La moitié la plus sensible de la France veut rendre fière d’elle l’autre moitié

Une pile de vieux magazines fort défraîchis m’attendait dans une brocante ce dimanche de 15 août.
Marie-Claire … années de guerre, un peu avant et puis pendant …

J’ai acheté ce lot de magazines par curiosité, je n’ai jamais lu que la version récente de cette publication, consacrée aux travaux d’aiguilles, le fameux Marie-Claire Idées.
Marie-Claire, en papier jauni, en taille de guêpe et talons compensés …

Je me penche sur ce monde enfui, enfoui, sous la poussière, mon nez s’irrite et je souris.
Et vers la fin de la pile, une joie enfantine me secoue …

Voilà soudain un numéro spécial rédigé par Colette !

Colette journaliste, je l’avais déjà évoquée ici grâce à un livre que j’avais acheté à propos de ce talent particulier de l’écrivain. Mais je ne pensais pas dénicher un peu plus tard l’une de ces revues féminines agrémentées par la plume de Colette !

Voici l’éditorial. Mai 1940. Colette s’adresse à toutes les femmes désormais seules, devant diriger seules le foyer, l’éducation des enfants, la ferme, l’industrie familiale ou le commerce, devant improviser les métiers des hommes, étant déjà veuves parfois sans le savoir encore.
Colette est là pour les soutenir.
Durant les six premiers mois de cette guerre ambigüe, larvée, et de paix fallacieuse, la Française a été critiquée pour son optimisme et sa légèreté sans vergogne, mais maintenant la guerre éclate sous son jour meurtrier et la Française doit se montrer solide, organisée, utile.


Le blé (en herbe ?) en 1940 : Réquisitions, déclarations, sommations, adjudications, administrations, répartitions, impositions, limitations … une littérature inquiétante

Colette, déjà âgée, se retire à la campagne et conserve son humour

Le rôle d’un magazine est de distraire, Marie-Claire doit égayer malgré tout les jours sombres des femmes, ces femmes qui représentent la moitié la plus sensible de la France, et qui doivent rendre fiers d’elles les hommes, cette autre moitié partie en guerre.
Alors Colette parle de sujets légers comme l’amour, son enfance, ses amis célèbres, ses conseils domestiques …

Colette au visage félin, Colette aux très longs cheveux, Colette aux mollets bien ronds, chroniqueuse au style captivant

Marie-Claire, je ne le savais pas, la revue doit son nom à un roman intitulé ainsi de Marguerite Audoux. Qui donc fut cette Marguerite Audoux (au doux prénom) ?
Colette a dû la connaître.

Ah, voilà, j’ai trouvé une trace de Marguerite Audoux dans wikipedia. Son livre Marie-Claire a obtenu le Prix Fémina en 1910.

Le temps retrouvé d’une pose

Pose photographique, arrêt sur image, pause dans le temps, toute une époque … L’époque est elle-même un arrêt, point fixe dans le temps, épokhè : point d’arrêt en grec.

Pause et pose, les deux mots découlent l’un de l’autre, on prend une pause, on prend la pose, on pose une pause dans son calendrier, suspension entre deux  » o  » et différence à peine décelable …

Lumière, moteur, vitesse, à l’image d’un tableau de Turner, ce pourrait être le titre de la photographie ci-dessus que j »ai trouvée dans le site de la BnF au sujet de Marcel Proust.

Mais les photos ci-dessous proviennent de mes albums de famille personnels !

À la recherche du temps perdu étonne et amuse par ses nombreux passages concernant des appareils modernes de l’époque, de ce tournant des XIX et XX ièmes siècles : le téléphone, l’automobile, l’avion, la photographie …
Bien que marquant leur propre temps, certains passages de la Recherche m’ont fait rire parce que j’ai connu à peu près les mêmes expériences, avec les demoiselles du téléphone dans ma jeunesse, avec un petit coucou passé au dessus de ma tête dans la campagne, avec des séances de photographie …

La photographie, Marcel Proust y fait constamment allusion, il se sert d’elle par métaphore et par son vocabulaire technique pour décrire les personnages, les paysages, les situations, elle l’aide aussi techniquement dans sa mémoire tout comme les peintres l’utilisaient pour leurs tableaux.

