Conversation piece

    Thomas Gainsborough ( 1727-1788 ), Conversation dans un parc, musée du Louvre

Le mariage de Kate et William me fournit le prétexte d’évoquer la peinture anglaise au musée du Louvre.

Il me semble que la peinture anglaise n’est pas bien représentée dans les musées français, et même au Louvre, sa présentation ne m’a jamais paru bonne, ne lui apportant pas vraiment tout l’honneur qu’elle mérite.
Cette peinture a trouvé un nouvel emplacement au Louvre, certes bien meilleur qu’auparavant dans la grande salle à courants d’air des Sept Cheminées, mais elle est reléguée tout au bout de l’aile Denon, comme au fond d’un couloir, et il faut avoir grande envie de la trouver pour l’admirer !

J’arrête là ma critique, et je dois surtout reconnaître que le Louvre possède des oeuvres anglaises d’excellente qualité, des tableaux vraiment admirables.
C’est pourquoi il faut faire l’effort d’aller découvrir cette peinture d’exception dans ce vaste musée.

Sur le panneau d’un coloris fort anglais, prune fraîchement poudrée de sa pruine, que j’ai photographié ci-dessus, on trouve un magnifique Constable, nuageux à souhait :

et puis un Turner qui fait son Turner :

Je dis que le tableau fait son Turner parce qu’aujourd’hui nous sommes habitués à ces recherches de lumière, auxquelles Turner travaillait dans l’intimité de son atelier mais qu’il n’a jamais exposées en public, ces expériences picturales étant très modernes en leur temps, trop innovantes pour être montrées.
Il faut préciser que ce tableau du Louvre est la seule peinture de Turner conservée dans un musée français.

Arrêt sur image :

Le site du Louvre consacre une page à ce tableau de Gainsborough, à lire ici.

Le sujet est plus qu’un portrait de couple, c’est une conversation piece .
Mode née dans les années vingt du XVIIIème siècle en Angleterre.

Le couple paraît on ne peut plus raide, malgré tout il se veut confortable dans une posture informelle, naturelle, ne posant pas spécialement devant le peintre, mais conversant librement.
Dans sa robe d’un tendre rose Watteau et dans ce parc boisé, la dame paraît réfléchir à la proposition de son bien-aimé, une balade vers Cythère. Il y a là la forte influence de la peinture française. Le rayonnement de l’art français au XVIIIème siècle fut puissant en Europe.

Mais le jardin bucolique avec sa rotonde et ses bancs est typiquement anglais et influencera à son tour les amateurs français.

À bientôt pour la poursuite de ma visite dans la peinture anglaise du Louvre, mêlant démons et merveilles !

Mariage, côté bride

    Edmund Blair Leighton ( 1853-1922 ), Le registre de mariage, City museum&Art Gallery Bristol

Cette semaine se déroulera l’évènement de l’année, du siècle, au royaume uni, the wedding !
Bride or groom ? telle est la question posée aux invités en pareille occasion.
Pour le mariage de ma fille, bride ou pas bride a été aussi ma délicate question !

    Charles Baugniet ( 1814-1886 ), La couture, V&A museum Londres

Couturière en anglais se dit seamstress, et quand il s’agit d’une robe de mariée, on retient du mot surtout la fin !
Je viens de finir celle de ma fille et je m’étais lancé le défi de réussir le boutonnage. Le patron que j’avais pour cette robe proposait une fermeture à glissière dans le dos, mais, on en conviendra, c’est trop banal pour un si grand jour. J’ai donc escaladé les difficultés avec une échelle de boutons.

La fameuse cascade de petits boutons qui transforme la chute de reins de la mariée en vertige de la haute couture !

Comment réaliser ces fines brides en tissu ?
Comme je n’ai pas su trouver sur les blogues de couturières un  » tuto  » pour suivre le pas à pas, j’ai acheté un livre l’indiquant assez sommairement, et j’ai donc décidé exceptionnellement de coudre avec mon APN pour aider les heureuses mères de famille ou les jeunes futures mariées qui veulent se jeter dans cette aventure, grande expérience textile.

La bride boutonnière :
Il faut couper dans les chutes de tissu en biais de la robe des bandes de 4cm de large

plier en deux la bande et la repasser, elle mesure donc 2cm de large

Piquer droit à la machine en suivant bien le bord plié de la bande avec le pied de biche.
Puis faire une seconde piqûre droite parallèle à 2mm de la première.

