La vie digitale

      J.B. Greuze, Tête de garçon, vers 1782, Wallace Collection Londres, notice

Une phrase dans un spot publicitaire télévisé m’a étonnée, sans pourtant me marquer, je ne sais plus quel produit est vanté, un téléphone ou une connexion à internet peut-être, cette phrase dit :
 » votre vie digitale change « 

Ha, notre vie se fait digitale !

En réfléchissant, on s’aperçoit en songeant à Michel-Ange que la vie humaine a commencé de manière digitale :

Auparavant nous prenions notre vie en main, ou nous la remettions entre les mains de quelqu’un, puis, nous avons tant méprisé les esprits manuels, nous externalisons tant nos fonctions, que maintenant notre vie réside à fleur de main, à la surface des doigts !

    Lubin Baugin, Vierge à l’Enfant avec Saint Jean-Baptiste, mba Rennes, page du musée

Le meilleur de la vie digitale n’est-il pas la caresse ?

La vie digitale laisse des choix, par exemple :

La pronation :

    Raphaël, Autoportrait avec un ami, musée du Louvre, notice

La supination :

On s’amuse avec ce langage qui change avec la vie !
À propos, certaines nouvelles expressions me troublent ou me dérangent …
Qu’est-ce qui se passe, ou qu’est-ce qu’il se passe ?
J’ai toujours lu et entendu la question sous cette forme :

    « Qu’est-ce qui se passe ? »

Depuis quelque temps, on entend :

     » Qu’est-ce qu’il se passe ?  »

Pourquoi cette transformation ? On ne sait plus comment dire !
Le plus simple est de demander :  » que se passe-t-il ?  »

Le rêve de Pécoud

L’artiste suisse Carlos Schwabe a illustré  » Le rêve  » d’Emile Zola dans un style symboliste tout à fait fascinant, et le département des arts graphiques du Louvre conserve 27 illustrations qu’on peut admirer dans les six pages dont le lien figure ci-dessus.

J’avais montré ces beaux dessins il y a quelques années en bloguant autour de ce roman de Zola, qui m’avait fait rêver à l’âge de seize ans – l’âge de l’héroïne. Un Zola à part, d’un romantisme échevelé, d’un tragique étourdissant faisant couler de chaudes larmes, le roman idéal pour adolescente aimant souffrir dans ses lectures !



    Alfred de Richemont
    , Le rêve, vers 1890, musée d’Orsay, notice

Dans ce roman, Zola décrit néanmoins avec réalisme et précision une profession, comme dans chacune de ses oeuvres, et il s’agit ici de la broderie. Angélique est une enfant abandonnée qui fut recueillie par un couple de chasubliers.
Le chasublier confectionne et orne les somptueuses chasubles, dalmatiques, chapes et mitres des évêques, richement brodées. Le rêve est celui d’une jeune brodeuse sur son métier, jeune fille brûlant d’une foi catholique extrême et vivant à travers la lecture de La légende dorée de Jacques de Voragine, fascinée par les illustrations de cet ouvrage.

Angélique rêve aussi sur le balcon de sa chambre donnant sur le petit jardin fleuri de la cathédrale, le Clos-Marie.
Si j’évoque à nouveau ce roman, c’est parce que je viens de le trouver dans une ancienne édition pour enfants, un volume vert de ce que je pense être la Bibliothèque verte, datant de 1936 et illustré par mon favori, A. Pécoud.

J’ignorais que Pécoud avait approché la littérature de Zola, et ses dessins ne manquent pas de charme, transposant la petite Angélique dans un décor du XXème siècle.

À la candeur attendrissante d’Angélique s’ajoute celle de ces dessins d’un autre temps, et ce petit livre suranné nous plonge dans un monde évanoui, onirique, l’univers surnaturel d’une jeune brodeuse, qui brode des songes, de la ferveur, de la beauté, de l’amour.
Angélique est amoureuse d’un beau jeune homme aperçu dans le clos, d’une sainte découverte dans des images pieuses, de son métier qui suscite l’admiration de l’évêché.

Le rêve à la fenêtre. Les fenêtres font tant rêver !
Ces dessins de Pécoud sont touchants, empreints d’un rien de mélo qui fait sourire mais qui habite aussi dans le roman.

