Le dernier jour de février

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    Arlequin, dessin, MuCEM Paris

Le mois de février est un arlequin aux multiples facettes, carnaval et carême, crêpes pile ou face, masques et bergamasques, glacial ou fleuri, 28 ou 29 …
Le calendrier révolutionnaire le faisait chevaucher sur Pluviôse et Ventôse, mais on aurait pu aussi l’appeler Mimose !

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    Henri Manguin, Mimosas et anémones, musée de l’Annonciade Saint Tropez

28 ou 29 jours … quand fêter son anniversaire quand on est né un 29 février ? Aujourd’hui ou demain ?

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Michèle Morgan est née le 29 février 1920. Elle a quatre-vingt-dix ans. Merveilleuse dame !
Le jour de ses quarante ans reste aussi bien ancré dans ma mémoire, il m’a valu ma petite minute de gloire à l’école primaire !
C’était en 1962 je crois. La composition de calcul. La compo comme on disait à l’époque, la redoutable épreuve en classe qui comptait pour la note du bulletin.

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    Henriette Brown, Enfant écrivant, vers 1860-1880, V&A museum Londres

Il fallait assurer le jour de la compo, le bulletin était en jeu. Le calcul me travaillait toujours la vésicule, j’en avais peur, toujours étourdie, je me trompais sans cesse.

Le problème : null

Une chaudière consomme tel poids de charbon par jour. Le quintal de charbon coûte telle somme. La maison a été chauffée chaque jour entre le 1er octobre 1959 et le 1er avril 1960. A combien se monte la facture de chauffage ?

Il fallait compter le nombre de jours chauffés, et le prix du charbon pour une journée.
Je n’ai jamais été un as du calcul mais j’ai eu 10/10 à ce problème et je fus la seule de la classe !
Ah ! 🙂
La maîtresse avait précisé sur son estrade que j’étais la seule à avoir pensé à ce détail piège, l’année 1960 était bissextile, et le mois de février comptait donc 29 jours.
Ah bon, ça marche dans ce sens-là !
Je n’ai pas révélé ma vérité intime qui m’aurait fait dégringoler de mon piédestal. 🙁 Je n’avais pas fait attention à l’année 1960 et j’étais persuadée que février comptait normalement 29 jours et 28 seulement les années bissextiles.
Février est un mois facétieux et fébrile !

L’écritoire au bord de la fenêtre

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    Au point du jour, souvent en sursaut, je me lève,
    Eveillé par l’aurore, ou par la fin d’un rêve,
    Ou par un doux oiseau qui chantait, ou par le vent.
    Et vite je me mets au travail, même avant
    Les pauvres ouvriers qui près de moi demeurent.
    La nuit s’en va. Parmi les étoiles qui meurent
    Souvent ma rêverie errante fait un choix.
    Je travaille debout, regardant à la fois
    Eclore en moi l’idée et là-haut l’aube naître.
    Je pose l’écritoire au bord de la fenêtre
    Que voile et qu’assombrit, comme un antre de loups,
    Une ample vigne vierge accrochée à cent clous,
    Et j’écris au milieu des branches entr’ouvertes,
    Essuyant par instants ma plume aux feuilles vertes.

    Victor Hugo, Au point du jour, poème CIV, recueil Dernière gerbe

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    Jakob Alt ( 1789-1872 ), Vue de l’atelier de l’artiste dans la région de Dornbach, 1836, aquarelle, Albertina Vienne

Qu’il fait beau , les fenêtres s’ouvrent, elles attendent impatiemment le printemps !
Ce printemps qu’on voudrait colorer en vers en essuyant sa plume aux feuilles qui frisent à la fenêtre.
Le poème de Victor Hugo me rappelle celui de Joseph von Eichendorff que j’aime tant, Neue Liebe sur cette page, et dont voici la dernière strophe :

    Und ich hab die Fenster offen,
    Neu zieh in die Welt hinein
    Altes Bangen, altes Hoffen!
    Frühling, Frühling soll es sein!