Un photographe renommé a écrit un livre à ce sujet, Brassaï : Marcel Proust sous l’emprise de la photographie.
Je n’ai pas lu cet ouvrage mais il fera partie de mes prochaines lectures !

Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch, ma grand-mère me dit d’un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant qu’il quittât Balbec, elle ne voulait pas qu’il la photographiât, et quand je vis qu’elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et hésitait entre plusieurs coiffures, je me sentis un peu irrité de cet enfantillage qui m’étonnait tellement de sa part.
[…]
Malheureusement, ce mécontentement que me causaient ce projet de séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand-mère paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour que Françoise le remarquât et s’empressât involontairement de l’accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je ne voulus pas avoir l’air d’adhérer.
 » Oh ! Monsieur, cette pauvre Madame qui sera si heureuse qu’on tire son portrait, et qu’elle va mettre son chapeau que sa vieille Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, Monsieur. »

Proust, extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Noms de pays : le pays.

Ce passage me rend les yeux humides, si l’on a eu aussi une tendre grand-mère désireuse de laisser derrière elle un portrait souriant, et si le petit-enfant qu’on a été n’a pas toujours été gentil et compréhensif, on lit ces pages avec une ferveur désespérée.
Cette séance photographique a été très bien rendue dans le dernier film de Nina Companeez, comme tous les autres passages de la Recherche qu’elle a par ailleurs mentionnés, de façon hélas bien trop rapide, dans sa belle adaptation.

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs toujours, un peu plus loin, le narrateur fait part de l’un de ses traits de caractère qui m’est propre également : il ne vit pas dans l’instant, mais c’est plus tard, dans la solitude, qu’il revit cet instant. Un psychanalyste, Jung je crois, a appelé cela le caractère secondaire. On prend toute la mesure du moment vécu dans le cabinet noir de son développement mental.

Ainsi Elstir présente Albertine au narrateur, mais celui-ci appréciera cette prise de contact avec un certain retard.

Ce qu’on prend en présence de l’être aimé, n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l’entrée est  » condamnée  » tant qu’on voit du monde.

    Nous avons beau savoir que les années passent, que la jeunesse fait place à la vieillesse, que les fortunes et les trônes les plus solides s’écroulent, que la célébrité est passagère, notre manière de prendre connaissance et pour ainsi dire de prendre le cliché de cet univers mouvant, entraîné par le Temps, l’immobilise au contraire. De sorte que nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que ceux que nous avons connus vieux nous les parons rétrospectivement dans le passé des vertus de la vieillesse […]

    Proust, extrait de Le Temps retrouvé

Le temps, c’est bien une affaire de photographie !
La photographie, de façon étymologique, écrit avec de la lumière, mais le temps d’exposition est capital sur le plan technique. La photo arrête le temps, donne une image de l’époque, cet arrêt du temps à un moment précis. Nous pensons avec une sensibilité de plaque photographique, nous gardons du temps une empreinte en réalité fugitive mais figée dans notre mémoire.

Que dirait Proust de notre société actuelle vivant à travers l’image, cataloguant constamment l’être humain dans d’immuables albums et jetant sans cesse au panier les clichés non conformes ?

Proust s’exprimait avec les mots de son temps, de l’ère argentique de la photographie, mais il aurait aimé sans doute aujourd’hui jouer avec la notion de carte mémoire, il aurait introduit le vocabulaire numérique dans ses formules littéraires !

Le beau navire, le décolleté

      F.X. Winterhalter, La duchesse de Morny, Château de Compiègne

Winterhalter, le peintre des impératrices, de la reine Victoria, et des décolletés bateaux qui dégagent les nobles épaules … Winterhalter, avec lui prend fin mon survol de ces baies mystérieuses, ces océans de séduction que sont les décolletés.

      Winterhalter, Mme Barbe de Rimsky-Korsakov, 1864, musée d’Orsay, notice

Sous le second Empire, les épaules se dénudent, les lignes droites du premier Empire ont disparu, toute la magie séductrice réside dans l’ovale du décolleté, la rondeur des chairs , la sinuosité de la poitrine jaillie du corsage étroitement lacé, aux sépales serrés de calice. Le décolleté devient une embarcation pour Cythère, et je pense à ce poème de Baudelaire :

    Le beau navire

    Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
    Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
    Je veux te peindre ta beauté,
    Où l’enfance s’allie à la maturité.

    Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
    Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
    Chargé de toile, et va roulant
    Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

    Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
    Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
    D’un air placide et triomphant
    Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

    Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
    Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
    Je veux te peindre ta beauté,
    Où l’enfance s’allie à la maturité.

    Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,
    Ta gorge triomphante est une belle armoire
    Dont les panneaux bombés et clairs
    Comme les boucliers accrochent des éclairs,

    Boucliers provoquants, armés de pointes roses !
    Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
    De vins, de parfums, de liqueurs
    Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs !

    Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
    Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
    Chargé de toile, et va roulant
    Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

    Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent,
    Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,
    Comme deux sorcières qui font
    Tourner un philtre noir dans un vase profond.

    Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,
    Sont des boas luisants les solides émules,
    Faits pour serrer obstinément,
    Comme pour l’imprimer dans ton coeur, ton amant.

    Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
    Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
    D’un air placide et triomphant
    Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

    Charles Baudelaire, recueil Les fleurs du mal

    Franz Xaver Winterhalter, L’impératrice Eugénie entourée des dames d’honneur du palais, 1855, Château de Compiègne

La révolution du décolleté

1789, le décolleté suit le mouvement révolutionnaire et s’éprend de liberté, il abolit les lois orthopédiques du corps à baleines, il s’épanouit dans les transparences érotiques et antiques des tuniques romaines.
Il fait son Grenelle de l’environnement, dirait-on aujourd’hui, il respecte la nature et la biodiversité des globes mammaires, il laisse enfin la femme respirer à pleins poumons.

Décomplexé et marqué d’une subtile pointe de vulgarité , ce décolleté de la belle Zélie !

    Ingres, Madame Panckoucke, 1811, musée du Louvre, notice

Ouh, madame Panckoucke, votre décolleté se délure, quelle échancrure !
Avec cette mode passionnément décolletée se développe la vogue du châle, pièce d’étoffe richement décorée qui permet de retrouver un brin de décence ainsi qu’un peu de chaleur.

J’ai choisi les portraits d’Ingres, car ce maître excelle dans les lignes voluptueuses de la poitrine autant que dans le rendu prodigieux des luxueux tissus.

    Ingres, Portrait de Mme de Senonnes, 1814, mba Nantes, notice

Des madame de Senonnes, madame Tallien, madame Récamier, au côté de Joséphine, exhibent leurs trésors avec une grâce impériale.

Comme un bouquet de fleurs, le décolleté est retenu par un ruban à sa base, faisant éclore la femme dans toute sa beauté.

Mais la mode change, comme les gouvernements, la royauté revient, et avec elle le corset. Et sous le second Empire, le décolleté sera moins impérial qu’impérieux !

    Ingres, Comtesse de Tournon, 1812, Museum of Art Philadelphie, notice

Un fichu menteur, le décolleté

Un fichu menteur, dans quel sens faut-il prendre cette locution ? Dans le sens qui m’intéresse aujourd’hui, le mot fichu n’est pas un adjectif, mais un nom commun. Le fichu est la pièce d’étoffe en pointe ( venant de fiche = pointe ) qu’on jette rapidement autour de son cou, donc qu’on fiche plus ou moins négligemment quelque part.

Le fichu menteur était l’appellation de ce voile en mousseline qui faisait mousser le décolleté. Il cachait et faisait deviner des rondeurs plus volumineuses qu’en réalité, c’est pourquoi on le disait menteur.

    null

    Adélaïde Labille-Guiard, Portrait de femme, mba Quimper, notice

Ce fichu me donne l’occasion de montrer encore l’un de mes tableaux préférés du musée des beaux arts de Quimper. Depuis juillet, ce musée a rénové son site web et les notices proposent de beaux agrandissements des tableaux, mais hélas seule la moitié supérieure de la photo agrandie est visible. Par chance , le décolleté se situe dans la partie haute du portrait !

Madame Labille-Guiard a souvent peint de ces fichus menteurs avec une délicate vérité.
On pourra revoir dans cet article un certain nombre de fichus.

