Un livre qui ronronne

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    Sensations

    Des cils roides et longs, antennes hérissées,
    Font sentinelle autour de son nez frémissant ;
    Et le plus léger bruit qui le frôle en passant
    Elargit sur son front ses oreilles dressées.

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    Quand la nuit a brouillé les formes effacées,
    Il voit ; le monde noir à son regard perçant
    Ouvre ses profondeurs ; il distingue, il pressent ;
    Ses sens plus acérés aiguisent ses pensées.

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    Des craquements de feu courent sur son poil roux ;
    Tout le long de sa moelle un tressaillement doux
    Conduit l’émotion en son âme inquiète.

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    Les poils de son museau vibrent à l’unisson,
    Et sa queue éloquente a le divin frisson,
    Comme une lyre d’or aux mains d’un grand poète.

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    Hippolyte Taine, À trois chats, douze sonnets, La sensibilité, 1883.

Ce poème, qu’illustrent les moustaches de mon chat, peut se lire dans le dernier volume, paru en décembre 2010, de la collection poésie chez Omnibus.

Le chat en cent poèmes , textes réunis par Albine Novarino-Pothier.

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Ces Omnibus de la poésie sont des livres très sensuels. Chaque volume recueille cent poèmes joliment illustrés, un poème par double page d’une présentation très poétique flatte la vue, le papier épais et soyeux caresse les doigts, la musique des mots enchante l’oreille, ces livres offrent une douce évasion en tous sens. Ce recueil dédié au chat est le douzième qui rejoint ma bibliothèque et je le conseille à tous les amoureux des chats.
Le chat fait entrer en poésie si on n’y va pas instinctivement. Quand j’étais adolescente, c’est le chat qui m’a fait découvrir Baudelaire.

null Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux …

L’inexactitude des journaux

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    Céleste et Odilon Albaret.

La modeste cuisine de Céleste dans la photo ci-dessus photo me fait envie, ses ustensiles sont objets de collection maintenant.
Quel est ce couple sur cette photo de novembre 1952 ? Les amateurs de Marcel Proust le connaissent, Céleste était la fidèle gouvernante de l’écrivain et son mari Odilon était son chauffeur.

C’est un hasard heureux qui me fit découvrir l’article consacré à Proust dans un numéro de  » L’Illustration « , acheté pour un demi-euro dans une brocante et qui m’apporta une joie entière.

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Proust fut ma grande surprise au creux du journal que je n’avais même pas feuilleté en l’achetant, car j’avais pris ce numéro du 15 novembre 1952 pour la reine d’Angleterre, qui célébrait son couronnement. Trente ans plus tôt, rappelait le journal, Marcel Proust mourait le 18 novembre 1922.

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L’article de l’Illustration en 1952 fait une erreur de date en disant que Proust prit froid lors de sa visite de l’exposition Vermeer à la galerie du Jeu de Paume en septembre 1922. C’était en réalité en 1921, l’expo Vermeer eut réellement lieu en 1921, mais il y aura en tous cas une étrange similitude entre la mort de Proust et celle de son personnage d’À la recherche du temps perdu, écrivain lui aussi, Bergotte.

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La mort de Bergotte est relatée dans le cinquième volume, La Prisonnière , et ce récit est resté comme le passage le plus connu de l’oeuvre : le fameux passage du petit pan de mur jaune.
Bergotte, souffrant, était allé admirer La vue de Delft de Vermeer à l’exposition et s’éteignit devant le tableau.

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Ce passage manuscrit de la mort de Bergotte, que publia le journal, et qu’on trouve donc page 177 de La Prisonnière en édition Folio, préfigurait-il la véritable mort de Marcel Proust, ses livres furent-ils présentés trois par trois dans les vitrines des librairies au moment de son enterrement ?

Elargissons la citation ci-dessus relevée par le journal L’Illustration :

On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection.
J’appris, ai-je dit, que ce jour-là Bergotte était mort. Et j’admirai l’inexactitude des journaux qui – reproduisant les uns et les autres une même note – disaient qu’il était mort la veille. Or la veille, Albertine l’avait rencontré […]

La ressemblance entre la mort fictive de l’écrivain Bergotte et la mort réelle de l’écrivain Proust se poursuit d’une manière étonnante, extralucide, simplement troublante, jusque dans les erreurs fictives et vraies des journaux. À croire que l’Illustration l’a fait exprès !