( les vieux soucis, les vieux espoirs s’en vont par les fenêtres ouvertes, le printemps, ce doit être le printemps 🙂 ! )

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Franz Ludwig Catel
( 1778-1856 ) , Portrait de Schinkel à Naples, 1824, Nationalgalerie Berlin

La ménagère

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Une nature morte composée d’ustensiles de ménage
Une vie silencieuse de la ménagère

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Ustensiles luisants comme un ostensoir

Je fais collection d’ustensiles anciens de cuisine et de ménage, elle n’est guère ostensible, fait peur aux visiteurs, mais j’éprouve une grande affection pour tous ces objets en tôle qui représentaient tout un art, ces arts qu’on ne dit pas beaux mais ménagers.

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    Baron Henri Leys, Intérieur du XVIIème siècle, 1838, Rijksmuseum Amsterdam

Henri Leys est né à Anvers en 1815, mort à Anvers en 1869. La peinture flamande du XIXème siècle est moins connue mais intéressante. Ce tableau montre comme une certaine nostalgie de la quiétude du home, sweet home, du XVIIème siècle.

Vie silencieuse de la ménagère, entre la chat qui dort et le mari qui lit son journal.

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Elle coud une chemise en percale ou brode un chiffre sur un linge de maison. J’aime la lumière discrète qui se faufile entre les objets et les festonne, lumière dorée, pollinisée par ces choses d’un autre siècle.

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Les fenêtres vitrées me rappellent aussi un autre siècle, le XXIème !
Je pense aux vitraux retravaillés cette année par François Morellet au Louvre ( revoir ici .

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Leys a peint plusieurs fois des ménagères du temps passé, en voici une autre :

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    Henri Leys, La ménagère, 1846, musée Condé Chantilly

La layette de la femme chic

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    James Tissot, Les voyageurs, art gallery Leeds

Hier un vide-grenier a rempli la halle des sports et je suis allée bibeloter. Passe-temps favori d’Odette et de tout le monde en fait. J’aime baguenauder parmi le bric-à-brac et bringuebaler dans les allées mon cabas de brimborions. C’est une joie de plonger et salir ses doigts dans les choses du temps, ces bricoles et babioles dont les noms bruissent comme une joyeuse brocante.

J’ai trouvé une revue rétro de tricot :

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Je l’ai achetée pour son titre, aussi suranné que les modèles : Layette de la femme chic

La femme chic avait sa layette triée sur la clayette !
Nostalgie des années cinquante, de la femme au foyer valorisée dans son rôle domestique.

Entre layette et balayette se tient le b-a-ba du métier de FAF !

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Cette layette chic, ces vintage baby knits, ont le charme tendre d’un temps retrouvé, celui de la patience du fil layette travaillé aux aiguilles  » deux et demi « .

Layette, d’où vient le mot ? Détricotons ses mailles pour reprendre au premier rang …
Même racine que le mot  » laie  » : la laie est un coffre de rangement.
La layette est une petite laie, un petit coffre, un petit meuble dans les tiroirs duquel on range de menus objets.
On reconnaît l’origine anglo-saxonne, le verbe to lay en anglais veut dire poser, coucher, installer, ranger …

Par métonymie du contenant au contenu, la layette désigne aussi les petits vêtements de bébé qu’on range dans la layette.
Ah la métonymie, que de tiroirs de mots elle peut ouvrir !

Rose, très Rrose

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    Jean-Baptiste Robie, Roses d’automne, 1901, musées royaux Bruxelles

La vie en rose, envie de roses.
Animer le jardin d’un torrent de roses.
Vient le temps de tailler les rosiers. Et si on plantait de nouvelles variétés ? Aux noms de peintres, de vedettes de cinéma, d’écrivains, de poètes …
Un rosier d’Ingres et de Meilland par exemple, Baronne de Rothschild, ah la robe rose de Betty ( revoir ici ) !

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    Henri Fantin-Latour
    , Les roses, mba Lyon

Ou bien planter un rosier Arthur Rimbaud de Meilland aussi, d’un ton de chair vibrant sous la poudre de riz qui la parfume suavement.