Le roman finit mal, comment pourrait-il en être autrement ? La jeune fille tombe malade et meurt le jour de ses noces ; il fallait que ce beau mariage ne fût qu’un rêve.

Avant de mourir, elle brodait un bouquet de roses trémières et d’hortensias.
Ma dernière rose trémière est en pleurs …

Du nouveau pour la Recherche au musée d’Orsay !

Le musée d’Orsay contribue à la Recherche, c’est bien ! La recherche sur quoi ? Comprenons bien sûr  » À la recherche du temps perdu «  de Marcel Proust.

Le jeune homme mince et blond, au chapeau gris, dans le détail montré ci-dessus, est Charles Haas, qui a inspiré en partie le personnage de Charles Swann.

Pour le caractère de Swann, on reconnaît ce que l’on sait de Charles Ephrussi, décrit par exemple par l’un de ses descendants, Edmund de Waal, dans son roman  » La mémoire retrouvée  » ( revoir ici ), et d’autre part pour son physique on le voit en effet dans la silhouette de Charles Haas.

 » Swann était habillé avec une élégance qui, comme celle de sa femme, associait à ce qu’il était ce qu’il avait été. Serré dans une redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte, ganté de gants blancs rayés de noir, il portait un tube gris d’une forme évasée que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le prince de Sagan, pour M. de Charlus, pour le marquis de Modène, pour M. Charles Haas et pour le comte de Turenne. »

M. Proust, Le côté de Guermantes

Dans ce passage, à la fin du Côté de Guermantes, Swann est plus svelte que jamais car malade. Il porte ce fameux chapeau de Delion qu’on voit dans le tableau.

Ce tableau, le voilà complet,  » Le cercle de la rue Royale  » de James Tissot, que le musée d’Orsay vient d’acquérir :

    James Tissot, Le cercle de la rue Royale, 1868, musée d’Orsay, page du musée

J’ai hâte d’aller à Paris et découvrir cette toile au musée d’Orsay qui abrite aussi le portrait de Proust, et du comte de Montesquiou, un modèle pour le baron de Charlus.

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Jacques-Emile Blanche
, Portrait de M. Proust, 1892, musée d’Orsay

      Giovanni Boldini, Le comte de Montesquiou, 1897, musée d’Orsay, page du musée

Toutes ces images dans les musées ne peuvent qu’aider à la perception des personnages si complexes d’À la recherche du temps perdu.

Un tableau de Tissot, j’en ai vu un cet été, dans le très beau musée de Cambrai.
Oh un Tissot ! ai-je dit dès que je l’ai aperçu de loin. Les femmes de Tissot, à vrai dire la propre compagne de Tissot, on les reconnaît bien, il l’a si souvent peinte, cette femme au regard mélancolique dans ses robes somptueusement travaillées.
Ce tableau-ci, sur son mur cassis, prend doucement le visiteur par la main et l’entraîne à la recherche d’un passé perdu.

    James Tissot, Mère et son enfant sur le perron, musée des beaux arts de Cambrai

Cette femme de Tissot me fait toujours penser à madame Swann. Odette n’était pas particulièrement jolie, avait le teint pâle et les yeux cernés, qui attristaient son regard.
Dans ce tableau de Cambrai, je m’imagine que la petite fille blonde blottie contre sa maman s’appelle Gilberte. La petite Gilberte Swann, le premier amour du narrateur petit garçon.
Détail amusant, la compagne de James Tissot était anglaise, et Odette se caractérisait par son anglomanie !

De délicieuses bagatelles

Septembre, les rentrées, scolaire, littéraire … les libraires installent les livres nouveaux sur les tables centrales comme les super-marchés leurs nouvelles bouteilles pour la foire-au-vin.
Le choix littéraire est vaste, comme chaque année, quel livre élire, à lire en priorité ?

J’ai hésité, résisté, le mauvais temps invite à remplir des brouettes de feuilles … et puis soudain mon regard s’est figé sur ce nom : Jerphagnon.

Oh, Lucien Jerphagnon ! gloussai-je avec délice, comme si j’avais découvert une ravissante broderie au creux d’un vieux chiffon dans un troc&puces dominical.

Lucien Jerphagnon, ce nom résonne de toute la douceur surannée d’un passé révolu.
Et pourtant, Lucien Jerphagnon est un jeune homme, de quatre-vingt-dix ans certes, mais c’est un philosophe joyeux, alerte, qui sait manier l’humour aussi bien qu’approfondir de très sérieuses réflexions.

