La grisette et le griset

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    Fernand Khnopff, Jeanne Kéfer, 1885, The Getty museum Los Angeles, notice du musée sur cette page.

Cherchons sur ce monument aux mots qu’est le dictionnaire quelques noms défunts : on trouvera  » griset  » et « grisette  » .

La grisette, en son premier sens, est, ou était, une étoffe commune de couleur grise.

L’adorable petite Jeanne Kéfer portait un manteau taillé peut-être dans un genre de grisette, ou un lainage gris moins commun qui lui donne la silhouette désuète d’une fauvette-grisette ou d’un griset, ce jeune passereau qui garde encore le plumage gris du jeune âge, le plumage tendre !

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    Carel Fabritius, Le chardonneret, 1654, Mauritshuis La Haye, page du musée

Le chardonneret, quand il est jeune et n’a pas encore formé ses plumes colorées, est un griset.
On peut d’ailleurs admirer le camaïeu de gris du fameux tableau de Fabritius.

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    Fernand Khnopff, Portrait de Marie Monnom, 1887, musée d’Orsay, commentaire du musée ici

Marie Monnom, représentée par Khnopff dans une robe grise, n’était pourtant pas une grisette, elle deviendra madame Théo van Rysselberghe.
La grisette désigna, par métonymie, la fille de modeste condition qui s’habillait de grisette, et qui avait des moeurs aussi légères que l’étoffe de sa robe.
La grisette était une ouvrière qui arrondissait son maigre salaire en devenant lorette, Lisette.

Et l’on revient à l’oiseau, à la fauvette-grisette, au griset, car Alfred de Musset mit à l’honneur dans une courte nouvelle une grisette, une jeune lingère qui avait un nom d’oiseau, Mimi Pinson.

null Mademoiselle Pinson n’était pas précisément ce qu’on appelle une jolie femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme et une jolie grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en langue parisienne, s’avisait de mettre un petit bonnet, une robe de guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s’affuble d’un chapeau, d’un camail de velours et d’une robe de Palmyre, elle n’est nullement forcée d’être une jolie femme ; bien au contraire, il est probable qu’elle aura l’air d’un porte-manteau, et, en l’ayant, elle sera dans son droit.

Alfred de Musset, extrait de Mimi Pinson, Profil de grisette

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    Die Grisette : wikipage

    Ce nom grisette souvent cité dans la littérature française a traversé les frontières pour nourrir la littérature étrangère.

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    The grisette : wikipage

La page anglaise en dit long sur cette little brunette, la grisette dans sa robe de grisette.

Un gris pretty

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    James McNeill Whistler, Harmony in Grey – Chelsea in Ice, 1864, Colby College museum of art ( Maine ), page du musée

Les jours sont parfois gris et bas en automne, ciel couleur de cendre, gris sombre ou gris tendre, jours ternes et monotones ? mais pourtant, le gris peut être joli !
Quand le temps s’habille d’une harmonie de gris, on pense à Whistler.

Imaginons que nous ayons cette chance de prestidigitateur, cet honneur prestigieux de pénétrer dans l’atelier de Whistler pour le regarder travailler !

null L’adresse de son atelier est :  » White House  » , Tite street, Chelsea.

Nous voilà donc chez le maître de Chelsea :

    S’il consent à montrer quelque chose, c’est après d’interminables préliminaires et non sans s’être fait prier comme un virtuose. Enfin la représentation commence. Le chevalet est placé en bonne lumière ; Whistler, en sifflant, fouille dans les casiers d’un meuble à secret : lente recherche qui exaspère notre impatience. Enfin, deux index aux ongles de mandarin tendent en avant un minuscule panneau de bois ou de carton, le déposent sur le chevalet, le fixent en tremblant derrière la glace d’un cadre.
    null Deux souliers à talons intérieurs vont et viennent , des cheveux bouclés s’agitent, une bouche rit, d’où sort un  » oh ! oh !  » perçant ; le visiteur sursaute, et Whistler le frappe sur l’épaule, en lui demandant, en lui ordonnant, plutôt, une approbation enthousiaste :  » Pretty ?  »
    null Et c’est un petit nuage gris dans une bordure d’or mat : une  » note « , un  » arrangement « , une  » harmonie  » , un  » scherzo  » ou un  » nocturne  » que tu devras admirer sous peine d’être tenu pour un philistin ! Sinon … prends le chemin de la porte, malheureux ! et ne reviens plus à Tite Street !