Bon, précisons tout de même que dans La prisonnière , le narrateur, quelques phrases plus loin, dit qu’il dénonça à tort l’inexactitude des journaux, car Albertine, menteuse invétérée, n’avait point vu Bergotte la veille !

Et puis voilà un scoop, un inédit de Pélléas et Markel :

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Marcel s’était rebaptisé Markel. Cela me donne l’occasion de signaler le blogue d’une autre blogueuse fan de Proust, Nathalie, dont le blogue s’intitule :Chez Mark et Marcel.
Elle discute de littérature et plus précisément porte ses choix sur Mark Twain et Marcel Proust.

Cher Marcel qui fait se tromper les journaux !

Princes et princesses du Louvre

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Princes et princesses : points de vue et images du Louvre

La petite merveille que voilà ! Un livre pour la jeunesse qui passionne aussi les plus âgés.
Les auteurs, Frédéric Morvan et Louise Heugel, commentent avec vivacité et tendresse dix-huit représentations princières conservées au musée du Louvre. Des sculptures ou des peintures représentant de petits princes et princesses de la mythologie gréco-romaine, de l’antiquité égyptienne ou orientale et de l’Histoire européenne, sont finement observées, chacune à travers des textes s’adressant les uns pour les enfants, les autres pour les adultes, et particulièrement instructifs.

    Jean Hey, Le dauphin Charles-Orlant, 1494, musée du Louvre, notice

Le sort de ces petits princes était souvent triste, mais le livre est néanmoins très attrayant.
Que les intrigues de la mythologie étaient compliquées ! Celles de  » Plus belle la vie  » sont simples en comparaison !

La dernière image de ce beau livre édité par Actes Sud Junior et le Louvre est celle de l’Aiglon :

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    Pierre-Paul Prud’hon, Le roi de Rome, 1811, musée du Louvre, notice

Napoléon II m’avait fait rêver dans mon enfance, je l’adorais et son histoire me fendait le coeur, j’avais huit ans et il souleva en moi un premier élan romantique. Ma seconde déferlante romantique et dévastatrice fut Julien Sorel et j’avais quatorze ans. Soupir …

Je recommande ce petit album à tous les enfants sages et rêveurs que nous avons autour de nous et que nous sommes nous-mêmes !

Un tuyau percé

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    Camille Pissarro, Le jardin des Mathurins à Pontoise, 1876, The Nelson Atkins Museum of Art Kansas City, notice

Les gros sacs de terreau et les petits godets de pensées printanières, arrivés cette semaine au super-marché, annoncent déjà les prochains travaux horticoles. C’est prématuré mais commercial, l’agenda du consommateur doit devancer la saison. Alors puisqu’on y est invité, rêvons à notre jardin en toilette de bal, rêvons de brouette et binette, de couleurs, de chaleur et de parfums !

     » Il fait chaud, mais au plus profond d’août dort au jardin l’idée de l’eau. C’est autour d’une longue tige de bambou le tuyau d’arrosage aux couleurs délavées. La courbe irrégularité de ses méandres, la vétusté de ses raccords emmaillotés de chatterton et de ficelle ont quelque chose de familial, de pacifiant ; l’eau qui viendra de là ne peut avoir de violence calcaire, de fraîcheur mécanique. De là coulera dans le soir une eau-douceur, une eau sagesse, juste assez.
    Mais maintenant, c’est l’heure du soleil, de l’immobilité sur tous les blonds, les verts, les roses – c’est l’heure de cueillir et d’arrêter.  »

    Philippe Delerm, extrait de Le jardin immobile , La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.