Couper le tissu au bord de la couture.
Il s’agit maintenant de retourner le tube

Prendre un fil de coton solide et le fixer à l’extrémité du tube avec une aiguille normale.
Puis passer ce fil dans un passe-lacet.
Avec le passe-lacet enfiler le fil dans le tube de tissu et le sortir à l’autre extrémité.

Tirer sur le fil pour retourner le tube sur lui-même. Il se peut que ce soit difficile d’amorcer le retournement, il faut aider en poussant le bout du tube, où est fixé le fil, vers l’intérieur avec un cure-dent.

Tirer doucement sur le fil et le boyau se retourne comme une chaussette.
Voilà le ruban prêt à être découpé :

Refaire autant de rubans que nécessaires pour le nombre de brides voulu.
Couper le ruban en tronçons correspondant au diamètre du bouton plus la marge de couture.
Pour un bouton de 12mm j’ai coupé une bride de 6cm de longueur.

Voilà, le matériel est prêt ( j’ai commandé les boutons chez ma mercière, il faut simplement lui confier un morceau de tissu de la robe, le prix est raisonnable, 0,60€ le bouton )
Il faut maintenant coudre ces macaroni.

Les brides sont cousues sur la marge qui sera repliée sur l’envers de la robe.
Repasser le bord de la robe avec la marge repliée, puis passer un faufil sur la pliure pour bien la repérer. Aligner les brides le long de cette ligne de faufil et les bâtir.
Une fois bien en place, elles sont cousues à la machine sur deux rangs de piqûre, pour bien les maintenir.

Quand on replie la marge de couture, la bride apparaît dans toute sa splendeur, et la doublure de la robe, cousue à petits points glissés, vient dissimuler le montage.

J’ai ainsi cousu 34 brides et 34 boutons, durant trois après-midi de quatre heures de couture chacun, douze heures de travail, c’est un peu long pour une simple fermeture dans le dos, mais j’étais inexpérimentée, je me suis bien appliquée !

Le boutonnage est aussi une affaire de patience. Le marié, en déshabillant son épouse, pourra chanter … dis-moi Vénus, quel plaisir trouves-tu à faire ainsi cascader, cascader ta vertu … !

Je ne dévoile pas tout, et montrerai le résultat final après le mariage !

    John Henry Frederick Bacon, Le matin du mariage, 1892, Lady Lever Art Gallery Liverpool, notice

Deux années de délire

    Portrait de François-René de Chateaubriand, Ecole française, vers 1786, pastel, musée d’histoire de la ville Saint Malo
    Sa biographie est sur cette page

François-René de Chateaubriand était le petit dernier d’une famille de dix enfants dont quatre moururent en bas âge, il avait ainsi un grand frère, Jean-Baptiste, également son parrain, et quatre soeurs. Seule la plus jeune des soeurs , Lucile, passa son adolescence avec François-René, les autres ayant quitté la maison. Ils ne séjournèrent à Combourg que pendant les vacances scolaires, et François-René y vécut deux années complètes entre seize et dix-huit ans.
Deux années particulières qu’il décrit ainsi :

Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d’exaltation. Je parlais peu, je ne parlai plus ; j’étudiais encore, je jetai là les livres ; mon goût pour la solitude redoubla. J’avais tous les symptômes d’une passion violente ; mes yeux se creusaient ; je maigrissais ; je ne dormais plus ; j’étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s’écoulaient d’une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de délices.

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Livre III chapitre 9

Les pages de l’enfance et l’adolescence dans les Mémoires de Chateaubriand sont très belles et se lisent avec délice. Et font apprécier l’emploi du point-virgule ! Mon plaisir personnel est grand car je me retrouve dans le jeune François-René, comme se reconnaissent d’ailleurs de nombreuses personnes, car, comme Chateaubriand, on peut généralement dire de cet âge changeant :

 » L’enfant disparut et l’homme se montra avec ses joies qui passent et ses chagrins qui restent. »

Chateaubriand comparait la gothique demeure à un char à quatre roues à cause de ses quatre tours.
Voici le site web du château, ici, montrant un plan  » automobile  » de l’édifice.
François-René avait sa chambre perchée tout en haut d’une tour, dans son donjon. Son père, sa mère, sa soeur dormaient en des lieux opposés, et le garçon accompagnait chaque soir sa soeur Lucile et sa maman Apauline, mourantes de peur, dans leurs appartements en inspectant sous les meubles pour chasser les fantômes.
Le père, René, loin de rassurer son jeune fils, l’aurait fait coucher avec un mort, et cette éducation à la dure a forgé son caractère indépendant et son imagination fertile, ce qui n’empêchait pas l’adolescent de verser des larmes cuisantes dans son oreiller et d’être la proie d’une sensibilité exacerbée.