Texte de Jacques-Emile Blanche, Propos de peintre, mars 1905

Cet ouvrage de Blanche est préfacé par Marcel Proust ( et Blanche a  » facé  » Proust , voir ici )

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    Whistler, Note grise : embouchure de la Tamise, vers 1885, aquarelle, MFA Boston, page du musée

Les oeuvres dans le texte sont :

  • Détails de Whistler’s Mother, 1871, musée d’Orsay, page du musée
  • Gris et argent : Quai de Chelsea, vers 1864-1868, NG Washington, page du musée.
  • A plus tard pour d’autres notes grises !

    N’écris pas

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      Portrait de jeune fille dite Sapho, Fresque romaine de Pompéi , 1er s. ap. J.C., musée archéologique de Naples

    N’écris pas ! m’a dit hier la petite voix du grand air, il fait trop beau pour s’enfermer. Alors j’ai pris mon vélo d’escampette et sillonné la campagne jusqu’à la ville.
    Ma découverte : un poème chanté. Ecoutons :

        Les séparés

        N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
        Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
        J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
        Et frapper à mon coeur, c’est frapper au tombeau.
        N’écris pas!

        N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
        Ne demande qu’à Dieu…qu’à toi, si je t’aimais!
        Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
        C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
        N’écris pas!

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        N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;
        Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
        Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
        Une chère écriture est un portrait vivant.
        N’écris pas!

        N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
        Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
        Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
        Il semble qu’un baiser les empreint sur mon coeur.
        N’écris pas!

        Marceline Desbordes-Valmore ( 1786-1859 ), recueil Poésies, 1830

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      Michel Martin Drolling ( 1786-1851 ), Portrait de Marceline Desbordes-Valmore, musée de la Chartreuse Douai

    Marceline, j’ai lu ses poèmes au printemps, je l’avais rapidement présentée sur cette page, et je l’ai rencontrée à nouveau hier dans la revue MUZE de l’été 2010. C’est dans MUZE que j’apprends que Julien Clerc l’a chantée.

    Est-ce une loi du prénom, comme Marcel, le narrateur de La Recherche, Marceline n’a pas connu d’amours heureuses. Dans ce poème, Les séparés, elle exprime la peine qu’elle éprouve dans les intermittences du coeur de son grand amour, l’écrivain Henri de Latouche, qui hélas ne l’aime pas vraiment et la voit de loin en loin.

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    MUZE a changé ! J’achetais parfois cette revue mensuelle, mais elle s’adressait plutôt aux adolescentes … j’ai gardé mon âme de gamine mais la revue avait disparu. Dommage ! Et puis voilà qu’elle renaît cet été sous la forme d’un livre bien épais, de parution trimestrielle, et comme tout livre, elle est vendue en librairie. Je l’ai ainsi découverte hier chez ma libraire.
    Superbe qualité, autant pour le contenant que pour le contenu.
    Très beau papier, belles photos, graphisme attrayant, et articles passionnants touchant à toute la culture.
    Bravo à cette nouvelle MUZE !

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    Pour un prix raisonnable de 9,90€, cette revue très fournie rend curieux de tous les domaines artistiques, en laissant une part belle à la littérature, et propose un atelier d’écriture, des nouvelles de lecteurs sont publiées, des conseils sont donnés, à vos plumes !

