Librairie

hallocl2 Petit interlude dans mon récit de voyage;

Changement d’heure et pose lecture.

Petit tour dans le magasin des mots et des images;

Escapade en littérature entre deux séries de confiture.

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Le charmant petit livre que voilà !
Lettres à mon libraire, rédigées par 44 auteurs qui évoquent un souvenir de librairie.

Grande variétés de textes et de styles, certains dégagent un ineffable parfum de coing, nostalgique, suave et prenant.

Par un instinct mimétique, on désire évoquer soi-même un souvenir de librairie, un vécu plus ou moins ancien dans cet univers irremplaçable des livres et de leurs dépositaires.

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    Carl Spitzweg, Le rat de bibliothèque, vers 1850, museum Georg Schäfer Schweinfurt

Voici mon plus ancien souvenir de libraire. Je dis bien libraire, je me rappelle mieux la personne que sa boutique.
J’avais dix, onze ans, mes parents étaient partis habiter en Alsace, tout au nord de la région , à Reichshoffen.
Ma mère vivait cet exil comme un drame car personne dans le village ne parlait français. Les enseignes des boutiques étaient encore restées en allemand, et je me souviens bien du mot Metzgerei écrit en grandes lettres rouges entre les dessins d’un cochon et d’un chapelet de saucisses au dessus de la vitrine du boucher.
Le droguiste-quincailler s’appelait monsieur Tapeten Farben. C’est ce qu’en avait conclu ma mère en lisant son enseigne dans la rue et en prononçant à la française  » Tapètenne Farbenne  » . Elle se moquait du commerçant,  » Tapètenne « , franchement , quel prénom !
C’est en entrant en sixième et en cours d’allemand que j’appris le sens de ces mots : Papiers peints Peintures.
Un miracle de francophonie existait dans ce village : chez la libraire. C’était une dame âgée qui parlait la vraie langue de Molière. Elle faisait partie de ces Alsaciens cultivés qui avaient résisté et préservé la langue française malgré les interdictions du passé.
La libraire nous avait raconté ses souvenirs de la guerre, qu’elle-même n’avait pas connue, de celle qui fit la renommée de Reichshoffen. Son grand-père avait vécu la célèbre bataille et la lui contait souvent. L’odeur. Terrible odeur macabre. Son souvenir le plus marquant était olfactif. Les soldats blessés à mort s’amoncelaient dans les champs alentour et répandaient leur sang dans la chaleur du mois d’août de 1870.
Souvenirs gigognes du pays des cigognes, empilés dans le coeur du grand-père du XIXème siècle, de sa petite fille du XXème siècle , se déboîtant jusqu’à la gamine de dix ans que j’étais et qui écoutais dans la stupeur.

C’est mon premier souvenir, tous les autres sont délicieux, je pense que les moments passés dans ces magasins d’alimentation intellectuelle font en général partie des plus agréables.

Blanchisserie

Dans ma Gemäldegalerie zu Berlin intime et désordonnée, je glisse ce paysage de Jacob van Ruijsdael :

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    Jacob van Ruijsdael
    ( 1628-1682 ) , Haarlem vu de la dune au nord-ouest, Gemäldegalerie Berlin

Pourquoi ce beau paysage a-t-il particulièrement retenu mon attention dans le musée ?
Un paysage connu et reconnu, qui m’avait donné l’occasion de bloguer il y a deux ans, revoir ici.

Pour ce tableau de Berlin, le musée indique seulement qu’il s’agit d’une vue de Haarlem à partir de la dune, mais il s’agit bien de la blanchisserie d’Overveen près de Haarlem :

détail :
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Ruijsdael a peint souvent cette vue de Haarlem, ce serait intéressant de retrouver tous les tableaux.

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    Jacob van Ruijsdael
    , La blanchisserie d’Overveen, Mauritshuis La Haye, commentaire du musée sur cette page

La ville de Haarlem était entourée de plusieurs blanchisseries parce que la blancheur y jouissait d’une réputation européenne, et quand on observe l’église à l’horizon, on peut constater que les deux tableaux montrent la même vue, donc la même blanchisserie.

null Amusant, cette église est Saint Bavon , et la Gemälderie de Berlin possède dans une autre salle la vue intérieure de Saint Bavon de Haarlem ( par Saenredam ), que j’ai montrée récemment.

La voilà encore :
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Jacob van Ruijsdael
, Vue de Haarlem, vers 1670, Rijksmuseum Amsterdam, sur cette page

Le ciel est menaçant pour le linge !
Des moulins, des centaines de moulins … et des kilomètres de draps.

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Continuons de plonger dans le bain des blanchisseries

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    Jacob van Ruijsdael
    , Blanchisserie, vers 1645-50, National Gallery Londres, commentaire du musée sur cette page.

Dans le tableau de Londres, une blanchisserie est vue dans l’autre sens, au pied de la dune, d’où coulait une eau pure favorable au meilleur blanchissage.

détail :
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Ces étendues textiles, blanches et infinies sur les prairies méritent un petit poème :

La fille du serrurier et son frère

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Fille d’un pauvre serrurier,
La blanchisseuse Colinette,
Jeune, à la taille fine, et toujours propre et nette,
Sut donner droit au coeur d’un opulent fermier.
Au bout de quelques mois elle alla chez son père,
Couverte de damas, galon sur le soulier,
Et magnifique en tablier.
« Ah ! dit-elle, en voyant son frère,
Mon Dieu ! que Jeannot est crasseux !
Je le méconnaissais. Quelles mains ! quelle face !
Comme il est fait ! Qu’il est hideux ! »

Dans la même famille ainsi l’un se décrasse,
L’autre demeure ce qu’il est,
Et bientôt on se méconnaît.

