Le jeudi de la mi-carême

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    James Tissot Le Bal, 1883-1885, musée d’Orsay, notice

Aujourd’hui c’est jeudi et c’est la mi-carême, faisons la fête !
Le carême commence un mercredi ( des cendres ) et son milieu est un jeudi.
Le calcul est complexe, le carême dure quarante jours, la moitié est donc au vingtième jour, mais dans ces quarante jours ne sont pas comptés les dimanches, ainsi la mi-carême tombe un jeudi comme mars en carême, jeudi, jour jovial comme le mot l’indique.
C’est une trêve au milieu du jeûne, on fait bombance et on se déguise, on danse et on s’amuse pour reprendre des forces.

La bal costumé de la mi-carême est un passage mémorable de La Curée d’Emile Zola

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Il faut le relire pour s’enivrer, s’éblouir et s’empiffrer d’images fortes en restant sobre !
Les descriptions n’ont certes pas la poésie pénétrante de celles de Proust, mais provoquent une commotion d’images tout à fait jouissive.

Dans le salon bouton d’or des Saccard au parc Monceau, la fête est longuement préparée, le couturier Worms est convié pour étudier les robes et les costumes. Le thème choisi pour le bal masqué est  » Narcisse et la nymphe Echo  » , tiré des Métamorphoses d’Ovide, et l’héroïne du roman, Renée, tient le rôle de la nymphe Echo, fille de l’Air et de la Terre et de la suite de Junon, tandis que le beau-fils de Renée , son amant par ailleurs, Maxime, joue le beau Narcisse.

La robe de la nymphe Echo était, à elle seule, toute une allégorie ; elle tenait des grands arbres et des grands monts, des lieux retentissants où les voix de la Terre et de l’Air se répondent ; elle était rocher par le satin blanc de la jupe, taillis par les feuillages de la ceinture, ciel pur par la nuée de gaze bleue du corsage.

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Un grand murmure emplissait le salon. Les rangées de fauteuils offraient la plus étonnante cohue de marquises, de châtelaines, de laitières, d’espagnoles, de bergères, de sultanes ; tandis que la masse compacte des habits noirs mettait une grande tache sombre à côté de cette moire d’étoffes claires et d’épaules nues, toutes braisillantes des étincelles vives des bijoux. Les femmes étaient seules travesties. Il faisait déjà chaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d’or du salon.

Après le spectacle on se restaure et c’en est fini de la solennité mondaine. Les convives se précipitent sur la nourriture, se goinfrent, jouent des coudes pour attraper des petits fours et les hommes bourrent leurs poches de comestibles. La Curée est la conquête de la chair, vivante ou rôtie, et de l’or.

J’ai choisi, pour évoquer le bal dans La Curée, des robes jaunes, car Zola employa par deux fois l’expression  » symphonie en jaune mineur « , toute whistlerienne, et le jaune est le reflet de cette histoire, la couleur de l’or tant convoité.

Bon carnaval 🙂 !

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    Alfred Stevens, Le retour du bal, Château de Compiègne, notice

Il fait un temps de poème

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« Besoin de  » est le titre d’une envoûtante collection aux éditions du Seuil.
Le besoin d’acheter tous les volumes me titille !

Besoin de Japon, Besoin de mer, Besoin de mirages, Besoin de ville, Besoin de province …
quand la passion se fait besoin irrésistible, irraisonné, l’écrivain jette l’encre sur le papier, et le lecteur lève l’ancre des mots pour s’évader.
Ca, 😳 ce sont mes mots, le poète serait mieux inspiré !

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Yvon Le Men est breton, pardon pour le pléonasme ! Il est né la même année que moi, oh, comme cela fait drôle de lire un poète de son âge !
Me méfiant toujours un peu du barde breton glorifiant sa Bretagne et se perdant en chauvinisme, j’étais passée à côté de cet écrivain. J’ai découvert son livre, intitulé Besoin de poème et datant de 2006, seulement hier et je reste suspendue dans sa poésie.

