Une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux

 » Le chemin de fer devait tuer la contemplation, il était vain de regretter le temps des diligences, mais l’automobile remplit leur fonction et arrête à nouveau les touristes vers les églises abandonnées. « 
( Marcel Proust, Le Temps retrouvé )

Internet devait tuer le livre en papier, mais depuis que les blogueurs partagent leurs lectures, ils n’ont jamais autant empilé de bouquins sur leur table de nuit, au point de baptiser l’édifice  » PAL  » = pile à lire …

Notre Renault Mégane nous a conduits ce dimanche vers cette église perdue dans le Finistère profond, sur la commune de Plonévez-du-Faou, et, je ne sais pourquoi, la beauté du lieu m’a emportée au creux des pages du Temps retrouvé.

Monter un tel escalier, sculpté dans l’amour de Dieu et du travail bien fait, dans le granit breton d’abord me rappellera-t-on, incline vers le mystère de la contemplation, fait palpiter en soi une inexplicable sensibilité.
Le plus profond des volumes d’À la recherche du temps perdu, le plus émouvant et le plus beau, celui du Temps retrouvé avec sa majuscule, peut aider à démêler cette foule sentimentale qui envahit l’esprit en ce lieu habité par les couleurs, les odeurs, par la foi bien sûr et … par les chauves-souris !

Un toit bleu comme la mer, voûte maritime typiquement bretonne, en carène de bateau parce que les charpentiers utilisaient les mêmes bases de construction pour les navires et les églises, un ciel bleu comme celui-là, qui accueille les fidèles et attire les regards des visiteurs, provoque toujours en moi un léger tourbillon de joie, de souvenirs confus.

Cette église se nomme Saint Herbot et date de la première moitié du XVIème siècle. Elle est immense comme la piété régnant autrefois dans la région. Elle est quelque peu désertée aujourd’hui, mais si belle et si riche de son passé.
Les prie-Dieu sont renversés et la tête me tourne par trop d’émerveillement, de sensations floues.

Le narrateur arrive à l’hôtel de Guermantes, on le fait entrer dans un petit salon bibliothèque en attendant que le morceau de musique soit terminé au grand salon car le bruit des portes gênerait l’audition.

    Un domestique venait, dans ses efforts infructueux pour ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller dans une assiette. Le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales m’envahit ;
    les sensations étaient de grande chaleur encore mais toutes différentes : mêlées d’une odeur de fumée, apaisée par la fraîche odeur d’un cadre forestier ; et je reconnus que ce qui me paraissait si agréable était la même rangée d’arbres que j’avais trouvée ennuyeuse à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la cannette de bière que j’avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans une sorte d’étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique de la cuiller contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse eu le temps de me ressaisir, l’illusion du bruit d’un marteau d’un employé qui avait arrangé quelque chose à une roue du train pendant que nous étions arrêtés devant ce petit bois.
    Alors on eût dit que les signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres, avaient à coeur de se multiplier, car un maître d’hôtel depuis longtemps au service du prince de Guermantes m’ayant reconnu, et m’ayant apporté dans la bibliothèque où j’étais pour m’éviter d’aller au buffet, un choix de petits fours, un verre d’orangeade, je m’essuyai la bouche avec la serviette qu’il m’avait donnée ;
    mais aussitôt, comme le personnage des Mille et Une Nuits qui sans le savoir accomplissait précisément le rite qui faisait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ;
    mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel ; plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout allait s’effondrer, je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ;
    la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et, maintenant, devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon.
    Et je ne jouissais pas de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue ou de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y a d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse.

Pourquoi ai-je associé les images de cette église à ce passage du Temps retrouvé de Marcel Proust ? S’il s’était encore agi de Saint Hilaire de Combray ou du baptistère de Saint Marc de Venise !
Le lien est sans doute l’azur, l’allégresse et ce rassemblement exaltant de madeleines.
Alors, comment c’était ? me demande, à la fin de la visite, mon mari amusé. Et ma réponse comble son attente. Merveilleux ! lui dis-je.

Ni fatigue, ni tristesse, ni mal aux pieds n’ont altéré ma perception du lieu comme cela m’arrivait parfois dans le passé. J’étais bien, apaisée, pensais à ma grand-mère, ma belle-mère, et à mes enfants qui ont été baptisés sous un berceau de bois bleu comme celui-là. Tout était beau même la poussière immémoriale !

