouvait décemment s’éprendre de l’archétype de la vieille-fille que je représentais.

Décembre arrive et mes parents invitent une quinzaine d’amis pour le réveillon. Il y aura du homard.
En dernière minute ma mère convie un bon client de son magasin, un touriste du Nord venu en Bretagne passer les fêtes de fin d’année.

      La pêche : symbole de la Trinité, mais aussi fruit du salut, symbole de la Vérité.

Durant la soirée ce touriste n’eut d’yeux que pour moi. Nous nous mariâmes dans l’année nouvelle.
La voyante avait bien vu et sa divination réalisée la transforma en divinité aux yeux de ma mère.

      Le citron : symbole du Christ et de la Vierge, mais son zeste l’est aussi d’une vie dissolue et du luxe inutile.

Ma mère retourna consulter sa diseuse et lui déroula sa vie.
 » Vous mourrez à l’âge de quatre-vingt-six ans  » lui est-il annoncé, et comment ne pas le croire dur comme fer après l’incroyable révélation précédente ?

      Vanité, vanité

Le temps passe, et tout trépasse.
Je n’ai jamais revu mes parents depuis trente-cinq ans, mais j’ai su, il y a peu, que ma mère vit dans l’angoisse du jugement dernier se profilant dangereusement.

A quoi bon chambouler sa vie par des prédictions ?

J’aime De Heem, et j’aime sa façon discrète et raffinée de broder son chiffre dans l’angle de la serviette !

Joyeuse fête !

Tromper sa langueur en bloguant

Le miroir des fêtes est brisé, il casse les paupières, aplatit la coiffure, renverse les sourires, triple le menton. Il faudrait rallumer les bougies pour qu’y revivent les lumières d’hier. Les enfants sont partis, j’ai pris vingt ans.
Je me lance une bonne claque de 4711 pour donner des couleurs à mon humeur.
Dans le miroir du passé au tain jauni, je la revois sur le pas de sa porte, ma belle-mère, sa frêle silhouette fragilisée encore par ses yeux noyés, sa main tremblante s’agitant dans l’air gris et froid pour nous dire au revoir, nous dire secrètement sa tristesse.
Nous bouclions nos ceintures, tendions une main par la vitre entr’ouverte, la mamie disparaissait après vingt secondes dans le virage. Je ne serai pas comme elle plus tard, ah non, il n’y a pas de quoi pleurer, ainsi va la vie, on tourne les pages.

La géhenne semble éternelle. On ravale son angoisse, on bat des cils pour assécher ses yeux blessés, on sourit en faisant les recommandations d’usage aux enfants devenus fort grands , et on referme vite la porte parce qu’il pleut, il crachine dehors, mais pas dans notre coeur, non, on est fort, on n’agite pas la main.

Les pages se tournent et se récrivent, mais le palimpseste n’efface pas l’implacable langueur.
Un livre, un dodo, et la vie reprend son cours intranquille et fluvial.

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    Lovis Corinth, Jeune femme endormie, musée d’Orsay, notice

Sens de la lecture

    Robert Braithwaite Martineau, Ashmolean Museum Oxford, notice

Etourdies par le tourbillon de Noël, mélancoliques comme dans ce tableau de Martineau, les mères de famille qui ont choisi cette année une bûche design assortie au décor, les femmes au foyer attentives qui n’ont pas oublié les truffes, ces femmes de moins en moins dangereuses ont un dernier souhait, s’isoler un moment dans leur lecture et tourner les pages quand ce n’est pas la page.

Chaque 24 décembre, pendant que je m’active en cuisine, je regarde, ou plutôt écoute, un film ayant pour thème Noël. Cette année, c’était La Bûche de Danièle Thompson :

J’aime beaucoup ce film aux dialogues croustillants.

De la Bûche je glisse naturellement aux Bücher !

Noël m’a apporté deux fois le même livre : «  Les femmes qui lisent sont de plus en plus dangereuses « , c’est que cet ouvrage était apparemment fait pour moi ! Je dois dire que j’ai les trois autres tomes de la collection. Ce sont deux jeunes femmes, Sophie et Solène, qui me l’ont chacune offert, leurs prénoms commencent comme l’idée de soleil, de sourire, de souvenir, de sortilège et de sofa que ce livre fait naître dans ma tête. Grand merci à toutes deux !

À l’une de mes filles j’ai offert un bon pour charger son kindle. Le risque du cadeau en double n’existe peut-être pas sur la liseuse !