Au Metropolitan museum de New York j’ai eu le grand plaisir de voir ce pastel d’Adélaïde Labille-Guiard :

    Adélaïde Labille-Guiard, Madame Elisabeth de France, pastel, vers 1787, Met New York, notice

Totalement fascinée par la beauté de ce pastel, je l’ai naturellement pris en photo, et un gardien m’a rappelé que c’était interdit dans cette salle car c’était une exposition. Oops, sorry, je n’avais même pas remarqué qu’il s’agissait en effet d’une expo de pastels !

Voici donc ma photo illicite de ce fichu menteur magnifié par la technique du pastel. Le crayon blanc restitue merveilleusement toute la légèreté de la gaze et la lueur mate des boutons de cuivre.

Fichu menteur, fichu enjôleur, fichue tenue tout de même que ces robes corsetées qui devaient faire pigeonner la poitrine !

Dans le livre de Michelle Sapori consacré à Rose Bertin, on apprend qu’avant l’apparition du corset à la fin du XVIIIème siècle, le corps de la femme était incarcéré dans un corps à baleines . Ce corsage étroit était raidi par des fanons de baleines, des tiges de jonc et un long busc de fer. Avec les paniers cet assemblage constituait la robe à la française, particulièrement encombrante.
La robe à la Polonaise amincira un peu la silhouette en remplaçant les paniers latéraux par un  » cul  » accentuant la cambrure des reins.
Et puis Marie-Antoinette choisira les robes légères et champêtres à l’Anglaise, les gaulles, la Cour adoptera des modes exotiques, robes à la sultane, à la Pékin, à la Turque, à la Grecque … Le cruel corps à baleines disparaît, le corset se fait plus souple, non baleiné, en toile, on l’appelle  » le corsage de dessous  » .

Grâce à ce petit corsage de dessous, l’oiseau s’envole !



    Louis-Léopold Boilly
    , L’oiseau privé, musée du Louvre, notice

L’ascension fulgurante de mademoiselle Bertin

La couturière de la reine Marie-Antoinette, la célèbre ministre des modes , Melle Bertin, Marie-Jeanne pour l’état civil et Rose pour le business, a joué un rôle capital dans l’histoire de la mode, mais aussi en faveur de la condition féminine.

Cette grande architecte du décolleté et des chapeaux a connu une vie extraordinaire et un livre la raconte de passionnante façon :

    Rose Bertin, couturière de Marie-Antoinette, par Michelle Sapori, éditions Perrin ( Sept. 2010 )

Ce livre bien documenté et bien écrit révèle comment cette petite couturière picarde, née à Abbeville en 1747, vint faire fortune à Paris, entra au service de la reine et fut tout bonnement à l’origine de la haute-couture française.
C’est à elle que l’on doit l’accession de la couture au noble rang de l’art.
Intelligente, audacieuse, courageuse, douée d’une fantastique imagination et d’un sens aigu du commerce, elle a su s’imposer dans un monde jusqu’alors masculin.

En 1693, quelques épouses de marchands merciers s’étaient donné le titre de marchandes de modes et se lancèrent dans la confection de vêtements et chapeaux arrangés selon la mode journalière et créés selon leur propre imagination, dans l’ombre de leurs maris, sans posséder de statut particulier.
Louis XIV avait déjà créé en 1675 le corps de métier de  » maîtresse couturière  » qui permit aux ouvrières de s’émanciper des tailleurs.

Le statut et le mot de modiste apparurent seulement en 1776 après la réforme de Louis XVI. Jusque là seules trois corporations féminines existaient, les lingères, les bouquetières et les couturières.
Sous l’impulsion de Rose Bertin est donc créée la corporation des modistes qui marque une avancée des femmes dans le monde du travail spécialisé. La femme, grâce à cette réforme, peut désormais s’installer marchande de mode sans être mariée. La mercière apparaît dans le monde des merciers.

Melle Bertin, qui ne s’est jamais mariée, dirige le syndic de cette nouvelle corporation, édifie les fondations de la profession et organise l’apprentissage. La communauté des marchandes de modes finance une école publique laïque de dessin pour former les artisans dans le domaine textile, et cette école deviendra l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs.

      Elizabeth Vigée-Lebrun, Portrait de Marie-Antoinette dit  » à la rose  » , 1783, châteaux de Versailles et de Trianon

Rose Bertin est plus qu’une modiste pour la reine, elle est sa couturière, elle crée entièrement ses robes qui deviennent des oeuvres d’art. Elle ne fait pas que coudre, elle dessine. Elle jette les bases de ce qui deviendra au siècle suivant la haute-couture parisienne.