Il faut avoir visité le château de Combourg pour comprendre la lugubre atmosphère de ces murs sombres, hantés par un aïeul à la jambe de bois avec son chat, et avoir grimpé les multiples escaliers de pierre jusqu’au  » donjon  » pour se dire qu’en effet, le narrateur des Mémoires n’attendait pas dans son lit avec ferveur le baiser du soir de sa tendre maman mais qu’à l’inverse, il devait aider celle-ci à aller se coucher sereinement.

Combourg, Combray, à chacun son rituel, son imaginaire … le narrateur des Mémoires d’outre-tombe avait sa lanterne magique naturelle à travers la petite fenêtre de sa chambre isolée et trouvait sa Geneviève de Brabant et le terrible Golo dans sa sylphide virtuelle et le fantôme errant sous les voûtes séculaires.

La nuit, je n’apercevais qu’un petit morceau du ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et qu’elle s’abaissait à l’occident, j’en étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre. Des chouettes, voletant d’une tour à l’autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l’ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l’endroit le plus désert, à l’ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres.

Chateaubriand
, Mémoires d’outre-tombe, Livre III chapitre 3

Les quatre ermites de Combourg ne menaient pas une vie joyeuse, malgré l’affection maternelle et le discret amour paternel. Les deux enfants ne savaient comment tromper le fatal ennui.

Le comte de Chateaubriand, le père, était, si j’ose me référer à la littérature anglaise de l’époque, une sorte de docteur Casaubon ( -> Middlemarch de George Eliot ). Froid, rude, taciturne et solitaire, il traversait le château comme un fantôme, se levait chaque matin à quatre heures et étudiait dans son cabinet jusqu’au repas de midi.
Son épouse était, avant le mariage, d’une nature insouciante, joyeuse, bavarde, son mari a vite éteint son entrain et elle ne vécut plus qu’en prières dans sa petite chapelle ou au coin de la cheminée au salon.
Le malheur et la Révolution ont durement frappé la famille. Jean-Baptiste, l’unique frère de François-René fut guillotiné ainsi que sa jeune épouse âgée de vingt-trois ans. Les quatre soeurs furent emprisonnées pendant la Révolution et seules deux d’entre elles survécurent à cette horrible période.

Lucile, de deux ou quatre ans plus âgée que François-René, les souvenirs de l’écrivain sont flous par moment, était adorée par son frère, et fut sa première muse.

La vie que nous menions à Combourg, ma soeur et moi, augmentait l’exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle, il y avait une harmonie entre nos récréations et nous.
Ce fut dans une de ces promenades, que Lucile, m’entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit :  » Tu devrais peindre tout cela . » Ce mot me révéla la Muse ; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme c’eût été ma langue naturelle ; jour et nuit je chantais mes plaisirs, c’est à dire mes bois et mes vallons ; je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la nature.

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Livre III chapitre 5

L’année de mes seize ans, j’habitais à Rennes et avec mes parents j’étais plusieurs fois passée à Combourg, sans un arrêt culturel qui m’aurait bien fait plaisir. Je regardais filer les tours devant la vitre de la voiture, et rêvais un jour d’entrer dans cette noble et impressionnante bâtisse. Voilà, mon souhait est aujourd’hui réalisé et cette visite m’a permis de mieux comprendre ce personnage énigmatique, inclassable, qu’est François-René de Chateaubriand.
Comme les désirs ont des ailes extensibles, je rêve maintenant de pénétrer dans la Vallée aux Loups à Chatenay-Malabry, l’autre maison de l’écrivain aux cheveux virevoltants.

Le gazouillement de la grive et le goût de la madeleine

Chateaubriand l’enchanteur … ses mémoires enchantent le lecteur mais sa vie fut plutôt un désenchantement. Sa jeunesse fut lugubre comme le château de ses vacances, mais de sa détresse infinie est né le génie du romantisme. Il a tiré un bonheur si fécond de sa tristesse adolescente que son récit transporte, chavire, et donne des couleurs exaltantes à notre propre mal-être.

