La dernière caresse

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    C’est la fin de l’été. Le dernier jour du mois auguste, plein et sonore, résonnant encore de tous les bruits familiaux, le 31 août est arrivé, les feuilles rousses accueillent en dansant septembre, ainsi tournent les pages de l’éphéméride.

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    Henri de Toulouse-Lautrec, Flèche le chien de l’artiste, vers 1881, NG Washington, page du musée

Mon griffon couleur fauve comme l’automne a achevé sa longue vie de chien aujourd’hui. Tu es au bout du rouleau, mon vieux toutou, tu souffres et tu n’en peux plus, lui a dit fort gentiment le vétérinaire. Alors nous lui avons donné une dernière caresse, il n’a pas vu l’émotion dans nos yeux, il était déjà ailleurs, sa tête, son corps ne fonctionnaient plus bien. Il avait profité d’un supplément d’âge confortable pour un grand chien de chasse, seize ans, seize belles années de jovialité canine.

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En juin dernier, ma chère cousine m’a offert un petit livre, Dernière caresse, de Catherine Guillebaud, ( Gallimard ) tu vas aimer, me dit-elle. L’histoire d’un chien qu’on mène plusieurs fois chez le vétérinaire parce qu’il est vieux, ( je connais ), et puis un jour, c’est sa dernière visite.

Je n’ai pas encore lu ce livre, tant d’autres attendent sur ma table de nuit pour agrémenter mes jours !
Je ne peux donc pas en parler, mais le moment est venu pour moi de le lire. J’ai parcouru deux lignes de la quatrième de couverture et lu que le héros canin de l’histoire était né en 1994, comme le mien !

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À quoi bon parler dans un blogue du dernier jour de son gros chien mité, ébouriffé et schmoutant, alors que des personnalités du monde artistique et sportif nous ont quittés ces jours-ci et que leur évocation aurait un tout autre intérêt ? Parce que la dernière caresse a laissé au creux des mains de la blogueuse son empreinte olfactive âcre et familière, parce qu’elle ne pouvait pas bloguer ce jour, pas le coeur, et puis finalement si, juste pour dire sa simple peine.
Ca ira mieux demain !

Une si jolie petite plage de sable rose

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    Jan Vermeer, Vue de Delft, vers 1660-1661, Mauritshuis La Haye, page du musée

Aujourd’hui je n’oublie pas :
c’est le jeudi de la citation null
initié par Le terrier de chiffonnette

Citation célèbre de Marcel Proust , La Prisonnière :

( photographie issue du site de la BnF, cliquer sur le numéro 4 de cette page )

null  » C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleurs, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. »

C’est une citation dans la citation puisque le narrateur rapporte une phrase prononcée par l’écrivain Bergotte. Qu’écrit-il, l’ami Bergotte que le narrateur connaît depuis sa jeunesse ? Probablement des polissonneries !
( enfin, c’est moi qui le pense !)
Voilà un petit passage juste avant l’épisode de sa mort au musée :

 » Je dépense plus que des multimillionnaires pour des fillettes, mais les plaisirs ou les déceptions qu’elles me donnent me font écrire un livre qui me rapporte de l’argent. » Economiquement ce raisonnement était absurde, mais sans doute trouvait-il quelque agrément à transmuter ainsi l’or en caresses et les caresses en or.

Bergotte est très malade mais tient à se rendre à l’exposition à Paris où se trouve, prêté par le musée de La Haye, le tableau de Vermeer qu’il adore : La vue de Delft.