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    Camille Pissarro, Le potager de l’Hermitage à Pontoise, 1874, National Galleries of Scotland Edimbourg, notice

     » La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait, aux points où il était percé, au dessus des fleurs dont il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores.  »

    Marcel Proust, extrait de Combray, Du côté de chez Swann

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Camille Pissarro, La brouette, vers 1881, notice

Ce qui m’a donné l’idée de rapprocher ces deux textes, de Proust et Delerm, ce sont les trous dans le tuyau d’arrosage !
Au temps de Proust, le chatterton n’était pas encore connu ou bien son usage était limité, ou bien encore le tuyau était volontairement et régulièrement percé.
Merveilleux passage d’À la recherche du temps perdu où le jeune narrateur découvre le sentiment amoureux en apercevant une jeune fille, Gilberte, par dessus la haie d’aubépine. Rose l’aubépine bien sûr, rose bonheur, rose gourmand, rose espoir, comme est toujours la touche rose dans La Recherche !
Merveilleuse description d’un jardin immobilisé par la canicule de Philippe Delerm !

Il y a toujours quelque chose de Proust en Philippe Delerm, et c’est ça que j’aime 🙂 .

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    Camille Pissarro, Le jardin de l’artiste à Eragny, 1898, NG Washington, notice

L’ambivalence du coeur

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    George Dunlop Leslie, En retenue, 1876, Tate Gallery Londres, notice

on retient par coeur malgré soi et voilà pourquoi nous disons retenir par coeur, car ce qui touche le coeur se grave dans la mémoire

Voltaire, Dictionnaire philosophique

Apprendre par coeur, l’expression me paraît si jolie que j’avais blogué à ce propos il y a quelques années, et j’y reviens par plaisir.
Que vient faire le coeur dans cet apprentissage ? On apprend d’abord avec la tête, non ?
Dans l’Antiquité, le coeur ( -> Le robert ) était considéré comme le siège des fonctions vitales, des émotions et des passions, et aussi de l’intelligence, de la volonté et de la mémoire. Plus tard, grâce aux progrès de la science de l’anatomie, ces dernières valeurs seront rattachées au cerveau.

Le mot coeur est en latin  » cor, cordis « , en grec  » kardia « , d’où viennent entre autres les mots accord, concorde, cordial, discorde, miséricorde, courage …

Il fallait du courage autrefois pour apprendre les interminables récitations imposées par la maîtresse ou le professeur de français. On les apprenait à contre-coeur, et pourtant il fallait bien les savoir par coeur sous peine de punition. Si le coeur n’y était pas, la tête ne retenait pas, et c’était la retenue !

Je me souviens qu’en classe de quatrième, Le Cid m’a fait décrocher le premier prix de récitation. Et pourtant Corneille ne m’emballait pas, je n’avais pas encore découvert Gérard Philipe, mais le professeur m’avait attribué le rôle de Chimène, celui de Rodrigue à un garçon de la classe, et nous devions donc réciter en duo. Le garçon m’aimait bien et m’avait dit que j’étais sa jolie Chimène, alors, sous les feux de cette déclaration, j’avais rassemblé tout mon courage et mis tout mon coeur à déclamer de mon mieux les vers de Corneille.

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    Henri Geoffroy, En classe, Ministère de l’Education Nationale Paris

 » Rodrigue, as-tu du coeur ?  » : dans cette question le mot coeur est à prendre au sens de courage. Le choix cornélien s’opère entre le coeur et la vertu, entre l’amour et l’honneur, et le mot coeur garde son ambivalence initiale, ses deux côtés, affectif et volontaire.

Une autre expression est restée, dans laquelle le mot coeur s’associe au courage et à la volonté : le coeur à l’ouvrage.
Apprendre un texte par coeur, c’est mettre tout son coeur et son courage dans l’ouvrage du poète, de l’écrivain.

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    George Dunlop Leslie
    , Alice au pays des merveilles, vers 1879, musée de Brighton, notice

Les récitations de notre enfance sont des souvenirs finalement délicieux, car ce qui reste d’un apprentissage parfois pénible, c’est la beauté des mots, de leur musique.

Victor Hugo ne m’a pas laissé la meilleure impression en classe de sixième, de cinquième peut-être. Il était trop bavard ce barbu ! Ses poèmes n’en finissaient pas et leur récitation devenait une torture. Longtemps je l’ai détesté, rejeté, mais d’un de ses poèmes un mot m’est resté, un mot sucré qui me laisse revoir, chaque fois que je le prononce, ma salle de classe, claire et ensoleillée, mes onze ou douze ans …

Feuillantines

Le titre du poème de Hugo était : Aux feuillantines
J’ai tout oublié du poème pourtant beau, peut-être appris trop tôt, mais  » Feuillantines « , ce mot gravé par le coeur, friable et doré comme un chausson aux pommes, contient en ses longues syllabes nostalgiques le parfum chaud des pralines, le bruit crépitant de l’automne, le souvenir des goûters chez ma grand-mère. Oh, je ne suis pas loin du petit coquillage du pâtissier !