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Il mélange la prose et la poésie pour raconter sa jeunesse, son père, ses voyages, ses rencontres, son style est pur et ma joie de le lire non mélangée. Ceux qui aiment les écrits de Christian Bobin l’aimeront aussi, ils ont la même sensibilité, et ils ont d’ailleurs publié un ouvrage ensemble.

Besoin de bobines … la couture de la robe de mariée m’accapare trois heures chaque jour, et de plus, j’ai mis un peu de poésie printanière aux fenêtres. Voici les nouveaux rideaux que j’ai brodés dans une fine toile de lin agrémentée d’un galon Acufactum.
J’éprouve toujours un vif besoin de ces merveilleux galons de fabrication allemande.

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Il fait un temps de poème (titre d’un livre d’Yvon Le Men ), il pleut, le crachin brode ses voiles de dentelle sur les fleurs du jardin que j’aperçois par la fenêtre. Je retourne à mon ouvrage de couture minutieuse, le bruit court qu’on peut être heureux.

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Pécoud de coeur

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Mon coeur fait boum dès que mon regard croise les figures mutines de Pécoud .

A. Pécoud, illustrateur prolifique des livres de la jeunesse, entre autres, de la Bibliothèque rose, la Bibliothèque verte, La semaine de Suzette …
André Pécoud, son trait alerte, fin, précis, joyeux, ne soulignant que l’expression et l’élan, laissant l’oeil finir le mouvement.

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J’ai souvent parlé de lui dans ce blogue, ses dessins sont irrésistibles, et quand j’ai vu au marché vendredi dernier ces deux petits livres, j’ai sauté dessus avec une joie enfantine.

Après la pluie le beau temps … un bouquiniste vient depuis ce printemps proposer au marché ses livres à cinq sous et entre ma salade et mes autres emplettes hebdomadaires, je glisse désormais un ou deux bouquins.
Les enfants de Pécoud, c’est du sourire, du bonheur, du printemps

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Zénaïde Fleuriot, je ne connaissais pas cet auteur. Elle écrit bien, même si ce sont surtout les images qui m’intéressent, j’ai lu la première page et remarqué ce verbe : morigéner.
Nous avions de saines lectures quand nous étions enfants, je me demande si un auteur pour la jeunesse emploierait ce terme aujourd’hui.

Fleuriot, ce nom me rappelle un autre : celui de Pierrette Fleutiaux.

Elle a écrit ce délicieux livre : Des phrases courtes, ma chérie

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Emouvantes relations mère-fille.
Des phrases courtes ou longues, en tous cas bien tournées, sensibles. Un livre, qui a dix ans déjà, et que je recommande.

La maman, qui a vieilli et part en maison de retraite, répétait autrefois à sa fille quand elle rédigeait sa composition française : des phrases courtes, ma chérie !
Le conseil fut bon, la fille devint écrivain.

Des phrases courtes , c’était la sage recommandation de la maîtresse pour la rédaction. Faire simple pour ne pas emberlificoter le fil des idées et des subordonnées, ne pas s’embrouiller la plume dans l’encrier, la pensée peut faire des pattes de mouche.

null Le conseil rejoignait celui de la leçon de couture, une courte aiguillée pour éviter les noeuds dans le fil.
Le point d’arrêt de la phrase évite ainsi de broder un texte de manière souillon.

Pécoud des phrases courtes et pleines de vie !

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Le frisson des peupliers

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    Thomas Lawrence (1769-1830 ), Portrait de madame Isaac Cuthbert, musée du Louvre, notice

Comment une délicieuse lady m’entraîne en poésie …

J’ai évoqué hier le très grand Sir Thomas Lawrence, et aujourd’hui je bavarde avec Madame Cuthbert, tableau appartenant à la collection Beistegui du Louvre.

Monsieur Beistegui devait aimer particulièrement la couleur rouge :

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Tous les tableaux de sa prestigieuse collection font jaillir cette couleur dans des régions plus ou moins larges de la toile et dans les nuances les plus variées, et le Louvre leur offre ainsi des murs d’un rouge lumineux accrochant forcément le regard.