Extase ! null

Voilà comment il devait écrire ! Mettre plusieurs couches de couleurs dans les caresses qu’il transmutait en phrases.
Réflexion géniale de la part de Proust : entrecroiser l’art de peindre et celui d’écrire, rédiger son récit avec la préciosité du pinceau hollandais, faire de son livre une Feinmalerei !

nullExtase fatale ! Pauvre Bergotte …

La première fois que j’ai vu ce tableau, c’était il y a presque quarante ans à La Haye, et je savais que Proust avait dit de l’oeuvre que c’était le plus beau tableau du monde. Je n’avais jamais lu Proust et ne m’étais pas attardée sur ce détail de La Prisonnière qui est pourtant devenu aussi célèbre que l’incipit de La Recherche : le petit pan de mur jaune.
J’étais seulement très fière de pouvoir m’asseoir devant le plus beau tableau du monde. L’oeuvre réclamait en effet un siège, un banc, un atterrissage pour le syndrome de Bergotte ou de Stendhal qu’il provoque.
A dire vrai je n’avais pas spécialement remarqué le jaune, mais le rose. La couleur rose me semblait unifier le tableau, l’équilibrer, le bercer de sérénité par ses touches répétées à différents niveaux, en haut dans les nuages, au milieu dans les murs de briques, en bas dans le sable. Et le bleu clair complémentaire de ce rose venait ajouter encore sa douce musique.

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Au Mauritshuis le tableau était accroché plus près de la fenêtre à l’époque, la lumière naturelle l’éclairait merveilleusement, et ce ton rose, discrètement saupoudré sur les éléments de la composition lui procurait une douceur infinie, cette vue de Delft baignait mes yeux de sa lotion calmante, de son eau de rose.
 » Petite plage de sable rose, petite plage de sable rose  » aurais-je pu bredouiller dans ma contemplation.

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Et plus tard, bien plus tard, ce que j’ai lu et retenu dans l’épisode de la mort tragiquement picturale de Bergotte, c’est la note rose que Proust n’a pas manqué de relever en la balançant de bleu :

Enfin il fut devant le Ver Meer qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du petit pan de mur jaune.

Le petit pan de mur jaune est précieux et le petit banc de sable rose est soyeux.

La dame en rose

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    E.C. Tarbell, Arrangement en rose et gris, vers 1894, Art museum Worcester, page du musée

La dame en rose, vision enfantine, floue, intimidante et colorée, première apparition d’une inconnue qui laisse sa trace féminine et douce dans la mémoire, une femme élégante et vêtue de rose, la dame en rose gardera jusqu’à ses vieux jours cette appellation naïve et fraîche dans l’esprit du garçon ayant fait sa connaissance chez son grand-oncle dans son enfance, et la revoyant dans un salon quelque cinquante ans plus tard.

Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier autour du cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

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    Auguste Toulmouche, Le billet, 1883, mba Nantes

La dame en rose n’est pas un personnage d’Eric-Emmanuel Schmitt, mais cela se pourrait, elle se prénomme Odette comme Odette Toulemonde ( Schmitt n’aurait-il pas eu une inspiration proustienne ? ).

C’est ainsi que le narrateur fait la connaissance d’Odette, chez son grand-oncle, un frère de son grand-père, friand de compagnie féminine, et faisant venir chez lui des cocottes.
Odette appartient au petit clan des Verdurin qui est pourtant misogyne et comporte surtout des hommes, ceux-ci étant moins difficiles que les femmes, acceptant mieux ce qu’on veut bien leur faire croire.

Odette introduit Swann chez les Verdurin et il tombe amoureux d’elle.
( J’avais évoqué le caractère de Swann et son amour dans cet article )

Elle n’est pas son genre, ça on le sait, mais c’est ce qui donne tant de charme à cette histoire d’amour.
Elle est une oeuvre d’art et voilà tout ce qui compte pour Swann, un chef-d’oeuvre florentin, elle est Zéphora dans les Episodes de la vie de Moïse peints par Botticelli ( ici ), elle est l’original charnel de la fille de Jéthro, et Swann serre contre son coeur la reproduction de la fresque du Vatican en pensant à son Botticelli vivant au physique imparfait qui ne lui plairait pas sans le secours du peintre.
La comparaison de Swann est plus relevée sur un plan culturel mais, plus tard, les hommes qui embrasseront la photo de Brigitte Bardot en pensant à leur petite amie ( ou vice-versa ) auront le même fantasme !