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    Winslow Homer, Ecole de campagne, 1871, Saint Louis Art Museum ( Missouri ) commentaire

Aux Feuillantines
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait: jouez, mais je défends
Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles.

Abel était l’aîné, j’étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
Et là, tout en jouant, nous regardions souvent
Sur le haut d’une armoire un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu’à ce livre noir ;
Je ne sais pas comment nous fimes pour l’avoir,
Mais je me souviens bien que c’était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.
Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir.
Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire!

Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
Et dès le premier mot il nous parut si doux
Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi, tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Tels des enfants, s’ils ont pris un oiseau des cieux,
S’appellent en riant et s’étonnent, joyeux,
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

Victor Hugo, recueil Les contemplations

Adolescence clémentine

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    Henri Matisse, La Pompadour, 1951, lithographie, BnF Paris

Ballade de s’amie bien belle

Amour, me voyant sans tristesse
Et de le servir dégoûté,
M’a dit que fisse une maîtresse,
Et qu’il serait de mon côté.
Après l’avoir bien écouté,
J’en ai fait une à ma plaisance
Et ne me suis point mécompté :
C’est bien la plus belle de France.

Elle a un oeil riant, qui blesse
Mon coeur tout plein de loyauté,
Et parmi sa haute noblesse
Mêle une douce privauté.
Grand mal serait si cruauté
Faisait en elle demeurance ;
Car, quant à parler de beauté,
C’est bien la plus belle de France.

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De fuir son amour qui m’oppresse
Je n’ai pouvoir ni volonté,
Arrêté suis en cette presse
Comme l’arbre en terre planté.
S’ébahit-on si j’ai plenté*
De peine, tourment et souffrance ?
Pour moins on est bien tourmenté
C’est bien la plus belle de France.

ENVOI

Prince d’amours, par ta bonté
Si d’elle j’avais jouissance,
Onc homme ne fut mieux monté
C’est bien la plus belle de France.

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Clément Marot (1497-1544), recueil Adolescence clémentine

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    Henri Matisse , Femme pensive, lithographie, 1906, MoMA New York, notice

Adolescence clémentine, cette charmante expression ne pouvait émaner que d’un poète, et ce poète s’appelait, en réfléchissant on le devine, Clément.
 » Adolescence clémentine  » est le nom que donna Marot au recueil de ses poèmes de jeunesse.

Clément Marot , sa biographie et son portrait se trouvent sur cette page, est injustement considéré comme un poète ayant composé de petites choses légères et badines, mais le contenu de ses poèmes est en réalité plus profond, grave et parfois douloureux. Il s’est exprimé en termes très simples, dans une langue familière et joyeuse, et il n’a pas eu de disciples, c’est pourquoi on l’a dédaigné. Il fut pourtant un poète fertile et novateur, essayant tous les genres nouveaux au-delà du cadre contraignant de la ballade et du rondeau, créant des mots comme le titre de son poème  » Baladin – ou Balladin – « , et au XXème siècle des poètes comme Raymond Queneau ou Paul-Jean Toulet se sont inspirés de son art de la rime.

Et puis … Elle a un oeil riant qui blesse mon coeur … d’une langueur monotone ? 😉 La chanson d’automne de Verlaine a un goût de clémentine !

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    Henri Matisse , Femme de profil, mine de plomb, 1942, Ermitage Saint Pétersbourg, notice

Matisse est ma marotte du moment et me paraît bien se prêter aux ballades de Marot. Intemporelle, l’adolescence clémentine !

Ronde, rondeau, balade et ballade

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Petite leçon de poésie sur la pointe des pieds : la ballade et le rondeau.
Soyons gracieux s’il vous plaît, de la légèreté dans nos pas !

Le mot ballade vient du verbe baller qui veut dire danser. C’est un poème dansant qui comporte, comme la chanson, un refrain, un même vers qui se répète à la fin de chaque strophe.
( Prochainement ici une ballade de Clément Marot ! )
On n’emploie plus ce verbe, baller, mais on a gardé son participe présent, ballant. Du participe est venu l’adjectif, qu’on utilise surtout dans l’expression  » les bras ballants « .