Ce passage de Proust, une page du Temps retrouvé, que j’ai recopiée intégralement parce que je l’aime et qu’elle résume en trois phrases le caractère particulier du narrateur et l’un des ressorts de son récit, ce long passage plein de picots comme une chantilly fermement fouettée ne sera sans doute pas lu, mais dans le film de Nina Companeez il fut fort joliment restitué.

Deux points, trois phrases, une forêt de points-virgules, d’un ennui colossal à lire pour certains, ou pour d’autres tout un monde en images, un paradis, le vrai, celui qu’on a perdu, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus, c’est à dire les paradis passés qu’on a vécus autrefois et qu’on renouvelle grâce à la sensation profonde et merveilleuse du souvenir isolé au creux d’un objet, un son, un parfum, un lieu …

Chut, laissons les chauves-souris, et redescendons l’escalier !

L’annonce faite au golfeur

Sport et tourisme pour commencer la semaine 😀 !

La Martyre, tel est le nom du village où se dresse fièrement cette église.
Le nom de ce charmant village vient du martyre du roi Salomon de Bretagne en 874, et l’église abrite ses reliques.
Il s’agit donc d’une église bretonne, exactement du Finistère, près de Landerneau, dans la vallée de l’Elorn.

Voici le plus ancien des grands enclos paroissiaux : milieu du XVème siècle.
Le porche au sud date de 1450 et décrit la nativité.

Hélas l’Enfant Jésus a été supprimé au XIXème siècle.
Ce n’est pas pour cette touchante scène de Noël que mon mari m’a emmenée visiter La Martyre, mais pour me montrer une originalité assez surprenante …

Sur le montant gauche du portail et dans les voussures, les mages arrivent, les visiteurs accourent avec des présents.

Et de l’autre côté, à droite, l’ange annonce aux bergers la grande nouvelle

Un berger tend les yeux vers l’apparition, tandis qu’un autre berger, n’ayant peut-être pas entendu, continue de jouer.

Le berger joue à ce qui deviendra plus tard le golf.

Il y a quelques années j’avais montré cette gravure de Rembrandt, qui confirme, ainsi que de nombreux tableaux hollandais du XVIIème siècle, que le kolf ( kolf est le mot néerlandais qui désigne le bâton ou la crosse ) était un jeu très populaire aux Pays-Bas.

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    Rembrandt, Le jeu de kolf, 1654, eau-forte, musée du Petit Palais Paris

Le petit golfeur de La Martyre, datant du milieu du XVème siècle, fait remonter, semble-t-il, les origines du golf encore plus loin dans le temps.

Il porte les grandes braies des Bretons, mais sa tenue ressemble à la culotte du golfeur du milieu du XXème siècle :

    ci-dessus the great Bobby Jones !

Son coup n’est pas facile, très technique, il lui faut bien l’intercession angélique pour réussir !

Outre cette singularité golfique , l’église vaut le détour, je tâcherai d’y revenir dans ce blogue !

Le chapeau plein de mensonges et d’aventures de Vermeer

Les publications au sujet de Vermeer fleurissent toujours abondamment, la petite récolte de graines que sont ses toiles peu nombreuses font éclore au fil des ans des quantités d’ouvrages.
En voilà deux d’un coup !

 » Le chapeau de Vermeer  » par l’historien sinologue Timothy Brook ( éd. Payot )

 » Les mensonges de Vermeer  » par l’historien d’art Michael Taylor ( éd. Biro )

C’est un hasard heureux dans mes lectures que la concomitance de ces deux livres.

« Le chapeau de Vermeer  » m’a été envoyé par ma cousine, qui l’a lu en pensant si fortement à moi qu’elle me l’a offert ! Je me sens extrêmement touchée d’être ainsi associée en pensée à l’immense Vermeer. Je pense quant à moi à Swann qui se sentait très ému par Odette car elle s’intéressait sincèrement et affectueusement à son étude sur Vermeer.

« Les mensonges de Vermeer » m’a été recommandé par une amie et je l’avais acheté au même moment. Deux Vermeer arrivèrent donc d’un coup sur ma table de nuit.

Grand merci 🙂 !

Les deux ouvrages ne se croisent pas du tout, l’un part d’un point d’un tableau pour explorer le monde et son histoire, l’autre reste dans le tableau et creuse ce que l’artiste y a caché ou travesti.