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    Henri Fantin-Latour
    , Un panier de roses, 1890, NG Londres, page du musée ici

Fantin-Latour, qui fit le portrait de Rimbaud, est aussi un peintre de roses, et il aimait les roses anglaises, que le musée anglais conserve d’une normale, florale, sentimentale façon.

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    Henri Fantin-Latour
    , Roses dans une coupe, 1882, musée d’Orsay

Roses fragiles, innocentes, du vieux temps, elles ont la mélancolie de la poésie de Rimbaud.

Autre poésie …
Rose, c’est la vie … Rrose Sélavy !

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    Man Ray, Marcel Duchamp en Rrose Sélavy, vers 1920-1921, photographie, Museum of Art Philadelphie

Une Rrose avec deux r, l’air de rien et l’air provocant.

Marcel Duchamp s’était créé un double féminin au travers de cette dame un peu fanée comme une rose ancienne. Rrose Sélavy elle s’appelait.
Pourquoi ce déguisement, ce besoin de se glisser dans une peau féminine, d’afficher peut-être une bi-sexualité ?
Marcel Duchamp avait déclaré que la Joconde devait être transsexuelle. Il avait inscrit dans un assaut de provocation ces lettres sur une reproduction de Mona Lisa : LHOOQ.
lol ! je m’éloigne du délicieux sujet des roses, cette figure de Rrose m’a traversé l’esprit … j’aurais aimé entendre sa voix !

Ce nom de Rrose Sélavy me fait penser aussi au poème de Kurt Tucholsky, qui répète Ssälawih , à relire ici en bas !

La petite fille au musée

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    Thomas Degeorge
    ( 1786-1854 ), La petite glaneuse, 1824, musée d’art Roger Quillot Clermont-Ferrand

Ma fille, à qui j’ai offert en poster le portrait de Gabrielle Arnault , désirera peut-être recevoir aussi cette charmante petite glaneuse .

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    Louis Léopold Boilly, Gabrielle Arnault, musée du Louvre,notice

Cette petite glaneuse décore un cahier que l’on ne résiste pas à acheter pour y rassembler et consigner toutes les merveilles glanées au fil des saisons :

en vente à la RMN null

On a toujours de jolies choses à noter dans les beaux cahiers.

Ces petites filles qui ont si tendrement inspiré les peintres me rappellent cette photo que j’ai prise à la sauvette en novembre dernier au musée d’Orsay :

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Au pied du gigantesque pylône de fonte olivâtre se tenait, discrètement pelotonnée, une petite fille au longs cheveux blonds, reproduisant sur son cahier ce grand tableau de tempête. Elle semblait aussi calme dans son travail que la mer est agitée sur la toile.
Le musée d’Orsay est fabuleux, comme le Louvre, comme de nombreux musées, dont la splendeur du bâtiment s’ajoute à celle des collections. C’est un émerveillement perpétuel, et la contemplation se poursuit à chaque détour de salle ou d’escalier.
Quel cadeau attendrissant offert par le musée que cette petite fille observant minutieusement un tableau !

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    Claude Monet, Grosse mer à Etretat, vers 1868-1869, musée d’Orsay

J’ai fait vite pour la prendre en photo afin de ne pas la troubler, et elle, prenait tout son temps devant la toile. Time is Monet !

C’était un jeudi soir, nocturne au musée, elle ne devait pas être là avec sa classe et sa maîtresse à cette heure, ses parents avaient dû la confier à Monet le temps de visiter les salles alentour. Elle aurait pu choisir un tableau plus coloré, de formes plus simples, un Gauguin, un Van Gogh non loin de là, mais non, elle avait choisi le blanc, l’écume, la craie, le gris de la mer, des silhouettes bousculées sur les galets par les rafales.

Ce tableau de Monet, Monetretat, mon Etretat, sera désormais associé dans ma mémoire à la blondeur de cette petite fille, comme la couleur des blés rappelle au renard le petit Prince, le gros temps fouette le rivage dans la fureur muette, enfantine, douce et dorée de ce beau soir au musée.