Bal, ballet, ballerine … entrons dans la danse et dans la rime.

Sur ma photo, la mer en montant et baissant donne du ballant à l’amarre, et les bateaux ont la liberté de danser.

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Le rondeau était au moyen-âge d’abord une chanson sur laquelle on dansait en rond, on formait une ronde.
Le rondeau comporte des rimes embrassées pour former une ronde, et un refrain pour rappeler son origine musicale.

Voici le célèbre rondeau de printemps de Charles d’Orléans, et pour l’illustrer j’y glisse des photos de ma dernière balade. Il fait si beau qu’on se balade en pensant aux ballades !
On a tendance à confondre les deux mots en ne sachant plus quand mettre un l ou deux l.
Pour se souvenir, il faut donc penser au ballet, avec deux l, et donc la poésie dansante prend deux l : ballade.

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La promenade ne prend qu’un l : balade, mais les deux mots sont issus du même verbe, baller ! Les saltimbanques, les mendiants, allaient par les rues en chantant des ballades pour l’aumône, ils flânaient, se baladaient.
La balance, ce mot aussi ne prend qu’un l, vient aussi du verbe baller, car ses deux plateaux dansent.

Alors faisons la ronde au bord de l’eau par ce faux air de printemps …

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    Rondeau de printemps

    Le temps a laissé son manteau

    Le temps a laissé son manteau
    De vent, de froidure et de pluie,
    Et s’est vêtu de broderie,
    De soleil luisant, clair et beau.

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    Il n’y a bête, ni oiseau,
    Qu’en son jargon ne chante ou crie
    Le temps a laissé son manteau
    De vent, de froidure et de pluie.

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    Rivière, fontaine et ruisseau
    Portent, en livrée jolie,
    Gouttes d’argent, d’orfèvrerie ;
    Chacun s’habille de nouveau
    Le temps a laissé son manteau.

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    Charles d’ Orléans (1394-1465), Rondeaux

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Ichtyologie humaine

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    Henri Matisse, Femme devant un aquarium, 1921-23, AIC Chicago, notice

Matisse a souvent peint un aquarium. Peut-on dire que c’est pour lui une manière de faire son autoportrait ? Matisse disait qu’il vivait comme un poisson rouge et que son atelier était son aquarium.
Cette comparaison me fait penser à l’ichtyologie humaine que Marcel Proust explore avec un esprit acéré, et un sens comique extraordinaire …

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    Matisse, Poissons rouges et sculpture, 1912, MoMA New York, notice

Dans  » À l’ombre des jeunes filles en fleurs « , le narrateur séjourne au bord de la mer, dans le Grand Hôtel de Balbec. Cet hôtel est un monde clos, abritant des bourgeois en villégiature qui ne se mêlent pas aux habitants de la région. Le narrateur observe les uns et les autres, ce qui offre des descriptions savoureuses.
Tout particulièrement la salle-à-manger, avec ses grandes baies vitrées donnant sur la plage, ressemble à un aquarium.

     » cette salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l’eau d’une piscine … « 
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    Matisse, Poisson rouge, 1912, musée Pouchkine Moscou, commentaire

Le soir surtout, quand les lustres électriques illuminent la salle …

    celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans les remous d’or la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges ; ( une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger ).

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      Matisse, Poissons rouges et palette, 1914, MoMA New York, notice

    En attendant peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit, y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d’ichtyologie humaine, qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buccal est d’un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld.

    ( Marcel Proust, extrait d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nom de pays : Le pays )

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    Matisse, Intérieur au bocal de poissons rouges, 1914, Centre Pompidou, notice

Ah la critique éblouissante et cinglante de la haute société ! Proust se réfère plusieurs fois au monde aquatique pour analyser ses prochains, il compare l’Opéra aux fonds sous-marins.
A Balbec, le narrateur séjourne dans l’hôtel, appartient à ce milieu mondain qui cultive mieux que toute autre les amitiés de bains de mer, et cependant, en se mettant à la place de ceux qui vivent hors de l’aquarium, scrute les deux côtés du bocal.
Il est comme cette femme regardant les poissons rouges dans l’aquarium du tableau de Matisse.