    Johannes Vermeer, L’officier et la jeune fille riant, vers 1657, Frick Collection New York, page du musée

Timothy Brook choisit six tableaux de Vermeer et à partir d’un détail de chacun montre comment les Hollandais, grands navigateurs, se sont tournés vers le monde extérieur, ont exploré ses ressources en fins commerçants qu’ils étaient.
Le chapeau que montre en premier plan le tableau de New York ( la  » Nouvelle Amsterdam  » était le nom du comptoir hollandais de la Compagnie des Indes Occidentales à New York) fait découvrir que le chapeau en feutre de castor était le plus beau, de la meilleure tenue, et de la haute société, le feutre de laine se ramollissant à l’usage étant réservé aux personnes moins fortunées, et avec la raréfaction du castor en Europe, les Hollandais achetèrent sa peau en Amérique du Nord.

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    Jan Vermeer, Femme tenant une balance, vers 1664, NG Washington, commentaire

D’autres détails, comme les pièces d’argent posées au bord de la table dans le tableau de Washington, permettent d’expliquer l’importance de l’argent dans les échanges commerciaux, le siècle d’or hollandais était surtout le siècle de l’argent ! Le Japon était l’un des plus importants pays producteurs d’argent et les Hollandais étaient les seuls marchands étrangers à être autorisés à commercer avec ce pays. Les navires hollandais transportaient des poids considérables de ce métal.



    J. Vermeer
    , La vue de Delft, vers 1660-1661, Mauritshuis La Haye, notice

Les deux livres commencent tous deux par présenter  » La vue de Delft  » .
Ce même tableau conduit vers deux analyses très divergentes, aussi intéressantes l’une que l’autre.

Michael Taylor dans  » Les mensonges de Vermeer  » nous rappelle que la ville a connu une explosion dramatique le 12 octobre 1654 dans la poudrière.
La ville ravagée fut transformée en cimetière jonché de corps brûlés, déchiquetés.

Le peintre Carel Fabritius dont on connaît le charmant chardonneret fut l’une des victimes de cette explosion.
Deux ans auparavant, il avait peint cette vue panoramique très étonnante de sa ville.

    Herman Saftleven, Vue de Delft après l’explosion de 1654, détail, Met New York, notice

Voilà un aperçu de la ville dévastée, le site du Metropolitan permet de zoomer sur l’image.

Or qu’en est-il des décombres dans le tableau de Vermeer ?
Delft n’a pas pu se reconstruire assez vite afin que le peintre ne triche pas.
Cette merveilleuse et si paisible vue de Delft est l’un des mensonges de Vermeer, qu’on lui pardonne très volontiers !

Timothy Brook, à propos de la vue de Delft, attire notre attention sur le fleuve au premier plan. Delft fut un port fluvial et l’un des comptoirs de la VOC.

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La VOC, Vereenigde Oostindische Compagnie, Compagnie des Indes Orientales ( le CIO est autre chose ! ) possédaient six chambres régionales, à Amsterdam la principale, à Hoorn et Enkhuyzen au nord, Middelburg au sud en Zélande, et en Hollande à Delft et à Rotterdam.

La chambre de la VOC à Delft, détails ici était le plus important employeur de la ville.
À partir de ce port de commerce, Timothy Brook, spécialiste de la Chine, emporte le lecteur en Asie et raconte les échanges commerciaux, les influences artistiques, les aventures et les intrigues qui se tissèrent entre les Chinois et les Hollandais.

Je suis en train de lire le livre de Michael Taylor, et cette lecture complète bien ma première.
L’auteur du chapeau est un historien et remonte, grâce aux images de Vermeer, dans l’histoire de la mondialisation. L’auteur des mensonges est un spécialiste de l’art et descend dans l’intimité de l’artiste.
Deux chemins captivants !

La tête du valet de pied

Il faudrait à Grillon un bataillon de fourmis dévouées s’activant au foyer et au jardin afin qu’elle puisse bloguer sans remords …

Il est loin le temps où les maîtresses de maison prétendaient offrir à leurs invités, le jour de la cérémonie, un résumé fictif de leur vie domestique en alignant devant l’entrée de leur demeure leur personnel tiré à quatre épingles !