    Cette dernière rubrique me rappelle des souvenirs …
     » Des phrases courtes, s’il te plaît ! Un sujet, un verbe , un complément, point. N’écris pas des qui et des que qui rallongent !  »
    N’écris pas … Ce régime jockey imposé à ma rédaction est l’un rares conseils que j’ai retenus de ma mère. Mais il n’améliore pas forcément le style, la silhouette du récit.
    Mon  » maître que  » favori, Proust bien sûr, n’employait pas ces recettes minceur, heureusement ses phrases grassouillettes, ses chapelets dodus d’adjectifs, ses chapitres nourris de relatives, restent un chef-d’oeuvre de la gastronomie des mots. Sans son art consommé du que et du quoique, comment pourrions-nous encore savourer ce subjonctif imparfait d’une absolue perfection ?
    Une chère écriture est un portrait vivant.

    Une eau qui rit

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    Il est moins pénible de boire un verre de vin médiocre que d’avaler une gorgée d’eau fade. C’est à la qualité de l’eau que notre palais réserve ses délicatesses. Loin de m’ôter la subtilité qu’il faut pour apprécier les différents  » crus  » de l’eau, l’amour que j’ai pour le vin l’a développée.

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    Nous autres, amis du bon vin, nous savons boire l’eau saine en dehors des repas, et à grands verres. J’aime l’eau du réveil, l’eau d’après-midi, l’eau de minuit qui nous irrigue au sortir du théâtre ou du cinéma, l’eau des vacances, l’eau gaie des pique-nique sur la Côte provençale … Toutes ces eaux ne sont qu’une seule et même eau, bien froide, illuminée de bulles, si chargée de gaz naturel qu’elle humecte, durant qu’on la boit, les narines, les cils …

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    Du fond d’un grand gobelet bouillonnant montent les souvenirs avec l’effervescence. Mon petit pays d’autrefois, privé d’eau potable, buvait, l’été, l’eau obscure de ses citernes, souvent fétides. Pourtant, à cinq cents pas de là, coulait le trésor inutile des sources non captées, qui sous bois sortaient de terre avec un petit sanglot, se traçaient un lit, se perdaient, reparaissaient à la faveur de quelque usine pierreuse …

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    L’eau active que j’ai coutume de boire, je ne l’ai connue que bien plus tard. L’ayant goûtée, j’oubliai son nom, et je ne savais que le lendemain comment la redemander.
    – Enfin, garçon, vous savez ce que je veux dire … une eau qui bondit quand on la débouche … Une eau qui rit. Une eau qui est dans la bouche comme une gorgée de champagne et une poignée d’aiguilles.

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    – Ah ! je vois, dit le garçon.
    En effet, il ne se trompa pas, et m’apporta une bouteille d’Eau PERRIER.

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    Colette, plaquette publicitaire pour la maison Perrier.
    ( texte paru dans  » Colette gourmande  » de Marie-Christine et Didier Clément, éditions Albin Michel )

    Oh , l’heureux temps de la publicité rédigée par de grands écrivains !
    Les mots de Colette pétillent, désaltèrent, déposent leur fraîche étincelle sur nos papilles, nos cils, nos narines …
    Vite, un grand verre de cette eau qui rit, qui bondit !

    Rondeau-tomne

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      Claude Monet, Le pavé de Chailly, vers 1865, musée d’Orsay,notice

    L’automne est là, j’ose exprimer ma joie de cette période que beaucoup n’apprécient pas !
    C’est ma saison préférée, et puis le printemps, et l’hiver aussi, oh et puis l’été, en réalité, j’aime chaque saison qui colore en or, en rouge, en vert, en bleu l’humeur de chaque instant.

    Automne en poésie, en mélancolie, l’occasion de rappeler un poète autrichien qui a si bien chanté cette saison du déclin : Georg Trakl ( 1887-1914 )

    ( sa page wiki est . )

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    Rondel

    Verflossen ist das Gold der Tage,
    Des Abends braun und blaue Farben:
    Des Hirten sanfte Flöten starben
    Des Abends blau und braune Farben
    Verflossen ist das Gold der Tage.