Une première jacinthe déchirant doucement son coeur

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Cependant l’hiver finissait.
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Un matin, après quelques semaines de giboulées et de tempêtes, j’entendis dans ma cheminée—au lieu du vent informe, élastique et sombre qui me secouait de l’envie d’aller au bord de la mer—le roucoulement des pigeons qui nichaient dans la muraille:

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null irisé, imprévu comme une première jacinthe déchirant doucement son cœur nourricier pour qu’en jaillît, mauve et satinée, sa fleur sonore, faisant entrer comme une fenêtre ouverte, dans ma chambre encore fermée et noire, la tiédeur, l’éblouissement, la fatigue d’un premier beau jour.

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Proust, Le côté de Guermantes I

Certainement l’hiver finit. null

Un petit tour au jardin cet après-midi m’a éblouïe, enfièvrée, j’aurais voulu me rouler dans la terre odorante, fumante au soleil. Les fleurs jaillissent, encore modestes et timides, et absorbent les premiers chauds rayons comme une liqueur qui sature leurs couleurs primaires, primesautières, en un mot printanières.

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Dans la rangée des jours de carême, le temps devenait plus doux et le narrateur rencontrait durant ses promenades matinales madame de Guermantes dans des toilettes plus légères, en particulier une robe d’un rouge violent, matérialisation des rayons écarlates d’un coeur qu’il aurait peut-être pu consoler.
Ah que c’est beau, je recommande la lecture de ce côté d’Oriane !

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Jardin de carnaval, null

multicolore, improvisé, naïf et farceur, à peine réveillé et déjà rieur !

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Professeur de la classe de fleurs

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    Un petit cours et un petit tour dans le classe de fleurs en hiver fait du bien !

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Assez de blancheur ! Je n’ai pas le bonheur d’aimer le sport, et la symphonie en blanc majeur de Whistler servie chaque soir à la télé olympique ce mois-ci me pousse à me réfugier dans les livres.
J’y ai découvert un professeur de fleur.
Quel bel enseignement !

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La douceur soyeuse et surabondante des roses

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    Antoine Berjon, Fruits et fleurs dans une corbeille d’osier, 1810, mba Lyon, Commentaire du musée sur cette page.

Ces instants fleuris grandeur nature, issus d’un tableau de 107cm x 87cm, nous sont offerts par Berjon, peintre natif de Lyon, qui fut nommé professeur de la classe de fleurs à l’école des beaux arts de la ville. Les leçons de fleurs devaient être mises au profit de l’industrie de la soie.

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Délicat bouquet entouré d’un noble papier, page d’un ouvrage romantique ?, épinglé dans un réalisme raffiné.
Ces fleurs sur la toile peinte seront plus tard tissées dans la soie.

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    Antoine Berjon, Nature morte avec fleurs, coquillages et tête de requin, 1819, MFA Philadelphie

Autre leçon de fleurs :

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    Antoine Berjon
    , Fleurs dans un vase, aquarelle, Fitzwilliam Museum Cambridge

Les jupons de ces pavots bordés de dentelle blanche ont un froufrou textile

Au musée du Louvre, dans l’aile Richelieu, on peut admirer les décors du Premier Empire et de la Restauration avec ces merveilleuses tentures fleuries sous les plafonds printaniers :

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La première image de cet article est un motif mural de cette salle du Louvre

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On a l’impression que ce maître des fleurs balançait entre la rigueur néoclassique de son époque et l’élan romantique naissant.
Sont-ce les roses de Joséphine ?

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    Antoine Berjon, Bouquet de lys et de roses dans une corbeille posée sur une chiffonnière, 1814, Louvre, page du musée ici

Dans le tiroir, qu’est ce qu’il y a , des coquillages, la chiffonnière devait se tenir dans un cabinet de curiosités.
Chiffonnière et fleurs de soie.
Merci professeur, bien jolies leçons florales !

L’esprit en marches

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    Frederick H. Evans ( 1853-1943 )  » A sea of steps  » 1903 photographie, MFA Philadelphie, commentaire du musée sur cette page

Coup de coeur pour cette photo découverte dans le site du musée de Philadelphie !
Ces vagues houleuses de marches se croisant ont été saisies par ce photographe anglais avec tant de poésie !