Impressions de printemps

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    Henri Matisse, La fenêtre, 1916, DIA Detroit, notice

Matisse des jours heureux, Matisse peintre du bonheur ( revoir Le bonheur de vivre ).
On trouvera toujours, en cherchant bien dans son oeuvre, un tableau qui correspondra à l’heure exquise qui irise notre journée. Cette toile du musée de Détroit, laissant entrer par la fenêtre un flot laiteux de lumière dans le salon, illustre bien l’impression de printemps qui m’agite aujourd’hui dans le soleil primesautier.
Envie de fleurs fraîches, de couleurs vives, il est des jours comme ça …
Poésie :

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      Impression de printemps

      Il est des jours – avez-vous remarqué ? –
      Où l’on se sent plus léger qu’un oiseau,
      Plus jeune qu’un enfant, et, vrai ! plus gai
      Que la même gaieté d’un damoiseau.

      L’on se souvient sans bien se rappeler…
      Évidemment l’on rêve, et non, pourtant.
      L’on semble nager et l’on croirait voler.
      L’on aime ardemment sans amour cependant

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      Tant est léger le coeur sous le ciel clair
      Et tant l’on va, sûr de soi, plein de foi
      Dans les autres, que l’on trompe avec l’air
      D’être plutôt trompé gentiment, soi.

      La vie est bonne et l’on voudrait mourir,
      Bien que n’ayant pas peur du lendemain,
      Un désir indécis s’en vient fleurir,
      Dirait-on, au coeur plus et moins qu’humain.

      Hélas ! faut-il que meure ce bonheur ?
      Meurent plutôt la vie et son tourment !
      Ô dieux cléments, gardez-moi du malheur
      D’à jamais perdre un moment si charmant.

      Paul Verlaine

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Les tableaux suivants :

Matisse, Intérieur avec une jeune fille lisant, 1905-1906, MoMA New York, commentaire.

Matisse, Pot de géraniums, 1912, NG Washington, notice

Matisse, Les capucines, 1911-1913, Städel Museum Francfort, commentaire

Le bonheur est la poésie des femmes

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Le bonheur rend-il les femmes plus jolies ? Balzac l’affirme avec tout le piquant de son grand talent ( dans Le père Goriot ) :
Le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard.
 » ce qui crée une seconde fois la femme, les chiffons et les billets doux « , peut-on lire un peu plus loin.
Les douceurs d’une vie élégante, l’amour, des instants heureux vermillonnent les joues pâles et raniment les yeux tristes. Les soldes pour les chiffons, les livres et le cinéma pour les billets doux, si, si, janvier, le mois du blanc, redonne des couleurs !

Commençons la semaine en se couchant ou se levant de bonheur avec des poésies, peut-être cette lecture au moins nous rendra plus pimpant(e)s. Les rimes raniment, pour peu qu’on les aime !

Le soleil du matin doucement chauffe et dore

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Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Les seigles et les blés tout humides encore,
Et l’azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.
L’on sort sans autre but que de sortir ; on suit,
Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,
Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.
L’air est vif. Par moment un oiseau vole avec
Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,
Et son reflet dans l’eau survit à son passage.
C’est tout.

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Mais le songeur aime ce paysage
Dont la claire douceur a soudain caressé
Son rêve de bonheur adorable, et bercé
Le souvenir charmant de cette jeune fille,
Blanche apparition qui chante et qui scintille,

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Dont rêve le poète et que l’homme chérit,
Evoquant en ses voeux dont peut-être on sourit
La Compagne qu’enfin il a trouvée, et l’âme
Que son âme depuis toujours pleure et réclame.

Paul Verlaine, recueil La bonne chanson

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Emile Claus, Portrait de Jenny Montigny, 1902, musée royaux Bruxelles

Tableaux précédents :

Théodore Robinson, La Roche Guyon, 1891, musée de Brooklyn, notice

Frits Thaulow , Rivière, MFA Boston, notice.

Claude Monet, Vue de Vétheuil, 1880, Nationalgalerie Berlin

Claude Monet, Essai de figure en plein air, 1886, musée d’Orsay, notice

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