Paul Desforges-Maillard (1699-1772)

Le tableau dans le poème est encore une vue de Haarlem par Jacob van Ruijsdael, conservée au Kunsthaus de Zürich.

Au musée du Louvre, on peut voir aussi la blanchisserie d’Overveen, mais peinte par Jan I van der Meer, découvrir ce Vermeer de Haarlem sur cette page.

Jeunes mères à Berlin

La Gemäldegalerie de Berlin visitée au galop laisse forcément au fond des yeux un goût de revenez-y, et je prolonge avec plaisir l’enchantement, bref mais mémorable, de ce tour éclair au musée en montrant par ci par là dans ce blogue quelques tableaux qui m’ont enthousiasmée.

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    Pieter De Hooch, La mère, vers 1661-63, Gemäldegalerie Berlin

Là, c’est la FAF qui a eu son coup de coeur !
Et aussi la fan de Proust !

Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d’un coup ils semblaient s’écarter et, comme dans ces tableaux de Pieter De Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde.

( Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann )

null La petite phrase de Vinteuil

C’est chez Mme Verdurin que Swann et sa chérie Odette entendent pour la première fois la musique de Vinteuil qui devint l’air national de leur amour. Le passage ci-dessus compare cette phrase musicale, adorée par les amoureux, à ces perspectives lumineuses chères à Pieter de Hooch.

C’est dans le livre d’Eric Karpeles paru en 2009 aux éditions Thames&Hudson que l’on peut voir une reproduction du tableau de Berlin face au texte de Proust.

Rapprochement délicieux opéré par Proust entre la peinture et la musique. Dans ce tableau d’une atmosphère pourtant silencieuse, la lumière joue ses notes mélodieuses sur le mur, le sol, les objets, elle surgit doucement du fond du tableau pour ricocher sur le carrelage du premier plan. Le bébé réclame probablement, mais on n’entend que la beauté des couleurs vibrant dans la lumière.

J’avais déjà montré ce tableau dans ce blogue par le passé et je fus émue de le voir  » pour de vrai « .
La jeune mère délace son corsage et va allaiter son bébé. Un autre tableau du musée de Berlin montre une jeune mère sur le point d’allaiter aussi :

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    Gerrit Dou, La jeune mère, Gemäldegalerie Berlin

Ce tableau est plus bruyant, le bébé s’impatiente, une petite fille agite un hochet au dessus de sa tête pour le calmer. Sa maman l’a changé mais ne l’a pas langé, car les bébés se soulagent à nouveau juste après la tétée ! Il faudrait un linge pour protéger la robe !

Dans les deux tableaux le berceau en osier est le même. C’est l’hiver dans chacun, les mamans portent une pelisse fourrée. Ces scènes de vie quotidienne sont merveilleuses, on les contemplerait longtemps, longtemps, tout le temps de la sonate de Vinteuil !

Feuilles d’automne

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    John Ruskin, Feuilles de chêne mortes, Collection de la guilde de Saint Georges, musée de Sheffield, page du musée ici

Herbst

Die Blätter fallen, fallen wie von weit,
als welkten in den Himmeln ferne Gärten;
sie fallen mit verneinender Gebärde.

Und in den Nächten fällt die schwere Erde
aus allen Sternen in die Einsamkeit.

Wir alle fallen. Diese Hand da fällt.
Und sieh dir andre an: es ist in allen.

Und doch ist Einer, welcher dieses Fallen
unendlich sanft in seinen Händen hält.

Rainer Maria Rilke, recueil Buch der Bilder ( Livre d’images )

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    Friedrich Olivier, Feuilles d’érables mortes, 1817, KSK Berlin

Petit interlude poétique au milieu de mon récit de voyage.
Petit poème de saison, en allemand pour rester un peu dans la musique de cette langue en revenant de Berlin.

J’aime tout particulièrement Rilke, et je donne ici une traduction personnelle et maladroite, il en existe peut-être une bien meilleure, mais elle aidera seulement à comprendre un peu le sens de ces vers :

Automne

Les feuilles tombent, tombent du lointain
comme si des jardins éloignés flottaient dans les ciels,
elles tombent dans un geste de renoncement

Et dans les nuits la lourde Terre tombe
de toutes les étoiles dans la solitude.

Nous tous tombons. Cette main tombe là,
regarde l’autre, c’est ainsi pour toutes.

Et pourtant il en est Un, qui retient cette chute
dans ses mains infiniment doucement.

Ce poème me paraît très beau parce que très imagé. L’espace se décompose et danse en automne, les feuilles tombent, mais pas seulement des arbres, elles tombent d’un ciel lointain tandis que notre planète tombe aussi comme une étoile, les hommes tombent et meurent dans cet univers où pourtant il ne semble plus y avoir de gravité, la chute pourtant négative n’est plus terrestre mais cosmique. Et les deux derniers vers me semblent être de portée religieuse et lumineuse. Le sauveur est là qui nous accueille doucement au bout de notre chute.
Un automne plein d’espérance.

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