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    James Tissot, L’Ambitieuse ou La réception, 1883-85, Albright-Knox Art Gallery Buffalo New York, notice

Odette est également un chef-d’oeuvre de l’élégance féminine, et se pare de toilettes roses ou mauves et de colliers de perles , ne suit pas la mode et date un peu mais reste toujours d’un chic très raffiné, une élégance de rose anglaise, car Odette aime par dessus tout émailler son vocabulaire de mots anglais.
Lors de ses premiers rendez-vous avec Swann, quand il la ramène chez elle, elle cueille pour lui dans le jardinet devant sa porte un chrysanthème rose, et Swann le fait sécher, le garde en talisman.

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    William McGregor Paxton, Le nouveau collier, 1910, MFA Boston, page du musée

Le Temps passe, opère ses transformations physiques et matrimoniales, change le nom de Mme Swann en Mme de Forcheville, et glisse miraculeusement sur Odette. Elle est la seule personne du  » Bal des têtes  » dans Le Temps retrouvé qui n’est pas défigurée par la vieillesse, et le narrateur la revoit en pensant :

Pour Mme de Forcheville au contraire, c’était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni, mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. […] D’ailleurs, justement parce qu’elle n’avait pas changé, elle ne semblait guère vivre. Elle avait l’air d’une rose stérilisée.

Marcel Proust, Le Temps retrouvé

Le narrateur l’appelle à nouveau la dame en rose comme il l’avait nommée la première fois quand il ignorait encore son prénom. Elle ne change pas et donc ne vit pas, comme figée dans le temps. Le temps ne l’a pas dégradée car , ( je m’égare peut-être dans mes réflexions ) elle fut l’amour de Swann, ce cher Swann que le narrateur porte toujours dans son coeur, et ce fut un amour idéalisé par une oeuvre d’art. Je me dis que le narrateur voit toujours en Odette, ainsi que le faisait Swann, une oeuvre florentine, immortalisée dans un musée, sans vie physique, stérilisée et impérissable, telle une icône, telle l’image inoubliable de la dame en rose de sa jeunesse.

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à l’expansion de mon coeur s’ouvrirent des espaces infinis

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    P. A. Renoir , Les demoiselles Cahen d’Anvers, musée d’art de Sao Paulo

Rose ancien , rose de Noël, à Noël notre grand-mère nous avait offert à chacune, ma soeur et moi, un baigneur, bébé en celluloïd aux jambes arquées qui pouvait être baigné pour ajouter la joie des jeux d’eau à celle des séances de poupées, et elle avait tricoté un ensemble rose pour l’un, un ensemble bleu pour l’autre.
Le baigneur en rose était pour moi. Ma grand-mère portait une robe de chambre rose, une liseuse rose, et me donnait des baisers roses. Sa douceur était rose et les premières années de mon enfance prirent cette couleur indissociable de son grand visage rayonnant de tendresse.

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    William Merritt Chase,  » I’m going to see Grandma  » , 1889, museum of art San Antonio

Entre ma mère, la méchanceté incarnée, et ma grand-mère infusée de bonté, je vécus des déchirements sanglants et ces brûlures de ma vie affective laissent des plaies ouvertes suintant toujours. Où trouver le baume apaisant ? Dans la lecture bien sûr.

Marcel Proust écrit dans Le Temps retrouvé que ses lecteurs ne seraient pas, selon lui, ses lecteurs, mais les lecteurs d’eux-mêmes. Son livre serait, espère-t-il, un moyen de lire en eux-mêmes.
Les espérances de Marcel Proust sont pour certains lecteurs de son oeuvre largement dépassées !
Combien de fois le narrateur de La Recherche n’a-t-il pas lu dans mes propres pensées pour traduire ce que je n’aurais su moi-même deviner et formuler !

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, les vacances à Balbec, le séjour à l’hôtel, tout lecteur ayant été choyé par sa grand-mère ne peut que fondre en lisant ces pages d’une beauté infinie. Rien de plus sensible et de plus émouvant n’a pu être écrit à propos des relations entre une grand-mère et son petit-enfant.

