le temps des voeux

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    Pierre Bonnard, Jour d’hiver, 1905, musée Calvet Avignon

Janvier, le temps des voeux et de la neige, bonne année, bonne santé, un printemps radieux et l’espoir de se revoir ! … quelques mots sur une carte illustrée, longs mails retraçant l’année passée, ou le grand coup de téléphone annuel durant lequel on se dit tant et temps.

Il a neigé cette nuit, mon jardin est tout blanc !

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    William Degouve de Nuncques, Paysage de neige, vers 1910, Wallraf Richartz Museum Cologne

Tu en as de la chance, j’adore la neige, chez nous il y a des fleurs, des crocus, des camélias, des jonquilles, du mimosa, mais pas de neige !

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    Armand Guillaumin
    , Intérieur, 1889, musée d’Orsay

Tu me fais envie avec tes fleurs ! Je crois que le temps radoucit un peu, ça va fondre tu sais, la gadoue …

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    Emile Breton, Dégel, musée de la Chartreuse Douai

Nous avons des fleurs chez nous mais aussi un temps de chien !

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    Emile Breton, La grêle, 1898, musée de la Chartreuse Douai

Comment va ton chien ? Tu te souviens de nos balades dans la neige avec lui, il aimait ça, on s’enfonçait jusqu’aux genoux !

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    Franz Marc
    , Chiens de Sibérie dans la neige, 1909-10, NG Washington

Il a quinze ans mon vieux toutou … eh oui, le temps passe !
Bonne année, je t’embrasse !

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    Arthur Benda, Matin froid Hofgastein, 1922, photographie, musée des arts décoratifs Hambourg

Au revoir janvier, le temps des voeux est terminé, et encore bonne année !

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En post-scriptum, voici le tableau que j’ai peint en décembre et qui illustra notre carte de voeux maison pour 2010 :

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Embarqué sur la mer du sommeil

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    Vermeer
    , La jeune fille endormie, 1656-57, Met New York, commentaire du musée sur cette page.

Le sujet du sommeil me ramène vers ce tableau de Vermeer que j’avais déjà montré pour le sujet de la porte : revoir ici.

Le Metropolitan museum de New York rapproche ce tableau de celui de Nicolas Maes, conservé à la National Gallery de Londres, que j’ai montré également dans le cadre du sommeil ici.
Les deux jeunes filles ont des positions similaires.

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Elle dort à poing fermé ( au singulier ) !
Vermeer avait remanié sa composition, il avait représenté un homme dans l’encadrement de la porte, et il l’a supprimé afin que l’on puisse dire aujourd’hui que Hammershoi est le Vermeer scandinave !

La composition dépouillée de la silhouette mâle est plus belle ainsi, l’homme serait apparu comme une répétition superflue, on sait qu’il est venu, qu’il a bu un verre, l’a même renversé au premier plan, et puis il est parti sans fermer la porte. Il avait fait boire la jeune fille dans un but précis semble-t-il, elle s’est assoupie et lui s’est ravisé, il l’a respectée et s’est éclipsé discrètement. C’est du moins ainsi que j’imagine l’histoire.

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Assoupir, ah soupir !

La vaisselle renversée dans ce coin de tapis soulevé semble évoquer les pensées renversantes de la jeune femme rêvant d’amour. Elle vogue sur la vague du songe et la vaisselle valse dans le clapot du sommeil.
Elle fait une petite sieste, le sommeil de midi. Le mot sieste vient de sexta ( hora ) , la sixième heure = heure de midi.
L’alcool et la fatigue l’ont endormie, son esprit rêve et son corps devient le rêve de l’autre, lui qui aimerait la dorloter.

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[…]sentant que son sommeil était dans son plein, et que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et son coeur, puis sur toutes les parties de son corps posais ma seule main restée libre, et qui était soulevée aussi comme les perles, par la respiration d’Albertine ; moi-même j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier. Je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine.

Extrait de La Prisonnière, Marcel Proust. Poétique, non ?

Blanc d’hiver

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Le froid revenu a frangé de blanc les bords des toits et les coins des fenêtres, le molleton opaque au ciel porte un rêve de flocons, un rêve seulement, nous savons bien que la neige, chez nous, on ne la voit que dans les tableaux . Et j’aime passionnément les scènes de neige en peinture !

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    Claude Monet, Scène de neige à Argenteuil, 1875, National Gallery Londres, page du musée ici

Janvier est la saison du blanc, ce linge immaculé d’autrefois qui imitait les plaines enneigées dans les vitrines des grands magasins. Et j’aime passionnément le linge blanc, tout blanc !