Son site officiel est ici

Je ne prétends pas le connaître bien, je l’ai simplement écouté à la télévision, dans la série «  Regards de philosophes  » sur la chaîne KTO, et il m’a enthousiasmée. Décidément j’aime ces vieux messieurs profonds qui se prennent à la légère, comme René Girard, Michel Serres.

Je ne fais que commencer son dernier livre, De l’amour, de la mort, de Dieu, et autres bagatelles ( éditions Albin Michel ), et les premières pages – de bagatelles ? – m’enchantent. Celles-ci évoquent en un style pétillant l’école de sa jeunesse.

Cette photo m’est personnelle, c’est la classe de terminale de mon mari. Aujourd’hui, les classes comptent deux fois moins d’élèves et les enseignants ont dix fois plus de soucis, mais, comme dans le livre de Lucien Jerphagnon, mon sujet n’est pas le pessimisme générationnel, n’est pas de rappeler que c’était mieux avant, ça, on le dira toujours, à chaque époque !
Luc Jerphagnon nous remet simplement des images en mémoire :

Les maîtres d’école, ainsi les appelait-on dans la France des années 1920 ; les parents d’élèves avec une déférence qu’ils ne leur marchandaient pas, et nous autres écoliers avec un effroi nuancé d’amour filial. Je les revois dans la cour de récréation, déambulant par trois ou quatre, de long en large, dans leur blouse noire ou d’un gris de ciel bas, entourés de nos cris comme d’un nuage de moustiques. Le moment venu, M. le Directeur, coiffé d’un feutre fatigué, sortait de sa poche un sifflet, attribut de sa charge et insigne de son prestige. Il en tirait quelques roulades impératives, les mêmes que le chef de gare ou le sergent de ville, toutes gens incarnant une autorité qu’on ne discutait pas, car on sentait qu’elle procédait de très haut.

Eh oui, quand l’heure était venue, nous nous rangions deux par deux, le maître ou la maîtresse attendait le silence, et nous montions en classe sous les yeux mobiles du Directeur repérant le moindre de nos écarts. La salle de classe, le poêle, les grandes cartes aux murs, les tables de multiplication psalmodiées en choeur et en rythme, les dictées du maître qui faisait siffler sur nos têtes les s en fin des mots au pluriel et rebondir le e des mots féminins en ée comme dicté-e …
Je n’ai pas connu les années vingt, mais dans les années cinquante, soixante, ce décor était planté de la même façon.

Je voudrais de la lumière dans mon jardin d’hiver

Hier après-midi, ce ne sont pas ces petits gâteaux courts, semblant avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques, que j’ai servis avec du thé à mes visiteurs, mais un far maison et breton avec du jus de pommes fermier ; malgré tout, la conversation et cette dégustation ont déclenché en moi des souvenirs. Et m’ont fait réfléchir, cependant mes pensées vagabondes n’empruntèrent pas des chemins d’aubépine rose … il y a parfois des jours montueux, plus difficiles.

Je n’entre pas dans les détails de notre conversation émouvante, ils sont trop personnels, mais une étrange langueur m’a envahie, isolée, effritée, et depuis hier le vent de septembre m’effeuille comme le tilleul du jardin au crépuscule de sa saison.

Une douce chanson, de beaux tableaux, un livre, un ouvrage, une tasse de thé apporteront de la lumière dans mon jardin secret qui se fait soudain d’hiver …

Je voudrais du soleil vert
Des dentelles et des théières
Des photos de bord de mer
Dans mon jardin d’hiver

Je voudrais de la lumière
Comme en Nouvelle Angleterre
Je veux changer d’atmosphère
Dans mon jardin d’hiver

Ma robe à fleur
Sous la pluie de novembre
Tes mains qui courent
Je n’en peux plus de t’attendre
Les années passent
Qu’il est loin l’âge tendre
Nul ne peut nous entendre

Je voudrais du Fred Astaire
Revoir un Latécoère
Je voudrais toujours te plaire
Dans mon jardin d’hiver

Je veux déjeuner par terre
Comme au long des golfes clairs
T’embrasser les yeux ouverts
Dans mon jardin d’hiver

Cette chanson que j’aime est chantée par Stacey Kent.
Les tableaux pleins de lumière ( notices ci-dessous ) me rappellent ma merveilleuse visite du Met à New York en juin dernier.