    Anne-Louis Girodet, François-René de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome devant une vue du Colisée, 1811, châteaux de Versailles et des Trianons

Il est né par une nuit de tempête, cela se voit dans ses cheveux ! J’étais amoureuse de son portrait quand j’étais adolescente. Il avait eu une vision, par la fenêtre de sa maison, une jeune fille était passée, l’avait regardé, s’était penchée vers lui, ce fut le coup de foudre, il ne l’a jamais revue, mais il s’est forgé l’image de sa femme idéale composée des portraits de toutes les femmes qu’il avait rencontrées, aimées en rêve ou dans sa famille, il appelait cette icône sa sylphide. Comme lui dans ma jeunesse, j’avais en tête le portrait idéal, irréel et romantique du garçon aux cheveux de tempête de François-René, au regard bleu de l’Aiglon, à la silhouette fragile de Gérard Philippe, ce qui fait que je n’ai jamais eu avant de rencontrer plus tard mon mari ce qu’on appelle un petit ami, vivant de chair et de sang. Ah, le romantisme !

C’est mon cher mari qui m’a lancée dans ma recherche … Nous nous promenions dans l’allée du château de Combourg, et il me dit ainsi : Les mémoires d’outre-tombe et À la recherche du temps perdu sont deux titres particuliers, originaux, et proches l’un de l’autre. Oui, lui dis-je, les deux oeuvres relatent des souvenirs. Alors je réfléchis, Marcel Proust évoque probablement Chateaubriand dans La recherche, mais je n’en suis plus sûre, où donc serait ce passage ? Il me fallait vérifier dans mes livres.
 » Tu es absente  » me dit très souvent mon mari, il a raison, je m’évade constamment par des connexités qui me font surfer sur la toile non tissée de mon imagination.

C’est dans Le Temps retrouvé !
Je l’ai retrouvé, ce passage, juste avant le fameux chapitre du Bal des têtes . Le narrateur, désormais âgé, est invité chez le prince de Guermantes et s’isole un moment dans la bibliothèque. Dans cette solitude, qu’il croyait jusqu’alors nécessaire pour réfléchir, il repense à toutes ces sensations fournies par le hasard et renaissant spontanément en lui, lui faisant revivre des temps anciens, ces sensations qui engendrent l’oeuvre d’art, l’oeuvre de l’écrivain.

N’est-ce pas à une sensation du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoire d’Outre-Tombe :  » Hier au soir je me promenais seul … je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j’oubliais les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, subitement transporté dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé



    Jules Coignet
    , La Roche-Maurice, vers 1837, mba Dijon

Les paysages bretons que décrit Chateaubriand dans ses Mémoires sont captivants et me ramènent ( petite digression proustienne ! ) à l’exposition actuelle du musée des beaux arts de Quimper, De Turner à Monet, j’ai pu trouver la reproduction du tableau de Coignet sur cette page.

Chateaubriand se trouve à Montboissier, aux confins de la Beauce et du Perche, et voici le texte original, dans le livre III des Mémoires de ma vie :

Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant ce son magique fit reparaître à mes yeux les champs paternels ; je revis ces champs où j’entendis si souvent siffler la grive. Quand j’écoutais alors, j’étais triste comme aujourd’hui mais quelle différence de tristesse ! Cette première tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience. La tristesse que j’éprouve maintenant vient du désenchantement du coeur, quand tout est connu, et jugé. Le chant de l’oiseau dans les bois de Combourg ne m’entretenait que de l’avenir, et me promettait une félicité que je croyais bientôt atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier ne me rappelait que le passé, et des jours perdus à la poursuite de cette félicité fugitive.

Chateaubriand
, Mémoires d’outre-tombe, Mémoires de ma vie, livre III

 » des jours perdus à la poursuite de cette félicité fugitive  » , on découvre dans ces mots de Chateaubriand le titre de Proust. La grive de Chateaubriand s’est envolée et il ne reste dans notre culture que la madeleine. Le nom de ce petit gâteau est même devenu dans notre langue courante l’expression consacrée du souvenir de jeunesse déclenché spontanément.

Marcel Proust, dans le même passage du Temps retrouvé, cite encore Chateaubriand et recopie l’une des plus belles phrases, selon lui, des Mémoires d’Outre-tombe. On la retrouve dans le livre VI au chapitre V :

Une odeur fine et suave d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves en fleurs ; elle ne nous était point apportée par une brise de la patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum changé d’aurore, de culture, et de monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse.

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Livre VI

L’oiseau, le gâteau, la fleur, souvenirs auditifs, gustatifs, olfactifs, sensations mêlées au fil des pages

Quel bonheur de prolonger son voyage dans les livres !
La photo ci-dessus montre l’enseigne de la bibliothèque de Saint Malo.
Saint Malo, l’évasion, le passe port pour les Amériques.
Chateaubriand tomba malade, six semaines entre la vie et la mort à l’âge de dix-huit ans à Combourg. Le médecin qui le sauva conclut qu’il devait quitter le pays, sortir du délire mortifère dans lequel il s’enfermait, et son père l’enrôla dans l’armée. C’est ainsi que commença sa longue vie de voyages à travers les mers et les continents.