    Edouard Vuillard, La fenêtre ouverte, vers 1902-1903, National Gallery of Scotland Edimbourg, notice

Le jeune narrateur se sentait perdu, désespéré, dans la chambre hostile de l’hôtel où il était arrivé, mais sa grand-mère était là, et dit-il,  » à l’expansion de mon coeur refoulé s’ouvrirent aussitôt des espaces infinis. »
Sa grand-mère est un vaste miroir qui absorbe tous ses chagrins et les apaise.

je me jetai dans les bras de ma grand-mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce coeur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tète.

Le narrateur semble trouver inconsciemment en sa grand-mère une mère, j’en sais quelque chose, et ce fut un drame indescriptible.

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    Edouard Vuillard, La berceuse ou l’enfant au lit, 1894, musée Picasso Paris

La grand-mère et son petit-fils dorment dans des chambres contigües et communiquent par quelques coups frappés sur la cloison.
Description si touchante que mon coeur et mes yeux débordent d’émotion.

Doux instant matinal qui s’ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où elle savait transporter l’âme de ma grand-mère tout entière et la promesse de sa venue, avec une allégresse d’annonciation et une fidélité musicale.

Voilà pourquoi le lecteur de Proust est le lecteur de lui-même. Ses phrases font si bien revivre nos voix chères qui se sont tues.

Rose, réserve de lumière

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    Lundi 23 août 2010 , sainte Rose

    Sainte Rose, la patronne des fleuristes, Sainte Rose de Lima, la première sainte au Nouveau Monde ( sa wikipage ici ), la sainte au doux prénom me donne l’occasion de bavarder autour de la couleur rose cette semaine.

    C’est en me promenant sur la plage tôt le matin cette semaine, que j’ai pu observer le rose de l’aurore, le rose ciel plus ciel que le bleu.

mon beau matin écarlate

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 » je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie.

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Bientôt s’amoncelèrent derrière elle des réserves de lumière. Elle s’aviva, le ciel devint d’un incarnat que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je le sentais en rapport avec l’existence profonde de la nature […]  »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nom de pays : le pays

Le narrateur prend le train avec sa grand-mère à destination de Balbec et observe le paysage défilant derrière la vitre. A l’époque le voyage durait à n’en plus finir, et, comme nous dit le narrateur,  » les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les oeufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer.  »

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Chez moi ce matin-là, je n’ai pas pris le train mais j’ai vécu les mêmes sensations, sur la plage encore déserte, même le silence était rose ! Les bandes célestes, vaporeuses et roses comme une barbe-à-papa, de ce beau lever de soleil se miraient dans la mer laiteuse, y diluaient leur couleur praline, et mes pensées étaient douces , naïves et sucrées.
Seule la mer commençait à s’allumer, le sable bleuté gardait encore la nacre opaline de la nuit et je rêvais à Proust, à ses ineffables pages de Balbec-plage.

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Je suis allée jusqu’au vieux port, pour faire entrer dans mes yeux des images de beauté et de bonheur, prendre conscience de la beauté et du bonheur.

 » Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. « 

Dans ce même passage des Jeunes filles qu’en haut de cet article, le narrateur aperçoit une jeune laitière qui vient offrir , avec sa bonne mine campagnarde, du café au lait aux voyageurs. Si fraîche, si rose, au visage comme un soleil éblouissant d’or et de rouge, qu’il en tombe déjà amoureux !

C’est surtout le rose proustien que je désire retrouver par petites notes au fil de La Recherche, car, si l’écrivain a décrit magnifiquement chaque couleur, le bleu des yeux de la duchesse et des vitraux de Combray, le rouge de la robe de cette même duchesse, le vert de la mer et des yeux de Swann, le blanc de la neige, des boules de neige, des pommiers en fleurs et de l’aubépine, le jaune du petit pan de mur, le gris de la vieillesse, le noir de la mort omniprésente, la couleur rose revient toujours et baigne les pages de sa douceur mélancolique.

