Couleurs et parfums de miel

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    Vuillard, Intérieur chez Maurice Denis à Saint Germain, musée du Prieuré Saint Germain en Laye

Vuillard et le retour à la maison après l’été, Vuillard et la douce intimité, Vuillard et les fleurs dans les vases et sur les papiers peints, les lampes chaudes, les coussins rayés … des tons pastels, parfums de miel … des harmonies d’automne.

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    Vuillard, Dans une pièce, 1899, Ermitage Saint Pétersbourg

Fleurs d’automne

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Fleurs d’automne jetées sur la table de marbre
avec tant de couleurs et des parfums de miel
c’est l’été finissant meurtrissure des arbres
que déjà vous portez malgré votre arc-en-ciel

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Sous la cascade froide et les herbes très vertes
elles furent cueillies par la main ingénue
qui déjà redoutait l’allée presque déserte
et la fraîcheur tombée sur les épaules nues

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Brassée de fleurs d’automne un peu mélancolique
d’entendre s’écourter les matins et les soirs
vous vous ensoleillez d’un soleil romantique
dans le coin du salon où l’on viendra s’asseoir

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Puis l’on éclairera plus tôt les lampes mauves
peut-être une flambée sera la bienvenue
dans la grande maison blottie comme une alcôve
tout se rapprochera septembre revenu

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Fleurs d’automne signal de tant d’années qui passent
dans le demi-orgueil de votre éclatement
vous aimez la torpeur d’une vie un peu lasse
d’avoir trop épuisé les étés des printemps.

Louis Amade, Les serrures rouillées

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Vuillard, Le jardin de Vasouy, 1901 repris en 1935, National Gallery Londres

L’été n’en finit pas et fleurit toujours, seuls un petit Vuillard matinal et une fine pluie de feuilles mortes annoncent l’automne !

Les tableaux au centre du poème sont :
Vuillard, Fleurs avec Leda, vers 1900, MFA Philadelphie
Vuillard, Bouquet de fleurs, 1905, pba Lille
Vuillard, L’allée, musée d’Orsay
Vuillard, Jeune femme dans une pièce, vers 1892, Ermitage Saint Pétersbourg
Vuillard, Mme Hessel à sa table de couture, 1911, Met New York

La salle-à-manger et à rêver

Un petit retour dans la maison de Tante Léonie à Illiers-Combray m’offre le prétexte d’évoquer une pièce que j’aime dans toute demeure, une pièce à vivre et à rêver qu’on appelle de façon bien ordinaire salle-à-manger, comme si on ne faisait qu’y manger, nourrir son corps et non son âme.

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La voici, cette petite pièce de Combray, très émouvante, et murmurant à l’oreille que le jeune Marcel s’y glissait tôt le matin pour lire jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner. Il y était tranquille et avait pour compagnons très respectueux de la lecture les assiettes peintes accrochées au mur,le calendrier dont la feuille de la veille avait été arrachée, la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde ( Marcel Proust, Sur la lecture )

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Claude Monet, Le déjeuner, Städel Francfort

J’aime la salle-à-manger quand on n’y mange pas, quand on s’y attable pour lire, écrire, coudre, dans la quiétude et la clarté d’un bel après-midi d’automne.
La salle-à-manger Henri II par exemple , qui n’a pas ce souvenir du buffet deux corps aux sculptures tarabiscotées , des chaises cloutées à hauts dossiers et balustres tors, de l’épaisse table en bois sombre de sa grand-mère ?

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Edouard Vuillard , Le déjeuner du matin, musée d’Orsay

Dans la salle-à-manger on n’y prend parfois les repas que le dimanche, si la cuisine est assez spacieuse pour y déjeuner les autres jours. La salle-à-manger est alors un lieu de bonheur familial et dominical, écrin soigné des nappes damassées, porcelaine, cristaux des jours de fêtes, souvenirs de repas trop longs ou joyeux, et en semaine c’est un lieu silencieux, ordonné, propice aux activités calmes et concentrées comme la lecture ou la correspondance.