Mes articles sont longs mais c’est une joie pour moi de retrouver ce jeune-homme terriblement romantique qui sanglotait de bonheur et ne voulait pas survivre à celui-ci !
À bientôt pour une visite de Combourg !

Combien j’ai douce souvenance

    Souvenir du pays de France

    Romance.

    Combien j’ai douce souvenance
    Du joli lieu de ma naissance !
    Ma soeur, qu’ils étaient beaux les jours
    De France !
    O mon pays, sois mes amours
    Toujours !

    Te souvient-il que notre mère,
    Au foyer de notre chaumière,
    Nous pressait sur son coeur joyeux,
    Ma chère ?
    Et nous baisions ses blancs cheveux
    Tous deux.

    Ma soeur, te souvient-il encore
    Du château que baignait la Dore ;
    Et de cette tant vieille tour
    Du Maure,
    Où l’airain sonnait le retour
    Du jour ?

    Te souvient-il du lac tranquille
    Qu’effleurait l’hirondelle agile,
    Du vent qui courbait le roseau
    Mobile,
    Et du soleil couchant sur l’eau,
    Si beau ?

    Oh ! qui me rendra mon Hélène,
    Et ma montagne et le grand chêne ?
    Leur souvenir fait tous les jours
    Ma peine :
    Mon pays sera mes amours
    Toujours !

    François-René de Chateaubriand ( 1768-1848 )

Ce pays m’a laissé une impression forte et d’une force dont le choc m’était très doux , a dit à peu près en ces termes Colette. Je reviens de la côte d’Emeraude, que le soleil exceptionnel a changée en saphir, et mes souvenirs ont des reflets de pierres précieuses.

Trois jours à Saint-Malo, petites vacances reconstituantes, qui m’ont plongée dans la littérature et lancée sur les pas de Chateaubriand et Colette.

Ciel et mer entrelacent leurs bleus tendres voilés d’une brume de pudeur. Le doux pays de France baigné d’un calme azur rend songeur et léger. Il y a de nombreuses façons de visiter Saint-Malo, ses hommes célèbres ne manquent pas et Robert Surcouf pointe du doigt la poussière déposée sur le miroir de mon réflex, ces impuretés dans le ciel pur sont le fléau des réflex numériques. Bref, mon but de visite dans la ville fut Chateaubriand.

Mon mari et moi l’avons suivi jusqu’à Combourg et la visite de sa maison nous a passionnés. Prochainement j’en livrerai mes impressions, moins délirantes que celles de l’écrivain.

Non loin de Saint Malo, à Saint Coulomb, l’écrivain Colette a trouvé son paradis dans la propriété de Rozven, une élégante maison au fond d’un grand jardin descendant sur la mer, sur la plage de la Touesse.
C’est là qu’elle a écrit Le blé en herbe et c’est en découvrant ce lieu merveilleux qu’on revoit sur l’écran bleu de l’horizon les scènes du livre. Cette plage, c’est la sauvage Vinca partie à la pêche, Rozven c’est Colette appliquant les leçons ménagères de Mme Millet-Robinet dans son ouvrage de référence, La maison rustique des dames .

    Plage de la Touesse et la maison Rozven

À bientôt pour quelques mots autour de ces deux maisons d’écrivains !

Du tableau au jardin

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Ennuagé dans la brume grise d’une palette délicate, ce portrait attira instantanément mon regard dans la grande salle.

Je ne voyais plus que lui et me mis à le butiner des yeux et de la lentille de mon Pentax, savoureusement, tranquillement, il y a comme ça des moments gracieux dans un musée.

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Instants d’autant plus agréables que ces salles du second étage du Louvre étaient vides comme la Place rouge.

null Jean-Baptiste Greuze

Portrait de Claude Henri Watelet, Salon de 1765, musée du Louvre

Cet ineffable camaïeu de gris habille un homme savant, un amateur en costume de soie, Claude-Henri Watelet, né en 1718 mort en 1786, le site du Louvre lui consacre une page détaillée et très intéressante à lire ici.