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De la hauteur des mots se laisser choir

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    Corne d’abondance

    Ô belle corne, d’où
    penchée vers notre attente ?
    Qui n’êtes qu’une pente
    en calice, déversez-vous !

    Des fleurs, des fleurs, des fleurs,
    qui, en tombant font un lit
    aux bondissantes rondeurs
    de tant de fruits accomplis !

    Et tout cela sans fin
    nous attaque et s’élance,
    pour punir l’insuffisance
    de notre coeur déjà plein.

    Ô corne trop vaste, quel
    miracle par vous se donne !
    Ô cor de chasse, qui sonne
    des choses, au souffle du ciel !

    Rainer Maria Rilke
    , recueil Vergers

La poésie traduit les méandres de l’âme, a dit Rilke. Il a composé son recueil des Vergers en français, et en allemand il a écrit Notizen zur Melodie der Dinge , Notes sur la mélodie des choses. Dans ce dernier ouvrage on peut lire ceci :

… aus den hohen Worten sich fallen lassen in die eine gemeinsame Melodie.

… de la hauteur des mots se laisser choir dans la mélodie une et commune.

( traduction de Bernard Pautrat,
éditions Allia )

Ah oui, du bord des mots hautement mélodieux de la poésie se laisser choir doucement dans un édredon de plumes d’écrivain !

Bon week-end !

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Citation du jeudi : il y a photo !

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Pour le jeu hebdomadaire du blogue Le terrier de chiffonnette j’ai choisi un auteur italien contemporain, Daniele Del Giudice.

Sans tarder je le cite :

Le voyage a été très beau, comme une hypnose sous l’effet du paysage. L’avoir photographié me rend paresseux et me retient de le décrire, voilà le problème avec les photographies.

Ce petit passage provient de ce livre :

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    Horizon mobile, de Daniele Del Giudice, La librairie du XXIème siècle, Seuil

Ce livre est sorti en France en mars 2010 et je l’ai lu en juin en pleine canicule. C’est un livre très rafraichissant à lire pendant les grosses chaleurs.
Le pôle Sud, ses découvertes successives, les expéditions jusqu’à nos jours, l’exploration de cette terre mystérieuse au milieu des glaces, qui , en flottant, fondant, regelant, forment un horizon mobile.
On dirait le Sud … ce pays terrible qui tue ou rend fou, pays des manchots,  » ces animaux doués de grâce et d’auto-ironie, des vertus que nous attribuons aux espèces les plus évoluées, sont en réalité de grands inachevés. »

Daniele Del Giudice fait alterner les récits récents de ces voyages d’hiver permanent et les récits anciens de la fin du XIXème siècle, nous montrant ainsi l’évolution des techniques d’exploration dans ce pays immuable, voyage en Antarctique semblable au voyage intergalactique, où inspecter au plus profond des glaciers « c’est comme regarder les étoiles dans un puits.

null Et moi qui croyais qu’Ushuaïa se trouvait sous les tropiques, une ville où l’on se douche au soleil parmi les palmiers toute l’année, j’apprends par ce livre que ce jardin des hibiscus est la dernière ville d’Argentine avant les banquises du pôle Sud !

Que la photographie publicitaire est trompeuse !

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    Paul Haviland avec un appareil photographique devant la maison au Reynou, 1903, musée d’Orsay.

Ce livre très original nous apprend beaucoup de choses, comme l’existence des chambres de décompression thermique pour passer du dehors à la chaleur des cabines de bateaux, et nous découvrons comment autrefois, sans les appareils performants d’aujourd’hui, les explorateurs pouvaient rapporter ce qu’ils avaient vu, ces phénomènes lumineux extrêmement fugitifs que l’ancien matériel ne pouvait pas saisir sur sa plaque de verre, et qu’ils devaient dessiner de mémoire à l’aquarelle et décrire avec des mots.
C’est vrai, l’APN a un peu supprimé ces talents de peintre et d’écrivain.