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Pierre Bonnard, Avant le repas, 1924, Met New York

Souvenirs de salles-à-manger … un compotier sur le buffet ou sur la table , délicatement arrangé de fruits colorés comme dans les tableaux de Matisse ( revoir ici ), un bouquet de fleurs sur un napperon, des assiettes au mur dont les motifs font imaginer des histoires champêtres comme ceux de la toile de Jouy, le serin dans sa cage chez mon arrière-grand-mère, une pendule qui berce le temps si doux quand les enfants sont à l’école, de très longues lettres écrites aux amis avant l’arrivée des ordinateurs, que d’images entremêlées et multicolores aperçues dans le kaléidoscope de cette pièce peu ordinaire de la maison !

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Kandinsky, Intérieur Ma salle-à-manger, 1909, Lenbach Haus Munich

Woody Allen mange-t-il des champignons hallucinogènes ?

Il y a deux semaines, dans la même journée, je suis allée au cinéma voir le dernier Woody Allen et j’ai lu chez moi le dernier Amélie Nothomb. Un livre un film dans vingt-quatre heures de la vie d’une FAF, un hasard qui me fait comparer l’écrivain et le cinéaste.

Tous deux prolifiques et réguliers, on saute sur leurs dernières oeuvres, ou on les saute soigneusement.
Cette année 2009 est selon moi un bon cru !

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Les deux oeuvres sont d’un farfelu qui dilate et fait du bien !
Dans chacune une histoire de misanthrope dingo.

null Amélie Nothomb parle de son roman sur cette page .

Whatever works m’a fait rire jusqu’à l’inconvenance, paraît-il que des personnes se sont retournées sur moi pour me voir glousser. Ah bon ?!
Quelle imagination ce Woody Allen ! et cette Amélie !
N’ont-ils pas recours à quelque aide mycologique pour nous épater comme ça ?!
J’aime les romans d’Amélie Nothomb parce que j’y apprends des mots, mais là, Le voyage d’hiver ne m’a rien apporté d’utile en vocabulaire, mis à part un nom de champignon hallucinogène que j’ai vite oublié.
En revanche, le film de Woody Allen, que j’ai pourtant vu en V.O. , m’a rappelé un mot que j’avais déjà rencontré mais dont j’avais oublié le sens :
Entropie

La définition donnée dans le film est si claire qu’on ne l’oublie plus jamais :
L’entropie, c’est le dentifrice qu’on ne peut pas remettre dans le tube.
Aucun dictionnaire n’avait su me faire retenir cette image essentielle de l’entropie : son irréversibilité.

Le geste programmé de Zoïle ( prénom gratiné comme toujours ) est aussi irréversible. Ira-t-il jusqu’au bout ? On ne sait pas car l’auteur ne finit jamais ses romans !

Délire, verve et vocabulaire, cocktail parfait pour ce film et ce roman !
Film et roman d’un jour, donc éphémères, on en oublie vite le contenu, c’est leur seul défaut, qui fait attendre la livraison de l’année prochaine. Mais on les aime, tous ces personnages hallucinants, ça devient de la philanthropie avec un a et un h ! Ah !

Après le titre de mon article, je me demande aussi quelles choses la géniale Amélie Nothomb a-t-elle ratées dans sa vie ?!

Les anges de Chartres

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    J.B.C. Corot
    , La cathédrale de Chartres, 1830, Louvre, commentaire ici.

Tour de David voici votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Charles Péguy, Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres

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Au milieu de l’immense mer blonde et moissonnée de la Beauce se dressent vers le ciel, comme dit le poète, deux épis durs, gris bleuté, opaques, dont la dissymétrie peut étonner lorsqu’on l’aperçoit sur l’autoroute qui mène de Rennes à Paris.
Les flèches des cathédrales ne sont pas souvent identiques entre elles à vrai dire, et celles de Chartres semblent surgir de deux églises différentes. Consulter le site très complet ici.

Comme la grand-mère du narrateur d’À la recherche du temps perdu, j’ai préféré montrer la vue peinte par Corot pour le supplément d’âme artistique !