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    Alfred Sisley, Marly-le-Roi, vers 1875, National Gallery Londres, page du musée ici

Un linge en hiver : blanc, brodé d’étoiles de givre !
Pour donner à la maison une jolie note de saison !

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    Eugène Chigot, Gerberoy sous la neige, 1909, musée municipal Le Touquet

Fouillé dans un panier de chiffons sales chez un brocanteur, tiré ce pauvre morceau de drap ouvragé, déchiré, et acheté pour cinq sous euros cet extrait d’un poème de lin et de broderie comme une strophe mélancolique … il ne fallait plus que redonner à la guenille toute sa noblesse, la replacer dans la poésie textile des armoires de bonne famille.

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Autres temps, autres destinées, le parement arraché au grand drap du siècle dernier orne maintenant une couette. Un peu de galon, de ruban, viennent, comme quelques mots bien cousus, compléter la rime de cet alexandrin composé autrefois avec tant d’amour et talent.

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Six étoiles ciselées dans le fil neige paillettent notre sommeil !

En de si beaux draps, lecture d’élégance ! L’ineffable Jacqueline de Romilly m’entraine si gracieusement au pays des songes !

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Et j’aime l’hiver passionnément !

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    Armand Guillaumin, La place Valhubert, musée d’Orsay

à peine

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À peine

A peine si le vent retrousse un peu la mer,
Fait mousser sur son bleu un coin de jupon blanc.
A peine si le sang à ton front quand tu dors
Compte tout doucement l’aller-retour du temps.

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A peine si les cris des enfants sur la plage
Se mélangent au flot qui chuchote ses plis.
A peine si le blanc d’un tout petit nuage
Eclabousse le bleu du ciel ourlé de gris.

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A peine si j’écris, à peine si tu dors,
A peine s’il fait chaud, à peine si je vis.
Et je ferme les yeux croyant laisser dehors
Tout ce qui n’est pas toi, mon amour, endormi.

Claude Roy ( 1915-1997 )

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Oeuvres de Gustave Courbet :

  • Mer calme, 1869, Met New York, commentaire du musée sur cette page.
  • Côte rocheuse, MFA Philadelphie
  • Mer calme, 1866, NG Washington
  • Sieste champêtre, dessin, mba Besançon
  • Certains jours un besoin de poésie m’empoigne, alors je prends un recueil, celui qui vient comme ça, par un hasard gracieux, et mes yeux courent sur les couplets, arrêtés soudain par un éclat scintillant au coin d’une page. Comme ce poème est simple et beau ! Je ne le connaissais pas. Claude Roy.
    C’est dimanche après-midi, mon mari s’est endormi dans le fauteuil, et sur la pointe des pieds, je me dirige vers l’ordinateur pour trouver Courbet, le peintre qui me semble avoir à la fois peint de jolies plages et des femmes endormies.
    Celles-ci sont hélas nues le plus souvent, ah ce besoin qu’ont les artistes de dévêtir les aimées !

    Le pauvre canari

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      Jean-François Gilles dit Colson, Le repos, 1759, mba Dijon
      Commentaire du musée sur cette page

    Encore un chat convoitant un volatile pendant le sommeil de sa maîtresse !
    Le félon félin est prêt à bondir sur le canari qui tient compagnie à la jeune fille assoupie.
    Ce chat a la férocité d’un  » kittler  » , ( cats that look like Hitler )!

    Cette petite scène d’un charme dramatique attendrissant n’est pas aussi anecdotique que la première vue le laisse supposer.
    Ce tableau faisait partie, il y a un an au musée des beaux arts de Tours, de l’exposition  » la volupté du goût  » , et dans son catalogue, on peut y apprendre le deuxième sens – caché – de la scène …

    Ce peintre dijonnais, Colson , se rapproche de Greuze, on remarque en effet la même ambiance, les mêmes jeunes filles, la même morale … car morale il y a .

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      Jean-Baptiste Greuze, La jeune fille pleurant son oiseau mort, 1765, National Galleries of Scotland Edimbourg
      Page du musée ici

    C’est fait, le chat a croqué le canari ! La jeune fille se réveille et n’a que ses yeux pour pleurer .
    Dans ce très beau tableau d’une harmonie de coloris subtile, il faut lire également le sens moralisateur, cher à Greuze . L’oiseau mort représente la perte de la virginité.
    Comme dans le tableau de Colson, la demoiselle endormie, dont la vigilance est réduite, court un grand risque, à l’image de son canari. Le prédateur mâle est prêt à bondir sur elle !
    Si elle ne résiste pas de toutes ses forces, elle n’aura bientôt plus qu’à déplorer d’être déflorée.
    La virginité est un bien volatil !