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    Traduction de Marc Petit et Jean-Claude Schneider :

    Rondeau

    L’or des jours est écoulé,
    Les teintes brunes et bleues du soir :
    Tues, les douces flûtes du berger,
    Les teintes brunes et bleues du soir ;
    L’or des jours est écoulé.

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    J’ai choisi le poème le plus court, mais d’autres plus longs prennent des accents baudelairiens, leurs titres mêlent d’ailleurs ceux de Baudelaire, Mélancolie du soir, Crépuscule d’hiver, Spleen, Automne transfiguré ….
    Trakl fut surtout, comme toute sa génération, torturé par le déclin de son époque, à la veille de la guerre mondiale.

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    Je recommande pour joliment pénétrer dans l’automne la lecture en français de ce recueil :
    Crépuscule et déclin suivi de Sébastien en rêve, édition nrf Poésie/Gallimard

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    Et l’automne s’ouvre en grande beauté à Paris, avec Claude Monet.
    En attendant la chance de pouvoir peut-être visiter la fantastique exposition consacrée au peintre au Grand-Palais, il faut aller voir l’expo virtuelle du site de la RMN : monet2010.com
    Une merveille de technologie, c’est fabuleux , et c’est sur cette page

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    Des pétales de coquelicots s’envolent du champ de Monet et invitent au voyage. Il faut absolument faire ce voyage interactif en renversant l’encrier et en suivant les instructions notées en haut à droite de l’écran, et si comme moi on n’a pas de web-cam, il faut cliquer non.
    Bon voyage des quatre saisons 🙂 !

    À tout casser …

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    C’est plus fra-cassant aujourd’hui de dire qu’À la recherche du temps perdu vous tombe des mains, et dans une logique évidente de gravité, le livre trop lourd à lire, en tombant, vous casse les pieds. On casse du sucre sur son auteur, c’est dans l’air, cassé le Marcel, ah, ça fait du bien et réconforte de ne pas l’avoir lu !

    Cassé, casser quelqu’un, cette expression de Brice de Nice a pris le nouveau sens de décocher la flèche du Parthe en empêchant l’interlocuteur de répliquer.

    Le sens figuré de casser , Marcel Proust lui consacre trois pages dans La Prisonnière . Ce serait intéressant d’y revenir … on découvre dans ce passage une expression avec le verbe casser de la plus haute vulgarité qui aurait flatté la profondeur déjà imposante de la trivialité de Brice !

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    Albertine, la petite amie du narrateur, lance cette phrase qu’elle interrompt subitement en la ravalant comme une grosse gaffe :

     » Grand merci ! dépenser un sou pour ces vieux-là, j’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser … « 

    Qu’est-ce que vous dites, Albertine ? – Non, rien, je m’endormais à moitié . – Mais pas du tout, vous êtes très réveillée.

    Aïeaïeaïe , Albertine s’enfonce constamment dans les mensonges et son pauvre petit chéri essaie de comprendre.
    Lui, gentil, naïf, bien éduqué, lui proposait de l’argent pour qu’elle se fasse belle, dame chic, et puisse inviter les Verdurin. Mais au lieu d’inviter ces vieux schnocks, elle préfèrait qu’on la laisse libre d’aller se faire casser … oh, mon Dieu, le vilain mot que voilà !

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     » On entend rétrospectivement quand on a compris.  » ajoute Proust, et c’est bien vrai, sur le coup les oreilles n’entendent pas bien les mots qu’on ne comprend pas, mais quand la raison a redonné son sens aux mots, l’ouïe est rétablie.

    Mais ma mémoire restait obsédée par ce mot  » casser  » . Albertine disait souvent  » casser du bois sur quelqu’un, casser du sucre  » , ou tout court :  » ah ! ce que je lui en ai cassé !  » pour dire  » ce que je l’ai injurié !  » . Mais elle disait cela couramment devant moi, et si c’est cela qu’elle avait voulu dire, pourquoi s’était-elle tue brusquement, pourquoi avait-elle rougi si fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase, et quand elle avait vu que j’avais bien entendu  » casser  » , donné une fausse explication ?