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Notre-Dame de Chartres : nous sommes arrivés à son chevet, mais elle se porte très bien !
D’habitude on découvre le célèbre édifice comme le montre Corot, par son portail royal. Nous avons eu le plaisir de l’approcher par ses dessous. Si la Beauce est plate, la ville de Chartres est escarpée, sa visite est sportive !

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En contrebas de la cathédrale coule une Eure tranquille et délicieuse, enjambée de petits ponts ravissants, et en montant vers le monument par des ruelles et escaliers pittoresques, je me suis sentie attirée par l’ange …

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Au fur et à mesure de notre ascension l’objectif de l’appareil photo plonge dans l’outremer plus profond du ciel bordé d’une côte d’émeraude

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Le soleil et l’ange avaient rendez-vous avec la lune !

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A l’angle Sud-Ouest de l’église au coin du portail royal, un autre ange rappelle que tempus fugit

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Cette statue est une copie, son original est à l’abri des intempéries dans la cathédrale, et on suppose, à voir sa silhouette très longiligne, que cet ange, à qui on a agrandi les ailes, devait peut-être au départ figurer parmi les statues-colonnes du portail.

null La chaire est aussi coiffée d’un ange.

Je ne montre pas tous les anges des vitraux de la cathédrale, ce serait trop d’angélisme, mais voilà, c’était mon point de vue séraphique de cette magnifique cathédrale du premier art gothique .

Les fleurs sont des anges

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Semblant descendre du ciel à la suite des reflets du soleil en se laissant glisser le long du treillage par le mur du jardin, null les fleurs semblaient comme les innombrables anges d’une sorte de Jour null , des anges peints d’un rose, d’un bleu, d’un orangé aussi vifs, null dans toutes les poses mais toujours bienheureuses, donnant à qui les regarde null un bonheur inouï, l’idée que le jardinier est un bienheureux, null que ce jardin est le paradis.

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Des anges anticycloniques semblent retenir le bel été, l’Institut des mécanismes célestes ne prévoit pas l’arrivée prochaine dans nos contrées de l’automne qui pourtant s’annonce au calendrier.
Dans l’effeuillage de l’arrière-saison et de l’éphéméride vient à présent le jour de l’automne, et la feuille du 22 septembre, feuille d’automne, est douce cette année, lumineuse, encore estivale.

null Le jardin est encore plein de roses tardives et ingénues mais l’automne pas tout à fait installé les rend plus timides, fragiles dans leurs pétales labiles, en un mot éphémères.

Fleurs éphémères, anges d’un jour. null

null La première phrase de cet article est extraite de Jean Santeuil de Marcel Proust, et j’ai pris les deux premières photos du jardin à la maison de Tante Léonie. On y voit la table en fer que le narrateur évoque dans Du côté de chez Swann et qui m’avait tant charmée.
L’autre jardin est le Pré-Catelan d’Illiers-Combray.
Le jardin de Tante Léonie est en réalité tout petit, je l’imaginais beaucoup plus vaste, les longues phrases proustiennes l’avaient agrandi.
Les roses en photo en revanche fleurissent dans mon jardin !
Grâce à Proust, je me dis qu’en fanant elles montent à tire-d’ailes d’anges fleurir le ciel .

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A la recherche du temps gagné

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Mais non, m’a dit mon mari après avoir lu mon billet d’hier, car monsieur grillon est un fidèle lecteur du blogue de grillon, non, l’objet qui te restera en mémoire de l’été 2009, ce n’est pas une table en fer, c’est l’auto-thermos !

Mes souvenirs de l’été 2009 seront métalliques en tous cas !

Le voilà cet objet mémorable, qui, certes, marquera de son empreinte certifiée conforme par l’atelier de Boulogne sur Seine mon année 2009 : l’Auto-Thermos

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Cette marmite devient la pièce maîtresse ( et encombrante ) de ma collection d’anciens ustensiles de cuisine.
Elle nous est apparue dans la splendeur de ses formes alambiquées au coin d’un tréteau dans un vide-grenier de Chartres, et l’ éclat soyeux, laiteux, tendrement débonnaire de son métal m’enthousiasme plus fort que la pluie bleue des vitraux dans la cathédrale !