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Et mon regard fut attiré par le velours pourpre de la robe créée par T. Lawrence. Ce portrait m’a tant passionnée que je passai distraitement devant la Didon de Rubens à ses côtés, pourtant déshabillée du même velours !

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J’admirai la sensibilité vibrante du visage, le toucher des étoffes, la délicatesse de la peau, de la bague, c’est fou ce que les Anglais savent faire vivre dans leurs peintures ou leurs jardins une beauté informelle, naturelle, arrachée à la pose et surprise en pleine grâce. Tout près de madame Cuthbert se tient une dame peinte par Ingres avec une facture époustouflante, mais d’une beauté plus domptée. ( Il me faudra en parler de celle-ci, madame Panckoucke ! )

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Et que lit donc madame Cuthbert ?
Un nom est inscrit sur le livre, objet admirable lui aussi.
C’est un recueil des poèmes de … ? William Cowper, le cartel du musée aide heureusement à déchiffrer.
Je ne le connaissais pas celui-là.
Sa biographie est ici.

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C’est ainsi qu’à la maison je me suis plongée dans un livre de poésie anglaise, et, de William Cowper, j’ai particulièrement apprécié  » The poplar-field « , le pré de peupliers.

    The poplar-field

    The poplars are felled, farewell to the shade
    And the whispering sound of the cool colonnade:
    The winds play no longer and sing in the leaves,
    Nor Ouse on his bosom their image receives.

    Twelve years have elapsed since I first took a view
    Of my favourite field, and the bank where they grew,
    And now in the grass behold they are laid,
    And the tree is my seat that once lent me a shade.

    The blackbird has fled to another retreat
    Where the hazels afford him a screen from the heat;
    And the scene where his melody charmed me before
    Resounds with his sweet-flowing ditty no more.

    My fugitive years are all hasting away,
    And I must ere long lie as lowly as they,
    With a turf on my breast and a stone at my head,
    Ere another such grove shall arise in its stead.

    ‘Tis a sight to engage me, if anything can,
    To muse on the perishing pleasures of man;
    Short-lived as we are, our enjoyments, I see,
    Have a still shorter date, and die sooner than we.

    William Cowper

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Meindert Hobbema, L’allée de Middelharnis, National Gallery Londres
Lire la notice du musée.

Le peuplier revêt le symbole de la mort, du salut, de la Passion du Christ, et dans ce poème, les peupliers sont abattus, couchés dans l’herbe. Ils ne feront plus d’ombre, on n’entendra plus le doux frissonnement de la fraîche colonnade. Le merle ne chantera plus dans la peupleraie. Comme les peupliers, le poète vieillit, il sera bientôt couché en terre comme eux. Cependant un nouveau bois viendra peupler l’ancienne peupleraie, le poème n’est pas totalement pessimiste.

La dernière strophe fait penser à Ronsard, la vie et ses plaisirs sont périssables, et la vie humaine est un rêve et ses joies sont encore plus passagères.

Ah, madame Cuthbert, quel romantisme !

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    P. H. de Valenciennes,  » Fabriques à la villa Farnèse, les deux peupliers « , musée du Louvre

Suzette et Suzon

Suzette et Suzon

J’adore Suzette,
Mais j’aime Suzon,
Suzette en toilette,
Suzon sans façon !
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

Rimons pour Suzette,
Rimons pour Suzon ;
L’une est ma musette,
L’autre est ma chanson,
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

La main de Suzette,
La jambe à Suzon,
Quelle main bien faite !
Quel petit chausson !
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

Je rêve à Suzette,
J’embrasse Suzon ;
L’une est bien coquette,
L’autre est bon garçon.
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

Tapis pour Suzette,
Jardin pour Suzon ;
Foin de la moquette,
Vive le gazon !
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

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Au bal va Suzette,
Au bois va Suzon ;
J’épie et je guette
L’ombre et le buisson.
Ah ! Suzon, Suzette
Suzette, Suzon !