  • Cézanne, Madame Cézanne dans la véranda, 1891, Met New York, notice
  • Gauguin, Nature morte avec théière et fruits, 1896, Met New York, notice
  • Monet, La terrasse de Sainte-Adresse, 1867, Met New York, notice
  • Van Gogh, Tournesols, 1887, Met New York, notice
  • Van Gogh, Lauriers roses, 1888, Met New York, notice
  • Monet, Régatte à Sainte-Adresse, 1867, Met New York, notice
  • Odilon Redon, Madame Arthur Fontaine, pastel, 1901, Met New York, notice
  • L’art de tirer les silhouettes

    Dans un magazine daté du mois d’août 1865 – à l’approche de l’automne les feuilles jaunies m’attirent – j’ai découvert l’existence d’une étrange machine.
    Cette machine à silhouettes fut recommandée par Lavater, le spécialiste en la matière !

    Qui était Lavater ?
    Un théologien suisse, né et mort à Zürich (1741-1801), connu pour ses recherches approfondies dans la physiognomonie.
    Pour de plus amples renseignements, lire wikipedia.

    La physiognomonie devint en vogue dans la première moitié du XIXème siècle, les artistes s’intéressèrent beaucoup aux têtes de caractères et s’efforçaient d’étudier les sentiments et les tourments qui se dessinent sur un visage et le transforment.

        Théodore Géricault, La folle monomane du jeu, vers 1820, Louvre, notice

    Aujourd’hui on appelle plus volontiers cette science  » morphopsychologie  » .
    Science véritable, ou science inexacte, peut-on vraiment juger un caractère d’après le physique qui l’incarne, n’y a-t-il pas là un danger qu’on appelle délit de faciès ?

    Ce n’est point mon sujet aujourd’hui, le petit article à propos de cette machine m’a simplement amusée.

    A propos de cette femme qui pose dans la  » machine « , il est dit :

       » Il y a là de la bonté avec beaucoup de finesse, de la clarté dans les idées et le don de les concevoir avec facilité, un esprit fort industrieux, mais qui n’est point dominé par une imagination bien vive et qui ne s’attache guère à une exactitude scrupuleuse. « 

    Et une fois sortie de la machine, à quoi ressemble sur le papier la personne qui y était assise ?

    Lavater commente ce cliché, ancêtre de la photo :

       » Chez la mère, le calme, la passibilité, un air de douceur inaltérable, une grande droiture de sens, la simplicité, l’amour de l’ordre ;
      Chez l’enfant, dans le haut du visage de la finesse d’esprit, dans le bas de la candeur. »

    Cela me rappelle le nez de M. de Cambremer, tordu, trop fort, très luisant, qui ne parvenait pas à compenser l’insuffisance spirituelle du regard, parce que le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise.

    Et la silhouette 😉 ?
    D’où vient ce mot ? D’Etienne de Silhouette, ministre des Finances sous Louis XV. Il avait pris des mesures drastiques pour économiser 😯 , et cette manière de dessiner une personne en se limitant aux seuls contours de son corps ressemblait à une telle économie de moyens qu’on appela ce dessin à la Silhouette.

    Trois mères, trois fils et la voisine de palier

    Henri Troyat, un géant, un mystère pour moi.
    Tout d’abord la sonorité de son nom (ou de son pseudonyme) :
    Je le dis à la bretonne, en marquant la diérèse qui sépare le son  » o  » du son  » ya « , Tro-yat. Mon mari le prononce à la française en émettant le son  » oi  » comme dans le chiffre trois.
    Quelle prosodie doit-on observer ?

    Henri Troyat a baigné ma jeunesse et pourtant je n’avais rien lu de lui jusqu’à ces jours-ci 😳 .
    Ma mère le lisait, ma belle-mère l’affectionnait, ses innombrables ouvrages se dressaient en pierres levées dans leurs bibliothèques, ses biographies figuraient en solides menhirs, et malgré ce roc de la littérature, je suis passée devant ces mégalithes sans les toucher. Pourquoi ce rejet ?
    ( j’ai le devoir de préciser que j’emprunte cette image du granit au chef-d’oeuvre de Jean-Paul Sartre,  » Les mots  » . )

    Henri Troyat. Cet ancien doyen de l’Académie française, mort à l’âge de 95 ans en 2007, devrait être célébré prochainement pour son centenaire, le 1er novembre 2011.