Le jour de la cérémonie, il me faudra peut-être le secours d’un cachet de pyramidon ou bien plusieurs croissants frais du boulanger … les deux moyens qu’utilisent respectivement la duchesse de Guermantes et madame Verdurin pour soigner leur migraine.

Mon remède personnel, c’est un brin de lecture, c’est Proust, une pause à la recherche du temps perdu.
La description des valets de pied dans  » Un amour de Swann  » est épatante, brillante, reconstituante !

Swann se rend à une soirée chez madame de Saint-Euverte. Il n’est plus mondain, a connu quelques revers hypocrites et injustes dans ce milieu artificiel, et, détaché maintenant de cette vie particulière, l’observe d’un oeil neuf et se la présente comme une suite de tableaux. Swann a toujours comparé les gens qu’il côtoie à des personnages de la peinture, et la puissance de l’image se développe encore dans son esprit désabusé.

Il découvre ces valets qu’aucun invité ne regarde habituellement.

pour la première fois il remarqua, réveillée par l’arrivée inopinée d’un invité aussi tardif, la meute éparse, magnifique et désoeuvrée des grands valets de pied qui dormaient ça et là sur des banquettes et des coffres et qui, soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et, rassemblés, formèrent le cercle au tour de lui.

L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son chapeau.

À quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de lui.

Et les mèches de ses cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine, étaient largement traitées comme elles sont dans la sculpture grecque qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la création elle ne figure que l’homme, sait du moins tirer de ses simples formes des richesses si variées et comme empruntées à toute la nature vivante, qu’une chevelure, par l’enroulement lisse et les becs aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et florissant diadème de ses tresses, a l’air à la fois d’un paquet d’algues, d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes et d’une torsade de serpents.

Ah ces cascades d’images et d’expressions comme Proust seul sait les composer, en trilles étincelants, musicaux et réjouissants !

Les valets avaient endossé la livrée éclatante qu’ils ne revêtaient qu’à de rares intervalles et dans laquelle ils ne se sentaient pas très à leur aise, se tenaient sous l’arcature de leur portail avec un éclat pompeux tempéré de bonhomie populaire, comme des saints dans leur niche.

… un jeune valet de pied, le corps légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col rouge une figure plus rouge encore d’où s’échappaient des torrents de feu, de timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries d’Aubusson tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son regard, impétueux, vigilant, éperdu, avait l’air, avec une impassibilité militaire ou une foi surnaturelle – allégorie de l’alarme, incarnation de l’attente, commémoration du branle-bas -, d’épier, ange ou vigie, d’une tour de donjon ou de cathédrale, l’apparition de l’ennemi ou l’heure du Jugement.

Le regard mélancolique du groom de Soutine ne correspond pas bien au valet de pied, ou plus exactement valet sur le pied de guerre, de Proust, il n’en a que le rouge feu, mais chacun des deux artistes a dépeint avec grand talent ces hommes de l’ombre au service des personnes au soleil de la haute société.

Les extraits que j’ai recopiés sont issus de Du côté de chez Swann, Un amour de Swann de Marcel Proust.
Comme une petite préfiguration du bal des têtes du Temps retrouvé, ce sont quatre pages magistrales qu’il faut relire pour l’éclatante livrée des phrases !

Le songe bleu de Saint Bruno

Les iris poursuivent le fleurissement bleu du ciel, déclinent l’azur du plus soutenu au plus léger, et, si l’un des bleus me rappelait Champaigne, d’autres m’évoquent Lesueur.

Le bleu Champaigne, le voilà, dans le manteau de la Vierge, dans ce tableau poignant de Philippe de Champaigne, suspendu au Louvre près de la fenêtre lumineuse. Chaque fois que je traverse cette salle, je prends cette même photo, toujours la même et toujours renouvelée par une lumière céleste et silencieuse.

Le silence règne au Louvre dans cette salles de peinture religieuse, peu recherchée par le public et qui pourtant force l’admiration.
Les salles Lesueur font jaillir le bleu et enchantent les yeux.
On n’y voit que du bleu ! On en oublie le sujet, on se laisse baigner par cette onde bleue qui coule de tableaux en tableaux :



    Eustache Lesueur
    , Le songe de Saint Bruno, 1645-1648, musée du Louvre, notice

Vingt-deux tableaux illustrant la vie de Saint Bruno étaient destinés au petit cloître des chartreux à Paris.
Saint Bruno est vêtu de bleu, et, si ça vie peut ne pas captiver le visiteur, la couleur bleue, drapée, orchestrée, incantée, travaillée si brillamment par le peintre, happe forcément le regard.