Elle ouvre un magasin près du Palais Royal et elle le nomme  » Le Grand Mogol « , il attire toutes les dames chic de France et d’Europe. On l’appelle le  » grand magasin « , une expression qui restera, et il se trouve dans l’immeuble qui abritera plus tard  » Les magasins du Louvre  » et qui sont maintenant le Louvre des Antiquaires.

    null Elizabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette assise en manteau bleu et jupon blanc, 1788, châteaux de Versailles et de Trianon

Rose Bertin a traversé la Révolution difficilement, forcée d’aller commercer à l’étranger en luttant pour ne pas être inscrite sur la liste des émigrés, car dans ce cas tous ses biens auraient été confisqués. Elle est morte en 1813 et le nouveau roi Louis XVIII l’a regrettée.

Si on s’intéresse aux chiffons et rubans, je recommande cet excellent livre de Michelle Sapori.
Maintenant j’ai grande envie de lire une autre biographie dans l’entourage de Marie-Antoinette : celle de Léonard, son coiffeur !

Le décolleté vénitien de la mère de famille

La belle Nani porte bien son nom, sa beauté blonde, sereine, silencieuse, fait merveille. Mais elle pourrait susurrer timidement aux visiteurs du Louvre «  Vous, qui passez sans me voir …  »
Son portrait se trouve en effet dans la salle tumultueuse de La Joconde et devant la star, elle ne fait pas le poids. Et sur le mur qui lui est perpendiculaire, l’autre chef-d’oeuvre de son auteur lui fait de l’ombre : Les Noces de Cana.

La belle Nani, je l’avais photographiée pendant que la foule s’agglutinait devant Mona Lisa, mais je n’ai hélas pas le temps de rechercher mes clichés 🙁

Ce velours bleu nuit, ces voiles de brume matinale, ces joyaux solaires, ce teint d’aurore, ces yeux si clairs, ah, Belle Nani, je laisse la Joconde aux amateurs !

    Véronèse, Portrait d’une Vénitienne, dite La belle Nani, vers 1560, musée du Louvre, notice

En costume d’apparat, elle incarne l’idéal vénitien de la mère de famille, dit le site du Louvre.
Epouse et mère, et peut-être la bien-aimée de Véronèse car, comme dit Paul Veyne dans ce beau livre  » Mon musée imaginaire  » ( un livre que m’a offert une de mes filles pour la fête des mères ), cette belle Vénitienne porte la main sur son coeur.

Son décolleté est à la mode vénitienne de cette époque, large et rectangulaire. Un voile léger vient assagir pudiquement le gracieux panorama. Une rampe de dentelle entoure le balcon et comme dans les Noces de Cana, il y a du monde en ce promontoire !



    Lorenzo Lotto
    , Portrait de Giovanni della Volta avec sa femme et ses enfants, 1547, NG Londres, page du musée

Voici une autre mère de famille vénitienne, elle porte le même décolleté rectangulaire.
Ce tableau attendrissant montre un papa et une maman faisant déguster des cerises à leurs enfants.

Le site de la National Gallery de Londres permet de zoomer sur les détails, et on peut admirer les menottes :

Le petit garçon est nu, simplement voilé d’une mousseline, comme si le peintre, qu’on sait très pieux, voyait en lui l’enfant Jésus. La cerise a d’ailleurs un symbole religieux, celui du Christ et de son sang versé.

La petite fille, très coquette, porte le même décolleté que sa maman. Il y aurait une connivence mère-fille dans la mode comme elle existe aujourd’hui.

Dans le décolleté de la maman s’ajoute une guimpe, un fichu fin, transparent qui voile en laissant tout voir mais limite les débordements. C’est le volcan, à l’arrière plan, qui s’épanche un peu.

Ces décolletés, sages ou effrontés, en font voir, de la peinture !

Un décolleté remodelé

Chevelure d’un blond vénitien, yeux noisette, bouche framboise, ce frais visage semble à première vue avoir été peint au siècle dernier, un Balthus peut-être …

Erreur ! Le portrait a cinq cents ans !