    Ceci n’empêche pas d’apprécier ces peintures délicieuses, magnifiquement traitées.
    Ah que je rêve de visiter un jour le musée d’Edimbourg et de m’extasier devant les étoffes soyeuses et nacrées, les fleurs délicates, de cet adorable tableau !

    le tablier, la vaisselle et la demoiselle

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      Nicolas Maes, La servante oisive, 1655, National Gallery Londres
      Page du musée à voir ici

    Ah la pauvre servante, la corvée de plonge la plonge dans un sommeil fautif !
    Voyez-vous ça !, nous dit l’autre domestique.
    Ce tableau est passionnant. Il nous raconte une histoire.

    Un dîner entre amis null

    dans une maison noble ou bourgeoise, le blason peint sur le vitrage de la fenêtre en témoigne.

    Il va sans doute manquer un plat au cours du repas, mais la volaille n’est pas perdue pour tout le monde

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    Trop de vaisselle tue la vaisselle, la jeune servante n’en peut plus .

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    Bien belle nature morte que cet étalage au sol !
    La vaisselle n’est-elle pas le féminin de vaisseau, comme la demoiselle du damoiseau ?
    Je ne sais pas au juste s’il existe un rapport entre le vaisseau et la vaisselle, ce qu’on peut dire en tous cas c’est que les deux sont faits pour plonger dans l’eau !

    Rêve-t-elle d’une vaisselle fantôme ?!

    Mon sujet du sommeil  » traité  » ( le mot est grand ! ) ce mois-ci m’amène à montrer un nouveau tablier.
    J’en ai déjà montré un certain nombre les années passées sur ce blogue, revoir par exemple cet article, et ce tableau permet d’admirer ce grand linge blanc généreusement froncé à la taille, qui forme un fort élégant morceau de peinture :

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    J’ai une bonne nouvelle, sans importance, à dire : mon colis perdu pour Noël que j’avais posté pour ma fille, est arrivé ! Je déprimais car à l’intérieur se trouvait, entre autres, une de mes créations :

    un tablier ! null

    J’espère que ma fille ne s’endort pas avec devant sa vaisselle !

    Détail brodé : null

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    J’aime confectionner des tabliers, pas aussi tarabiscotés que celui du five o’clock, mais c’est agréable d’y mettre toute son imagination pour ensuite créer en cuisine !

    Echelle céleste

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    L’échelle de nuages était couchée hier après-midi lors de notre promenade. Jacob ne rêvait pas encore.

    Le songe de Jacob a inspiré les artistes de diverses et ravissantes façons … quelques images parmi tant d’autres :

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      Michael Wilmann, Le songe de Jacob, XVIIème siècle, Bode Museum Berlin

    Ce tableau m’avait enchantée au musée de la sculpture à Berlin, revoir cet article

    Jacob, fils d’Isaac, en route vers Harran pour se marier, s’arrête à la tombée de la nuit pour dormir et s’adosse à une pierre.

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      Nicolas d’Ypres, Le songe de Jacob, vers 1500, musée du Petit Palais Avignon

    Jacob rêve, une échelle est dressée entre la terre et le sommet du ciel, des anges montent et descendent, et Dieu au centre des nuages lui parle.

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    Le profil de la roche apparaît comme un visage qui écoute, son oreille se détache et se tend vers le ciel !

    Ce lieu, où Jacob s’est endormi et a rêvé, est l’endroit où la terre et le ciel communiquent, Jacob va le nommer  » Béthel  »  » maison de Dieu « .

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      Marc Chagall, Le songe de Jacob, dessin, encre, Musée du message biblique Chagall Nice

    L’échelle, porte de cette maison, devenue symbole des vertus, est parfois représentée par un escalier massif.

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      Giovanni Battista Tiepolo, Le songe de Jacob, 1726-29, Palazzo patriarcale Udine

    Et parfois l’escalier devient une échelle de lumière, diffuse et diaphane, ruban divin et onirique.

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      José de Ribera
      , Le songe de Jacob, 1639, musée du Prado Madrid
      Commentaire du musée sur cette page

    Je reviens à notre promenade dominicale. Le ciel était pictural, théâtral, divin. Il semblait nous tendre une échelle de couleurs pastel.