J’avais d’abord montré les jaunes soleil de la salle Vouet, revoir ici, mais j’aurais dû commencer par les bleus célestes de la salle Lesueur situées non loin dans ce deuxième étage de l’aile Richelieu qui ressemble à un musée des couleurs primaires.

    Cette photo ci-dessus est issue du site du Louvre : consulter les détails sur cette page

Ainsi se referme la page du musée ( la salle serait-elle fermée si les tableaux ne sont plus visibles ? ) et je m’en retourne au jardin.

Grandes étoffes et petits souliers

Atmosphère de mariage, toilettes de fête, robe, chapeau, souliers, les mains s’activent dans les étoffes et feuillettent les pages de catalogues, cherchent les modèles, les couleurs …
Ca y est, j’ai brodé ma robe, il me reste à confectionner les fleurs en tissu de mon chapeau, c’est bien connu qu’aux mariages de leurs enfants les belles-mères arborent des tenues délirantes, et, en bienheureuse victime de la publicité, je viens de dénicher mes chaussures sur zalando.fr !

Ballerines, brodequins et escarpins me font reprendre le tour de la peinture anglaise au musée du Louvre, commencé ici et .

    Sir Henry Raeburn, L’innocence, musée du Louvre, notice

Les peintres anglais réussissaient à merveille les portraits des enfants, alors que leurs contemporains étrangers avaient plus de mal à exprimer la fraîcheur de l’enfance.
Cette petite Ecossaise est ravissante, l’artiste a su révéler par la finesse de ses traits celle de son esprit, sa réserve un brin mélancolique, sa fragilité de petite fille gênée par une pose un peu longue.

Elle ne tient pas, retient seulement un petit bouquet de fleurs sauvages déposé sur ses genoux, et joint délicatement ses pouces, que le geste est joli !

Les souliers rouges me font penser à des contes de Noël que je lisais quand j’avais son âge.

La note rouge des ballerines conduit vers le tableau voisin qui fait danser les petits pieds …



    Sir Thomas Lawrence
    , Les enfants d’Ascoyghe Boucherett, musée du Louvre, notice

Les grands-parents de ces enfants existent au Louvre aussi, voir ici, et on peut voir au musée d’art et d’histoire de Genève la bonne-maman peinte également par Sir Thomas Lawrence sur cette page

ainsi font, font, font les petites marionnettes …

Sur le mur perpendiculaire à celui des enfants se dresse le somptueux portrait de Lady Alston :



    Sir Thomas Gainsborough
    , Lady Alston, musée du Louvre, notice

Cette belle lady ne dépare pas le cadre magnifique conçu pour madame de Pompadour. Le portrait fut peint à Bath et les couleurs virides de la robe rappellent la mer.
Cette robe est à la fois une prouesse picturale et textile. L’étoffe d’un grand peintre, et d’un talentueux couturier ! Les reflets d’éméraldine font chatoyer le tissu travaillé en nids d’abeille.

Et voilà d’autres escarpins … il vaut mieux pour son budget contempler les chaussures au Louvre que sur les pages web malicieusement achalandées en grandes pompes !

La nuit se lève

Le jour se lève et la nuit tombe, ainsi dit notre langue. Mais au jardin une fleur dresse vers le ciel son fourreau de soie sombre et déplie lentement les voiles d’une nuit profonde, vertigineuse.

    Nuit tombante

      Vois le soir qui descend calme et silencieux.
      Septentrion, delta de soleils, dans les cieux
      Écrit du nom divin la sombre majuscule ;
      Vénus, pâle, éblouit le blême crépuscule ;
      Traînant quelque branchage obscur et convulsif,
      Le bûcheron convoite en son esprit pensif
      La marmite chauffant au feu son large ventre,
      Rit, et presse le pas ; l’oiseau dort, le boeuf rentre,
      Les ânes chevelus passent portant leurs bâts ;
      Puis tout bruit cesse aux champs, et l’on entend tout bas
      Jaser la folle avoine et le pied-d’alouette.
      Tandis que l’horizon se change en silhouette
      Et que les halliers noirs au souffle de la nuit
      Tressaillent, par endroits l’eau dans l’ombre reluit,
      Et les blancs nénuphars, fleurs où vivent des fées,
      Les bleus myosotis, les iris, les nymphées,
      Penchés et frissonnants, mirent leurs sombres yeux
      Dans de vagues miroirs, clairs et mystérieux.