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Le gris n’est pas une couleur paraît-il, mais qu’il sait être chatoyant, éloquent et subtil !
Cette somptueuse déclinaison de gris s’ajoute à la petite collection que je m’étais amusée à former en septembre dernier, avec entre autres :
Louise , ou Mrs Dalloway, ou bien Adélaïde, ou encore la grisette, et Lady Meux

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La gamme argentée sied parfaitement à cet homme des finances. Quant à Greuze, il développe une richesse incroyable de tons, des trésors de nuances pour lesquels il n’y a pas assez de mots.

Le gris perle de lune des dentelles, le gris noisette du satin, le gris minéral et miroitant de l’ardoise dans le taffetas du revers ou de l’anthracite dans la statue, le gris tourterelle de la cravate …

Michel Pastoureau a fort joliment qualifié le gris dans son ouvrage  » Les couleurs de nos souvenirs  » en ces termes :
 » entre le peut-être et le pas tout à fait « .
Magie des mots tout simples sur une couleur si complexe.

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Admirons les boutons de culotte et leurs boutonnières, quel travail de haute-couture !
Miroir du gris mica, gris de lin, gris rouanné du cheval ou petit gris de la souris, de l’escargot ou de l’écureuil.
En jouant ainsi avec les noms de gris on imagine le plaisir que devait prendre le peintre à fouiller les couleurs avec ses pinceaux petits gris de martre.

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Watelet fut aussi un homme de plume – grise de duvet ! – et rédigea un dictionnaire des arts de peinture, sculpture, gravure, il gravait lui-même d’innombrables dessins, et on le voit ici en train de dessiner la réduction en bronze d’une sculpture antique, la Vénus Médicis.

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Cet homme avait un très doux caractère, ces gris soyeux si délicats le traduisent bien, et on disait de lui qu’il était un ange de paix. Il fut rendu célèbre pour son jardin, le Moulin Joli, qui, à la raideur des parcs rectilignes à la française, opposa la douceur informelle, irrégulière des jardins à l’anglaise. On lui doit la mode importée en France du jardin pittoresque ou jardin irrégulier.

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Le beau jardin de Moulin Joli de monsieur Watelet à Colombes a hélas disparu, mais on peut penser à lui dans nos jardins improvisés, dont la folie nous grise !

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Papillon grivois

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Le printemps resplendit d’une excessive ardeur, et le ciel bleu pourrait se montrer jaloux de tant de couleurs. Eh bien oui, qu’il s’attriste et pleure, le jardin manque d’eau !

En attendant les nuages, profitons de la poésie des fleurs …

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Qui dit printemps dit anthologie, puisqu’une anthologie est d’abord une collection de fleurs, et je viens de m’offrir ce nouveau bouquet poétique : Une anthologie historique de la poésie française, rassemblée par Xavier Darcos.

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J’aime beaucoup les anthologies, ou la même chose issue du latin, les florilèges, on y trouve la fine fleur de la rime, et parfois on découvre des choses surprenantes, grandioses ou bien coquines.

Par exemple, voici un poème de l’époque de la Renaissance ( idéale pour le printemps ) qui m’a fait rire :

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     » Cà, je veulx fourniller …  »

    Cà, je veulx fourniller en ton joly fourneau
    Car j’ay de quoi esteindre et allumer la flame ;
    Je vous veulx chatouiller jusqu’au profond de l’ame,
    Et vous faire mourir avec un bon morceau.
    Ma petonne, inventons un passe-temps nouveau,
    Le chantre ne vaut rien qui ne dit qu’une game ;
    Faictes donc le seigneur et je feray la dame,
    Serrez, poussez, entrez, et retirez tout beau.
    Je remu’ray à bons d’une vitesse ardente,
    Nos pieds entrelacez, nostre bouche baisante,
    La langue fretillarde ira s’entre-mouillant.
    Jouons debout, assis, à costé, par derriere
    ( Non à l’Italienne ) et toujours babillant ;
    Ceste diversité est plaisante à Cythere.

    Marc Papillon de Lasphrise, L’amour passionnée de Noémie ( 1597 )

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L’orthographe est de l’époque mais la grivoiserie fretillarde est intemporelle. Le mot amour était féminin, comme c’est mignon !

Ce très riche recueil ( éditions PUF ) propose, à part ces curiosités, des merveilles et fait découvrir une poésie de  » nos jours d’aujourd’hui  » vraiment séduisante, abondante et colorée.

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La mémoire retrouvée

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Le titre de ce livre fait tout pour me plaire. Aussi ai-je choisi de poser le volume sur le linteau de myosotis de l’église de Balbec, fleurs qui elles-mêmes décorent un autre livre, celui de Bergotte.