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Ce type de récit, mi-scientifique mi romanesque, ne m’aurait pas tentée si je n’avais pas été subjuguée par cet autre livre de Daniele Del Giudice, Dans le musée de Reims ( chez le même éditeur ). C’est là l’une des plus belles nouvelles que j’ai lues, surpassant, à mon avis, celles de Stefan Zweig en subtilité.

Une crêpe de blé noir cuite sur un feu d’ajoncs

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    Paul Sérusier, La barrière, 1890, musée d’Orsay

Une crêpe de blé noir cuite sur un feu d’ajoncs, ces mots me sautent au coeur, chargés de parfums, de saveurs, de couleurs, remuent ma mémoire, la lande rude, impénétrable et dorée des sauvages fleurs d’ajoncs, le feu allumé au fond du jardin pour la longue cuisson des betteraves rouges dans le chaudron, l’amertume du blé noir adoucie par le beurre qui grésille sur la crêpe …
ah, de qui croyez-vous qu’ils soient , ces mots souvenirs ?

Ce sont des mots de Marcel Proust. Grillon ne pense qu’à MP !
 » mp  » dans un forum veut dire message privé, le mot qu’on adresse en a-parte à un participant de la discussion. Mes articles concernant Proust effraient les visiteurs, je devrais évoquer MP uniquement en mp !

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Je ne sais plus dans quel volume d‘À la recherche du temps perdu Marcel Proust fait naître cette image de la crêpe de blé noir, il va falloir que je relise l’oeuvre depuis le début. Tant de pépites comme celle-là trouvent un écho en notre moi profond !

Voilà comment Proust a changé ma vie !

La lente histoire d’amour qui se tisse entre lui et moi a commencé comme celle entre Lizzy Bennet et monsieur Darcy. Lizzy ne pouvait pas supporter ce Darcy barbant et tout gonflé de lui-même, j’avais les mêmes préjugés contre Proust que je ne connaissais à vrai dire pas du tout, et il m’a fallu un jour mettre en veilleuse mon orgueil pour découvrir l’auteur avec humilité et patience ( je lis fort lentement ). La patience s’est mutée en passion.
Proust a changé ma façon de regarder, de sentir, d’approcher les choses. Idolâtrie ??

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 » Comment Proust peut changer votre vie  » de Alain de Botton,  » domaine étranger  » bien que le nom de l’auteur sonne very french :

Ma vie était déjà en mutation quand j’ai lu ce petit livre, il y a un an environ, je n’en avais pas parlé ici car je sais bien que peu nombreux sont ceux qui acceptent de laisser entrer Proust dans leur vie.
Alain de Botton est un auteur anglais, Proust est curieusement plus admiré à l’étranger que dans son pays. Nous avons pourtant, nous, francophones, une chance inégalée de pouvoir lire Proust dans son texte, c’est merveilleux et assez peu de gens mesurent ce grand bonheur.
Eh oui, je suis überpassionnée, j’ai la Leidenschaft surdimensionnée, et je suis extrêmement fière de pouvoir lire Auf der Suche nach der verlorenen Zeit en version originale !

null Alain de Botton brosse avec humour et bonté une biographie de Proust comme on ne peut guère la lire ailleurs ( enfin, pour le peu que j’ai lu ailleurs ! ). C’est une sincère tendresse pour l’écrivain qui transperce au fil de ses chapitres en même temps que certains accès d’hilarité.
À travers la propre vie difficile de Proust, toujours malade et complexé entre un frère et un père de santé robuste et brillants sur le plan professionnel, à travers les expériences multiples des différents personnages de La Recherche, Alain de Botton nous fait découvrir les leçons que nous pouvons tirer pour améliorer notre quotidien.

null A la fin de son livre, Alain de Botton donne un dernier conseil que je trouve excellent :

 » Ce n’est pas Illiers-Combray que nous devrions visiter : pour rendre à Proust un hommage authentique, il nous faut regarder notre monde à nous avec ses yeux à lui, et non pas son monde à lui avec nos yeux à nous . »

C’est cela : Proust peut changer, sinon notre vie, du moins notre regard. Cela n’empêche pas que je suis allée visiter Combray, et que je rêve d’aller passer des vacances à Trouville, bien que le grand-hôtel soit maintenant transformé en appartements privés !