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Mon mari me l’a offerte en ajoutant à son malheur et j’admire d’autant plus son sacrifice, que ne ferait-il pas par amour pour sa femme fantasque et passionnée … de mochetés ! Ma batterie de cuisine rétro n’est pas la plus élégante des collections, elle épouvante mon cher mari et la plupart des visiteurs, mais elle est chère à mon coeur et je la protège farouchement comme Françoise régnait sur ses casseroles.

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Libération de la FAF, cuisine, vapeur, vitesse et manomètre !

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Mon modèle date de 1948, et c’était déjà la dixième édition. La cocotte de la société d’emboutissage bourguignonne n’apparut qu’en 1953.
Cette marmite de Boulogne sur Seine est conservée au musée des années Trente de la même ville, je l’y avais photographiée, il me faudrait retrouver ce cliché. On ne comprend pas vraiment mon engouement, mais j’ai là une pièce de musée !

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Je m’étais rendu compte que seule la perception grossière et erronée place tout dans l’objet, quand tout est dans l’esprit . ( Le Temps retrouvé )

Ma grand-mère maternelle dut être tentée par cet engin car elle était à l’affut des nouveautés en matière d’arts ménagers, c’est chez elle que j’ai vu pour la première fois une machine à laver le linge automatique, et c’est chez elle aussi que me ramènent mes souvenirs d’antique machine à laver manuelle chauffant au feu de bois !
Alors que ma mère a tout rayé, balayé de mon enfance, je reconstruis le fragile puzzle au travers d’objets au coeur desquels, Proust le dit, réside l’esprit qu’une perception approfondie retrouve.

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C’est un miracle que cette cocotte possède encore son livret de recettes économiques et meilleures pour la santé qui permettait à la cuisinière de se pomponner !

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Où vais-je pouvoir exposer cet objet nervuré et volumineux ? La place se fait rare chez moi, il me faudrait composer le  » MOLITOR 02-02  » pour obtenir un conseil téléphonique !

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La chambre de Marcel

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– alors, comment sont-elles les madeleines de Combray ?
– ben, je suis déçue, elles ne sont pas terribles, plutôt bourratives …

Le lendemain matin au petit-déjeuner :

– eh bien, tu sais, Proust a raison , ses madeleines, il faut les tremper dans du thé … ou comme moi dans la chicorée !
– alors je vais en prendre une avec mon café .

Petite conversation entre mon mari et moi à notre retour de voyage .
C’est pourtant vrai, les madeleines d’Illiers ont besoin d’un liquide pour attendrir la bouchée. Logique pour un coquillage né dans l’eau ! La madeleine fabriquée à Illiers-Combray est la seule à posséder l’exacte forme d’une petite coquille Saint Jacques.

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Ces madeleines ont pris le nom de  » proustilles « . Je ne sais pas ce qu’en penserait Marcel Proust, lui qui aimait tant décortiquer les noms propres et analyser leurs origines et leurs tonalités.
La sonorité de cette appellation convient mal à un gâteau fondant et silencieux !
Mais on ne peut pas passer à Illiers-Combray sans acheter le coquillage du boulanger de Tante Léonie !

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La petite madeleine ne se présente plus, ceux qui n’ont jamais lu Proust la connaissent parfaitement , cette figure emblématique du souvenir, anamnèse comestible, qui ferait oublier tout le reste de La Recherche.
Ceux qui ont un peu avancé dans la connaissance de Proust citeront tout d’abord le petit pan de mur jaune .
Et puis ceux, qui ont progressé encore un peu plus dans l’épaisseur proustienne ou simplement comme moi ont relu et puis relu encore le premier tome de la fameuse Recherche, visitent la maison de Tante Léonie dans une joie rare et trépidante, retrouvant dans chaque objet un passage du livre.

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Ce n’est pas un hasard si cette maison transformée en musée Marcel Proust fait surgir les écrits de l’auteur dans chacun des objets qui la meublent, car ceux-ci ont été placés, mis en scène, précisément pour rappeler le roman.
C’est bel et bien la maison du souvenir. Une page lui est consacrée ici.