En réalité, ce n’est pas pour ce titre que j’ai acheté le livre, il m’a été recommandé par une amie anglaise, et sous son titre original, The hare with amber eyes.

L’auteur de ce livre ( publié en 2011 en français chez Albin Michel ) est britannique, Edmund de Waal, céramiste de sa profession, et membre de l’illustre famille Ephrussi. C’est lui qui a hérité de la collection de 264 netsukes japonais formée par son ancêtre Charles Ephrussi.

Charles Ephrussi … voilà pourquoi j’ai sauté sur ce livre alors que tant d’autres m’attendent sur la table de chevet !
Charles Ephrussi fut un ami de Proust et l’inspira, avec un autre Charles, Charles Haas, pour son personnage de Charles Swann.

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    Renoir, le déjeuner des canotiers, 1881, Collection Phillips Washington

Edmund de Waal part à la recherche de son ancêtre collectionneur et retrace dans son livre l’histoire très mouvementée de ses netsukes, ces petites sculptures japonaises représentant toutes sortes de sujets, des animaux, des personnages, des scènes de genre … travaillées dans différentes matières, ivoire, corne, bois … et qui, au creux de la paume de la main, entre les doigts, deviennent un art du toucher, exaltent la beauté de la matière.

Ainsi l’auteur retrouve le quartier du parc Monceau à Paris, où la famille russe juive Ephrussi, originaire d’Odessa, arriva dans les années 1860, une autre partie de la famille étant partie à Vienne en Autriche.
Cette rue de Monceau rappelle alors la famille Saccard de La Curée de Zola. Les Ephrussi étaient les premiers exportateurs au monde de céréales, et se firent bâtir dans ce quartier neuf de la rue de Monceau un hôtel luxueux comme de nombreux autres hommes d’affaires fortunés.

null Charles Ephrussi, le voici de dos avec son chapeau haut de forme dans le tableau de Renoir.

Roi du blé, ami des peintres et des écrivains, critique et historien d’art, journaliste à La Gazette qu’il finit par acheter, Charles Ephrussi figure dans Le déjeuner des canotiers, tableau que Proust présente dans À la recherche du temps perdu comme étant peint par Elstir :

Je fus ému de retrouver dans deux tableaux ( plus réalistes, ceux-là, et d’une manière antérieure ) un même monsieur, une fois en frac dans son salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une fête populaire au bord de l’eau où il n’avait évidemment que faire, et qui prouvait que pour Elstir il n’était pas seulement un modèle habituel, mais un ami, peut-être un protecteur, qu’il aimait […]

Proust, extrait de Le côté de Guermantes, Chapitre deuxième

Edmund de Waal est plus que troublé par la ressemblance entre son ancêtre Charles Ephrussi et le personnage fictif Charles Swann. La liste de leurs points communs est longue. Tous deux juifs, ils subissent la haine des antidreyfusards. Ils travaillent tous deux sur un ouvrage important, une monographie d’un peintre, pour l’un il s’agit de Dürer, pour l’autre, Vermeer. Le japonisme les traverse, et chacun aime comparer les gens qui les entourent à des figures de tableaux, Charles Ephrussi voit en sa fille cadette un petit Renoir.

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Ce passionnant livre d’Edmund De Waal rappelle une anecdote célèbre, qu’il est toujours amusant de relire : l’histoire de la botte d’asperges de Manet.

Charles Ephrussi avait acheté à Manet sa botte d’asperges en payant plus cher que le prix demandé par le peintre. Celui-ci lui envoya en remerciement une asperge supplémentaire ( on peut lire le détail sur la page du musée ) :

Les asperges, Proust les décrit merveilleusement dans La recherche, ( j’avais blogué à ce sujet il y a longtemps ) et, par ailleurs, il évoque directement le tableau peint par Manet-Elstir, que Swann voulait faire acheter par le duc de Guermantes. Là encore, il est question du prix de la botte, le duc de Guermantes trouve la somme excessive pour ces légumes, même primeurs, et considère qu’Elstir tombe dans les sujets vulgaires !

null À l’occasion signalons l’ouverture de l’exposition consacrée à Manet au musée d’Orsay : Manet inventeur du moderne
Cinq pages de présentation de l’expo peuvent se lire ici.
Exceptionnellement la botte d’asperges et sa pièce rapportée, conservées dans deux musées différents, l’une à Paris, l’autre à Cologne, sont rassemblées le temps de l’exposition et j’aimerais aller les admirer …

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Ma hâte était grande d’évoquer ce livre captivant, mais je n’en ai lu que la moitié, j’y retourne !