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    Claude Monet, Hôtel des Roches Noires Trouville, 1870, musée d’Orsay, commentaire

Initiales B.B.

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    Brigitte Bardot, 1959, Photographie de Sam Lévin , Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine Paris

Comment passe-t-on de Marcel Proust à Brigitte Bardot ? Par le Temps retrouvé , dernier volume d’À la recherche du temps perdu, et par un petit hasard de circonstance …

Je me délectais de ce terrible et décapant passage du «  Temps retrouvé  » , qu’on nomme le bal des têtes .
Ce titre vient du fait que le narrateur, après la guerre de 1914-1918, assiste à un bal chez le prince de Guermantes et reconnaît à peine tous ces personnages qu’il nous avait décrits dans leur jeunesse dans les volumes précédents, et ces personnages vieillis se sont fait comme une tête grimée, métamorphosée par l’âge. Ravages du Temps.

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Au moment de cette lecture, je découvris dans un magazine une photo actuelle de Brigitte Bardot, qui s’oppose au projet d’un film retraçant sa vie. Je pense qu’avec son refus, elle protège le cinéaste d’un échec désastreux, car qui pourrait donc incarner l’inoubliable B.B. ? Elle est irremplaçable, parce qu’elle était d’une plastique absolument parfaite dégageant une sensualité époustouflante rendue unique par sa moue enfantine et sa voix traînante comme un rayon de soleil se prélassant sur une coupe de fruits dans tout l’éclat de leur somptueuse maturité.
( oh lala je m’embarque comme Proust dans de longues phrases, qu’aurait-il donc écrit s’il avait connu B.B. ? ! )

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Je ne souhaite pas montrer la photo de B.B. en 2010, car le temps est suffisamment outrageux, ce blogue n’en ajoutera pas. L’outrage est d’autant plus cruel qu’on a admiré la personne en ses temps radieux.

Et je dois citer Proust :
 » Les traits où s’était gravée sinon la jeunesse, du moins la beauté ayant disparu chez les femmes, elles avaient cherché si, avec le visage qui leur restait, on ne pouvait s’en faire un autre. […] elles commençaient à cinquante ans une nouvelle sorte de beauté. […] Autour de ces traits nouveaux on faisait fleurir une nouvelle jeunesse. Seules ne pouvaient s’accommoder de ces transformations les femmes trop belles, ou trop laides. »

Au lieu du cliché de BB âgée, je préfère suggérer la rose de mon jardin, dont la robe pourprée au teint de B.B. est pareille, mais qui, las, las, a ses beautés laissé choir …

Cette splendide rose me fera toujours penser à la robe d’une autre beauté dont le prénom commence par B : Betty. Revoir le portrait de Betty sur cette page.

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Cinquante ans séparent la photo de B.B. montrée au début de cet article et celles de l’actrice actuellement, un demi-siècle !, et quarante ans, ce serait la durée entre le début d’À la recherche du temps perdu et la fin, car dans  » La Prisonnière  » , madame Verdurin dit ceci : depuis quarante que je tiens un salon … , et au début de la Recherche elle commençait à faire connaître son petit noyau et ses dîners du mercredi ( de c*** ? ! ).
Quarante ans du travail du temps sur les êtres, sur les têtes …

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Le temps alentit, affadit, amollit, anéantit. Que cela attriste !
De même que les personnages décatis du Temps retrouvé présentent un miroir au narrateur, qui lui aussi a forcément vieilli mais ne s’en rendait pas compte, nous réalisons, en voyant la merveilleuse B.B. de notre jeunesse se faner comme toutes les roses du jardin, que nous-mêmes sommes aussi rattrapés par la force destructrice du Temps.