      Victor Hugo, recueil Toute la lyre

Cette nuit bleue d’encre enchante mes jours. Ce sont mes précieux saphirs, les bijoux de mon jardin, ils transforment mon parterre en place Vendôme.
L’orfèvre de ces yeux sombres est la maison Cayeux chez qui je commande chaque année quelques rhizomes en me demandant quelle place je vais réussir à trouver.

Le soleil empourpre le bleu et donne aux pétales des reflets ultraviolets, puis c’est dans la fraîcheur de l’ombre que la couleur atteint la noblesse froide et fatale d’un bleu hussard.

Ce bleu-là est mon bleu Champaigne, le bleu du manteau de la Vierge, un bleu de peinture religieuse, d’image sainte qui irradie au creux du livre, un bleu mystique qui rend le jardin mystérieux.

Le chemin du blé en herbe

Le panneau indicateur au départ du chemin a hélas disparu. Un lecteur de Colette trop fervent, au point de se rendre indélicat ?

Cet ineffable chemin, qui allie les plaisirs de la promenade, de la nature sauvage, de la beauté du paysage, à celui de la littérature, longe l’ancienne propriété de Colette et descend sur la plage de la Touesse, commune de Saint Coulomb entre Saint Malo et Cancale.
C’est dans cette maison , Rozven, que Colette écrivit en 1923 Le blé en herbe, d’où l’appellation, plus tardive, du délicieux chemin.

Du chemin, on distingue les cheminées de Rozven …
la cheminée est créée pour donner un chemin à la fumée, ça c’est de l’étymologie, mais ce chemin qui conduit à la cheminée de Colette, c’est de  » l’intimologie « , on entre en rêve dans son paradis et dans le secret de son écriture, on perçoit comment cette nature extraordinaire a fait naître l’histoire de Phil et Vinca.

    à l’arrivée sur la plage, la curiosité guide naturellement les pas vers la gauche , jusque devant la maison, fermée encore en cette saison, paraissant attendre la main de l’écrivain qui tournera prestement la clé dans la serrure et ouvrira joyeusement les volets.

Cette plage, c’est Colette, c’est la sensualité poussée dans ses coups d’éclat, des couleurs saturées, soyeuses, du sable extrêmement fin d’un ton de double crème, un calme insoupçonné qui invite à la paresse, à l’ivresse.

Dans cette eau bleue laiteuse à l’horizon indécis, indolent, Colette s’est baignée, a pêché des crevettes, a rincé des coquillages, elle s’est roulée dans les vagues, le sel a racorni ses espadrilles, le soleil a frisé encore ses cheveux sauvages et feutré la laine hérissée de son béret bleu chardon.
 » Une vie sans souliers, tout le temps dans l’eau, dans le sable  »

    « La dune à longs poils d’herbe« 

La maison au fond du joli vallon jouissait d’un confort rudimentaire, et on en apprécierait aujourd’hui ce qu’on appelle le  » shabby chic  » . Eclairage au pétrole, cabinets sans eau courante que l’écrivain a,  » seule, armée, sereine, superbe  » , dû vidanger elle-même, lessiveuse sur le feu de bois, mais cuisine de grand gala avec homards, poissons et coquillages d’une fraîcheur authentique.
La Bourguignonne adorait ses vacances au bord de la mer, dans cette maison isolée, sans voisinage, où elle recevait beaucoup d’amis.
Elle reçut le peintre Mathurin Méheut ( qui logeait non loin de là, à Dinan, chez sa maîtresse Yvonne-Jean Haffen ), et avec lui elle publia un ouvrage intitulé  » Regarde !  » consacré à la flore et la faune marines et destiné aux enfants.

     » cette mer, ces bains de sable, de soleil et d’eau, la respiration incessante de la vague, du cidre, des nuits tièdes, des jours frais …

Elle cousait de simples chemises de nuit dans des coupons de batiste qu’elle allait acheter chez la mercière du village, elle bordait l’encolure de dentelle crochetée avec du coton perlé de couleur contrastée. Elle puisait les bons conseils dans La maison rustique des dames de Mme Millet-Robinet.