En regardant la publicité d’amazon pour sa liseuse qui porte un nom bien de Noël ( Kindle ou Christkindle est l’Enfant Jésus en allemand ! ), je remarque qu’elle me vise droit au coeur en choisissant précisément son texte de présentation !

Mais la lecture de Proust prend-elle la même dimension sur une liseuse électronique ?

Proust accordait beaucoup plus d’intérêt à l’impression qu’à l’intelligence, à la perception sensuelle qu’à la réflexion intellectuelle. Qu’en-est-il justement de la sensation involontaire, du plaisir des sens, dans la lecture sur liseuse ?
Le clic faisant défiler les pages sur l’écran provoque-t-il les mêmes intermittences du coeur qu’un livre de papier ?

La liseuse marque un bon point sur le plan financier, car les sept ( gros ) volumes de La Recherche en édition de poche coûtent plus de cinquante euros alors qu’ils sont gratuits en électronique.
Mais la lecture de La Recherche sur liseuse, et je ne considère que celle-ci, exemple proposé par Kindle, présente-t-elle les mêmes sensations que sur papier ?

Je pose la question, ne juge aucunement.

    Hendricus Petrus Bremmer, Nature morte aux livres et vase de Chine, 1895, IMA Indianapolis, notice

La lecture d’À la recherche du temps perdu ne me paraît pas facile, quoiqu’en disent les grands connaisseurs. Proust entremêle les personnages, les étapes chronologiques, laisse planer des ombres indécises sur les âges, les parentés, les époques … Le lecteur revient sans cesse en arrière pour se remettre un personnage en tête.
Et surtout, le lecteur, de plus en plus captivé, veut relire tel passage comme un poème, contempler telle phrase comme un tableau, écouter tel chapitre comme une mélodie, revivre telle description comme l’un des moments les plus émouvants de sa vie personnelle.
Alors, pour retrouver plus facilement la page merveilleuse, il souligne, encadre, marque, corne, rature, annote, en un mot laisse son empreinte physique sur le chef-d’oeuvre.

    Edgar Degas, Mary Cassatt au Louvre, gravure, 1879-1880, Brooklyn museum, notice

Laisser ses empreintes sur un chef-d’oeuvre au musée est interdit, mais dans son livre, tout est permis !

Le lecteur de La Recherche est, à mon avis, un petit cochon tout à fait conscient et satisfait des souillures qu’il sème dans ces sept bouquins. Le livre de poche se ramollit et se gonfle comme un morceau de madeleine dans le thé. Au fil des lectures, donc au fil des mois, des ans, les annotations, au bic vert de la première fois, au crayon noir de cet hiver-là, à l’encre bleue de la dernière fois ou au feutre rose pour tel travail, font revivre ces moments d’intimité avec l’oeuvre liés à des circonstances changeantes.

Ces divers griffonnages , déposés sur les pages comme un baiser, produisent le même effet que le bruit ferrugineux de la sonnette, la petite phrase de Vinteuil, la serviette de l’hôtel, le cliquetis de la cuiller … ils renvoient vers ce temps perdu soudain retrouvé des sens exaltés en un instant précis par la lecture.

La liseuse déclenche-t-elle aussi cette idiosyncrasie tellement proustienne ? Peut-être pas, je ne sais pas. L’incipit choisi par amazon pour vanter son kindle est-il le mieux choisi ?
Peu importe, lisons cet hiver à la fenêtre, d’une liseuse électronique ou de la maison !

      Hans Heyerdahl, Lecture à la fenêtre, 1881, Nasjonalmuseet Oslo, notice

Petit oeil sur le marché

    Hendrik Sorgh, Le grand marché de Rotterdam, 1654, musée Boijmans Rotterdam, page du musée

Elle était touchante cette façon des ménagères d’aller au marché avec leur tablier ! Aujourd’hui, on le retire avant de sortir, par dessus le blouson en polaire il nous irait comme un tablier à une vache. Ou alors il prendrait des airs de spoiler de formule 1 dépassant sous la parka de la FAF ultra-pressée !
Mais, comme les tâches ménagères, le tablier n’est pas sans noblesse.

J’aime ce tableau que j’ai déjà montré au moment de Noël, parce qu’en cette période on file au marché, sans oublier si possible d’enlever son tablier, pour prendre les commandes de volailles ou crustacés.
Sorgh est le spécialiste de ces scènes de marché, pittoresques et attendrissantes.