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Cet article au sujet de notre chère Brigitte Bardot nationale m’a été suggéré par une amie qui m’a rappelé cette chanson de Serge Gainsbourg, The Initials B.B.
Cette chanson évoque, sur des notes géniales et typiques de ce temps déjà reculé de 1968, la rupture de Gainsbourg avec Brigitte Bardot qui était mariée à l’époque et portait aux doigts les alliances de platine. Elle le quitte pour rejoindre son époux à Almeria en Espagne où elle va tourner un film.
J’étais jeune à l’époque et n’avais jamais appris l’anglais, je ne savais pas ce que disait le refrain de la chanson, je comprenais  » bibi nichons  » !

Pour les amateurs, je propose un grand régal en feuilletant les 23 pages de photographies de B.B. sur le site la RMN : c’est ici.

Ne riez pas de mes nains de jardin

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Quand le soleil se lève et dessine ses lacis vagabonds et rieurs sur le gazon, ou quand il se couche et étire ses rayons gras entre les buissons, il faut se promener au jardin, profiter de la lumière scintillante du matin, chaude du soir, et laisser se faufiler, errer ses regards.

null Se courber vers le sol, observer la nature avec les yeux d’un nain caché, avec l’instinct prédateur du chat, en se glissant sous les rameaux …

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La décoration extérieure est une occupation aussi passionnante que celle de la maison. Plus encore … modeler son jardin comme on écrit ses mémoires ou qu’on réfléchit au temps qui passe, n’est-ce pas une simple et belle aventure ?

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Tas de pierres, compositions de pots, boules, chaises, vasques, casier à crabes, panier à salade, objets et animaux en tous genres, et … j’ose l’avouer, quelques korrigans … oh, minuscules, 15cm de hauteur et cachés … tiens, ah surprise, on en découvre un par hasard en arrachant une mauvaise herbe !

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Le jardin est la combinaison null du temps qui passe et du temps qu’il fait. La langue française ne les distingue pas, mais, en parlant comme Odette, on peut dire que le weather façonne le règne végétal pendant que le time métamorphose les choses et fane les roses.

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Le banc de fonte et de bois, installé là depuis trente ans, tout guilloché de lichen, se fond dans la nature, devient végétal, chenu et courbé comme un vieillard.

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Lui s’appelle Philippe, null mais je pourrais le surnommer Argencourt …

Voilà Hubo, en souvenir null de notre voyage en Belgique, j’ai acheté ces deux nains dans le magasin Hubo de Philippeville !
Mais Hubo pourrait être le prince de Guermantes, que le temps avait affublé d’une large barbe blanche et de moustaches blanches elles aussi sur lesquelles serait resté le gel de la forêt du Petit Poucet.

Les ravages du temps null ramènent les gens vers l’enfance, les réduit, les rétrécit en poupées …

 » des poupées baignant dans les couleurs immatérielles des années, des poupées extériorisant le Temps, le Temps qui d’habitude n’est pas visible, pour le devenir cherche des corps et, partout où il les rencontre, s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique.
( Marcel Proust, Le Temps retrouvé )

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Les grandes personnes redeviennent petites et sans cervelle, le cycle du temps est bouclé, et les nains de jardin, ces figures de légendes intemporelles, ne sont pas des vieillards , mais des jeunes gens de dix-huit ans extrêmement fanés ( je reprends une phrase du Temps retrouvé à propos des invités âgés de la matinée chez Guermantes ), et ces personnages, hors-du temps mais marqués par le temps, qu’on place dans son jardin pour faire rire les voisins à nos dépens, sont un rappel visible du Temps avec sa majuscule d’invisibilité.

Le Temps retrouvé, null
je le lis en ce moment, ce livre me fascine.
Il me donne une raison valable de nicher dans les recoins de mon jardin ces objets dont la beauté de l’idée ne m’a été révélée et rendue compréhensible qu’après avoir dépassé et assimilé la lecture du fameux bal des têtes .

  • La beauté des images est logée à l’arrière des choses, celle des idées à l’avant. De sorte que la première cesse de nous émerveiller quand on les a atteintes, mais qu’on ne comprend la seconde quand on les a dépassées.

    ( Marcel Proust, Le Temps retrouvé )

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