La dame de lettres dans sa maison rustique me fait rêver .

Colette l’écureuille

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Il ou elle vient chaque jour visiter le garde-manger que mon mari a fixé sur le pin du jardin.
Il, elle ? Je choisis elle et je lui donne le doux nom de Colette, car qui, mieux que Colette, a décrit en mots légers, vifs et colorés comme lui, ce libre animal des bois et jardins ?

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Trop affairée dans sa dégustation, la supposée petite femelle m’a laissé le temps de ouater mes pas au jardin, d’aller prendre fébrilement mon appareil dans la maison et de revenir vers elle, tout agitée que j’étais par l’espoir de saisir enfin en images sa silhouette fugitive.
Bonheur, j’ai pu cajoler, par lentille interposée, cette tendre peluche !

Dans La retraite sentimentale , Colette évoque l’écureuil :

    Léger comme un elfe, un petit écureuil vole au-dessus de nous de branche en branche. Sa queue rousse s’éparpille en fumée, son ventre floconneux ondule au vent de son élan. Il est plus dodu, plus capitonné, plus riche qu’un angora et se penche pour me voir, les bras écartés, ses mains onglées cramponnées humainement. Ses beaux yeux noirs palpitent d’une effronterie craintive et je souhaite très fort le saisir, palper son corps minuscule sous la toison fondante, si douce à imaginer que j’en serre un peu les mâchoires …

Quatre mains : c’est ce qui me frappe en observant cette fine flèche de bronze soudain immobile devant une noisette gourmande. Quatre mains aux longues phalanges prolongées encore par des griffes acérées qui lui permettent de filer de branche en branche.

Colette, toujours, Colette l’écrivain consacre quelques très belles pages aux écureuils dans ce livre adorable :  » Bêtes libres et prisonnières  » .

 » Flammèche volante  » écrit-elle à propos d’un écureuil qu’elle a nommé  » Ricotte  » :

    Elle a des yeux … disons des yeux d’écureuil, et cela suffit à faire connaître qu’ils sont beaux, bien fendus, vifs ; des oreilles rondes de souris, proprement achevées au bord par un petit surjet en relief.

Feu-follet fantasque, farouche, mais futé ! L’animal sauvage a vite compris qu’il fallait soulever le couvercle de la boîte suspendue et hasarder un museau fureteur à l’intérieur pour découvrir un trésor de fruits à coques déposé par la main humaine. Il me faudra un jour parvenir à mettre dans ma boîte noire la petite bête enfilée à mi-corps dans la boîte verte, attrapant une noix et ne laissant voir que son splendide panache !

L’écureuille couleur de feuille d’automne m’a aperçue et va lâcher la coque pour prendre la poudre d’escampette.
Je retourne alors dans la maison et feuillette mon livre de Colette.
Mon chat dort sur la pelouse, et, allez, une dernière photo, je rampe dans l’herbe et pose le livre à côté de mon matou agacé. Il me lance ce regard réprobateur qui en dit long sur mon niveau intellectuel. Ah, ces humains et leur idiote manie de la photo !

C’est dans ce livre qu’on découvre la délicieuse histoire de l’écureuille Ricotte de Colette !

Au revoir, à bientôt !

L’Omega bleu

    O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
    Silences traversés des Mondes et des Anges ;
    – O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

    ( Rimbaud, Voyelles )

L’o bleu de mon jardin, ma fierté, ma collection … Un petit aperçu en poésie

     » Un soir fait de rose et de bleu mystique  »
    ( Baudelaire, La mort des amants )
     » Dans le bleu cristal du matin  »
    ( Baudelaire, Le vin des amants )

Si j’avais le temps, je me prêterais volontiers à ce jeu séduisant de pêcher le mot bleu dans les poèmes, mais ce sont mes amis qui deviendraient peut-être bleus d’indignation … je dois rester auprès d’eux, et je laisse donc mes iris favoris bloguer à ma place !

Poétisons tout de même un peu … devant la houle bleue de ces pétales

frisson d’ailes bleu céleste

cavalier bleu, tonique et pictural, bleu Van Gogh, bleu Klein

L’incorruptible azur me révèle incorrigible … allez, à bientôt, j’espère 🙂 !

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