Jaloux de Suzette !
Jaloux de Suzon !
La bergeronnette
Fait damner l’oison.
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

Si jamais Suzette
Rit comme Suzon,
Au diable je jette
Toute ma raison.
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

Si comme Suzette
Souriait Suzon,
Cette humble amourette
Serait mon poison.
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

S’il faut fuir Suzette
Ou quitter Suzon
Et que je n’en mette
Qu’une en ma maison,
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

Je laisse Suzette,
Je garde Suzon ;
L’une me rend bête,
L’autre me rend bon.
Ah ! Suzon, Suzette !
Suzette, Suzon !

Victor Hugo, recueil Toute la lyre

Laquelle est Suzette, laquelle est Suzon ?

Ce poème de Hugo ne contient pas beaucoup de pensée (ah, plairait-il à la duchesse ? 😉 ), c’est du moins le souriant reflet d’une pensée primesautière, c’est un poème de jeunesse, une ode rêveuse et printanière, et quand je l’ai lu, j’ai pour ma part pensé aux portraits des jeunes filles en fleurs de Sir Thomas Lawrence. Ce merveilleux portraitiste a peint de si fraîches coquettes !

Ma Suzette ou Suzon préférée est Pinkie :

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    Sir Thomas Lawrence
    ,  » Pinkie  » , 1794, The Huntington San Marino Californie, notice

J’avais blogué à son sujet il y a trois ans, j’y reviens avec joie, c’est également un tableau de jeunesse pour le peintre qui a vingt-cinq ans alors et vient d’être élu à la Royal Academy de Londres.

La silhouette juvénile, diaphane et rose, le geste de la main flottant avec les rubans, le regard pénétrant, insolent de l’enfance, les nuages inquiets et roses filant dans le lointain, font de la rose Pinkie un chef-d’oeuvre. Ah que j’aime cette délicate bergeronnette, qui hélas ne vécut pas longtemps.

Swann contre Staline

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    Jean Béraud, Le Cercle, 1911, musée d’Orsay

Imaginons que nous nous soyons inscrits à un cycle de conférences, et que le sujet proposé soit vaste et complexe, nécessitant une fine étude. Public exigeant s’estimant connaisseur, auditeurs prompts à la critique que nous sommes, nous attendons le conférencier au tournant, redoutant déjà que, s’il cafouille au premier cours et devant en assurer bien d’autres, il transformera rapidement le cycle en sieste hebdomadaire.
Et que dirions-nous si un bruit nous informait que ce conférencier va discourir sans notes, et partagera son savoir uniquement de mémoire, tout dans la tête, rien dans les mains ?
Frayeur dans les rangs ! Nous sommes de nature méfiante et difficile.
C’est que, surtout, nous sommes en temps de paix et que la culture est pour nous un loisir, pas un moyen de survie.

Ce fut ma petite réflexion après la lecture de  » Proust contre la déchéance  » de Joseph Czapski.

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Ce petit livre est une réédition de NOIR sur BLANC, déjà paru en 1987. Je n’avais pas encore lu Proust à l’époque et n’avais pas remarqué ce livre pourtant remarquable.

L’auteur, Joseph Czapski ( 1896-1992 ), fut l’un de ces rares officiers polonais qui ne furent pas exécutés par les Russes à Katyn ou ailleurs, mais il fut emprisonné en 1940-1941 dans le camp soviétique de Griazowietz.
Pour résister aux effroyables conditions de détention, les prisonniers se racontaient des histoires, partageaient leur savoir, se tenaient des conférences pour s’évader intellectuellement, se hisser au dessus de l’horreur quotidienne pour ne pas mourir de déchéance.

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Czapski avait étudié la peinture à l’école des beaux arts de Varsovie et fut élève de Joseph Pankiewicz. Il séjourna en Angleterre, en Suisse, en Italie, en France où il exposa. Il a travaillé à un livre consacré à son maître Pankiewicz, et ce dernier me rappelle une splendide exposition de ses toiles que j’ai eu le bonheur de visiter au musée de Poznan en 2006.
J’avais longuement blogué à propos de ce peintre impressionniste, articles disparus aujourd’hui.