    Cet écrivain à l’imagination incroyablement fertile, cet immense biographe, semble être un peu tombé dans l’oubli, comme si le label de l’Académie française rebutait aujourd’hui de nombreux lecteurs qui se tournent plus volontiers vers les auteurs étrangers. Il fut très en vogue dans les années soixante, soixante-dix, il y a comme ça des modes qui vont et viennent.
    Remercions les éditions de Fallois de nous remettre au palais le goût exquis de cet auteur ou de nous le faire découvrir.

    Henri Troyat, La voisine de palier, Editions de Fallois ( fév. 2011 )

    Deux femmes, voisines de palier dans un immeuble parisien, le court roman raconte leurs relations complexes, leur histoire rebondit comme sautant malicieusement des marches dans l’escalier de leurs vies. Le style impeccable, imagé, alerte, tient le lecteur jusqu’au bout.

    Alors, une fois le livre refermé, on court à la librairie ou à la bibliothèque pour se procurer un autre Troyat de chez Fallois. J’aime les livres de cet éditeur, d’un format et d’une lecture confortables, aux couvertures attrayantes. J’ai ainsi pris une biographie d’Henri Troyat. J’aime les  » bio  » .

    Henri Troyat, Trois mères, trois fils, Editions de Fallois, mai 2010.

    Trois femmes, trois biographies, trois mamans de poètes : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud.
    Madame Baudelaire, madame Verlaine, madame Rimbaud sont des mères bien tourmentées par leurs rejetons. Ces trois mères poules ont mis au monde trois vilains petits canards qu’elles ne suivent pas du tout dans leur prosodie (pour reprendre ce mot dans un autre sens !).
    Pauvres mères de voyous, n’ayant jamais mesuré le génie de leurs enfants, elles ont tout donné pour lutter contre leur mal-être et leurs propres vies ressemblèrent à une saison en enfer.
    C’est sous cet angle original de trois maternités rassemblées, entrecroisées dans un même récit, liées par bien des points communs, qu’ Henri Troyat nous présente les vies affreusement épouvantables de ces trois merveilleux poètes.
    On s’embarque avec enthousiasme mais à ses risques et périls dans cette triple biographie haletante, houleuse, dans ces trois naufrages observés côté mère.

    Zinzins des syzygies !

    On peut être zinzin des marées de syzygie.
    Connaît-on ce mot qui fait zézayer ? La syzygie est la pleine ou la nouvelle lune, les marées de syzygie sont les grandes marées, et j’aime follement les grandes marées ! Ce mot rare et pittoresque se rencontre par exemple dans le dernier ouvrage de Michel Serres, Biogée.

    Syzygie, ce mot imprononçable vient du grec : de syn = avec et zygos = le joug.
    Syzygie, avec le joug, c’est un accouplement, un rendez-vous du soleil avec la lune qui met la mer sous son joug le plus fort.

    Déjà septembre et son infinie douceur. La mer s’absente en silence et une multitude de petons laissent leurs empreintes dans le gris du sable. Quand les flots s’éloignent, la pêche se fait pédestre, la plage immense, humide et malléable devient un curieux album de pieds.

    Des milliers de pieds, nus, bottés, se faufilent, se chevauchent, se dessinent en intailles ou en camées selon la mouvance du sable et c’est touchant de deviner le peton du petit au côté du ripaton du grand.

    Chaque année aux grandes marées, celles de septembre de préférence, je fais ma pêche à pied moi aussi, mais une pêche aux images, je fouille le sable des yeux seulement. Les années passées, j’avais choisi le thème des paniers de pêcheurs, le thème des mouettes, ou celui des étoiles et coquillages, cette année ce sont les pieds des pêcheurs qui m’ont attirée !

    Ces arpions appartiennent aux pions qui sont au loin. L’espace ouvert par cette fameuse syzygie transforme les promeneurs et pêcheurs en figurines sur l’échiquier marin.

    Chaque grande marée possède une couleur dominante selon le ciel, ce midi la plage s’était drapée de gris, un gris perle, taupe, cendre ou nacre, une merveilleuse symphonie de gris orchestrée par un soleil doucement voilé.

    C’était ma pêche au gris syzygie !

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