    Italie du Nord, Femme à la fenêtre , probablement vers 1510-1530, National Gallery Londres, page du musée

Ce portrait féminin a été restauré en 1978. Il avait été arrangé au XIXème siècle selon la morale du temps.
Un épais vernis avait assombri les cheveux et les yeux, des repeints avaient estompé la poitrine, fait disparaître les tétons mutins pointant sous le corsage moulant.
Le site du musée montre une photo ancienne avant la restauration.

Cachez ces reliefs qu’on ne saurait soupçonner … hélas le remodelage a endommagé l’oeuvre.
Néanmoins cette jeune femme, peinte par un artiste dont on ignore encore le nom malgré plusieurs suppositions, reste agréable à regarder.
A sa fenêtre elle affiche l’emblème du beau sexe, car c’est son gagne-pain. Elle est probablement une courtisane, une prostituée.

Que porte-t-elle sous cette robe de percale blanche qui aurait pu sortir de la maison Lanvin ?
Je m’en pose des questions 😕 !

( notice )

Apodesmos, ce mot figure dans le dictionnaire grec-français, le Bailly, et désigne la bande qui entourait la poitrine féminine pour la soutenir.
Strophion est l’autre nom grec du soutif, et il est devenu  » strophium  » en latin.

Si le vénérable Bailly le dit, on peut donc penser que la notion de soutien gorge existait déjà dans l’Antiquité. La combattante Athéna avait besoin d’un Chantelle pour se sentir plus libre de ses mouvements et garder un port de déesse.

( notice )

… avant l’invention du strophion, la vénusté laissait la pesanteur et le charme agir !

Petit retour vers le Ca-ravage du décolleté :

      Le Caravage, Judith et la tête d’Olopherne ( détail ) , vers 1597-1600, Palais Barberini Rome, page du musée

Le tableau du Caravage n’a heureusement pas été modifié pour la bonne convenance, et on peut remarquer dans le décolleté de Judith la même insolence d’une poitrine qui darde sous le fin linon.
Pas d’apodesmos apparemment, pas de soutien-gorge dans cette scène de coupe-gorge, seulement un jeu de rubans serrés. Judith délire de cruauté mais son décolleté innocemment provocant donne un spectacle charmeur.

Le décolleté est un langage féminin d’une folle diversité et sa lecture est parfois censurée !

Décolleté nacré et sclérotique bleutée

La peinture italienne est toute philosophie, poésie, rhétorique, et un artiste se détache de ces caractéristiques en recréant sa poésie personnelle : c’est le Caravage.
Ce cher Caravage n’a jamais cessé de m’étonner, m’enthousiasmer, caresser dans le bon sens mon goût du réalisme poétique ou de la poésie réaliste, car, oui, les deux sont compatibles !

    Le Caravage, Marie-Madeleine pénitente ( détail ), vers 1595, Galerie Doria Pamphilj Rome, page du musée

J’ai adoré ce tableau dans ma jeunesse, je l’aime toujours pour sa très grande simplicité, sa modernité. Aucune anecdote ne vient gêner la scène. Le personnage est perçu d’en haut, le regard plonge sur la jeune fille pour la rapetisser encore, ajouter à sa pénitence.

Marie Madeleine serait une jeune fille ordinaire surprise dans sa grande mélancolie, si ses attributs n’avaient pas été ajoutés auprès d’elle. Les bijoux abandonnés et le flacon d’onguent font reconnaître là Marie de Magdala renonçant à sa vie précédente de pécheresse prostituée.
C’était une démarche nouvelle de la part du Caravage vis à vis de l’iconographie religieuse. Tout saint dans un tableau devait être reconnaissable sans ses attributs, mais le Caravage a traité son personnage d’une manière laïque.

Le Caravage accorde toujours autant de soin aux détails de nature morte qu’aux figures.
Les bijoux étalés sur le carrelage, opposant leur luxe à la rudesse du sol, le flacon doucement éclairé, les motifs damassés de la robe sont travaillés avec une précision attentive, amoureuse.
Ce flacon renvoie à Vermeer et son art de la lumière.

Revenons sur cet admirable décolleté. Le Caravage cisèle la dentelle d’une manière infiniment raffinée et subtile, les galons brodés semblent vraiment passementés avec art, les détails supportent un fort agrandissement qui préserve malgré tout la poésie de l’ensemble.
C’était là le grand art de ce maître italien : au lieu d’idéaliser comme l’ont fait plus ou moins tous les peintres de son pays, il s’est attaché à la réalité des choses et à leur beauté naturelle sans porter de jugement de valeur.