Il est interdit de prendre des photos à l’intérieur de la maison, ce qui est dommage car les catalogues et cartes postales ne représentent pas tout, on aimerait emporter avec soi dans sa (carte)mémoire le souvenir numérique de quelques objets qui nous disent tant de choses à l’oreille, qui s’habillent d’une beauté littéraire si émouvante .

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J’imaginais cette maison plus grande, elle chamboule un peu mon petit cinéma proustien, mais maintenant je peux fixer ma lecture avec un regain de vérité. Chaque pièce est passionnante, j’y reviendrai en bloguant et faisant fuir les allergiques !

La chambre du petit Marcel est particulièrement émouvante, j’ai scanné une carte postale et l’image n’est pas aussi belle que celles null de la lanterne magique projetées sur les murs et qui faisaient rêver l’enfant.

Les théories de William Morris, qui ont été si constamment appliquées par Mape et les décorateurs anglais, édictent qu’une chambre n’est belle qu’à la condition de contenir seulement des choses qui nous soient utiles, et que toute chose utile, fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente.
(… ) A la juger d’après les principes de cette esthétique ma chambre n’était nullement belle, car elle était pleine de choses qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose. Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté.

Marcel Proust, Sur la lecture

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Edouard Vuillard, La berceuse ou l’enfant au lit, 1894, musée Picasso Paris

La lanterne magique était un antique projecteur qui diffusait en couleur sur le mur de la chambre les histoires fantastiques de Geneviève de Brabant et Golo, et ces images ( en plaques longues glissées dans l’engin ) ont dû former le goût de Marcel pour la peinture. Elles ont aussi mis des couleurs sur le nom de Brabant et fait naître son talent d’écriture.

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De plus, sa grand-mère préférait, plutôt que lui donner des cartes postales des monuments et paysages, lui offrir des reproductions de tableaux de maîtres représentant ces monuments et paysages, car ainsi il profitait d’un supplément d’art dans le souvenir.
Cette éducation ne pouvait que favoriser son amour de la peinture, et je suis heureuse d’avoir trouvé ce tableau de Vuillard, car Proust aimait la peinture de Vuillard, il l’a bien défendue dans les critiques, et Vuillard, comme Maurice Denis, faisait partie de ses amis.

Dans la chambre, sur la table de nuit, null se trouve le livre de George Sand, François le Champi , le livre même que la maman de Marcel lisait à voix haute.
Je cherche toujours au détour d’une brocante cette édition rose pâle, celle qu’a connue Marcel Proust !

Sa maman lisait d’une voix très douce et respectueuse mais sautait les scènes d’amour ! Ces lacunes bizarres entouraient le nom de Champi d’un grand mystère qui mettait sur François  » sa couleur vive, empourprée et charmante  » .

elle ( maman ) fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sensibilité.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann

C’est rassurant de se dire que sa propre chambre, encombrée d’objets inutiles, est laide dans la théorie, mais si belle au coeur !

Le côté de Combray

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Quand, en venant de la Bretagne profonde, on décide de partir à la recherche de la petite ville d’Illiers-Combray, il faut prendre la sortie d’autoroute portant le nom bref, brun, sonore et familier des ébénistes : Brou.

Sait-on que l’ancien nom du brou de noix était  » broust  » ?
Près de la ville de Brou se trouve la commune d’Illiers, qui, en 1971, pour le centenaire de la naissance de Marcel Proust, s’offrit un trait d’union avec Combray.
Les panneaux indicateurs aux carrefours des routes alentour ont souvent un quelque chose de proustien, ainsi aperçoit-on le nom de la commune de Combres, et de Méréglise, Tansonville …

Nous voilà donc au pays de Brou, du broust, et de la famille Proust, à Illiers-Combray.

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Ce ne sont pas les traces de Marcel que nous avons découvertes en premier dans la ville, mais celles de son père, Adrien, qui naquit dans une maison située tout près du syndicat d’initiative.