Le site du musée Boijmans propose maintenant une observation à la loupe et on peut apprécier tous les détails. Ainsi , en promenant son oeil virtuel sur la toile, on découvre à la gauche du tableau un plant d’oeillet.

Que fait là cette plante fleurie, isolée, tuteurée, parmi les choux, les navets, les oignons ?
L’oeillet a pour nom latin  » dianthus  » qui vient du mot grec voulant dire  » fleur de Dieu « . L’oeillet symbolise la présence divine et Jésus Christ, particulièrement au moment de la Passion puisque l’oeillet est de la famille du clou de girofle ( clous de la crucifixion ).

Le peintre a sans doute posé un oeillet au coin de ce marché abondant pour rappeler que ces denrées sont des dons de Dieu. Remercions-le de pouvoir faire nos courses au marché !
Je devrais mettre peut-être mon explication de cette anthèse entre parenthèse !

Par ailleurs, on remarque qu’à côté de cet oeillet se trouve une corbeille de raisins, le raisin, donnant le vin, est également un symbole christique. A côté encore se tiennent les pommes, qui peuvent également signifier le Christ.

Nous avons évidemment perdu aujourd’hui ce langage, et il paraît surprenant de mêler des signes religieux à une scène profane tout à fait ordinaire, mais la peinture du XVIIème siècle, surtout aux Pays-Bas, était riche de messages.

Que tout cela n’empêche pas d’admirer ce merveilleux ciel du Nord !

Les présents d’un passé en crise sont le futur

Futile ou utile, le cadeau de Noël 2011 ? La crise oriente la réponse.

Noël de l’année 1931 : la crise s’installe, offrir utile, oui, on peut oser !

C’était il y a quatre-vingts ans, le magazine féminin  » Le Petit Echo de la Mode  » prodiguait ses trucs et ficelles au père-Noël afin qu’il garnît sa hotte le plus dignement possible malgré la crise.

J’avais acheté ces vieilles revues des hivers 1931 et 1932 il y a quelques années pour leurs beaux dessins, je ne les avais pas lues, leur mauvais état ne permet guère de les feuilleter. Le graphisme des années Trente m’a toujours enchantée.
Et puis ce mois-ci, par hasard, j’ai lu en détail certains articles et constaté que la crise s’étirait en Europe sur ces années Trente aussi durement qu’aujourd’hui, c’était il y a précisément huit décennies.

A l’époque le cadeau, qu’on disait plus volontiers  » présent « , devait être élégant, plaisant, décoratif, esthétique ou gastronomique, mais ne devait pas se montrer principalement utile. Le présent avait pour unique but le plaisir, le sourire, la grâce, l’instant de bonheur.
La grave crise économique a modifié la  » mentalité  » , un mot récent à ce moment-là, lancé en 1877 et dont Proust évoque la nouveauté dans La Recherche. Désormais on peut offrir utile, c’est même souhaitable.

La crise modifie aujourd’hui aussi la mentalité, ce mot déjà ancien qui désigne le caractère mental de la collectivité. On offre utile et, de plus, solide, fabriqué en Europe si ce luxe est encore accessible !

Et on ose offrir le cadeau maison confectionné avec amour et ingéniosité.

A Noël 1932 la crise perdure et le cadeau est plus que jamais  » recyclé  » , le mot n’existait pas encore, il apparaît en 1974 selon Le Robert, chaque crise apportant des mots sur ses maux.

On bricole des jouets, on recoupe des vêtements, on détourne, on invente, on bidouille, on  » customise  » , on n’appelait pas encore cette activité  » loisir créatif  » .

Les hebdomadaires  » Petit Echo de la mode  » de décembre 1932 annoncent que la crise devrait se poursuivre en 1933, espérons qu’en 2013 nous sortirons du tunnel !

Malgré le mauvais temps de crise, souhaitons nous de glisser en douceur dans l’année 2012 !

      Joyeux Noël !

La fête en tablier

      Pieter Bruegel l’Ancien, Danse de mariage, DIA Detroit, notice

Les tabliers sont toujours de la fête dans les tableaux de Bruegel, papillons blancs frivoles, ils s’agitent et virevoltent parmi les faces rubicondes et les pantalons provocants des joyeux danseurs et ripailleurs.