Dans l’encrier du printemps

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Ces deux azalées ne sont-elles pas le délicat sourire du printemps ?
Primavera, ces douceurs bleues et roses me font penser à l’écharpe orientale et fleurie que Charles Swann offrit à Odette pour mieux voir en elle la figure de Boticelli inspirée par son amour.
Mais Odette ne voulait pas entendre parler de ce peintre et ne voulut pas porter la robe toute semée de pâquerettes, de bleuets, de myosotis que Swann lui offrit pour achever l’image picturale.

null Ah, les amours muséales et charnelles de Swann ! Qu’elles sont belles et désespérées, chef-d’oeuvre de poésie composé par Proust !

Odette restait un Boticelli dans le coeur vulnérable de Swann, et il la contemplait silencieusement le soir, quand, fatiguée, elle donnait à ses mains pensives le mouvement délié, tourmenté de la Vierge trempant sa plume dans l’encrier que lui tendait l’ange pour écrire sur le livre saint le mot  » Magnificat « .

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Magnificat

Le secret mystère de cette azalée bleue me surprend toujours chaque printemps que Dieu fait.
Dans l’ombre matinale elle écrit le printemps à l’encre violette, une encre fragile et lumineuse qui s’évanouit au soleil.
Hélas, les chaleurs subites de cette année rendent le pavillon de soie mauve éphémère et vont l’arracher trop vite à mes yeux rêveurs.

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J’aime la couleur parme, alors qu’elle me faisait fuir dans ma jeunesse. Trouble, indéfinissable, mélangée, je la jugeais traître, sournoise et indécise, elle me dérangeait. Maintenant, elle me repose et m’apaise, j’aime sa palette changeante, infinie, indéfinie, parce qu’avec l’âge on se rend compte que rien n’est défini, immuable, et qu’il est bon de se sentir suspendu, interrogé, surpris, émerveillé …

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Aussi je laisse les innombrables clochettes parme ensauvager le jardin de leur douceur stendhalienne.
Rhododendrons, giroflées, tulipes, anémones, juliennes, jacinthes, iris et j’en passe, j’aime répandre dans le jardin les tons versatiles, dilués ou concentrés de l’encre des pensées.

Encore une image de l’oeuvre florentine, et bon week-end 🙂 !

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En guise de déguisement

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    Alfred Roll, Retour du bal, 1886, mba Nantes

L’habit habille, mais ces deux mots ne sont pas de la même famille.
Le verbe habiller vient de la bille de bois, le tronc d’arbre qu’on façonne. Revoir un long billet sur la bille habillée ou la femme-tronc déshabillée ici

Déshabiller les mots dans leur vestiaire qu’est le dictionnaire, l’épluchage y est captivant 🙂 .

C’est ainsi qu’on trouve l’origine de l’habit, qui, en dehors de la feuille de vigne, est le supin du verbe avoir en latin, habere -> habitus = maintien, manière de se tenir.

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    François Boucher, La modiste, 1746, Nationalmuseum Stockholm, page du musée

Habit, habitude.
Costume, coutume.
Mode, manière.

L’habit ne fait pas le moine, mais il indique la manière, l’habitude pour l’ecclésiastique de se montrer, de se maintenir dans son rang, sa profession. L’habit est le vêtement de dessus, celui qui renvoie l’image habituelle : habit de soirée, habit d’avocat, habit de chasse, de clown, habit vert de l’académicien …
On trouvera le même lien entre le costume et la coutume, c’est une affaire de tradition et de mode.

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Habiter, bien sûr, vient du même verbe latin habere, c’est une manière d’être en un lieu.
Porte-Maillot : charmant deux-pièces avec balconnets … à saisir ! lol !

Vêtement vient de vestimentum = habit. Dévêtir, c’est déshabiller, et travestir ( pourquoi le s n’a-t-il pas été changé en accent circonflexe ? ), c’est transformer l’habit, déguiser.
La pièce où sont rangés les costumes de théâtre pourrait s’appeler le travestiaire !
Ou la cellule de déguisement !

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À ma guise, à ma guise … la guise est une manière d’être comme l’habit. On (se) déguise et on transforme donc la guise, la manière d’être, pour (se) travestir, trahir l’apparence de soi-même ou toute autre chose.

Tout cela donne une fringale de fringues, mais ces mots conduisent sur un autre chemin … je referme mon dico car la couture m’attend, pour vêtir la mariée comme de coutume !

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