    ( M. Proust, extrait de La Prisonnière)

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    Le jeune Marcel ( le petit ami d’Albertine se prénomme ainsi ) rumine la phrase, et tout d’un coup découvre la suite …
    L’expression inavouable d’Albertine, c’est …  » se faire casser le pot  » . Allusion sexuelle, homosexuelle plus précisément.
    Ah la vache, le pauvre Marcel avait des soupçons, les voilà confirmés, son amie marche à voile et à vapeur ! Son amour pour elle, déjà chancelant, est bel et bien cassé.

    On se casse dans notre langue toutes les parties du corps, casser les pieds, les dents, le nez, les oreilles, les yeux, les pattes, la tête, le cul, et … les parties génitales !

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    Cet article ne casse pas des briques, je sais, je voudrais seulement évoquer ma joie émerveillée de revenir sur ma jolie petite plage de Beg-Meil, ma plage préférée, celle où j’ai souvent amené mes enfants, et devant laquelle le jeune Marcel Proust a habité quelques temps en septembre 1895. Il séjourna dans plusieurs endroits à Beg-Meil, dont cette haute et magnifique villa surplombant la plage ( et bien cachée aujourd’hui ), elle appartenait à André Bénac, un haut fonctionnaire qui avait recommandé à Proust le bon air de Beg-Meil, air doux et pur susceptible de soulager sa maladie respiratoire.

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    Cette grande maison ( sur l’ancienne carte postale ci-dessous ) me fait penser à la Raspelière, la maison de vacances que louaient les Verdurin aux environs de Balbec, et dont le parc offrait plusieurs vues, le côté sur la mer, et le côté sur le bois.
    Voilà entremêlées une page et une plage de littérature, j’ai montré le côté de la mer, l’onde limpide et lumineuse, harmonie en gris et bleu, il manque le papillon sur le cadre !

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    Les yeux de Marcel Proust, troisième et dernière partie

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      Jean Béraud
      , Au Cercle, 1908, musée du Petit Palais Paris
       » A deux heures du matin, quand les convives de Proust le quittèrent c’est lui qui voulut les suivre. Un vieux coupé de cercle rêvait sur la place Vendôme, et Marcel Proust entendait le payer pour nous reconduire tous, nous n’étions guère que quatre ou cinq. Puis il exigea de nous accompagner jusqu’à nos domiciles. Mais j’habitais le fond d’Auteuil, ni le cocher ni le cheval n’étaient d’âge à voyager si loin par nuit de guerre. J’empêchai Proust de se lamenter sur mon sort en lui contant que, pourvue d’yeux médiocres, il m’arrivait , rentrant tard, de me déchausser sous un des réverbères bleus, place de la Concorde. Souliers et bas noués en baluchon, je faisais confiance, entre le Cours-la-Reine et le boulevard Suchet, à mes pieds nus et divinateurs.
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      Notre hôte m’écoutait, devant le péristyle du Ritz. Le silence nocturne, la brume qui fermait la vue de la place, entouraient Proust du halo qui convenait le mieux à son déclin et à son prestige. Le haut-de-forme en arrière, une grande mèche de cheveux couvrant son front, il ressemblait, cérémonieux et désordonné, à un garçon d’honneur ivre. La lumière étouffée qui venait du hall, un blanc reflet théâtral montant du plastron cassé, sculptaient son menton et ses arcades sourcilières.
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      Il se plut beaucoup à ma petite histoire de va-nu-pieds, et quand il se récria :  » Non, mais vraiment ?  » je ne sais quel sourire, quel jeune étonnement remanièrent tous ses traits. Comme enfin nous le quittions, il recula, nous salua de la main, et l’ombre de nouveau creusa ses profondes orbites, et combla de cendre l’ovale noir de sa bouche, ouverte pour chercher l’air. « 

    Colette, Mes cahiers, 1941

    Ainsi prend fin ce récit très émouvant de Colette. Marcel Proust apparaît déchirant de sensibilité et de gentillesse, on le reconnaît bien comme tel dans son personnage, Charles Swann, d’ À la recherche du temps perdu. Discret, solitaire, attentif et attentionné, toujours jeune dans ses réflexes car le Temps n’agit pas sur la bonté de son coeur.