Les photos anciennes, qui ne connaissaient pas les techniques performantes actuelles, ont un charme d’une très douce et envoûtante folie

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    Edouard Baldus, La colonnade intérieure, palais du Louvre, 1855-57, photographie, musée d’Orsay

Ces escaliers me font penser au travail d’un artiste au Louvre, François Morellet, qui est bien expliqué dans les deux blogues de Louvreboîte et de Louvre-passion que j’invite à visiter.

Son travail du vitrail s’intitule  » L’esprit d’escalier  » .

Voici l’escalier Lefuel tel que je l’avais photographié en 2007 :

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Et puis en novembre 2009, je suis repassée dans cet escalier Lefuel et j’ai photographié la fenêtre en lui trouvant quelque chose de bizarre, mais, voilà, aucune étiquette n’expliquait le pourquoi de cet avis de vent frais venu chalouper soudain le vitrage !
Peut-être un travail de restauration en cours …

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Maintenant je comprends grâce à Louvreboîte et Louvre-passion ! C’est l’empreinte d’un artiste contemporain laissée dans le palais du Louvre.
Amusant, dans un article que j’avais consacré à la famille Peale, revoir ici, Louvreboîte me demandait ce qu’est l’esprit d’escalier.

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Dans ce gigantesque vaisseau qu’est le Louvre, il y a beaucoup de hublots dans les escaliers !

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Frederick H. Evans avait intitulé sa photo prise dans une cathédrale  » A sea of steps  » , une mer de marches, et ces hublots au dessus des marches prolongent cette image maritime.

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Maintenant tout le monde saura ce que désigne l’esprit d’escalier.
Certains escaliers sont si complexes que l’esprit peut être retenu prisonnier dans leurs cages !
Même si la cage est très haute, avec l’esprit d’escalier, on ne parvient pas à décocher la flèche de Parthe !

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Le petit livre rose

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    Raoul Dufy, 30 ans ou la vie en rose, 1931, musée d’art moderne de la ville de Paris, notice.

La vie en rose ou la vie en mauve dans mon boudoir …
Sa décoration est terminée, j’y ai peint les murs et les étagères pendant tout le mois de janvier. Quelle chance, n’est-ce pas, d’avoir pour soi une petite pièce douillette dédiée à la bouderie, la mélancolie, la poésie, la rêverie …

Une rose … null

une rose imaginaire piquée dans les cheveux, j’aime éparpiller sur les coussins les fragments intimes de ma pensée et feuilleter toutes sortes de livres d’images semés au sol comme des pétales de fleurs.

( le détail montré ci-dessus provient du tableau de Paulus Moreelse à voir au Fitzwilliam Museum de Cambridge. )

Un aperçu des travaux, le menuisier a installé une bibliothèque en bois brut, que j’ai peinte ensuite :

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J’avais envie d’un ton d’encre violette-pensée pour les murs, parce que l’améthyste, couleur étrange, douce, mystérieuse et non primaire, symbole de la sobriété, me paraissait bien correspondre à la littérature.

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J’y ai rangé, parmi d’autres volumes, mes quelque quatre-cents catalogues de musées …

Mais mon petit livre chéri, oh mon coeur bondit, mon petit livre fétiche est celui-ci, rose, pourpre pâle, autrefois rougeâtre :

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Je l’ai trouvé il y a seulement deux mois ! Depuis que j’ai visité la maison de Tante Léonie à Illiers-Combray l’année dernière, je m’étais mis en tête de me procurer la même édition que ce François le Champi posé sur la table de nuit dans la chambre qu’occupait l’enfant Marcel Proust pendant les vacances chez sa tante.

Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux.

( Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray )

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Ce livre a été imprimé en 1869. Je devrais enfiler des gants de coton pour le lire !
C’est l’édition que lisait maman au narrateur de sa haute et douce voix, en passant toutes les scènes d’amour, ce qui rendait le roman profondément mystérieux.

Ce petit livre rose, au nom si doux de nature printanière, le Champi, ajoute dans mon boudoir, sa parcelle de rêve vers un passé enchanteur, d’admiration transie et mystique pour un auteur, de tendresse recueillie, et fait de cette petite pièce un écrin de bonheur.

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