Adrien Proust était médecin et fit des recherches notamment sur le choléra. Le petit frère de Marcel, Robert, fut médecin aussi et exécuta pour la première fois dans l’histoire de la médecine des opérations de la prostate.

null La maison de Tante Léonie

C’est dans une autre maison d’Illiers que Marcel Proust passa des vacances, entre 1877 et 1880, dans la maison de sa tante paternelle et de son oncle, Jules Amiot, et c’est cette maison qu’il immortalise dans  » Du côté de chez Swann  » sous le nom de maison de Tante Léonie.

La visite commentée de la maison a lieu à 16 heures, et nous avons donc le temps avant cela de nous promener dans le parc aménagé par Jules Amiot, rue de Tansonville, qui sert de cadre dans le roman au jardin de Swann et au jardin public.

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Car il y avait autour de Combray deux  » côtés  » pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes.

La promenade du côté de chez Swann null
était plus courte, et comme nous n’avions pas beaucoup de temps, c’est celle-ci que nous avons choisie !

Le temps de septembre est ensoleillé, doux, silencieux, et parmi les anciennes allées de buis sous les grands arbres, notre visite du parc nous enchante.  » Les rayons du soleil y dégagent inépuisablement  » cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et Ancien Régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés.

null Le crépuscule des fleurs a déjà commencé, les parterres ne sont guère colorés, mais la lumière frissonne sur les allées …

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le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait de traverser une verrière ;

La Vivonne null
La Vivonne suit fidèlement la promenade, plus longue, du côté de Guermantes.

Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau.

( Phrase courte ! )

Petite déception , les nymphéas ne sont pas en fleurs. Proust a décrit ces plantes aquatiques en des phrases aussi colorées que les toiles de Monet. Ce passage fleuri du roman, tronçon rêveur de la Vivonne, est un chef-d’oeuvre qu’on lit avec autant de plaisir qu’on visite l’Orangerie à Paris. Les regards du peintre et de l’écrivain se croisent et puisent dans le même amour des choses et des êtres.

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 » kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile  »

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Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre.
(…) Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donneraient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au-delà de ce que je voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au-delà de l’image ou de l’odeur.

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Au-delà des images de ce beau paysage, on prend un plaisir irraisonné à retrouver les joies et les tristesses du grand écrivain rêvé et envié par le narrateur de  » Du côté de chez Swann « . Les lieux, les parfums, les couleurs, les phrases nourrissent notre regard, prennent une ample dimension, simplement nous comblent d’émotion.

A bientôt pour la visite de la maison !

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( Tous les passages de Proust que j’ai recopiés proviennent de la première partie du roman  » Du côté de chez Swann  » , Combray. )

La laitière

null Jan Vermeer, La laitière, vers 1658, Rijksmuseum Amsterdam

La Laitière est exposée cet automne au Metropolitan museum de New York : présentation sur cette page.

J’ai montré hier une maîtresse de maison, voici aujourd’hui une employée de maison. Ce sont toujours des femmes au foyer et le sujet me plaît.
Ce célèbrissime tableau de Vermeer a été abondamment commenté : on peut feuilleter les pages proposées par le site du Met de New York grâce au lien ci-dessus, et on peut consulter aussi les intéressantes pages du Rijksmuseum ici si on comprend le néerlandais.

Mais une interprétation trop poussée ne nuit-elle pas au regard ?

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On dit couramment que les pensées de la laitière seraient amoureuses, érotiques, pourquoi pas lubriques pendant qu’on y est ?
Les carreaux de faïence l’expliquent : l’ange avec son arc est un cupidon, l’homme avec son bâton est l’amoureux parti en voyage …
La chaufferette, dans la plupart des tableaux hollandais, est une allusion érotique : elle ne réchauffe pas que les pieds de la dame, la chaleur monte sous sa jupe et réchauffe le reste du corps.
On va plus loin encore, on a dit que la cruche est une image de l’anatomie féminine, son ouverture tournée vers le spectateur la présente comme un réceptacle.
Bien, mais ces explications ne brouillent-elles pas le regard ?

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C’est le miracle de la peinture, plus tard de la photographie, d’immobiliser un mouvement. Mais ce mouvement n’est pas suspendu pour autant. Dans le tableau, le lait coule, coule indéfiniment, relie une cruche qui ne se vide jamais à un bol qui ne déborde pas.
Au delà du mouvement figé on peut prendre là la mesure d’une nouvelle dimension du temps, Vermeer transforme le temps, qui ne s’écoule plus mais s’élargit, s’approfondit, s’épanouit dans une lente plénitude.