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      James Tissot
      , Le Cercle de la rue Royale, 1868, collection particulière

    L’homme debout, en retrait, tout à fait à droite du tableau de Tissot, est Charles Haas, qui a donné à Proust un modèle pour Charles Swann.

    Au milieu du texte :
    Jean Béraud, Voitures sur le boulevard des Italiens, 1890, musée de la voiture Compiègne
    Eugène Carrière, Portrait d’homme dit de Marcel Proust, musée d’Orsay

    Les yeux de Marcel Proust, deuxième partie

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      Tony Robert-Fleury, Douce rêverie, vers 1894, musée d’Orsay, notice.

    Le cahier, dans lequel Colette se souvient de Marcel Proust, me plonge dans une douce rêverie.

    Ce bonheur de la lecture, je le dois à ma libraire, à qui j’avais à tout hasard commandé cette édition déjà ancienne de Flammarion ( 1985 ) au prix antique de 120 francs, et qui a pu l’obtenir rapidement. Au passage saluons les libraires indépendants, leur précieux dévouement ne se rencontre pas chez les grands distributeurs !

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    Voici donc un second passage du  » Proust  » des Cahiers de Colette :

       » Je n’ai pas souvent revu Proust en dehors du salon Arman de Caillavet. Mais, de sa chambre suffocante, il m’écrivit, à dater de Mitsou, chaque fois que je publiai un livre, et m’envoya les siens, qu’il dédicaçait. Au-dessous de la dédicace, il ajoutait une ligne, deux, trois lignes, puis la matière d’une lettre assez longue. Son écriture facile et penchée s’insinuait entre les caractères du titre, envahissait les marges des premiers feuillets …Des volumes enrichis d’une manière aussi rare ont tenté quelques passants ? Il ne m’en reste que deux. Je regrette beaucoup les tomes dérobés, qui me rappelaient le temps où je rencontrai par deux fois Marcel Proust à l’hôtel Ritz qu’il habita pendant la guerre.
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      Quand je le revis, les années et la maladie avaient travaillé sur lui à la hâte. Son agitation et sa pâleur semblaient le résultat d’une force terrible. En frac, au centre de Paris obscur, dans le hall éclairé peureusement, Marcel Proust m’accueillit avec une gaieté chancelante. Sur son habit il portait une pelisse ouverte. L’expression du plastron blanc froissé et de la cravate convulsive m’effraya autant que les touches noires posées sous les yeux, autour de la bouche, par un mal distrait, qui lui charbonnait le visage au hasard. L’empressement, la politesse qu’il eut toujours s’attachait à ses gestes, à ses paroles comme les traces morbides d’une extrême jeunesse. Il offrait à boire, proposait une friandise avec les façons d’un garçon de seize ans.
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      Comme beaucoup d’êtres extrêmement fragiles, il cessait de ressentir la fatigue à l’heure où les bien-portants avouaient leur lassitude ; – certaines soirées en compagnie de Mme de Noailles m’ont plus tard fait penser à Marcel Proust, quand je la voyais à demi couchée, pâle, étincelante, le nez pincé, ses petites épaules fondues sous un châle, jeter jusqu’à l’aube, d’une voix de bronze, aux présents comme aux absents, un juste tribu de fleurs, de flèches, de couronnes, de sentences sans appel … »
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    Les aquarelles ci-dessus ont été peintes par Kees van Dongen en 1947. Il illustra de soixante-dix-sept aquarelles l’édition par NRF/Gallimard de  » À la recherche du temps perdu  » en trois volumes.