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    Le corps astral de Golo

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      Gustave Courbet, Portrait de sa soeur Juliette Courbet enfant dormant, dessin au crayon, vers 1841, musée du Louvre

    Si j’ai choisi ce sujet du sommeil pour commencer l’année, c’est parce qu’à vrai dire, le sommeil, c’est ce qu’il y a chez moi de plus profond !

    C’est étrange comme le thème du sommeil a intéressé Gustave Courbet, qui a souvent peint ou dessiné des personnages endormis.

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      Gustave Courbet, Le sommeil, 1866, Petit Palais Paris

    La lecture a toujours encadré mon sommeil quand j’étais enfant. Ce n’est pas l’ample douceur d’une voix maternelle, berçant des phrases comme écrites pour elle et tenant tout entières dans le registre de sa sensibilité, qui m’endormait, le baiser du soir avait rarement lieu, je lisais simplement comme une grande fille et fermais mes yeux toujours trop tôt, ne pouvant résister très longtemps à la pesanteur des paupières. Mais longtemps, je me suis réveillée de bonne heure, pour lire avant l’heure du lever et reprendre l’histoire dans le droit fil, car elle avait pris des chemins étranges durant la nuit.

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    J’aimais par dessus tout les contes de fées, de princesses, de châteaux et forêts magiques, mais, c’est comme ça, je n’ai jamais lu l’histoire de Geneviève de Brabant . Sans doute passée de mode en mon temps.

    Cette histoire médiévale pourtant célèbre, je la connaissais peu ou proust !
    C’est, bien sûr et bien plus tard, la lecture de  » Du côté de chez Swann  » qui me fit acheter dans une brocante cet ancien livre pour enfant, vendu au prix d’un euro, son propriétaire ne devait connaître ni Geneviève ni Marcel !
    Ma joie fut grande de lire par moi-même ce conte dont le jeune narrateur se faisait tout un cinéma.

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    Le sommeil est également un sujet souvent analysé dans «  À la recherche du temps perdu  » et, tout le monde le sait grâce à son célèbre incipit, c’est par lui que débute l’oeuvre.

    Une lanterne magique est allumée dans la chambre de l’enfant et les images projetées sur les murs l’aident à s’endormir. Le site de la Bibliothèque nationale de France explique ici : la lanterne magique

    Le conte ne le précise pas mais cette touchante histoire de Geneviève de Brabant commence en 732. Tout élève de classe primaire qui a retenu sa leçon d’histoire le sait. La belle et gracieuse Geneviève, fille du duc de Brabant, épouse le chevalier Siegfried ( ou Siffroy ), qui va partir en guerre en France pour combattre les Arabes à Poitiers au côté de Karl Martel.
    Siegfried, avant de partir au combat, confie sa jeune épouse à son valet Golo. L’affreux Golo veut séduire Geneviève qui le repousse. Il décide de se venger, calomnie contre elle et la jette en prison. La pauvre victime met au monde, sur la paille croupie de son cachot, un petit garçon qu’elle prénomme Benjamin.

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    Le traître et cruel Golo veut faire assassiner la mère et l’enfant et ordonne à ses deux fidèles servants de les conduire en forêt et de les exécuter. Les deux hommes n’ont pas le courage de tuer Geneviève et son bébé, ils leur laissent la vie sauve en faisant promettre à Geneviève de ne jamais quitter la forêt.
    Geneviève et Benjamin se nourrissent du lait d’une biche, et vont apprendre à survivre dans une grotte au fond des bois.
    L’histoire finit bien, l’honneur de l’innocente Geneviève est rétabli, Siegfried se débarrasse de Golo l’infâme.

    Ce conte médiéval est d’origine germanique, intitulé Genoveva, le site de Goethe lui consacre une page ici :

    Genoveva

    et on peut y voir les douze illustrations des douze chapitres.
    Cette histoire a inspiré des compositeurs de musique, et qu’en est-il au cinéma ?

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    Les studios Walt Disney pourraient tirer des aventures de Geneviève et Benjamin un passionnant dessin animé, et Tim Burton un film en 3D des plus fantastiques.
    Marcel Proust avait vu dans ce conte toute la portée cinématographique de cette épopée médiévale très mouvementée, palpitant dosage de violence, de fantastique et de romance. Ce qu’il décrit dans le passage de la lanterne magique rejoint la pointe des nouvelles technologies en matière d’images de synthèse !

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      une image du  » Drôle de Noël de Monsieur Scrooge « 

    Le corps de Golo lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intérieur, fut-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette transvertébration.
    […]
    Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi des reflets d’histoire anciens.
    […]
    Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo.