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Proust contre la déchéance :
le merveilleux monde d’À la recherche du temps perdu fut choisi par Czapski, par  » Ski  » aurait dit Proust, pour sauver le moral de ses co-détenus. Après examen par la censure, ce sujet fut admis par les geôliers, et Czapski rédigea en français, de mémoire, une présentation et une analyse fine et poussée du roman de Marcel Proust. Dans cette guerre où tout sombre dans le chaos, le beau temps de la Recherche paraît irrémédiablement perdu.
Il cite de mémoire des phrases entières du roman et fait ressortir toute la beauté, l’intelligence de l’oeuvre.

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    Edouard Vuillard, Misia au piano, 1895-96, Met New York, page du musée

Il fait des rapprochements avec la littérature russe qu’il connaît bien, Tolstoï, Dostoïevski, et évoque Misia Natanson, sa compatriote que Proust a connue, ainsi que Chopin.
Il rappelle que madame de Cambremer, dans sa première jeunesse, fut élève de Chopin et garde une grande estime pour son oeuvre, mais sa belle-fille, la snob et jeune madame de Cambremer ne l’aime pas car Chopin est passé de mode.

Cette conférence est épatante, on redécouvre en ce cher Swann toute l’élégance, la noblesse, la bonté que les intellectuels polonais étaient en train de voir disparaître de leur vie même dans leur pays occupé.

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Et si cet officier de réserve polonais pouvait faire découvrir Proust aux lecteurs français d’aujourd’hui ?

A.M.61, l’armoire de toilette

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    Félix Vallotton, Misia à sa coiffeuse, détrempe sur carton, 1898, musée d’Orsay, commentaire de l’oeuvre sur cette page

L’armoire de toilette : Armoire est un bien grand mot pour ce tout petit meuble.
Misia Edwards (ici ), ou Misia Natanson ( ) ou bien encore Misia Sert ( ici ) , fait sa toilette devant sa grande armoire à linge et se regarde dans un probable et élégant miroir posé sur sa coiffeuse.
Cinquante ans plus tard, le progrès remplaçait le cadre en bambou ou le bois tourné par une boîte en tôle ou en plastique d’une ligne et d’un goût discutables.

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Cette armoire multi-fonctionnelle donnait tout son chic à la salle de bain des années cinquante, soixante. Elle apportait la lumière, le courant pour le rasoir, la vue panoramique avec ses glaces tournantes.
Je dois le dire, je n’ai jamais aimé cette horreur de plastique grinçant, si casse-pied à récurer dans tous ses recoins et nervures.
Armoire, parce que ce meuble contenait les armes de l’hygiène, de la beauté, de la santé, renfermait à la fois la mousse à raser, le lait démaquillant, le dentifrice, la mascara, la poudre de riz, l’aspirine, l’alcool à 90°, les pansements …

… et le thermomètre !

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Pour me racheter de ce banal article autour d’un objet aussi laid que l’armoire de toilette, je recopie ici une adorable description du thermomètre, objet bien banal lui aussi , mais si poétiquement transfiguré sur cette page de …

On alla chercher un thermomètre. Dans presque toute sa hauteur le tube était vide de mercure. À peine si l’on distinguait, tapie au fond de sa petite cuve, la salamandre d’argent. Elle semblait morte. On plaça le chalumeau dans la bouche de ma grand-mère. Nous n’eûmes pas besoin de l’y laisser longtemps ; la petite sorcière n’avait pas été longue à tirer son horoscope. Nous la trouvâmes immobile, perchée à mi-hauteur de sa tour et n’en bougeant plus, nous montrant avec exactitude le chiffre que nous lui avions demandé et que toutes les réflexions qu’eût pu faire sur soi-même l’âme de ma grand-mère eussent été bien incapables de lui fournir : 38°3. Pour la première fois nous ressentîmes quelque inquiétude. Nous secouâmes bien fort le thermomètre pour effacer le signe fatidique, comme si nous avions pu par là abaisser la fièvre en même temps que la température marquée. Hélas ! Il fut bien clair que la petite sibylle dépourvue de raison n’avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le lendemain, à peine le thermomètre fut-il replacé entre les lèvres de ma grand-mère que presque aussitôt, comme d’un seul bond, belle de certitude et de l’intuition d’un fait pour nous invisible, la petite prophétesse était venue s’arrêter au même point, en une immobilité implacable, et nous montrait encore ce chiffre 38°3, de sa verge étincelante.