    Demain je reprendrai la description de cet être exceptionnellement fragile aux manières juvéniles qu’était Marcel Proust.

    Les yeux de Marcel Proust, première partie

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      Marcel Proust, 1887, photographie de Paul Nadar(1856-1939), médiathèque de l’Architecture et du patrimoine Paris

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    Jacques-Emile Blanche
    , Portrait de M. Proust, 1892, musée d’Orsay

       » Quand j’étais une très jeune femme, il était un bien joli jeune homme. Fiez-vous au portrait que peignit de lui Jacques-Emile Blanche. Cette étroite bouche, cette brume autour des yeux, cette fraîcheur fatiguée, les traits et l’expression appartiennent vraiment à Marcel Proust jeune. Pierre de Guingand lui ressembla, plus tard. Sur la toile de Jacques Blanche et dans mon souvenir, les yeux de Marcel Proust sont bien pareils, ouverts en hauteur, plus anxieux qu’étonnés, et d’une naïveté trompeuse.

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      Fidèle aux mercredis de Mme Arman de Caillavet, je connus Marcel Proust à l’époque où il y faisait encore figure d’adolescent, par le maintien, une courtoisie qui n’eût dû surprendre personne et qui surprenait, de premier communiant. Anatole France lui manifestait, sous une bonté condescendante, une très vive attention ; quant à  » cette bonne Mme Arman  » ( Anatole France ne donnait jamais à son amie la particule ), elle menait assez durement le très jeune homme au doux visage. « 

    Colette, Mes Cahiers, 1941, premier extrait du chapitre intitulé  » Proust  »

    On n’en finit pas de découvrir les innombrables textes de Colette, ils sont si bien écrits que chaque page est une pépite d’or. J’ai eu le bonheur récemment de rencontrer dans ses Cahiers un chapitre consacré à Proust. Sourire au détour des pages, sourire si attendri de ma part que je ne résiste pas au désir de partager ce petit texte.
    Portrait touchant de Marcel Proust finement tracé par Colette : je le reporte dans ce blogue en petites gorgées à savourer, si on ne déteste pas trop le grand homme.

    Au milieu du texte j’ai inséré un tableau du Greco, Saint Jean l’Evangéliste, musée du Prado Madrid ( commentaire du musée ). MP de Madrid pour MP de la littérature !

    Proust se disait  » amoureux  » du Greco, et je trouve chez ce jeune Evangéliste un visage très doux, une fraîcheur fatiguée, une brume autour de ses yeux plus anxieux qu’étonnés …

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    la page du musée d’Orsay est ici.

    La suite demain 🙂 !

    Neige de septembre

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    Surprenant et frais comme une giboulée de Semaine Sainte, blanc comme l’ange annonciateur, cadeau candide pour l’anniversaire de Marie, cet iris, isolé et miraculeux, illumine tout d’un coup le parterre éteint de septembre.

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    L’été finissant s’offre des coquetteries de printemps, mais les saisons ne sont pas cloisonnées et peuvent échanger leurs chef-d’oeuvres.
    Cette folie de soie blanche embrumée de gris-bleu rappelle les bouillonnés des toilettes étudiées par James Tissot, laisse imaginer les robes de Fortuny.

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    Blancheur fouettée de jabot de dentelle, de jupon de batiste, de voilette virginale, ces fanfreluches de la nature se changent en frivolités du regard. Les pétales flattent la lentille …

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    Iris blanc de septembre, couleur des premiers frimas, bientôt le névé des manchons d’hermine, les édredons de plumes et percale, les nappes de fin d’année immaculées, brodées des lettres blanches et ancestrales, les cristaux étincelants sur la table et aux fenêtres, l’on se prend à rêver d’un hiver lumineux.

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    La châtelaine de Tansonville se serait certainement extasiée comme moi devant cette fleur de vapeur matinale recélant au creux de ses sépales un souffle mauve de la nuit et un éclair de lune.

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