La larme de Madeleine est touchante ( c’est d’elle que vient l’expression pleurer comme Madeleine ), larme discrète, silencieuse, réparatrice.
La boucle d’oreille retirée laisse sa petite cicatrice.

    Le Caravage, Marthe et Marie-Madeleine, vers 1598, DIA Detroit, notice

Autre décolleté de Marie-Madeleine : Marthe discute avec sa soeur Marie-Madeleine pour la convaincre complètement de se convertir, de laisser tomber le voile sur son miroir, de ne plus trop user de son peigne, de quitter ses décolletés aguichants, la beauté intérieure est préférable à celle de sa silhouette.

Le Caravage utilisa le même modèle pour plusieurs tableaux et dans  » Sainte Catherine  » on retrouve le même visage :

      Le Caravage, Sainte Catherine d’Alexandrie, vers 1598, musée Thyssen Bornemisza Madrid, notice

Le site du musée de Madrid permet d’observer l’oeuvre à la loupe et de découvrir de très beaux détails.
La vieille roue de bois oppose sa matière rustre à celle du magnifique brocard d’un bleu profond.
A ce bleu nuit répond une touche de bleu extraordinaire et inattendue : le blanc des yeux de la sainte est bleu, d’un bleu unique, jamais vu encore.
Cette sclérotique bleue est d’une audace épatante pour l’époque, étonnante nouveauté picturale.

Le caravage aurait pu peindre des yeux bleus à son modèle, et équilibrer ainsi la balance des couleurs dans sa composition. Mais la jeune Italienne avait les yeux bruns, la réalité révélait simplement le reflet bleu naturel de sa sclérotique.
Une lueur bleue inoubliable.

Ecrits secrets et décolletés triomphants

Grillon du foyer aujourd’hui blogue sans vergogne et se dévergonde en compagnie de Mark Twain.
Pléonasme … Dévergonder vient de  » vergonde  » qui est une déformation de  » vergogne  » !

Le regard perçant et la moustache frémissante de l’écrivain sur la couverture ne laissent pas deviner l’effronterie des écrits secrets qui se cachent derrière celle-ci.

Ecrits secrets de Mark Twain, éditions Arléa.

Ces écrits des années 1880 particulièrement égrillards ne furent publiés que de manière très confidentielle dans la prude Amérique et ils furent entourés d’un profond mystère. Ils ne furent traduits en français qu’en 2006 dans cette présente édition.
Donc rien de neuf pour les amoureux de Twain, je les ai personnellement découverts la semaine dernière en les lisant sur la plage avec ma petite fille.
La grand-mère pouffait de rire et l’enfant applaudissait devant son pâté de sable !

On imagine l’auteur racontant d’un ton impassible de petites histoires épouvantablement croustillantes. Il s’agit de trois petits contes, à ne surtout pas mettre entre toutes les mains.
Devais-je en parler dans ce blogue ?
C’est de la littérature après tout !

La première nouvelle s’intitule  » 1601  » et se passe au temps de la reine Elizabeth 1ère, le langage adopté est celui de Shakespeare, la traduction française est intéressante et ajoute ses épices à cette chose corsée.
Les deux autres nouvelles utilisent un vocabulaire plus moderne mais tout autant imagé.

Je n’en dis pas plus. Ce livre n’est pas réellement recommandable, mais je conseille vivement de visiter le très beau site de la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine : ici.

On peut par exemple cliquer sur la case des archives photographiques et découvrir de très belles photos anciennes.
Taper par exemple  » Sam Lévin  » dans le moteur de recherche de la base mémoire, on verra près de mille portraits de comédiens et artistes faits par ce photographe talentueux.

Les photos des décolletés montrés ci-dessus sont ainsi de Sam Lévin et présentent, dans l’ordre :

  • Brigitte Bardot, 1956
  • Claudia Cardinale
  • Danny Carrel, 1960
  • Mylène Demongeot, 1957
  • Jacqueline Huet
  • Jean Marais et Michel Morgan sur le tournage du film  » Aux yeux du souvenir  » , 1948
    css.php