On l’aura deviné car, quand il s’agit d’une grand-mère, c’est à son cher petit-fils, sa petite souris , au grand narrateur que l’on pense, ce passage provient de :  » Le côté de Guermantes I« , Marcel Proust.

Quelque chose de doux comme l’odeur du thé

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    Sonnet

    Pour veiner de son front la pâleur délicate,
    Le Japon a donné son plus limpide azur ;
    La blanche porcelaine est d’un blanc bien moins pur
    Que son col transparent et ses tempes d’agate ;

    Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate ;
    Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
    Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,
    On dirait de la lune en sa robe d’ouate ;

    Ses yeux d’argent bruni roulent moelleusement ;
    Le caprice a taillé son petit nez charmant ;
    Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise ;

    Ses mouvements sont pleins d’une grâce chinoise,
    Et près d’elle on respire autour de sa beauté
    Quelque chose de doux comme l’odeur du thé.

    Théophile Gautier ( 1811-1872 ), recueil La comédie de la Mort, 1838

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Hier j’évoquai Gautier … à propos de robe et de haute couture !

2011 est aussi l’année Gautier, cependant le poète sera-t-il autant célébré que Mahler ?
Théophile Gautier est né à Tarbes en 1811.
J’aime beaucoup la poésie de ce  » poète impeccable  » comme le qualifiait Baudelaire qui lui a dédié ses Fleurs maladives, et le poème ci-dessus honore le Japon, hélas aujourd’hui meurtri. Prions pour que le thé y retrouve son doux parfum.

Oeuvres :
Baron Charles Steuben, La liseuse, 1829, mba Nantes
Utamaro Kitagawa, Portrait de Namiwaya Okita, 1793, estampe nishike-e, musée Guimet

Le petit tourbillon du sablier

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Un livre, une plume, un sablier, lire, écrire, réfléchir sur le temps qui passe.

Lors de ma dernière visite au Louvre, j’avais contemplé ce tableau et pris en photo quelques détails.

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    J.B.S. Chardin
    , Chimiste dans son laboratoire, 1734, musée du Louvre,notice

Ce tableau de Chardin avoisine une fête galante de Pater. D’un côté la réflexion, de l’autre la légèreté.
C’est intéressant de prendre du recul et de regarder le mur dans son ensemble, l’accrochage des oeuvres indique volontairement ou non quelque chose.

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Petit retour à Venise, dans ce livre de Thomas Mann qui ne cesse de m’étonner : La mort à Venise.
Il y est question d’un sablier, cet objet qui précisément m’avait attirée dans l’oeuvre de Chardin :

Le solitaire resta encore longtemps assis à sa petite table devant son reste de soda-grenadine. La nuit avançait, le temps se dissolvait. Bien des années auparavant, dans la maison de ses parents, il y avait eu un sablier, il revoyait soudain ce petit instrument fragile et prégnant, comme s’il eût été posé devant lui. Sans bruit, le sable fin couleur de rouille s’écoulait à travers l’étranglement du verre, et comme il diminuait dans la cavité supérieure, un petit tourbillon impétueux s’y était formé.

Le temps qui passe et le souvenir d’enfance, voilà encore bien une notion proustienne.
Ma connaissance de l’oeuvre de Thomas Mann est très limitée, je n’ai lu de lui que cette nouvelle, mais il me semble s’approcher de son contemporain, Marcel Proust, qu’il n’a pas dû rencontrer ( ? ).