C’est justement aux tableaux de Bruegel l’Ancien que pense Proust en décrivant le restaurant où le narrateur dîne avec son ami Saint Loup, et, comme dans un inévitable enchaînement de pensées, c’est dans Proust que je me plonge en voyant ces scènes de banquets.

    Pieter Bruegel l’Ancien, Mariage paysan, vers 1568, KHM Vienne, page du musée

       » Et précisément à l’hôtel où j’avais rendez-vous avec Saint-Loup et ses amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du voisinage et d’étrangers, c’était, pendant que je traversais directement la cour qui s’ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le  » feu éternel « , une affluence ( digne de quelque  » Dénombrement de Bethléem  » comme en peignaient les vieux maîtres flamands ) d’arrivants qui s’assemblaient par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l’un de ses aides s’ils pourraient être servis et logés, tandis qu’un garçon passait en tenant par le cou une volaille qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le premier jour, avant d’atteindre la petite pièce où m’attendait mon ami, c’était aussi à un repas de l’Evangile figuré avec la naïveté du vieux temps et l’exagération des Flandres que faisait penser le nombre des poissons, des poulardes, des coqs de bruyère, des bécasses, des pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d’haleine qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur l’immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où – beaucoup de repas touchant à leur fin quand j’arrivais – ils s’entassaient inutilisés ; « 
      ( Marcel Proust, Le côté de Guermantes I )

        Pieter Bruegel l’Ancien, Danse paysanne, vers 1568, KHM Vienne

Description longue de la part de Proust, mais tellement vraie, imagée, savoureuse … et intemporelle, car on revoit les grandes brasseries d’aujourd’hui où le personnel glisse hâtivement avec une extraordinaire dextérité.

Deux phrases plus loin dans ce passage de Guermantes, le narrateur compare les serviteurs du restaurant à des anges. Les serviettes frémissent le long de leur corps et ce pourrait être de la même façon un tablier blanc :

       » Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d’aucun instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d’assiettes, cependant que des anges moins enfantins s’empressaient à travers les espaces démesurés de la salle, en y agitant l’air du frémissement incessant des serviettes qui descendaient le long de leur corps en forme d’ailes de primitifs, aux pointes aigües. Fuyant ces régions mal définies, voilées d’un rideau de palmes, d’où les célestes serviteurs avaient l’air, de loin, de venir de l’empyrée, je me frayai un chemin jusqu’à la petite salle où était la table de Saint-Loup.« 

Proust ne cite pas cette oeuvre, mais on pense bien sûr, en lisant cette description, à la célèbre  » Cuisine des Anges  » de Murillo.
On peut y constater que les anges cuisiniers ne portent pas de tabliers !

Murillo, La cuisine des anges, 1646, Louvre, commentaire du musée.

Blanc neige

    Renoir, Une serveuse chez Duval, vers 1875, Met New York, notice

Il neige sur google, taper  » Let it snow  » sur sa page et les flocons apparaissent, peu à peu l’écran de l’ordinateur se voile de givre et comme un polisson, on le gribouille du bout du doigt pressé sur la souris … quand on a assez joué, on appuie sur  » defrost  » pour dégivrer la vitre et notre humeur enfantine !

Joyeuse façon de fêter la nouvelle saison !

Blanc sur noir, l’éclat du tablier transforme la servante en touche de piano. Blanc Renoir, vibrant comme une petite musique de nuit.

    P. A. Renoir, Dans l’auberge de la mère Anthony, 1866, Nationalmuseum Stockholm, notice

Blancs sublimes et sonores surgissant des étoffes sombres, mates, sourdes. Un flocon de neige, le chien, ajoute du bonheur à cette charmante scène.

Dans le tableau ci-dessous, le tablier blanc éclate comme un coup de cymbale, brille comme un astre. Hammershoi’s mother serait bien triste et perdue sans son beau tablier.

    Vilhelm Hammershoi, Intérieur avec la mère de l’artiste, vers 1889, Nationalmuseum Stockholm, notice

Enfilons nos tabliers, Noël arrive, et cuisinons en musique 😀 !

Les tabliers bretons

      Paul Sérusier, La barrière fleurie – Le Pouldu, 1889, musée d’Orsay, notice

Que déposait le Père-Noël autrefois dans les sabots bretons, boutou coat, déposés devant la cheminée ? Dans les foyers aisés, de bonnes choses, traou mad comme on dit en breton.

Et surtout, la veillée de Noël était l’occasion de raconter des histoires merveilleuses, des légendes, des récits qui constituaient un patrimoine régional. Trésor oral, ces contes variaient bien sûr d’un conteur à l’autre, et de génération en génération.