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Dans son livre De l’émerveillement , Michael Edwards écrit des merveilles à propos de Vermeer et de la Laitière en particulier. Je préfère sa vision à celle de nombreux historiens qui n’ont pas tort, mais peuvent déranger notre simple regard.
La peinture est un regard sur les choses et offre un échange de regards. Le peintre regarde une scène, la peint, et laisse ensuite le spectateur regarder son propre regard. Et il faut prendre le temps de regarder.
Regard du temps qui coule, et temps caressant du regard.

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La fenêtre, chère à vermeer, qui diffuse la précieuse lumière, cette fenêtre possède un carreau cassé. Le bois apparaît alors plus clair à l’endroit du verre manquant parce que la lumière n’est pas filtrée, elle est plus pure dans ce petit faisceau-là. N’est-ce pas merveilleux ?
On pourrait supposer que c’est par souci de réalisme que Vermeer a précisé ce détail, mais on peut simplement se laisser porter par la poésie de son oeil, un petit morceau de bois rose tout à fait délicieux qui rend la cassure du carreau charmante.

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Et ce grand pan de mur blanc ! Quelle merveille !
Vermeer oppose les matières, les tissus rugueux, les cuivres lisses et brillants, l’osier mat, le pain émietté, et magnifie le simple plâtre poreux. L’ombre du clou, réalisme ou poésie ?
L’absence du clou est tout aussi fabuleuse et seul le regard du peintre peut la faire aimer, admirer. Les clous sont tombés et font place à des trous plus ou moins larges, des plages de plâtre effrité, détails intemporels, nous avons toujours les mêmes défauts dans nos murs aujourd’hui !

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Comme le dit Michael Edwards, regarder en français, c’est garder quelque chose, le protéger, l’accueillir dans les yeux, la mémoire, dans l’être. Le peintre est celui qui ouvre le trésor du regard.

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La laitière, image de la tempérance ( Vermeer a pu être inspiré par cette gravure de Jacques De Gheyn II ), ou image du désir érotique, courante dans la peinture et la littérature ( Proust dresse le portrait d’une crémière particulièrement excitante, l’extravagance blonde , dans  » La Prisonnière  » ), ou simplement un regard du peintre porté sur une jeune femme absorbée dans son travail, un regard et une rencontre avec l’art qui donnent une autre manière de percevoir le temps ?

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Comme je photographiais mon livre dans le jardin, mon chat près de moi bâillait, bâillait si grand que chez lui, le temps prend aussi une autre dimension !

Malique

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Je suis tombée dans les pommes aujourd’hui.

Elles abondent null au jardin

En bonne femme au foyer, je me fais un devoir de les cuisiner, transformer, conserver.

null Dans une confiture, mêlée à un autre fruit, la pomme est fort intéressante. Aujourd’hui, j’invente une marmelade ananas-pomme-raisins secs-rhum .

Comme cette digne huisvrouw de Metsu semble le vanter, tout est bon dans la pomme !

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    Gabriel Metsu, Femme assise à la fenêtre, vers 1660, MET New York, commentaire sur cette page.

La maîtresse de maison tient une pomme, symbole de sa fidélité amoureuse.
La pomme a différentes significations, péché originel, mais aussi rédemption ( revoir ici le pommier abritant la Vierge ) et amour.

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Dans ce beau tableau, les valeurs de la femme au foyer sont rappelées, son attachement à sa maison, sa foi religieuse, son esprit fidèle et instruit, bah, pour une fois, elle est bien considérée ! Un sujet malique bénéfique !

Les tons chauds des pommes se retrouvent dans la tranche du livre, les ailes du papillon …

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Les vert-gris-bleu translucide du raisin, du papillon, rappellent celui des yeux de la dame, l’équilibre de cette composition est parfait.

J’aurais presque envie de m’asseoir à la fenêtre pour éplucher les fruits !
Et les poires ne manquent pas non plus !

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