    ( Marcel Proust, extrait de  » Combray « , Du côté de chez Swann )

    La chambre des monstres

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       » Le sommeil de la raison engendre des monstres  »
      planche 43 des Caprices de Goya, 1799,
      eau-forte et lavis
      collection particulière

    Le sommeil de la petite enfance peut aussi engendrer des monstres.
    Anatole France les redessine avec charme et tendresse sur les murs de sa chambre dans  » Le livre de mon ami  » en 1885 :

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    Je la vois encore, cette chambre, avec son papier vert à ramages et une jolie gravure en couleurs qui représentait, comme je l’ai su depuis, Virginie traversant dans les bras de Paul le gué de la rivière Noire.
    Il m’arriva dans cette chambre des aventures extraordinaires.

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    J’y avais, comme j’ai dit, un petit lit à galerie qui restait tout le jour dans un coin et que ma mère plaçait, chaque nuit, au milieu de la chambre, sans doute pour le rapprocher du sien, dont les rideaux immenses me remplissaient de crainte et d’admiration. C’était toute une affaire de me coucher. Il y fallait des supplications, des larmes, des embrassements. Et ce n’était pas tout : je m’échappais en chemise et je sautais comme un lapin. Ma mère me rattrapait sous un meuble pour me mettre au lit. C’était très gai.

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    Mais à peine étais-je couché, que des personnages tout à fait étrangers à ma famille se mettaient à défiler autour de moi. Ils avaient des nez en bec de cigogne, des moustaches hérissées, des ventres pointus et des jambes comme des pattes de coq. Ils se montraient de profil, avec un oeil rond au milieu de la joue, et défilaient, portant balais, broches, guitares, seringues et quelques instruments inconnus. Laids comme ils étaient, ils n’auraient pas dû se montrer ; mais je dois leur rendre une justice :
    ils se coulaient sans bruit le long du mur, et aucun d’eux, pas même le plus petit et le dernier, qui avait un soufflet au derrière, ne fit jamais un pas vers mon lit. Une force les retenait visiblement aux murs le long desquels ils glissaient sans présenter une épaisseur appréciable. Cela me rassurait un peu ; d’ailleurs, je veillais. Ce n’est pas en pareille compagnie, vous pensez bien, qu’on ferme l’oeil.

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    Je tenais mes yeux ouverts. Et pourtant (cela est un autre prodige) je me retrouvais tout à coup dans la chambre pleine de soleil, n’y voyant que ma mère en peignoir rose et ne sachant pas du tout comment la nuit et les monstres s’en étaient allés.

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    « Quel dormeur tu fais ! » disait ma mère en riant.
    Il fallait, en effet, que je fusse un fameux dormeur.
    Hier, en flânant sur les quais, je vis dans la boutique d’un marchand de gravures un de ces cahiers de grotesques dans lesquels le Lorrain Callot exerça sa pointe fine et dure et qui se sont faits rares. Au temps de mon enfance, une marchande d’estampes, la mère Mignot, notre voisine, en tapissait tout un mur, et je les regardais chaque jour, en allant à la promenade et en en revenant ; je nourrissais mes yeux de ces monstres, et, quand j’étais couché dans mon petit lit à galerie, je les revoyais sans avoir l’esprit de les reconnaître. O magie de Jacques Callot !
    Le petit cahier que je feuilletais réveilla en moi tout un monde évanoui, et je sentis s’élever dans mon âme comme une poussière embaumée au milieu de laquelle passaient des ombres chéries.

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    Jacques Callot ( vers 1592-1635 ) , figures grotesques conservées au département des arts graphiques du musée du Louvre.

    Rêve de printemps

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      Henri Matisse, Jeune femme à la pelisse blanche, 1944, musée de Grenoble

    A quoi rêve-t-elle ?

     » Rêve de printemps « , lied de Schubert dans le cycle du  » Voyage d’hiver  » :
    le texte, très romantique, est de Wilhelm Müller, et se trouve sur cette page

    On peut lire et chanter ce texte en écoutant la belle musique de Schubert. Le dormeur rêve de fleurs, de printemps, d’amour, mais soudain, et cela s’entend dans la musique qui devient plus cassante, le coq braille, les corbeaux crient sur les toits, le dormeur est extirpé de son doux rêve. Il referme les yeux et replonge dans la douceur du songe … quand pourra-t-il tenir sa chérie dans ses bras ?

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       » Les premiers jours de printemps  » estampe japonaise, nishike-e, XVIIIème siècle, musée Guimet

    Il suffit que le temps se radoucisse, que le soleil brille, pour qu’au coeur de l’hiver, le sommeil nous emporte au printemps .

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