Je le cherchais depuis longtemps, et je suis heureuse de l’avoir enfin trouvé , à un prix raisonnable, ce livre d’Emile Souvestre illustré de jolies gravures :

 » Les merveilles de la nuit de Noël  » sont des récits fantastiques du foyer breton rassemblés par Emile Souvestre dans un livre édité en 1868.

Ce livre est plus ancien que les tableaux de Sérusier et Gauguin montrés dans cet article !

Les Bretons se racontaient des histoires, pas seulement pendant la nuit de Noël, toute l’année, le soir, avant que la télévision ne vînt balayer cet imaginaire fertile.
Je me souviens de mes grandes vacances durant mon enfance, j’allais avec ma mère chez des voisins, chez d’autres amis plus éloignés, et inversement ceux-ci venaient à la maison, de manière toujours improviste, car il aurait semblé aussi incongru d’annoncer à l’avance sa visite qu’aujourd’hui arriver chez quelqu’un sans prévenir, et la soirée de bavardage s’orientait toujours vers des histoires, d’autant plus captivantes qu’elles étaient fantastiques, irréelles, mêlant les indispensables korrigans, le diable et le bon Dieu.



    Paul Gauguin
    , Jeunes Bretonnes dansant – Pont Aven, 1888, NG Washington, notice

Dans presque tous les tableaux représentant des scènes de genre en Bretagne, les personnages féminins portent un tablier, et dans mon enfance, j’ai en effet toujours vu les dames âgées en tablier. Celui-ci faisait partie de l’habillement quotidien, et pour les grandes fêtes, le beau tablier richement brodé honorait dignement le costume folklorique.
Dans ces contes dits en sirotant un café servi dans un verre Duralex sur la toile cirée de la cuisine, la tempête sévissait souvent et l’Ankou, la mort en personne, noire avec sa faux, emportait les malheureux. Le diable, noir lui aussi, emmenait les enfants pas sages dans telle maison toujours fermée devant laquelle on n’osait pas passer. On reprenait un sucre dans la boîte en fer de Traou Mad de Pont Aven pour se rasséréner en faisant un canard dans le fond du verre.
On frémissait avec délice.
Sur le chemin du retour, la nuit faisait courir des ombres dans les chemins, j’étais transie d’une peur ensorcelante.
Tout a disparu, le café dans le verre, les soirées chez les voisins, les histoires fantastiques, les longs tabliers de coton …

    Paul Gauguin, Paysannes bretonnes, 1894, musée d’Orsay, notice

Un nid d’azur

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    Gerrit Dou ( 1613-1675 ), La jeune mère, 1658, Mauritshuis La Haye, notice

En ce quatrième dimanche de l’Avent consacré à la Vierge Marie sur le point d’enfanter, mes pensées du jour se sont tournées vers ce tableau de Gerrit Dou, que j’aime tout particulièrement et que j’ai plusieurs fois admiré au Mauritshuis.

Il ne s’agit pourtant pas d’un tableau religieux, mais cette jeune mère baignée d’une ineffable harmonie de tons bleus me rappelle la Vierge en manteau bleu agenouillée dans la crèche.

Et cette jeune maman porte un tablier bleu !
Il y a trois ans j’avais montré ce tableau en parlant de tricot, la page est ici, et c’est une preuve que j’aime ce tableau, je n’ai pas supprimé la page comme j’aurais dû le faire.

Cette année ce tableau me fait bavarder autour du tablier, Dou, ce maître de la Feinmalerei , mériterait des sujets plus intéressants et consistants !
En observant ce tableau dans le musée, on est subjugué par la prodigieuse finesse d’exécution. Cette incroyable précision du pinceau attire l’oeil au plus près de l’oeuvre, on veut savourer l’imperceptible touche qui fait du visage de la jeune mère aux yeux bleus une merveille de fraîcheur et de jeunesse.

Il faut cependant s’éloigner du tableau pour découvrir le sublime halo bleu qui ennuage de sa douceur azurée la mère et ses enfants.
Du vitrail aux reflets saphir semble couler un flot de lumière bleue depuis le rideau jusque sur la robe, le tablier mué en pétale d’iris, les linges du berceau.
La couleur bleue tisse un cocon soyeux et maternel dans cette très haute pièce plus théâtrale qu’intime.
Elle crée un tableau dans un tableau.

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