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Il y a dans ce passage une alchimie des mots et des symboles, comme dans tout le récit.

Le solitaire, ainsi est nommé l’écrivain, boit un soda-grenadine, et la grenade a, parmi beaucoup d’autres symboles, celui de la mort dans la mythologie, car Proserpine, en croquant un grain de ce fruit, fut envoyée au royaume des morts.

Comme dans le sablier peint par Chardin, le sable est couleur de rouille, la rouille est aussi une action destructrice du temps. Le sable est fait de grains comme la grenade. Le verre est étranglé comme l’écrivain se sentant pris au piège de sa passion pour un jeune garçon. Le petit tourbillon impétueux donne une image de cette passion, tourbillon des sens, qui le précipite inéluctablement vers la mort.
L’écrivain, venu se reposer à Venise, sent sa fin proche, le temps se dissout, coule, tourbillonne un dernier instant dans le petit instrument fragile et sa vie prend fin dans la lagune.

C’est étrange à la fin que cette illusoire précipitation des derniers grains du sablier …

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    P. de Champaigne, Vanité, détail, musée de Tessé Le Mans

Hyacinthe, le dieu aux boucles bleutées

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Mais la journée qui commençait avec une ardeur si solennelle était tout entière étrangement sublimée, devenait fabuleuse. D’où venait, d’où naissait ce souffle si suave, si éloquent qui soudain, telle une suggestion d’ordre supérieur, jouait autour de ses tempes et de son oreille ?

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De petits nuages blancs floconneux déployaient leur cohorte dans le ciel, comme dans leurs pâturages, les troupeaux des dieux. Un vent plus fort se levait, et les destriers de Poséidon arrivaient au galop en se cabrant, des taureaux aussi, qui accouraient en mugissant, les cornes baissées, propriété du dieu aux boucles bleutées.

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Un monde transfiguré, tout rempli du dieu Pan, s’emparait de lui, le fascinait, et son coeur rêvait de tendres fables.

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Souvent, lorsque le soleil se couchait derrière Venise, il ( Aschenbach ) s’asseyait sur un banc dans le parc pour regarder Tadzio, vêtu de blanc avec une ceinture colorée, jouer au ballon sur la place de gravier ratissé, et c’était Hyacinthe qu’il croyait voir et qui devait mourir parce que deux divinités l’aimaient.

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Il éprouvait même le douloureux ressentiment de Zéphyr à l’encontre de son rival qui négligeait l’oracle, l’arc et la cithare pour jouer sans cesse avec le bel enfant, il voyait le disque, dévié par une cruelle jalousie, atteindre l’aimable tête, il recueillait, pâlissant lui aussi, le corps brisé, et la fleur jaillie de ce sang si doux portait l’inscription de sa plainte infinie …

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    François-Joseph Bosio ( 1768-1845 ), Hyacinthe, 1817, musée du Louvre, notice

C’est en contemplant les jacinthes de mon jardin que je pensais à ce passage de La mort à Venise de Thomas Mann. Je me sentais ravie, emportée, dans une poésie des couleurs et parfums du jardin associée aux belles phrases de ce livre. Joie tempérée par la pensée que la nature oeuvre de manière tragique sur l’autre face de notre Terre.

Dans ce passage, Thomas Mann raconte la légende mythologique de Hyacinthe, un jeune homme d’une telle beauté qu’Apollon et Zéphyr en tombèrent amoureux tous les deux. Apollon s’exerçait au lancer de disque en contemplant Hyacinthe, et par jalousie, Zéphyr, divinité du vent, dévia la trajectoire du disque qui blessa mortellement Hyacinthe. De son sang naquit une fleur qui prit son nom et qui imitait les boucles de sa chevelure.

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Inutile d’aller à Venise pour connaître l’ivresse des sens, mon jardin resplendit en ce moment, les fleurs au sol, au ciel, font tourner la tête !

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